LE SERVICE SÉDENTAIRE
Les retraités. — Les mendiants en omnibus»
La médaille militaire.
Le faux paralytique. — Le faux sauveteur.
Un accouchement laborieux.
Le service actif, son nom l'indique suffisamment, exige une certaine dose de travail; il faut marcher, aller, venir, changer souvent de quartier, faire le touriste^ avaler des kilomètres; c'est là un régime qui ne^ platt pas à tout le monde. Aussi, pas mal de mendiants, après avoir terminé l'apprentissage du métier, se dirigent-ils de préférence vers le service sédentaire : c'est moins fatigant, et, parfois, excessivement lucratif.
Parmi les mendiants du service sédentaire,
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nous rencontrons tout d'abord les retraités.
Ceux-là sont les habiles de la corporation, ce sont des gens qui, à force d'intrigues, de mensonges et de simulations, ont réussi à apitoyer sur leur sort un certain nombre de familles, de sociétés charitables, de corps constitués, et à se procurer ainsi des subsides qui, par leur régularité et leur importance, constituent de fort belles rentes.
Rien de plus curieux que le budget d'un de ces mendiants. Tout le monde contribue aux recettes, excepté le mendiant qui, lui, se contente de les dépenser.
Le bureau de bienfaisance fournit le pain; le curé ou le pasteur, parfois les deux à la fois, donnent le pot-au-feu; la caisse des écoles habille les enfants ; le dispensaire approvisionne le ménage de linge; la société des loyers paie le terme ; les bonnes sœurs se chargent des petites douceurs ; les élèves des lycées, les polytechniciens, les membres de la conférence de Saint- Vincent-de-Paul, les familles aisées du quartier, les grandes maisons de commerce, les journaux, les organisateurs de fêtes de charité, le maire, le préfet, le ministre de Flntérieur, les députés donnent des subsides en argent.
Je connais des ménages de mendiantes qui,
dans une seule journée, reçoivent plus de dix ou douze visites de personnes charitables ou de délégués de sociétés philanthropiques qui, tous, arrivent les mains pleines.
Entrez dans un de ces intérieurs, faites-y une descente de police, fouillez dans les meubles et vous serez étonnés de voir avec quel talent admirable on exploite la charité publique si généreuse à Paris.
Regardez cette armoire qui est là devant vous. C'est, vous dit-on, l'armoire qui contient les quelques bardes des enfants. Ne vous en rapportez pas à ces paroles ; ouvrez le meuble, retirez le linge, fouillez dans les petits coins, et vous ne tarderez pas à y découvrir le pot aux roses.
Quelle provision de bons de toutes sortes, de papiers, d'imprimés, de lettres ! Bons de fourneaux, bons de pain, bons de lait, bons de chocolat donnés par MM. de Rothschild, lettres de députés annonçant l'allocation d'un subside sur le crédit pour extrême misère; lettres du commissaire de police, du pasteur, du curé, du rabbin, donnant l'adresse de personnes charitables, lettres du bureau de bienfaisance, liste de toutes les fêtes de charité qui auront lieu dans le mois, note indiquant les mariages
annoncés et le restaurateur chez lequel aura lieu le dîner de noce.
Oh ! ces mendiants-là connaissent à fond les ressources de la charité parisienne, et,. bien mieux que le directeur de l'Assistance publique, ils vous diront comment un habile mendiant peut vivre et devenir capitaliste, sans travailler ni enfreindre le Code pénal.
Avec quel art ils tirent parti de la moindre infirmité ! Un enfant est-il rachitique ou scrofuleux? quelle aubaine! Cet enfant servira à apitoyer les visiteurs et à faire affluer à la maison les bouteilles de vin et les bons morceaux de viande.
