‹ Paris qui mendie: mal et remèdeChapitre 15 sur 27 · UNIVERSITY · texte numérisé non relu

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«LTORKI\K. ' ^ MAL 97

Eh bien, dans la copie du mendiant, je relève, pour ce seul couplet, neuf fautes d^orthographe. Or, ces neuf fautes sont exactement répétées dans tous les exemplaires manuscrits qui me sont ainsi parvenus.

N'est-ce pas la preuve que toutes ces chansons sortent de la môme officine?

J'ai interrogé grand nombre de ces mendiantes.

« Pourquoi chantez- vous au lieu travailler ?

— Parce que j'ai perdu mon mari et que j'ai des enfants à nourrir.

— Fort bien, mais qui vous a enseigné Lise aux lèvres roses ?

— C'est une chanson que je savais. »

Interrogez cinquante, cent, deux cents chanteuses de rues. Toutes vous feront la même réponse. Aucune d'elles ne voudra vous avouer où elle a appris les paroles et la musique de sa romance ; aucune ne voudra donner l'adresse de l'usine où se fabrique le mendiant de rues. Eh bien, cette usine existe, et le professeur qui la dirige donne ses leçons dans les cabarets qui entourent les halles. — C'est là que moyennant un franc il apprend en cinq séances « les paroles, la musique et la voix chevrotante. »

Si du chanteur de rues nous passons au

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mendiant estropié, nous constatons le même phénomène.

Avec quel art on exhibe son infirmité, avec quel soin on étale sa plaie. — Oui, je le répète, la pose du mendiant n'est jamais naturelle; elle est étudiée, calculée, voulue.

Voici un homme auquel il manque une jambe.

Assurément il est malheureux, il se trouve visà-vis de rhomme valide dans une infériorité manifeste, pour gagner sa vie. — Mais est-il dans rimpossibilité absolue, évidente, certaine de se livrer à un travail quelconque, de subvenir à une partie de ses frais?

Personne n'oserait le soutenir. Je connais des ^hommes qui sont privés d'une jambe, et qui sont cochers, commissionnaires, balayeurs, cordonniers, marchands de journaux, concierges. Mais, pour remplir tous ces emplois, il faut travailler, et le mendiant a Thorreur du travail.

Le voilà donc dans la rue. Comment apitoyer le passant? Si cet homme avait une jambe de bois, il ne produirait pas Tefifet voulu. Aussi remplace-t-il la jambe de bois par une béquille; il pourra ainsi prendre des poses plus tragiques. Voyez ce fakir qui depuis des années stationne rue Auber et dont le portrait orne la couverture

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de ce volume. Il s'adosse au mur, allonge sa jambe gauche et tend son bras droit vers la gauche. Au bout de la main droite il tient cinq crayons, et le malheureux reste des heures entières dans cette position.

Ce fakir est une de mes vieilles connaissances, j'ai souvent causé avec lui, il m'a fait des aveux. Jadis il était ouvrier bijoutier, il gagnait cinq francs par jour, mais il fallait arriver à Tatelier à heure fixe, faire douze heures de travail et avoir constamment le singe (le patron) sur le dos. — « Depuis que je me suis mis mendiant, je me fais en moyenne 110 à 120 francs par mois, mais je ne travaille que cinq ou six heures par jour, et, quand il pleut, quand il neige, quand il vente, je reste chez moi où je lis mes auteurs favoris : Socrate {sic) et Paul de Kock 1 »

Le fakir s'asseoit sur sa béquille « parce que cela fait bien dans le tableau^ et cela préserve de Vhumidité. »

Un jour, un mendiant auquel il manquait une jambe eut Tidée, pour mieux attirer l'attention des passants, de se priver de tout secours :, bois, béquille ou bâton.

A quels exercices, à quel entraînement cet homme a-t-il dû se livrer pour arriver ainsi à

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se tenir debout et à marcher des heures entières avec une seule jambe! Ce genre nouveau a réussi, ce type a eu du succès, des professeurs se sont établis, des élèves sont arrivés, et aujourd'hui, une nouvelle promotion de solipèdes a pris son essor.

Un autre mendiant, privé d'une jambe, vient d'imaginer un truc encore plus habile. Il s'asseoit à la porte des pâtisseries et^ avec sa jambe de bois, vous barre littéralement le passage. Comment vous, qui entrez chez le pâtissier pour y faire une consommation de luxe, refuseriezvous une aumône à ce malheureux sur le corps duquel vous êtes pour ainsi dire obligé de passer? Si ce truc nouveau réussit, —et il paraît réussir, — dans quelques années, pour entrer dans la boutique d'un pâtissier, il faudra préalablement franchir une haie de jambes de bois.

