CHANSONS RÉALISTES
Mais tu peux plus en faire un aut’e.
Te v’ià comme moi, te v’ià côtier...
C’est la vie... faut porter V licou,
Tant qu’on tient un peu su’ ses pattes Et tant qu’on peut en foute un coup.
Et pis après, c’est la grand’ sorgue :
Toi, tu t’en iras chez Maquart,
Moi, j’irai p’têt ben à la Morgue,
Ou ben ailleurs... ou ben aut’ part !
Telles furent les consommations intellectuelles des gens très pschutteux — ou très vlan,— qui (à la suite des artisses, turellement) envahissaient le rez-de-chaussée du Mirliton , boulevard Rochechouart, où hurlait Bruant.
A l’arrivée de ces beaux messieurs et de ces belles dames, la cohorte des attablés leur servait comme apéritif ce refrain distingué :
Oh! là là! c’te gueul’, c’te binette!
Oh! là là! c’te gueul’ qu’elle a!
Puis, pendant que rue de Laval, le suisse, frappant avec sa hallebarde solennelle, annonçait les visiteurs, et que le « gentilhomme » cabaretier Salis criait d’une voix fatiguée par les veilles : « Messeigneurs, il est temps de renouveler les consommations ! » Bruant, en veste de velours et le pantalon dans les bottes, arpentant son caboulot comme un fauve en cage, hurlait au garçon : « Mais f..tez donc des bocks à tous ces c... là! »
Et ce... (comment dire?) ce « sæcula » grossier, et
parfaitement juste, d’Aristide, vous gargarisait et vous rinçait de tous les « Messeigneurs et Gentilshommes! » de Rodolphe.
Tout cela, d’ailleurs, très inoffensif, sentant le travaillé et fait « à la blague » . Les comparses n’y sont point de vrais enragés, ils ne mordent pas : on peut toucher. Et aucun danger de s’y contagionner de sang ou de graisse en frôlant le beau veston de velours du patron. Ce n’est pas encore cela qui nous mettra sous la peau le petit frisson de crainte, l’émotion cherchée par les inamusables et les blasés! — Voyons autre chose.
Dans les ignobles rues qui avoisinent la place Maubert, la « plac’ Maub’ » comme l’appellent les habitués de ces parages, il est maints cabarets aux renoms sinistres : tels le Château Rouge, le Père Lunette . Ce qu’on y boit est ordinaire : vin du broc ou de la bouteille, eau-de-vie, absinthe.
Il y a des chances pour que le bouquet du cognac soit dû à un mélange extra-toxique d’acide laurique, d’acide palmitique, d’acide myristique et d’acide caproïque. A moins qu’il ne provienne d’acide sulfurique distillé avec du beurre de coco saponifié par la potasse et dissous dans l’alcool. Ainsi de suite.