BRASSERIES A FEMMES
La brasserie à femmes a essayé du travestissement comme élément de succès. Elle a déguisé ses verseuses en u reines de France ». Si on n’y avait mis ordre, elle les eût habillées en religieuses.
Aujourd’hui tombée au dernier degré de l’abjection, logée dans des boutiques étroites et misérables dont un charbonnier ne voudrait pas; portant des noms à éloigner tout client sérieux, Le Chat blanc , Le Lapin poseur, Le Temple de Vénus, Les Parfums, Le Jardin d’Armide, etc., et encore Le Village d’Albouy dont les réclames encombrent les rambuteaux; possédant quelquefois un étage supérieur d’un usage suspect; servie par des « roulures » qui stationnent sur la porte et clignent de l’œil au passant, la brasserie à femmes a si bien conscience de ce qu’elle est, que d’instinct elle éprouve le besoin de se clore, sinon précisément de volets fermés, au moins de vitraux rigoureusement dépolis.
Au total, la brasserie, le caboulot à femmes est un des essais de revanche de la malpropreté moyen âge sur les habitudes modernes.
Mais il y en a d’autres.
Si l’on vous proposait de détruire le Paris d’Haussmann pour reconstruire celui d’Étienne Marcel, d’anéantir les larges boulevards pour rebâtir des rues Maubuée et Brisemiche, de raser le Grand-Hôtel et le Continental pour restaurer à leur place des auberges de rouliers, de renoncer à l’admirable entretien de la voie actuelle pour revenir aux anciennes fondrières et de remplacer les squares par des charniers, vous hausseriez les épaules, ou feriez enfermer l’auteur de la proposition.
C’est cependant l’équivalent de cette campagne à rebours du courant que nous voyons essayer depuis quinze ans, dans l’assaut infructueux livré au café moderne par l’ancien et sordide caboulot, toujours reconnaissable malgré ses divers travestissements, son pseudonyme de « cabaret » et ses variantes de mise en scène : cabaret fumisto-incohérent, cabaret pornographique.
Le moyenâqisme est une des formes les plus aiguës de cette tentative contre nature.
Quand on prend du moyen âge, il paraît que c’est comme l’absinthe ou la morphine : on en reprend.
La Grande-Pinte y le Clou, le Chat noir, la Brasserie Pousset avaient mis sur les flancs de la Butte Montmartre,
HOTELLERIES MOYEN AGE.
et jusqu’au carrefour de Châteaudun, une résurrection des antiques hostelleries et cabarets, genre Louis le Hutin le plus pur, à moins que ce ne fut François Ier.
Le Lyon cTOr se montra rue du Helder, avec ses évocations des auberges du passé et du style aimé de nos arrière-aïeux. Ce pan de bois, au milieu du superbe Paris de pierre, est bien — pensa-t-on — le restaurant qu’il faut au siècle du bibelot, du collectionnisme, du bricabraquisme, et de l’ameublement « de style » ainsi nommé parce qu’il n’en a aucun, les ayant tous. Et cependant, — anachronisme heureusement rassurant, — le fdet de bœuf n’y date pas de Taillevent et le poisson n’y est point mariné depuis Henri III : les victuailles y sont parfaitement contemporaines . Demandez plutôt aux « Amis des Livres » qui tiennent au Lyon d’Or leurs agapes mensuelles et bibliofraternelles.
La rue du Helder contagionnée, il fallait bien que le Boulevard même eût son hôtellerie, son cabaret archaïque. Ainsi naquit X Auberge des Adrets, avec ses plafonds à solives et ses garçons habillés en aubergistes de théâtre.
On ne s’y est ni plus ni moins ennuyé qu’ailleurs, on
y a consommé ni plus ni moins qu’ailleurs la lumée
âcre et les odeurs alcooliques de l’absinthe, et le relent
des bières. Mais, comme en tous autres lieux analogues,
on n’y a jamais consommé nulle lumière solaire, grâce
à la devanture surchargée de menuiserie, aux vitraux
épais, à la note uniformément sombre de la décoration.
La première des conditions, pour faire « cabaret », est de s’assombrir. L 'Auberge des Adrets n’y a point manqué. Logiques à l’extrême, certains bouis-bouis, pour plaire, se donnèrent l’air repoussant et se déguisèrent nettement en prison. Et l’on eut le Château d’If \ où nul n’entra jamais, crainte de n’en point sortir. Ceci est le cabaret maquillé en décor de l’Ambigu, ce que l’on pourrait appeler le cabaret-cabot.
Remercions ces caboulots obscurs : ils ont fait rendre justice au café blanc et or, où les grandes glaces laissent entrer à flots le soleil! Les cabarets moyen âge ont même réhabilité l’abominable style Louis-Philippe des cafés de province, où du moins on peut lire un journal, écrire une lettre et voir ce que l’on boit. Chose impossible dans les décors moyenâgeux et villonesques.
C’est pourquoi, soit dit en passant, la naissante et moderniste société des « Bibliophiles Contemporains » adopta pour ses dîners, non l’hôtellerie, mais le restaurant, et convoqua ses membres chez Marguery, pour y consommer des menus bibliographiques dans le goût de celui-ci, avec vignette de Louis Morin :