Tout le monde n'est pas estropié. Qu'importe? Pour se faire une tête dé mendiant, point n'est besoin d'avoir des infirmités. Voyez les mendiants d'église, ils sont rarement estropiés, mais, par contre, pour se donner la couleur locale, ils égrènent constamment leur chapelet.

En voilà une triste engeance 1

On m'avait raconté sur les mendiants d'église des choses si extravagantes que, depuis plusieurs années, j'étais possédé du désir de les étudier de très près. Je dois avouer que de toutes les enquêtes auxquelles je me suis livré, celle-ci a été la plus ardue.

Je me suis adressé à la Préfecture de police. Elle m'a répondu que le mendiant d'église échappait presque à sa juridiction, par ce fait qu'il ne stationnait pas sur la voie publique, mais dans un édifice dont la police appartient aux officiers de l'église, c'est-à-dire aux bedeaux.

Je me suis alors retourné vers les membres du clergé; j'ai consulté des vicaires, des curés, et jusqu'à un évoque, Mgr Preppel ; personne n'a pu répondre à la question que je posais ot qui était ainsi conçue : « Qui est-ce qui autorise les mendiants à tendre la main sous le porche d'une église, et'à quelle enquête se livret-on avant d'accorder ce privilège envié ? »

Car enfin, il m'est bien difficile de croire qu'un curé ne sache pas ce que rapporte la dîme prélevée à la porte du temple par cette armée de men- "diants qui interpelle, et quelquefois insulte les fidèles. Et s'il le sait, s'il connaît l'importance de la recette, comment ne prend-il pas les précau-

tions nécessaires pour empocher que ces secours n'aillent à des personnes indignes ou en état de se suffire par un travail régulier?

Eh bien, il paraît que l'Eglise est étrangère à cette exploitation, qu'elle regrette, mais qu'elle tolère parce qu'elle est impuissante à la réprimer.

Aucune autorisation de mendier n'est donnée par le curé, ce sont les mendiants qui se la donnent eux-mêmes. Un certain nombre d'entre eux se sont empaWs des porches des diverses églises de Paris, et, au nom du droit du premier occupant, prétendent expulser, même par la force, tout nouveau venu qui aurait l'audace de leur faire concurrence. Je m'en suis bien aperçu lorsque j'ai voulu, à mon tour, aller mendier à Saint-Sulpice ou à Saint-Eustache.

L'accueil qui m'a été fait par une bande de loqueteux était de nature à me faire passer le goût des expériences de ce genre. Je Tavoue en toute humilité, j'ai dû céder la place à mes concurrents.

Cependant, je ne me suis pas découragé, et, grâce à l'intervention de M. Defert, maire du sixième arrondissement, et du curé de Saint- Germain-des-Prés, j'ai pu, le 24 mai 1891, m'installer sous le porche de cette église. Le

bedeau, dans le cas où j'aurais été trop malmené, devait me prêter main forte.

Cinq femmes faisaient la haie le long de la porte, lorsque, couvert de haillons, la main droite paralysée, le dos plié en deux, la tête couverte d'une énorme perruque, je suis venu prendre place à mon tour sur les marches du temple. Vous dire TefFet produit par mon apparition serait chose difficile. J'ai été salué par une bordée de plaisanteries, de grossièretés et d'injures dont vous ne pouvez vous faire une idée.

c( Regardez-moi cet homme-là, disait une mendiante, en s'adressant à sa voisine, n*a-t-il pas honte de venir prendre notre pain?

— Il a peut-être tué son père et sa mère, répondait l'autre, et ça ose venir à l'église.

— Vous seriez bien plas à votre place à la

prison qu'ici, saleg », ajoute une troisième

en passant devant moi et en me reléguant au second plan.

Les menaces allaient en augmentant et je crois bien que si je n'avais montré par un geste énergique que ma main, faussement paralysée, était capable de guérir subitement et, au besoin, de défendre ma personne, ces vieilles mégères m'auraient écharpé.

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Une dame arrive.

« Ayez pitié d'un pauvre père de sept enfants, dont deux en bas âge ! »

La dame met la main dans sa poche, en tire un sou et me le donne.

Une seconde dame entre à Péglise, celle-ci une charmante personne de ma connaissance, habitant au numéro 10 de la rue des Saints- Pères. Je l'avais invitée à venir assister à mon expérience : elle me donne deux sous et ne regarde môme pas mes voisines, tant elle est occupée à dissimuler l'accès de fou rire que mon déguisement provoque chez elle.