La femme est-elle 'particulièrement maigre et ridée? C'est là une qualité qu'il faudra exploiter. Cette femme se livrera à la mendicité en omnibus : le métier est facile, peu fatigant et il présente l'avantage de n'oflFrir aucun danger. Le commissaire de police monterait- il, en personne, dans l'omnibus, que sa présence ne gênerait en rien ce petit commerce. — En ejBfet, si la loi défend de mendier, elle ne défend pas de soupirer ni de pleurer, et la mendiante en omnibus ne fait pas autre chose. Elle soupire ; vous la regardez et naturellement vous remarquez ses rides et sa pâleur. —
Vous vous dites que cette femme ne doit pas être très heureuse. Vous la regardez plus attentivement : la femme s'en aperçoit, elle comprend que le moment psychologique est arrivé, elle laisse échapper une larme. Votre cœur se serre. Discrètement, vous vous penchez vers cette malheureuse et vous lui adressez la parole :
«Vous êtes souffrante, madame?
— Oh I oui, monsieur, je suis sans ouvrage depuis 4iroîs semaines. On m'avait promis, pour ce matin, du travail, aux magasins dû Louvre. J'ai dépensé les six souâ qui me restaient pour payer l'omnibus, — car jo ne puis marcher, j'ai les jambes enflées (1), — et on m'a répondu que pour cette semaine on n'avait pas de travail à me donner. Je suis bien malheureuse I »
Vous mettez la main dans la poche de votre gilet et vous en tirez une pièce blanche. — Quatre ou cinq autres personnes vous imitent... et le tour est joué
Consultez les vieux conducteurs de la ligne de l'Hôtel-de- Ville à la Porte-Maillot, et ils vous diront combien, dans le trajet des Champs-Elysées, cette comédie est lucrative.
1) En rèfifle générale, les faux mendiants invoquent toujours une infirmité qu*on ne peut vérifier.
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Sans doute, pour jouer ces rôles, il faut avoir le masque de remploi. Mais toutes les infirmités peuvent être exploitées. Un bras de moins, une jambe de bois, une hernie, des varices ce sont là, pour des mendiants habiles, des capitaux qu'on peut faire fructifier.
a. Mon voisin, me disait un jour un mendiant de mes amis, qui m'a beaucoup aidé dans mes courses nocturnes à travers les bouges de Paris, ition voisin est un c/iançard, il a sa médaille militaire : une hernie et des varices.
— C'est un ancien militaire?
— Pas du tout.
— Mais alors, comment a-t-il la médaille militaire?
— Mais, monsieur, une hernie et des varices! »
Vous ne comprenez pas, n'est-ce pas? Eh bien, je vais vous donner Texplication du problème. La médaille militaire rapporte au soldat qui la possède une rente de 100 francs. Dans le monde des mendiants, avoir sa médaille milifaire, c'est avoir une rente de 100 francs. Il s'agit de se constituer cette rente, à Taide d'une hernie et de varices. Y êtes-vous? — Pas encore. — Ignorez-vous que, dans les hôpitaux de Paris, on délivre gratuitement des
bandages herniaires et des bas élastiques pour les variqueux? Le mendiant, en donnant de fausses adresses, se présente dans divers hôpitaux de Paris et se fait délivrer dans chacun des bas élastiques et des bandages her* niairès. En sortant de Thôpital, il va chez le brocanteur qui lui achètera les bas pour cinq francs et le bandage pour quatre francs. Le certificat lui-même, constatant que Thomme est atteint d'une hernie, trouve facilement acheteur. C'est une pièce qui se vend généralement deux francs et qui est très demandée par les mendiants ambulants.
Les appareils orthopédiques ont beau être frappés du timbre de l'Assistance publique, ils n'en trouvent pas moins aisément acquéreur, et je pourrais citer un spécialiste de la rue C ....r qui, à la devanture de sa boutique, met en vente une série de bandages et de bas élastiques provenant des hôpitaux et portant Tempreinte de l'Assistance publique.
Il y a à Paris, en dehors de la Croix-Rouge et de l'Assistance publique, plusieurs sociétés charitables qui fournissent des bras et des jambes mécaniques aux mutilés. La plus importante de ces sociétés privées est l'Assistance aux mutilés pauvres^ qui a pour secrétaire
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général fondateur le comte de Beaufort, Ces sociétés font assurément beaucoup de bien, mais faute d'une entente entre elles, elles sont parfois indignement exploitées. Je connais des mendiants, amputés d'un bras ou d'une jambe qui seiont délivrer des appareils orthopédiques valant 50 et 60 fr. et qui les revendent ensuite 10 et 12 fr. chez le brocanteur. Je pourrais citer un télégraphiste qui, dans le courant d'une seule année, a revendu six bras articulés.
