LA CONSOMMATION PAR LA FEMME
seur dans la boîte carrée ficelée d’or et contenant la minuscule pince qui permettra de ne point salir ses gants; dans les loges ou au balcon, des caramels; plus haut, la célèbre trilogie orgeat-limonade-bière; tout à fait en haut, la traditionnelle orange.
Dans le ballet de Robert le Diable, quand les danseuses ont vainement épuisé sur le héros la séduction par le vin (par la consommation) et la séduction par le jeu, survient la nonne en chef, avec la séduction par l’amour, et Robert ne résiste plus.
Nous avons vu, nous, la consommation appeler à son aide, comme mise en scène et moyen séducteur, d’abord la musique des tsiganes, puis la chanson de café-concert. La voici maintenant qui, pour se faire accepter, renouveler, multiplier, va invoquer le secours irrésistible de la femme.
La provocation à la consommation par l’intermédiaire
de la femme est d’ailleurs aussi vieille que le monde.
Dès qu’il y eut sur la terre un homme et une femme, la
première femme offrit au premier homme de consommer,
et s’asseyant à ses côtés, consomma avec lui. (C’est bien
ça!) La chartreuse n’étant pas inventée, ils consommèrent
chacun une « demi-pomme ». Et il en coûta à l’homme horriblement cher. (C’est complet!)
Le principe de la consommation par l’incitation et la co-ingurgitation de la femme était trouvé. 11 se répandit dès lors à travers les âges et les nations, régnant dans les rues de Suburre de tous les temps, dans les rydecks de tous les pays.
Passons au déluge, et même beaucoup plus loin. Pour notre siècle, la femme, dans ses rapports avec la consommation, s’est présentée dans trois rôles.
Au premier tiers du siècle, les dames de comptoir, sortes de belles Fatmas anticipées, délices des roquentins contemporains de Désaugiers.
Au second tiers, les vendeuses de prunes, cerises, chinois, marrons, abricots, pêches et poires à l’eau-devie dans la maison Moreaux et autres débits du même genre. Appeau très inoffensif que les plus ou moins beaux yeux de ces vendeuses, équivalent français des barmaids anglaises! Ce qui n’empêchait pas Victor Fournel, en 1858, d’anathématiser les « Hébés de comptoir » et de déclarer « immonde et honteuse » la séduction des chalands par l’instinct sensuel, la corruption, le libertinage. Et il tonnait contre ce « commerce équivoque ».
De notre temps il n’y a plus d’équivoque possible. La brasserie à femmes, la maison de bière est nettement devenue... une maison de thé, pour parler poliment.