Un collégien, qui suivait sa mère, tire de sa poche quelques sous qu'il distribue aux femmes, et dépose dans mon chapeau un bon de fourneau.

Une cuisinière me remet deux sous.

Voici un sénateur : il m'a bien connu à l'époque où il faisait partie de l'Assemblée nationale. Il est loin de se douter que le vieux paralytique qui lui tend la main est l'ancien secrétaire rédacteur de cette assemblée : il passe sans rien me donner. Enfin, me dis-je en moi-môme, en voilà au moins un qui est dans les bons principes 1

Plusieurs autres personnes défilent devant

moi, et entendant répéter que je suis un pauvre père de sept enfants, n'hésitent pas à me faire la charité.

Mes voisines me lancent des regards courroucés; la concurrence que je leur fais les exaspère.

Tout à coup, je m'aperçois qu'elles complotent quelque chose entre elles, et, en effet, je ne m'étais pas trompé. En deux secondes, elles avaient proposé, discuté, adopté une grosse résolution... celle de me faire arrêter.

Oh! leur tactique fut bien simple. Chaque fois que le sergent de ville de service sur la place passait devant l'église, mes cinq/emmes se retournaient toutes ensemble de mon côté, et me dévisageaient comme on dévisage un malfaiteur. Le sergent de ville, intrigué par cette manœuvre insolite, me regarde à son tour.

Tout d'abord, il me regarde avec un petit air qui a la prétention de paraître indifférent. Mes mendiantes, qui aperçoivent son coup d'œil, font un signe de tête qui semble dire: « Ah! à la bonne heure, l'agent de police a compris qu'il y a quelque chose à faire. »

Le brave représentant de Tautorité me regarde cette fois avec plus de persistance, puis, tout à coup, s'approchant de moi :

« Que f...aites- VOUS là?

— Je mendie, comme vous le voyez.

— Comment ! vous mendiez, et vous osez l'avouer?

— Mais oui, je mendie comme toutes ces femmes.

— Allons, décampez ou je vousf...ourreau bloc.

— Monsieur l'agent, je vous ferai remarquer que je ne suis pas sur la voie publique. Je suis sous le porche de l'église et vous n'avez pas le droit d'arrêter un mendiant qui stationne ici.

— Pas de raisonnement, vous dis-je, décampez! »

Voyant que l'agent est bien décidé à me faire partir, j'essaie de parlementer avec lui, et prenant une voix mystérieuse, je lui glisse à Toreille ces paroles : « Regardez-moi bien, si vous saviez qui je suis, vous ne m'arrêteriez pas! »

Le sergent de ville ne comprend pas, il m'empoigne par un bras et me secoue comme un prunier ; il me secoue si fortement que ma perruque, une perruque à la Richepin, louée chez Dieudonné, le coiffeur delà rue Richelieu, fait un saut en l'air.

« Qu'est-ce que c'est que cela? s'écrie l'agent sur un ton tragique.

— C'est une perruque.

— Comment, une perruque?

— Oui, une perruque. J'ai bien le droit de porter une perruque, puisque je suis chauve.

— C'est trop fort. Je m'en vais chercher le brigadier » ; et mon brave sergent de ville quitte réglisse, traverse la place, tout en se retournant à deux reprises différentes, sans doute pour s'assurer que je ne quittais pas mon poste.

A ce moment arrive un omnibus; j'en profite pour m'en servir comme d'un paravent, et avec l'aide d'un ami qui m'avait assisté pendant cette petite comédie, je me dissimule derrière la voiture, j'enlève ma perruque et le bandeau qui cachait^ma barbe, et je me dirige à grands pas vers la rue Christine, où demeure le romancier Berjp^eret, l'auteur de tant de charmantes nouvelles, qui avait bien voulu, pour la circons* tance, m'ofirir l'hospitalité.

A la hâte je me nettoie, je change de vêtements, je remplace ma veste de mendiant par une redingote soignée, mon feutre fripé par un chapeau de soie ; je prends ma canne et mon pardessus et je retourne à l'église.

Mon agent venait de terminer son quart ; il S8 dirigeait vers le poste de la rue des Saints- Pères. Je l'aborde.

— Dites-moi donc, agent, tout à l'heure, sous le porche de Téglise, vous^ vouliez arrêter un mendiant?

— Oui, monsieur, il m'a échappé.

— Ce mendiant, c'était moi.

L'agent tout ahuri :

— Vous dites, monsieur ?

— Je dis que ce mendiant c'était moi. Expliquez-moi donc pourquoi vous vouliez arrêter un mendiant sous le porche d'une église?

— Monsieur est sans doute commissaire de police ?