En entrant dans }a voie que j'indiquerai dans la deuxième partie de cet ouvrage, ceg sociétés éviteraient ces supercheries et rendraient les fraudes impossibles.
Les médicaments distribués dans les hôpitaux, à la suite de consultations gratuites, sont très souvent revendus par les malades, qui troquent très volontiers un demi-litre d'huile de foie de morue contre un verre d'absinthe.
Depuis quelque temps l'Assistance publique, mise au courant de ce trafic, se montre plus avare dans ses distributions.
Ainsi on ne donne presque plus de vin de quinquina, de ce vin que le malade transformait immédiatement en amer Picon ; mais on dohne encore des séries de bons de bains alcalins ou
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sulfureux. Ces bons sont très recherchés par de vrais malades, pauvres honteux, misérables en redingote, qui n'osent pas ou ne peuvent pas aller faire queue pendant deux ou trois heures à la porte d'un hôpital et qui aiment
mieux acheter les bons au rabais chez le
marchand de vin, où le mendiant les a luimême échangés contre un litre à 1 4 sous. Six bons se vendent deux francs. Les vieux médecins d'hôpital le savent bien, et ils essayent de couper court à cet abus, en jetant à la poite les professionnels.
• Si par curiosité vous aviez assisté à la visite, de feu le docteur Desnos, à la Charité, vous auriez vu comme il vous recevait les quémandeurs de bons de bains : c Ah ! tu veux prendre des bains ; je te connais, toi, tu ne me tromperas pas deux fois. C'est rue Jacob que tu revends tes bons. Je suis au courant de ton .métier; file, et vite! »
Le malade s'empresse de déguerpir, pour aller trouver un médecin moins clairvoyant.
Ce n'est assurément pas à la visite du docteur Després qu'il se présentera. — Le docteur Després est ferré sur la question de la mendicité; il connaît les trucs^ et se laisse rarement tromper. Il a même inventé à l'usage des
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revendeurs de bons de bains un remède souverain qui a fait merveille.
Un jour un mendiant, qui, en revendant des bons dé bains sulfureux, se faisait de jolies rentes, se présente à ia visite du docteur Després.
— Docteur, je vous salue.
— Qu*avez-vous, mon brave homme ?
— Je viens pour des bons de bains. Ça me tient toujours dans les jambes.
— Et pourquoi vouiez- vous prendre des bains?
— Parce que ça me soulage beaucoup. Vous me donnez des bons depuis six mois, et je m'en trouve très bien.
— Écoutez-moi, lui dit le docteur, et tâchez de suivre mon raisonnement. Les rhumatismes sont causés par l'humidité.
— En effet, j'habite une chambre qui est terriblement humide.
— Laissez-moi donc parler.. .. Les rhumatismes sont causés par Thumidité; or, les bains produisent de i'humidité ; je vais vous donner
autre chose» et se tournant vers ses élèves :
« Messieurs les externes, s'écrie le docteur, appliquez donc à monsieur 12 pointes de feu. »
Le mendiant, à l'annonce de cette médication
nouvelle, s'éclipse et depuis ce jour-là, les rhumatismes ont complètement disparu chez lui et chez ses confrères de TarroTidissement.
La plupart des mendiants estropiés, loin de vouloir dissimuler leurs infirmités, sont plutôt tentés de les exagérer, en les exposant sur la voie publique. Je connais un petit bossu qui a une manière si habile de replier ses jambes et de s'asseoir dessus, que vous jureriez, en le voyant, que vous êtes en présence d'un homme privé de ses deux jambes.
Neuf fois sur dix, quand vous apercevez un mendiant qui exhibe deux infirmités, vous pouvez affirmer, sans crainte de vous tromper, qu'une des deux infirmités est simulée. Ainsi, le manchot, par exemple, porte la plupart du temps une blouse. Il s'asseoit sur une jambe et étend l'autre, de telle sorte que le passant, en ne voyant qu'un bras et qu'une jambe, croit que le malheureux estropié est privé de deux membres.
