‹ Paris qui consommeChapitre 88 sur 114 · AU CHAT NOIR · texte numérisé non relu

AU CHAT NOIR

vitrail du Veau d’or (le bock d’or, le bock à cent sous servi avec un spectacle gratuit, eût été plus en situation), et quelques panneaux peints. Le rez-de-chaussée devint bientôt la salle des consommateurs et des curieux de passage. Les peintres, poètes et musiciens, franchissant le premier étage, l’étage du journal, se réfugièrent au second, qui devint peu à peu un théâtre.

Théâtre : tout le succès du Chat Noir s’explique par ce mot. Le trait absolument essentiel de l’établissement est de n’avoir d’incohérent que l’apparence. Le Chat Noir, au fond, est fumistiquement sérieux.

Sous ce que Balzac aurait appelé le blagorama de surface, il est une entreprise correctement, sérieusement, économiquement, sévèrement gérée. Dans cette boîte au dehors moyenâgeux et abracadabrant il y a un théâtre où, à un moment donné, furent consommées deux choses nouvelles et exquises : La Marche à l'étoile, d’Henri Rivière, musique de Fragerolle, et L’Épopée , ces grandioses ombres chinoises de Caran d’Ache, qui, s’il faut en croire certain académicien, ont seules pu révéler et faire comprendre Napoléon !

Passez rue de Laval. A la place où jadis était fixée la plaque chatnoiresque commémorative de l’ouverture du cabaret ( Grèvy étant archonte. Passant, sois moderne ! etc.), est maintenant collée une très ordinaire affiche de papier jaune : Théâtre du Chat Noir. Ze bureau de location est

ouvert de 11 heures du matin à S heures du soir. Cela dit tout. Le Chat Noir est aujourd’hui un théâtre Séraphin à l’usage des grandes personnes. On y a vu Sainte Geneviève, on y verra peut-être Jeanne d’Arc.

Avec son suisse à l’entrée, ses vitraux, ses fresques, ses nefs superposées dans la plus élevée desquelles sont représentés de divins mystères, le Chat Noire st la Sainte- Chapelle du fumisme. Le . cabaret de Bruant en fut la grande truanderie. Truanderie d’ailleurs théâtrale, select, et bénigne. Un simple objet de curiosité.

Ce que le Parisien consomma en cet étroit cabaret sis en l’ancien local du Chat Noir, ce fut un certain poison composé de brutalité et de poésie, une mixture ineffable de grossièreté dans les mots et de raffinement dans les idées, un salmigondis de rêve hunanitaire et de trivialités.

Le bock des clients n’était là que pour l’apparat, et pour la justification d’un paiement quelconque : c’était la dîme de redevance. Quant au lait qu’absorbe Bruant, c’est un réconfort pour sa voix, belle et forte, mais enrouée.

Lors commençait une série de mélopées dont le refrain se glapit : A Batignolles, A Grenelle, A la Villetle,

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