AU THÉÂTRE
On ne veut pas qu’un public puisse, sans entrer et sans payer, « carotter » le spectacle.
Mais on veut bien carotter la recette, et mystifier les spectateurs payants, qui, moins bêtes et moins pornophiles qu’on ne le croit, comptaient sur une moyenne d amusement possible, et auxquels on ne donne rien. Pourquoi prendre de la peine pour l’élaboration d’un programme digne de ce nom, quand la recette est assurée quand même? Encaisser la recette, sans donner quelque chose pour, est l’idéal.
Voyez certains théâtres où Ton poursuit fixement ce but certain : empocher les dix francs des orchestres et des balcons, les quarante et soixante francs des loges, et ne rien jouer en échange, ou peu s’en faut. On commence à huit heures et demie par un lever de rideau auquel personne n’assiste, mais qui assure la totalité des droits pour la soirée à l’auteur de la pièce principale, si l’on peut ainsi nommer l’absence de pièce qui sera jouée tout à l’heure. La dite pièce est annoncée pour neuf heures et quart. On la commence à neuf heures quarantecinq. Vingt minutes de premier acte, ci : dix heures cinq. Vingt-cinq minutes d’entr’acte pendant lesquelles la salle se vide, et demeure, la rampe baissée, dans un ennui cadavérique; on peut se distraire en parcourant l’ignoble et déshonorant rideau-annonces, où commencent à prendre place des adresses pour les maladies de
peau, maladies des femmes et autres. Vingt-cinq minutes de second acte, ci : onze heures moins cinq. Vingt-cinq minutes d’entr’acte lugubre, grande scène des ouvreuses et des paletots. Vingt minutes de troisième acte, et sortie. Ci : minuit moins vingt. La farce est jouée. On n’a servi au public qu’une heure cinq de consommation théâtrale.
En vain proteste-t-il par sa désertion contre cet abus; en vain certains théâtres s’octroient-ils fours sur fours, rien n’y fait. Il y a plus; ces théâtres pratiquent un autre carottage des plus audacieux : bien que la salle soit aux trois quarts vide, ils déclarent aux spectateurs qui vers huit heures et demie se présentent en demandant des balcons et des orchestres, qu’il n’en reste plus au bureau, et que l’on ne peut plus disposer que de places qui avaient été louées « et dont le coupon vient tout justement d’être renvoyé ». Et voilà comment, une heure après l’ouverture du bureau, on gagne encore deux francs par place sur les naïfs!
Ces théâtres, où le public dupé reste maussade, sont peu favorables à la consommation. Mais, dans les théâtres « où l’on en donne pour l’argent », où le public s’amuse et s’échauffe, l’inévitable besoin de consommer se fait bientôt sentir. Alors sont absorbés : au buffet, les glaces et le champagne; dans les avant-scènes, baignoires et loges, les fruits frappés, apportés de chez le grand confi-