‹ Paris qui mendie: mal et remèdeChapitre 14 sur 27 · LE TYPE MENDIANT · texte numérisé non relu

LE TYPE MENDIANT

Les chanteurs de rue. — Les estropiés. — Les mendiants d'église. — L'exploitation des enfants.

Quand on étudie de près la question de la mendicité, une des choses qui frappe tout d'abord, c'est l'existence môme du type mendiant

Qu'est-ce qu'un type ? C'est l'ensemble des caractères distinctifs d'une race ou d'une profession. Pour avoir le type d'une profession, il faut l'avoir exercée pendant un assez long temps, en avoir subi les exigences, les habitudes, les conséquences. Prenez un ecclésiastique ou un militaire qui pendant de nombreuses années a rempli ses fonctions et porté un costume spécial : faites-lui endosser l'habit civil ;

malgré son déguisement, vous le reconnaîtrez aisément. Si donc la mendicité n'avait pour cause que la pauvreté, surtout la pauvreté passagère, il semble que le malheureux sous ses haillons devrait conserver le type de la profession à laquelle il a appartenu.

Au contraire à quoi reconnaissez-vous un mendiant dans la rue ? Est-ce à Tétat misérable de ses vêtements? Non, certes, car tous les jours vous rencontrez des ouvriers qui, par la nature môme de leur travail, ont des vêtements en lambeaux et d'une extrême saleté, et, cependant, à ces ouvriers vous n'auriez jamais l'idée d'offrir une aumône, car leur figure respire cet air de fierté et d'indépendance que le travail seul peut donner.

Prenez mille de ces ouvriers, et parmi eux placez un seul mendiant, vous le reconnaîtrez tout de suite. Pourquoi? Parce que le mendiant a un type spécial qui ne ressemble à aucun autre.

Cette simple observation devrait suffire pour vous convaincre que la mendicité est une profession : rhomme qui l'exerce a dû mendier depuis longtemps pour arriver à avoir le type du mendiant.

Or il se trouve que, par une anomalie bizarre,

ce type, qui devrait nous mettre en garde contre le mendiant, constitue, au contraire, le motif le plus puissant qui nous décide à donner Taumône qu'on sollicite de nous.

Un homme nous aborde dans la rue, il nous tend la main, nous le regardons, il a le type mendiant ; cela suffit, nous en concluons que c'est un malheureux, qu'il souffre et qu'il est digne de notre charité !

Aussi les 9iendiants qui connaissent ce faux raisonnement, dont nous sommes tous les jours dupes, s'efforcent-ils par tous les moyens possibles de se rapprocher de ce type idéal qui doit inspirer aux passants une pitié profonde, et leur procurer à eux de fortes recettes.

Faire croire que Ton souffre, et si Ton souffre ^réellement, exagérer encore cette souffrance, voilà le problème à résoudre ; dans ce siècle de lumière, où les découvertes de la science ont permis de falsifier tous les produits de Pindustrie humaine, les mendiants ne sont pas restés en arrière : ils ont réussi à falsifier la ipisère elle-même.

Un député anglais, voulant se rendre compte de rinfluence exercée sur le porte-monnaie des passants par le physique du mendiant, fit un jour une expérience curieuse. Il descendit dans

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la rue, misérablement mais proprement vôtu, s'adossa à un mur et tendit la main. Il resta dans cette position toute une après-midi ; sa recette fut nul ^.e. Après s'être revêtu d'un costume composé uniquement de loques informes, il mit dans sa poche cinq ou six morceaux de pain et alla se promener dans unç rue peu fréquentée. Dès qu'il apercevait un bourgeois en état de faire Taumône, il prenait un morceau de pain, le dissimulait dans sa main, et, à un moment propice, sans être vu, le jetait devant lui, dans la boue; puis, tout à coup, comme s'il venait d'apercevoir un trésor, il se précipitait sur ce morceau de pain, le saisissait, l'essuyait sur son pantalon et faisait semblant de le dévorer avec avidité, puis continuait sa route sans rien demander. Le passant, infailliblement, se retournait, le regardait un instant, puis, revenant sur ses pas, lui apportait une pièce de monnaie. » J'ai ainsi visé plus de quinze bourgeois, disait ce député, et je n'en ai pas manqué un seul. Tous, de leur propre mouvement, sans être sollicités, m'ont apporté leur obole ; quelques-uns m'ont donné de Tor, la recette a été splendide (1). »

