LA GRANDE PINTE
L’apothéose du cabaret dit « artistique » a été le Chat Noir , en ses diverses évolutions.
La Grand’ Pinte, créée place Trudaine par le libraire Laplace, l’avait précédé et comme annoncé. Là s’était faite la première révélation ; là, les consommateurs fatigués d’absorber l’apéritif servi par des gérants banals et des garçons sans style, en des salles très ordinaires ayant tout au plus une hirondelle ou un rat mort dans le plafond, vinrent boire dans des pichets de faïence, manger dans des assiettes peintes, s’asseoir sur de massifs bancs de chêne devant de lourdes tables de bois, s’éclairer d’une lumière tamisée par des vitraux gothiques et contempler de vieilles (?) tapisseries, lesquelles, par une singulière inconséquence, étaient partiellement cachées par des tableaux modernes encadrés d’or, faits pour être achetés par quelques Mécènes de passage. Puis, le premier public bruyant, gouailleur, excentrique, ayant réussi à créer la réputation du cabaret, fut remplacé peu à peu par de sages clients aux mœurs paisibles, qui introduisirent le jacquet agaçant, le domino et le rams dans ce « sanctuaire des Arts ». Ce fut la fin.
Alors Salis (saluez, Messeigneurs!) installa le Chat Noir
à deux pas de l’Élysée Montmartre, avec son chat en potence, son chat sur un vitrail, ses tables et ses chaises carrées, massives, ses énormes clous, ses tapisseries, ses panneaux de vieux bahuts, sa haute cheminée dans laquelle le feu était remplacé par une bassinoire. Une seconde salle, plus effectivement chauffée, servait de sanctuaire à des peintres auxquels vinrent se joindre, par un mélange nouveau, des poètes et des musiciens. Cette salle mérita donc le surnom d 'Institut, qui lui resta. D’où les fameux garçons en fracs brodés de vert, qui ont été la fumisterie fondamentale de l’établissement.
L’arrivée des musiciens motiva l’entrée d’un piano. Willette peignit sa grande pierroterie du Parce Domine. Les poètes secouèrent sur les bourgeois, ahuris d’être traités de « messeigneurs », leurs strophes, qu’accompagnèrent les musiciens. Le chatnoirisme était fondé. Les mots chatnoiriser , chat noir es que , entrèrent dans la langue. Et Le Chat Noir , journal, organe des intérêts de Montmartre, naquit, avec le nommé Émile Goudeau pour premier rédacteur en chef.
L’établissement du boulevard extérieur devenu trop étroit, le Chat Noir fut transféré, par un déménagement fumisto-carnavalesque, rue de Laval (prononcez Victor- Massé). Là il monta du rang de simple cabaret à celui d’hostellerie. Un suisse fut placé à la porte, devant la Diane de Houdon. Willette posa dans la salle du bas son