PÈRE LUNETTE ET CHATEAU ROUGE
Mais c’est le décor qui est remarquable ou plutôt ceux qui figurent dans le décor.
Le Père Lunette est devenu, par l’éventrement de la place Maubert, un endroit déjà trop clair, trop évident, une sorte de cabaret d’alcooliques sur lequel la police a l’œil trop ouvert. C’est le refuge des vieilles rouleuses ivres-mortes qui sommeillent là sur un banc le long du mur, et quoique la mère Lunette ait reçu quelques coups de couteau assez récemment, le côté dégoût l’emporte sur le pittoresque et sur le terrible. Des étudiants, en chapeau haut-de-forme osent y aller prendre un verre su l’ zinc, et écouter quelque gratteur de mandoline s’efforçant de faire le métier d’Orphée et de ressusciter quelque mélodie dans l’âme des bacchantes grognardes qui tapissent les murailles.
Le Château Rouge, dernière incarnation d’une demeure antique qui fut, ô bizarrerie du sort! le logis de Gabrielle d’Estrées, a gardé une physionomie plus sinistre. Les escarpes, les filous, les assassins, les mendigots capables de mauvais coups se réunissent là, rue Galande, surtout dans la partie du cabaret qui s’appelle la chambre des morts, et qui, en réalité, est un vaste dortoir pour ivrognes.
Ici, pour peu qu’il ait l’espoir de recueillir quelque monnaie, tel chanteur des cours hasarde sa chanson; le plus souvent, quelque romance très sentimentale où il s’agit de Blés d'or et de Valse des Roses, qu’il grasseye
avec une tendresse infiniment trop poétique. Oh! l’évocation des blés d’or et des roses, quelle consommation d’idéal pour ces gens de sac et de corde!
Mais oui, ce sont ces mêmes gueux qu’on voit, l’été, grouiller dans les blés de Montrouge ou sur l’herbe de Saint-Ouen. La romance, que le nouveau répertoire des Paulus, des Yvette, et des Eugénie Buffet a chassée du monde chic, a retrouvé là une clientèle assidue. Bon pour la curiosité des femmes du monde, d’entendre chanter Soupe du mac, ou Je in suis fait choper dans la ru-u-e ; mais pour ceux et celles qui se font vraiment choper dans la rue, aucun imprévu, aucune « suggestion » ; ce qu’il faut, à ceux-là, c’est bien l’évocation idyllique du printemps de l’amour pur, et des roses.
Ça n’empêche pas les amis des Blés d’or de faire des coups terribles. Ainsi, récemment, ces « dos » qui au nombre de trois et accompagnés d’une femme, arrivèrent sur la place Saint-Michel, où se tenait une marchande de café à deux sous la tasse, un petit noir qui devait être fameux. Ce café en plein vent s’appelait le café des Pieds Ilumtdes. L’un des « dos » fit à un autre le pari d’une tournée de petit noir qu’il jetterait à l’eau la fille qui les accompagnait. Et il la jeta dans l’eau, et elle se nova, et ils allèrent boire leur petit noir, et ils passèrent aux assises, et ils sont au bagne, et chantent peut-être la Valse des Roses sous les palétuviers.