(1) J*ai très souveat, dans mes conférences, raconté cette anecdote. Je.Tai racontée pour mettre le public en gard«

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Que signifie cette expérience, sinon que le public se laisse toujours apitoyer par l'aspect misérable du mendiant? Aussi quoi d'étonnant si le mendiant apporte tant de science à se composer une physionomie qui lui permette de récolter une bonne moisson, et, quand il a réussi à se fabriquer un type à sa convenance, un

contre les supercheries des faux pauvres. J'ignore si elle a servi & convaincre le public auquel je m'adressais, mais ce qui est certain c'est qu'elle n*a pas été perdue pour tout le monde. En effet, le 9 mai 1893 je dînais en face du Terminus Hôtel, & la terrasse du restaurant Scossa où je m'étais précisément installé pour étudier les types des faux pauvres qui pullulent dans ce quartier, lorsqu'un homme en redingote râpée, la barbe noire, lorgnon sur le nez, véritable type de bohème, se campe devant moi et regarde fixement mon assiette dont le contenu paraissait lui faire envie. A mon tour je lève len yeux sur mon mendiant qui tout & coup se précipite sous ma table, ramasse un tout petit morceau de pain, l'essuyé et le porte gloutonnement k sa bouche.

Deux tables plus loin le même manège recommence et Je remarque que le morceau de pain ramassé est tout aussÀ petit que celui que le pauvre hère avait trouvé k mes pieds.

Immédiatement je paye mon dîner et je m'en vais. Je suis cet homme qui devant chaque restaurant — et ils sont nombreux dans cette rue — se livre à la môme pantomime; je m'aperçois bient{Nt qu'il tient dans sa main le microscopique morceau de pain qu'il fait semblant de ramasser par terre. J'aborde aus^sitôt le mendiant, je l'interpelle, je le menace et je finis par découvrir que le fameux morceau de pain est un biscuit Guillout dont le paquet presque entier se trouve dans la poche. — Je voulais, en racontant cette histoire, éclairer les bonnes gens qui font facilement l'aumône dans la rue. Ne serais-je arrivé qu'à acclimater un truc nouveau?

type qui a fait ses preuves, qui a eu du succès; quoi d* étonnant encore s'il le conserve et le perfectionne? Tous ceux qui ont étudié de près les asiles de nuit savent à quelles difficultés on se heurte souvent pour faire accepter par certains mendiants le bain qu'on leur offre et ces soins de propreté qui consistent à leur couper les cheveux et à leur nettoyer la barbe.

— Un bain, disait un jour devant* moi un mendiant qui venait d'arriver dans une maison d'assistance par le travail, à quoi bon un bain, est-ce que la transpiration ne lave pas?

La vérité, c'est qu'en nettoyant cet homme, en raccommodant ses vêtements, en donnant à sa figure un air de propreté, on lui enlève son type, on lui supprime ses instruments de travail.

L'hiver dernier un mendiant vint frapper à ma porte. Il était à peine vêtu. — « Je suis, me dit-il, un ouvrier sans travail; je meurs littéralement de froid, ne pourriez-vous pas me donner un vêtement quelconque pour me couvrir?»

Suivant mon habitude, j'offris à cet homme du travail qu'il accepta. Je lui fis balayer ma rue et, une heure après, me trouvant dans l'impossibilité de le surveiller plus longtemps, je le

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congédiai après lui avoir donné un veston d'appartement très chaud et en bon état, puisque la veille je le portais encore raoi-même.

Quelques jours plus tard, je rencontre mon homme à Paris, il mendiait encore. Il avait sur son dos le vêtement que je lui avais donné, mais ce vêtement était méconnaissable, tellement on l'avait sali, rapiécé, déformé.

J'eus la curiosité de savoir comment, en quatre ou cinq jours, ce mendiant avait pu user ainsi un vêtement qui, dans ma pensée, aurait dû pouvoir faire encore un long service.