Quelquefois l'estropié jouit d'une santé qui ne laisse rien à désirer. J'ai connu à la foire de Neuilly un homme d'une soixantaine d'années qui portait une vareuse à boutons de cuivre et un béret de marin. Il était assis sur une chaisoi ses jambes et sa poitrine envelop-
pées d'une grosse couverture de laine sous laquelle il cachait ses mains. Un grand tableau, appuyé sur ses genoux, représentait un combat naval :
« Messieurs, mesdames, disait le mendiant, voyez le travail d'un pauvre paralytique, blessé en défendant son pays dans un grand combat naval. »
Malgré vous, vous regardiez cette peinture un peu enfantine, et vous éprouviez un serrement de cœur à Tidée que ce vieux marin qui a été blessé, estropié pour la vie en défendant son pays, en était réduit à tendre la main comme un vylgaire mendiant. Pour ma part, je ne suis jamais passé devant mon paralytique sans déposer une pièce de deux sous dans sa sébile.
Un soir d'été, vers onze heures, je rentrais à Neuilly, lorsque je croise un solide gaillard qui d'un pas ferme et pressé se dirigeait vers Paris. Il était vêtu d'une tunique à boutons de cuivre et d'un béret de marin. Sur son dos était un crochet de commi^ionnaire, et sur ce crochet, le fameux tableau représentant le grand combat naval était solidement ficelé et bien entouré de la grosse couverture de laine que j'avais si souvent remarquée sur les genoux de mon mendiant.
« Dites-moî donc, mon brave homme, n'êtes-^ vous pas le paralytique de la Porte-Maillot?
— Oui, monsieur.
— Mais votre paralysie ne vous empêche donc pas de marcher?
— Pas le moins du monde.
— Mais alors vous n'êtes pas paralysé ?
— Assurément non.
— ^Cependant, vous demandez l'aumône comme paralytique.
— Du tout; je n'ai jamais dit que j'étais paralytique ; je dis : « Voyez le travail d'un pauvre paralytique blessé en défendant son pays dans uh grand combat naval. » Le paralytique, c'est l'artiste qui a fait le tableau, moi je le montre.
►^ Et la couverture dont vous enveloppez vos jambes et votre poitrine en plein mois de juillet?
— C'est la couverture qui me sert à couvrir mon tableau le soir, en cas de pluie. Le jour, il faut bien que je la mette quelque part,- je la mets sur mes genoux !
Cet homme, me direz-vous^ est un escroc. — Je suis de votre avis ; mais son escroquerie ne tombe pas sous le coup de la loi pénale qui ne défend à personne d'entourer ses jambes d'une
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couverture de laine, pas plus qu'elle n'interdit « aux pleureuses » de soupirer et de pleurer en omnibus. Voilà une petite industrie avec laquelle on peut gagner 10 francs par jour.
Il y a de véritables estropiés qui se font une « journée de député », c'est-à-dire 25 francs par jour. Les vrais boulevardiers connaissent IsL femme boîte aux lettres qui fait une si belle concurrence à la poste restante. La femme boîte aux lettres est une mendiante qui stationne toujours au même endroit.
Vous passez devant elle, vous remarquez son infirmité, et naturellementvous vous empressez de lui remettre une petite aumône. Mais pendant que votre main droite cherche dans la poche du gilet quelques sous que vous semblez ne pouvoir trouver, avec la main gauche vous glissez une lettre à la mendiante en lui disant:
— Vous remettrez cette lettre à une dame qui passera entre huit et neuf heures et qui, en vous donnant cinquante centimes, vous dira:
priez pour moi.
— « Entendu, » vous répond la mendiante.
Vous lui donnez un franc, et l'affaire est
faite. Pas besoin de commentaires.
Et que dire de l'homme qui, au moment où
an certain public sort de l'Eden-Théâtre ou des Folies-Bergère, se roule parterre en proie à une attaque d'épilepsie, tandis que sa bouche crache une bave immonde ?
Vous vous empressez auprès du malheureux, vous lesoignez, et, lacrise terminée, vous lefaites reconduire chez lui, en fiacre, après avoir donné votre obole au camarade qui a lait la' collecte. Vous croyez avoir fait la charité, et vous avez été volé par un faux épileptîque qui a simulé toutes les horreurs d'une attaque d'épilepsie, en suçant dans sa bouche un morceau de savon. Le camarade qui a fait la collecte était un compère.
