CHEZ BRUANT
A Montmartre, A Montpernasse, A la Glacière, etc., pleines de la gaieté sinistre et de la philosophie amère des voyous, des souteneurs et des escarpes, dont l’un crie à l’autre :
T’es dans lame, va, t’es chez toi!
ou bien :
A nous les marmites ! Vivent les dos!
ou bien, seul dans sa cellule, geint :
•J’entends comme eun espèc’ de bruit A la Roquette.
Les rouleuses aussi chantaient par la bouche d’Aristide Bruant. Comme il s’appelait Aristide, je dois dire qu’il chantait ou plutôt éructait juste. Puis c’était l’odyssée de la pauvre fille inconsciente qu’on a fourrée à Saint- Lazare, et les amours naïves de ces trottoireuses pour leurs terribles et tyranniques souteneurs si parfaitement odieux à tout Paris, elles exceptées.
Étrange, soit dit en passant, cette curiosité du public pour les histoires de souteneurs et de pierreuses, dites avec l’ignoble accent faubourien. Elle repose sur une illusion et sur une erreur de critique. Le public croit devoir être empoigné par la réalité de l’imitation qu’il prend pour de la difficulté de rendu et de la conscience de composition chez le déclamateur ou la chanteuse. Au fond, ce dont le public ne se doute pas, c’est que les rôles
« crapules », rôles de titis, de voyous, de souteneurs, de « marmites », de pochards, etc., sont de tous les plus aisés à « attraper ». Rien de plus facile que de s’encanailler. En un tour de main, avec une casquette, une blouse, un pantalon à pied d’éléphant, « eun’ fin’ rouflaquette » postiche, des pantoufles, et une voix de la gorge, en un tour de main, dis-je, n’importe quel homme du monde jouera un souteneur au naturel. Tandis qu’un souteneur serait fort embarrassé de jouer un homme du monde et déporter un habit noir. Être un distingué, là est la difficulté et l’art!
Voici maintenant que le cabaret de Bruant retentit de clameurs, macabres comme V’ la T choléra! ou simplement « saoulottes » comme Qu est-ce que j’ risque ? ou encore tonnantes comme La Noire, et gouailleuses comme la grève du Gréviste « qui veut rien faire tout le temps ».
Subitement, au milieu de cela, un chef-d’œuvre, une perle, une perle noire : le Côtier, ce vieux malheureux qui passe l’éternité de sa vie à remonter et à redescendre le même bout de rue avec son cheval de renfort pour l’omnibus. Écoutez-le, cet abruti jusqu’à la résignation! — Écoutez-le philosopher avec son compagnon de côte : c’est le néant de l’existence sans avenir, sans joie, sans foi, sans espérance. — C’est le Nacla de Goya, mis en argot, mais toujours aussi terrible :
... T'en as assez d' la côte?
T'as déjà soupé du métier?