Je m'approche de tîion mendiant, je relie connaissance avec lui, je lui parle avec bonté, je compatis à son sort, et, pour lui faire croire que les sentiments que je lui exprimais étaient bien au fond de mon cœur, je lui offre de le faire manger. Naturellement il accepte, et nous entrons ensemble chez un marchand de vin où je lui fais servir un repas.

Pendantque mon mendiant mange, j'examine mon ancien vêtement. Je ne m'étais pas trompé, c'était bien là mon veston, mais, juste ciel, que de taches, que de boue, quelle transformation ! Le galon qui le bordait avait complètement disparu et, chose plus étonnante encore, un autre galon qui faisait le tour des manches

et qui, celui-là, n'avait guère dû fatiguer, était également absent. Dansie dos une grande pièce de drap noir, appliquée sur mon veston gris, donnait au vêtement un air de vieillesse qui m'affligea. Pour avoir ainsi usé mon veston, cet homme avait dû coucher à la belle étoile. Je rinterroge, et il me raconte que, depuis le jour où il s'était présenté chez moi, il avait constamment dormi à Tasile de nuit, n'ayant jamais pu, malgré ses efforts, trouver le moindre travail.

Pour le coup Tusure de mon vêtement devenait iwxplicable. J'examine avec soin la pièce qui a^ait si tristement attiré mes regards, et je m'aperçois que cette pièce ne bouchait aucun trou, et ne dissimulait aucune déchirure.

— Mais, mon brave homme, dites-moi donc pourquoi vous Avez ainsi collé cette pièce dans votre dos?

. Le mendiant paraît tout à'abord embarrassé, puis, pety, à petit, il finit par avouer que le veston était trop bon pour lui. — S'il l'avait porté tel que je le lui avais donné, il n'aurait plus pu mendier ; « les gens n'auraient pas cru, monsieur, que je suis un malheureux, et j'ai dû donner quatre sous à une femme qui me l'a aTrangél •

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— Et qui est cette femme?

— C'est une femme qui conduit un aveugle, et qui, lorsqu'elle a du temps, « arrange les vêtements pour les mendiants. »

Que de dames charitables de ma xîonnaissance, que de braves mères de famille qui, malgré leurs occupations multiples et des ressources parfois excessivement modestes, ont toujours soin de réparer, avant de les donner, les vieux vêtements qu'elles destinent aux pauvres, afin, disent-elles, qu'ils fassent lin plus long usage !

Elles ne se doutent guère qu'une poseuse de pièces à usage des mendiants viendra rendre tout ce travail, toute cette peine inutiles.

Et n'allez pas croire que l'histoire que je raconte soit un fait isolé. Je pourrais multiplier mes exemples avec preuves à Tappui.

Grâce à l'autorisation de plusieurs préfets de police, j'ai fait de longues et nombreuses stations au !•" bureau de la 2« division de la préfecture de police. — C'est dans ce bureau que défilent tous les mendiants et toutes les personnes qui, sous une accusation quelconque, sont arrêtées à Paris. Le chef procède à une instruction sommaire et recherche les éléments du dossier qui passera ensuite sous

les yeux du magistrat. Chaque fois que le mendiant paraît plus malheureux que coupable, les fonctionnaires de ce service, qui connaissent à fond les diverses œuvres charitables qui fonctionnent à Paris^ essayent de lui venir en aide, de le sauver en le faisant admettre dans une maison hospitalière quelconque.

Un jour qu'avec M. Pottet, sous-chef de ce bureau et, assurément, un des fonctionnaires Jes plus intelligents et les plus dévoués de la préfecture de police, j'assistais à l'interrogatoire d'une série de mendiants, un dossier passa sous mes yeux. Les dossiers de cette nature sont constitués d'une façon tellement pratique, qu'un simple coup d'œil suffit pour les dépouiller. Des fiches d'un format différent indiquent le nombre des arrestations, des entrées au dépôt, des condamnations, dételle sorte que, rien qu'en tâtant pour ainsi dire un dossier, on peut voir immédiatement si on a affaire à un mendiant primaire ou à un vieux cheval de, retour.

Ce dossier concernait un cheval de retour des mieux qualifiés, soixante-dix fois condamné pour mendicité ou vagabondage.