M. Maxime du Camp a raconté une anecdote qui montre à quel point est poussée quelquefois ringéniosité des mendiants :
« Le 28 août 1887, un dimanche, à Theure où la population est nombreuse sur les quais voisins des Champs-Elysées, un homme mal vêtu pousse un cri de désespoir, et se jette à la Seine, près du pont de TAIma. La foule s'amasse, elle, voit le malheureux reparaître sur Teau qu'il frappe de gestes incohérents, et couler encore comme s'il avait plongé. A cet instant, un autre homme, costumé en ouvrier, se précipite à la rivière, nage avec vigueur.
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saisit le noyé, et, à grands efforts, le ramène sur la berge. Tout le inonde accourt, on environne le sauveteur et le noyé. — Celui-ci semble sortir d'un évanouissement et s'écrie : « Qu'as-tu fait? Pourquoi ne m'as-tu pas laissé mourir? Je n'ai plus d'ouvrage, et voilà trois jours que je n'ai pas mangé! » Il se relève et veut s'élancer vers la rivière; on le retient, il se débat: « Laissez-moi I laissez-moi mourir! » Le sauveur intervient; il fouille dans ses poches, en tire cinquante centimes : « Tiens, voilà tout ce qui me reste î j'en serai quitte pour ne pas dîner aujourd'hui ! »
Ces deux pauvres gens tombent dans les bras l'un de l'autre, et se donnent l'accolade fraternelle des grands dévouements. Qui résisterait à un tel spectacle! Tous les cœurs s'émeuvent, les yeux sont humides, et chacun met la main à sa poche. Les gros sous, les pièces blanches, deux pièces d'or sont données à cet infortuné qui est à jeun depuis trois jours.
Les deux camarades s'éloignent, se soutenant, à petits pas tant qu'ils sont sur les quais, un peu plus vite lorsqu'ils approrhent de Chaillot, lestement dès qu'ils se croient hors des regards. Deux agents de la Sûreté, scep-
tiques par métier et par condition, avaient assisté aux incidents de l'aventure; ils suivirent, ils filèrent les acolytes qui antrèrent dans un cabaret, où les attendait une compagnie d'aspect peu édifiant ; on étala sur la table l'argent récolté ; on fit de grands cris de joie, on s'ébroua comme des chiens mouillés pour secouer l'eau du suicide et du sauvetage, puis, en riant de la bêtise de ces brutes de bour^ geois^ on commanda un Balthazar. Trois heures après, les deux compagnons de bains, encore humides, mais ivres-mort, étaient arrêtés par les agents qui les guettaient, et conduits au dépôt, d'où ils n'eurent pas long chemin à faire pour aller jusqu'aux chambres de la police correctionnelle.
Ces ingénieux personnages étaient des repris de justice qui avaient voulu faire un bon repas aux dépens des âmes compatissantes.
J'ai moi-même eu l'occasion de constater une supercherie du même genre, que je ne résiste pas à la tentation de raconter :
C'était en 1889, au mois de mars. Entre six et sept heures du soir, je venais de monter dans l'omnibus de la Place Saint-Michel à la Gare Saint-Lazare ^ lorsqu'une femme misérablement vêtue, et dans un état de grossesse-
très avancé, prend place dans la môme voiture et s'assied en face de moi.
L'omnibus quitte la station : immédiatement la femme qui paraît ne pas pouvoir supporter le moindre cahot du véhicule, se met à pousser des soupirs, et donne tous les signes d'un malaise et d*une souffrance que tout le monde devine et dont on appréhende le résultat. Tout à coup, ïa femme pousse un cri. — Tous les regards se tournent vers elle ; les dames s'approchent, l'interrogent à l'oreille : « Oh! la pauvre femme. Quelle pitié de voir des choses pareilles; je vous demande un peu si c'est raisonnable de sortir en omnibus quand on est dans cette situation. — Qu'est-ce qu'elle dit? — Elle dit qu'elle n'a pas mangé depuis hier, et qu'elle allait chercher du travail lorsqu'elle a été subitement prise de douleurs. — Mais il faut faire quelque chose pour cette pauvre créature : conducteur, arrêtez, nous allons faire conduire en voiture cet^^e femme à son domicile. »
Cette scène se passait sous mes yeux. Moi, je demeurais immobile dans un coin. — Il faut croire que mon indifférence eut pour résultat de révolter bien des cœurs sensibles, car une dame, s'adressant à sa voisine, dit h haute voix :
fc Si ce monsieur voulait y mettre quelque complaisance, il pourrait nous aider.
— C'est bien vrai, répondirent en chœur les voyageuses, aux yeux desquelles je devais passer pour un homme sans entrailles.
— Mesdames, que puis-je faire?
— Vous pourriez aider cette femme à monter en voiture, et la faire reconduire à son domicile. Nous payons la voiture.
Et, immédiatement, une dame donne cinquante centimes, une autre deux francs, une autre cinq francs.
La future mère met dans sa poche le produit de cette quête, et, s'appuyant péniblement sur mon bras, elle descend de l'omnibus.
— Où faut-il vous faire conduire?
— A Belleville, monsieur.
— Mais quelle rue, quel numéro?
— A Belleville, monsieur.
— J'entends bien, à Belleville, mais dans quelle rue de Belleville ?
— Je souffre trop pour vous répondre.
— Fort bien.
Je prends un fiacre, j'y installe avec ménagement ma pauvre malade, puis.... je m'assieds à côté d'elle :
« Cocher, allez du côté de Belleville. w
La brave femme est stupéfaite, — mais je la rassure bientôt: « Que ma présence ne vous gêne pas, madame, je suis médecin (1), et je vais vous donner tous les soins que comporte votre état,
— Monsieur, ne m'approchez pas, ne m'approchez pas, si vous approchez, je crie, j'appelle au secours.
— Voyons, calmez-vous, et dites*moi d'à- bord où vous demeurez ?
— Je souffre trop, monsieur.
— Mais il me semble que de même que vous dites: « Je souffre trop », vou^ pourriez me dire « telle rue, tel numéro . »
— Non, monsieur.
— Alors je vais vous conduire à l'hôpital.
— Je ne veux pas aller à l'hôpital.
— Eh bien 1 à la Maternité.
— Non, monsieur, laissez-moi, descendez de voiture ou j'appelle au secours.
Et la femme se met à hurler. Ma foi, je commence à être fatigué de ma corvée, j'ouvre la portière, et je descends de voiture en disant au cocher : « La brave lemme vous dira où il faut arrêter. »
(1) 11 va sans dire que je n'ai nullement l'honneur d'être médecin.
Huit joursaprès, àNeuilly, boulevard Maillot, en face de l'hôtel d'un riche banquier israélite, une femme était assise par terre, en pix)ie aux douleurs de l'enfantement. On me prévient, j'accours et je trouve la même femme.
« Comment, c'est encore vou^? Décidément cet accouchement me paraît être fort laborieux. La semaine dernière, je vous ai offert de vous conduire à votre domicile, et jamais vous n'avez voulu me donner votre adresse.
Je vous ai offert de vous transporter à l'hôpital ou à la Maternité et vous avez refusé. Cette fois, je vais vous amener dans un endroit où l'on vous débarrassera instantanément de tous vos ennuis. Allons à la Préfecture de Police. »
A ces mots, la brave femme se dresse comme mue par un ressort. Elle prend son ventre, le retourne sur son dos, et file au galop dans le Bois de Boulogne. Le ventre... était en carton.
Voilà une supercherie à l'aide de laquelle on fait de belles recettes, comme en fait le sourdmuet qui, aux guichets de la gare Saint- Lazare, vous vend pour dix centimes le langage de l'abbé de l'Épée, et qui a la langue mieux déliée que vous et moi.
J'ai connu un de ces sourds-muets qui opérait dans le grand hall vitré qui donne accès aux
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salles de départ de la banlieue. — Pendant des années et des années ce brave homme a passé là toutes ses journées, allant d'un guichet à Vautre et offrant à tous les voyageurs une petite feuille de papier bleue sur laquelle enlisait :
« Messieurs et mesdames^
» En acceptant cet alphabet très facile à apprendre^ pour vous instruire dans la langue muette^ si utile à savoir, vous obligerez votre serviteur qui est sourd-muet.