J'examine avec soin une à une toutes les pièces, et je m'aperçois que ce vieux récidiviste

appartient à une famille des plus honorables. Lui-même a reçu de l'instruction, ^t, somme toute, il a passé la moitié de sa vie en prison, sans avoir jamais commis ni un crime ni un délit bien grave.

Je demande à voir cet homme. — On me ramène, et je rinterroge.

Je me trouve en présence d'un vieillard à la figure énergique et intelligente. Il est instruit, et, malgré les haillons dont il est couvert, il a un air de supériorité qu'on rencontre rarement chez de vulgaires vagabonds. — Toute sa personne respire la misère la plus profonde : vêtements en lambeaux, absence complète de linge, barbe hirsute, cheveux en désordre.

Je demande à cet homme comment il se fait qu'à soixante-dix reprises différentes il ait été condamné pour mendicité et vagabondage :

« N'auriez- vous pas plus d'intérêt à travailler qu'à passer votre vie entière en prison? Il me semble que pour vous procurer un régime préférable à celui de la prison, vous n'auriez pas besoin d'un bien grand effort.

— Monsieur, me répond le vagabond, je suis victime de la loi sur la mendicité. J*ai tendu une fois la main, on m'a condamné à la prison. J'en suis sorti plus misérable que je n'y étais

entré; personne n'a plus voulu de moi et depuis trente ans je retourne fatalement de la rue à la prison et de la prison à la rue. Comment voulez-vous qu'avec un costume aussi misérable je puisse me faire embaucher dans un chantier? Personne n'est jamais venu à mon aide.

— Vous avez pourtant des parents très riches, un frère et un oncle haut placés.

— Ils m'ont renié depuis le jour où j'ai été condamné à la prison.

— Mais il y a des sociétés de patronage pour les libérés.

— Je ne les connais pas.

— Cela nl'étonnô.

— Si, en sortant de prison, j'avais reçu quelques vêtements et une pièce de quarante sous, sûrement je me serais tiré d'affaire, et la société compterait un mendiant de moins et un honnête homme de plus.

— Tous les mendiants en disent autant, et quand on vient à leur aide par des secours en vêtements ou en argent, neuf fois sur dix on s'aperçoit qu'on a été volé.

— Ohl monsieur, on m'a souvent fait cette réponse. Ce sont les bons qui pâtissent pour les mauvais. J'id reçu dans ma vie bien des con-

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seils, maïs on m'a rarement donné une assistance pratique. Dire qu'il y a tant de millionnaires à Paris et que pas un n'aura assez de cœur pour risquer une pièce de cent sous pour sauver un homme !

— Voyous, les sentiments que vous exprimez sont-ils bien sincères?

— Je le jure, monsieur, sur ce qu'il y a de plus sacré.

— Eh bien, écoutez-moi, je veux tenter d'effectuer le sauvetage dont vous parlez. Je vais m'occuper de vous; je vais demander votre mise en liberté immédiate, je me porterai garant de votre repentir et de votre honorabilité future. Je vous donnerai tout ce qui sera nécessaire pour gagner votre pain, en un mot, je répondrai absolument de vous, j'espère que je n'aurai pas à m'en repentir.

Le lendemain, mon homme est mis en liberté.

Je lui fais donner un bain, je l'habille de la tête aux pieds dans les bureaux mômes de la préfecture; je lui remets une petite somme d'argent et, ce qui était plus précieux, un bon d'admission à la maison hospitalière delà rue Clavel.

« Pendant quince jours, lui dis-je, vous serez logé, nourri, soigné dans cette maison. Vous

aurez toutes vos matinées libres pour aller chercher du travail. L'après-midi vous ferez des margotins, ce sera la rançon de l'hospitalité qui vous sera donnée. A Texpiration de quinze jours, si votre conduite a été irréprochable, et si vous n'avez pas trouvé un emploi quelconque, je me charge de vous faire embaucher dans un atelier. »

Le mendiant se confond en remerciements.

Il quitte la préfecture de police absolument transformé. Il y était entré en haillons, conduit par deux gardes municipaux, il en sort vêtu presque en gentleman et absolument libre. Pour la première fois depuis trente ans, il arpente le pavé de la capitale sans attirer les regards sur sa personne. On dirait un employé se rendant à son bureau. Je le suis à une certaine distance, me demandant avec anxiété si la petite somme que je lui avais donnée, et que je lui avais recommandé de conserver comme un trésor précieux, n'allait pas le conduire au cabaret. J'étais dans l'erreur. Le mendiant se dirige vers Bel- Jeville, et, sans s'arrêter nulle part, va frapper à la porte de la maison hospitalière du pasteur Robin.

Je retourne chez M. Pottet tout fier de mon sauvetage» et je le remercie du concours qull

avait bien voulu me donner en cette circonstance.

Le lendemain j'écris au nouveau pensionnaire du pasteur Robin, je lui dis que je Tavais suivi, je le félicite de n'avoir pas consommé chez le marchand de vin la petite somme qu'il avait en poche, je l'encourage à persévérer dans la bonne voie et, pour ne pas être accusé de ne donner que des conseils, j'insère dans ma lettre une somme de deux francs.

Pendant trois jours, mon homme travaille assez bien, mais le quatrième, épuisé par un pareil effort d'énergie, il quitte la maison hospitalière de la rue Clavel, mange son petit pécule, vend ses vêtemepts, endosse de nouveau ses haillons, et reprend son type de mendiant, grâce auquel il pourra de nouveau tendre la main, apitoyer les passants et faire recette.

Mais, direz-vous, après quelques semaines ou quelques mois de ce régime, la prison reprendra notre homme. — Cela est certain, le mendiant le sait fort bien, mais il aime cent fois mieux encourir la chance de quelques mois de prison que de se livrer à un travail régulier. Tout, tout, plutôt que le travail.

Et pourquoi travaillerait-il puisqu'il suffit d'inspirer la pitié pour vivre en tendant la

main ? Pour arriver à ce but : inspirer la pitié, tous les moyens sont bons, et le mendiant aura recours au mensonge, à la comédie, à la simulation d'une infirmité quelconr^ue, et parfois même au crime. Des professeurs, vieux mendiants retraités, lui enseignent l'art d'apitoyer les passants.

Bien des personnes se refusent à croire qu'il y ait des professeurs de mendicité, et pourtant le fait est certain. De môme qu'en regardant un tableau, le connaisseur peut indiquer l'école à laquelle il appartient, de môme en examinant attentivement un mendiant, on peut deviner le maître dont il a suivi les leçons.

Prenez les chanteurs de rues. J'ai étudié de très près ce genre de mendiants. Je me suis successivement installé à la fenôtre de diverses maisons dans les cours desquelles les concierges laissent pénétrer les chanteurs ambulants, et j'ai tout d'abord constaté que le répertoire est toujours le même ; il se compose de- cinq ou six chansons en tout. La plus connue c'est la Lise aux lèvres roses que l'on chante sur l'air de la Pauvre abandonnée?

Écoutez le mendiant, qu'il soit jeune ou vieux, que ce soit un homme ou une femme, le procédé est toujours le môme. Il chante trois

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couplets, pas un de plus» pas un de moin^. S'il ne reçoit rien, il s'en va ; si vous lui donnez une aumône, il en ajoute un quatrième. Pour tel couplet la voix est chevrotante, pour tel autre l'intonation est différente. Évidemment c'est le môme maître qui a enseigné la môme chanson à tout le monde.

J'ai eu la curiosité de me procurer le texte même des chansons de mendiant. J'ai chargé de-ce soin les concierges des immeubles dont j'ai parlé ; je leur ai dit : « Quand un mendiant viendra ici, et qu'il aura fini de chanter, demandez-lui, en échange d'une pièce de vingt sous, de vous donner le texte de sa chanson. »

Mes instructions ont été suivies, et c'est ainsi que je me suis procuré un grand nombre d'exemplaires manuscrits de Lise aux lèvres roses.

En voici le premier couplet :

Dans une doace rôverie

Où s'égarait mon pauvre cœur

Je voyais l'image chérie

De celle qui fut mon bonheur^

Je voyais Lise aux lèvres roses

Me revenant par un beau soir

En me disant de douces choses

Qui rendaient mon cœur iplein d^espoir.

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