» Cela ne coûte que dix centimes. »
Ma foi, je l'avoue, j'ai souvent, jadis, fait comme les autres, c'est-à-dire que plus d'une fois j'ai donné mes deux sous au pauvre sourdmuet/ — Or un soir, en sortant de la Chambre des députés, je passais devant le Magasin du Printemps, en compagnie d'un de mes collègues, lorsque j'aperçois un rassemblement assez considérable. Je m'approche, jç regarde et je vois qu'il s'agit d'une discussion. Deux hommes se disputaient et se lançaient à la figure les épithètes les plus grossières. — Celui qui criait le plus fort, c'était précisément mon sourd-muet. — Un gardien de la paix essayait, sans y réussir, de mettre le holà.
« Laissez-moi faire », lui dis-je. — Je m'approcha du sourd-muet et je lui glisse à l'oreille ces simples paroles : <c Je suis de la police et je te connais, moi^ espèce de faux sourd-mueU file vite ou je te coffre. »
Mon homme ne se le fait pas dire deux fois, et au grand étonnement des passants et du sergent de ville, il s'éclipse aussitôt.
Depuis cette époque mon sourd-muet a renoncé à son métier, mais il n'a pas quitté les parages de la gare Saint-Lazare, où il distribue aujourd'hui des prospectus pour le compte d'un restaurant voisin.
Chaque fois que je passe devant lui, il me ' tire un grand coup de chapeau, mais, au fond de son cœur, il doit profondément détester ca sale agent de police qui l'oblige à trimer toute la journée pour gagner trois francs, alors qu'en faisant le sourd-muet dans cette immense gare qui voit parfois défiler 30,000 voyageurs en quelques heures, il pouvait aisément dans une après-midi escroquer cinq ou six francs aux âmes compatissantes.
Je suis loin de prétendre qu'il n'y ait pas, à Paris, beaucoup de mendiants réellement aveugles ou sourds-muets, mais je soutiens que parmi les aveugles et les sourds-muets qui
nous tendent la main, il y a beaucoup de fainéants qui possèdent d'excellents yeux et qui parlent tout comme vous ou moi.
De môme que le père Antoine, dont je raconterai plus loin l'histoire, avait monopolisé la mendicité aux portes de plusieurs églises, certains entrepreneurs organisent, à leur profit, la mendicité dans divers quartiers de la capitale.
Ces entrepreneurs d'un genre spécial embauchent de Jaux ou de vrais estropiés et leur fournissent l'équipement, j'allais dire le déguisement nécessaire. — Ils possèdent en magasin tous les instruments de travail dont le mendiant peut avoir besoin. — Ils ont des orgues de barbarie pour les valides, des béquilles pour les estropiés, des alphabets pour les sourds-muets, des bonnes aventures pour les vieillards, des caniches et des tableaux pour les aveugles, -^ Ces tableaux sont variés à Tinfini : il y a le tableau sur lequel vous lisez : père de famille^ aveugle par amauroee; le tableau qui contient le certificat d'un docteur en médecine de la Faculté dé Paris, enfin le fameux tableau qui représente une formidable explosion : une maison saute en Tair et sous les décombres on aperçoit un pauvre ouvrier qui, avec ses mains.
cherche à préserver sa figure des flammes qui Tenvironnent.
Un monsieur dont les regards avaient été attirés par un tableau de ce genre, s'arrête un jour devant Taveugle et l'interpelle en ces termes :
<c Dites*moi donc, brave homme, où a eu lieu Texplosion qui est représentée sur ce tableau?
— Je ne sais pas, monsieur, répond Taveugle, j'ai acheté ce tableau à l'hôtel Drouot. »
Un publiciste anglais, M. Vaux, m*a raconté une histoire du môme genre.
Il se promenait dans une rue de Londres, lorsqu'il rencontra un aveugle qui lui demanda Faumône.
M. Vaux, en cherchant de la menue monnaie dans la poche de son gilet, laisse tomber par terre une pièce de deux se us. Immédiatement l'aveugle remercie, ramasse le gros sou et le met dans sa poche. ,
« Pour un aveugle, lui dit M. Vaux, vous y voyez bien.
— Monsieur, répond le mendiant, je ne suis pas aveugle.
— Et cette pancarte que vous portez sur la poitrine : avetigle de naissance.
~ Tiens» mon maître s'est trompé ce matin
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dans la distribution des pancartes ; il m'a remis par erreur celle de Taveugle. Moi, je suis manchot! »
'Ces maîtres, ces entrepreneurs, sont plus nombreux qu'on ne l'imagine ; ils sont puissants parce qu'ils disposent des bons endroits. Ils ont su accaparer et défendre contre toute concurrence les points les plus avantageux, ceux devant lesquels passe un nombreux public ; ils exploitent les abords des églises, des gares, des cafés ; ils détiennent les ponts, les portes cochères, tous les endroits en un mot où l'on a de la chance de faire une bonne recette.
Ils excellent dans Tart de distribuer ces places. A la porte de l'usine, ils installent Taveugle victime (Tune explosion de chaudière.
L'ouvrier parisien a bon cœur, il est très généreux, et, le jour de la paye surtout, il fera largement la part du camarade malheureux.
— Les enfants stationneront devant les pâtisseries, les fillettes offriront des fleurs aux consommateurs des cafés, les joueurs d'orgue recevront la liste manuscrite de certains établissements mal famés de l'Ecole militaire, où ils sont sûrs de gagner une bonne recette à la condition d'avoir dans leur répertoire des polkas et des valses.'— Rien de plus immonde que ces
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bals auxquels j'ai assisté, mais sur lesquels je ne veux pas m'étendre par respect pour les lecteurs, et parce que je désire que mon livre puisse circuler entre toutes les mains.
Les mendiants ainsi embauchés se conforment avec d'autant plus d'empressement aux indications de leurs patrons qu'ils trouvent ainsi le moyen d'apprendre leur métier. Après quelques mois de cet apprentissage, ils passeront maîtres à leur tour; ils connaîtront à la fois les bons endroits et les bons trucs, et vous étonneront peut-être par le degré de perfection qu'ils auront su atteindre.
L'année dernière, dans une rafle de mendiants qu'il avait fait organiser, le commissaire de police de Neuilly a trouvé un homme portant au bout de son bras un appareil articulé d'une exécution parfaite et dans lequel il dissimulait sa main. Tous ceux qui connaissaient ce mendiant étaient persuadés qu'il était manchot; il a fallu la perspicacité d'un agent habile pour déjouer la fraude. Je connais de faux estropiés qui ont été arrêtés et ont séjourné deux ou trois fois au Dépôt sans que leur supercherie ait été découverte.
Un jour, dans une prison de l'ouest de la France, la voiture cellulaire amène deux men-
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diants espagnols simulant le mutism© et la surdité. Tous deux se trouvaient dans de petits chariots de cul-de-jatte. Mais Tun des mendiants s'était déjà trahi en tombant à coups de béquille sur le garde champêtre qui l'arrêtait.
Le directeur de la prison eut des doutes sur Tinârmité de l'autre prisonnier. Il se livra à une enquête minutieuse sans obtenir aucun résultat; le mendiant sortait toujours triomphant de tous les pièges qu'on lui tendait. Il gardait ses jambes repliées sous lui et ne prononçait que des sons inarticulés. Le directeur n'était pa« convaincu, il finit par faire part de ses scrupules au médecin de l'établissement.
Savez- vous ce que fit le médeciu? Il prit le mendiant et le chloroforma. L'opération • terminée, on étendit le faux infirme sur son lit et on n'eut pas de peine à s'assurer de sa parfaite constitution. A son réveil, se voyant allongé et trahi, le cul- de-jatte, oubliant qu'il était sourd-muet, entra dans une colère épouvantable, injuriant, en espagnol, le médecin et ses aides.
Les deux compères furent condamnés à deux mois de prison et le médecin fut très fier d'avoir opéré une cure aussi merveilleuse*
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Les compères de cette nature pullulent dans les rues de Paris. Pourquoi? Mais parce qu'à Paris le mendiant habile est heureux, vit à Taise, et amasse parfois des rentes que ne possédera jamais le petit bourgeois ou le modeste employé en redingote, qui chaque jour tire un sou ae sa poche pour faire la charité.