— Pas le moins du monde. Mais soyez donc assez aimable pour me répondre. Comment se fait-il que vous arrêtiez, sous le porche d'une église, un mendiant qui vous fait remarquer qu'il ne se trouve pas sur la voie publique?

— Ah! je comprends, vous appartenez à la secrète?

— Du tout, mais encore une fois, répondezmoi donc. Je croyais que les gens qui stationnaient aux .portes des églises n'étaient jamais inquiétés.

— Monsieur est peut-être M. Paulian?

— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur?

— C'est un monsieur que fai vu dans le

Petit Journal, qu'il mendie pour 8^ amuser {sic).

— Eh bien, oui, c'est moi qui s^ns le monsieur que vous avez vu dans le Petit Journal. N'ayez aucune crainte, mon brave homme, je ne vous causerai aucun ennui, au contraire.

J'ai l'honneur de connaître M. le Préfet de police, et je lui dirai que vous avez fait votre devoir. Mais expliquez-moi un peu comment il se fait que sur six mendiants qui se trouvaient à la porte de Téglise, vous n'en ayez arrêté qu'un seul, moi ?

— Je ne voudrais pas être désagréable à monsieur, me répond l'agent, mais monsieur marquait si mal ! »

Ainsi, ce n'est donc pas parce que je mendiais, mais parce que je marquais maly que j'ai été arrêté.

J'étais resté, montre en main, quatorze mi* nutes sur les marches de Saint -Germain des-Prés, et j'avais reçu treize sous, déduction faite des dix centimes qiii m'avaient été donnés par la dame dont j'ai parlé, et que, naturellement, je ne compte pas dans mon addition.

Quelques instants de plus et j'aurais proJ>ablement aussi bien réussi que mes voisines dont l*une avait fait cinquante-neuf sous et

Tautre trois francs deux sous... et la grand-messe n'était pas commencée.

L'après-midi, à Theure des vêpres, je suis repassé devant l'église, mes cinq femmes avaient disparu, mais quatre autres mendiants avaient pris leurs places. Le roulement s'effectue avec la plus grande régularité. Chacun fait son quart, comme sur un navire. Assurément un capitaine doit commander à tout ce monde. .

Il y a quelques mois, on enterrait à Paris le père Antoine. C'était un pauvre bossu qui, pendant quinze ans, avait mendié aux portes des églises, mais, au lieu de faire simplement son quart, il mendiait la journée entière, le matin à Saint-Etienne-du-Mont, à dix heures à Saint-Augustin, l'après-midi à Saint-Sulpice. 11 était si vieux, si cassé, si malheureux que partout ses collègues lui faisaient bon accueil. Et, puis, quel sainthommelil priait du matin au soir, et ne s'agenouillait jamais que sur la froide dalle. A mesure qu'il vieillissait, il se voûtait davantage. Les habitués de l'église avaient pitié de lui, et lui refusaient rarement leur obole.

Un beau jour, le père Antoine disparaît. — Il est mort, disent ses camarades, et personne

n'entend plus parler de lui. Mais voilà que tout à coup un neveu du père Antoine se présente devant la justice et demande qu'on fasse l'autopsie de la bosse de son oncle. On défère au désir de l'héritier présomptif. On fait une enquête^ et on découvre que la bosse du père Antoine n'était autxe chose qu'un coffre-fort dans lequel le mendiant enfermait ses économies, et ses économies s'élevaient à la somme de 96,000 francs. Seulement elles avaient disparu en même temps que la bosse. On continua les recherches, et on finit par découvrir les 96,000 francs chez Un sieur Ouillemin, ami et voisin du père Antoine. La onzième chambre du tribunal de la Seine, devant laquelle tous ces faits ont été prouvés, a condamné Guillemin à deux ans de prison, et a fait restituer à Théritier du vieux mendiant cette jolie petite fortune.

Le père Antoine a été une de mes vieilles connaissances ; je lui avais été présenté à une époque où, en compagnie de la fille Clotilde Brillant (uiie autre riche mendiante d'église), il exploitait Saint- Augustin, et faisait les gros morts à la Madeleine. De son vrai nom, le père Antoine s'appelait Pucciarelli et, à diverses reprises, il avait eu maille à partir avec la justice.

Il étaità la maison centrale de Nîmes, entrain de purger une condamnation à cinq années de réclusion lorsque des parents à lui, gens fort honorables, réussirent à intéresser à son sort un député de la droite, M. Le Provost de Launay.

Le député avant d'agir veut se renseigner ; il écrit au directeur de la prison pour lui demander son avis ; celui-ci répond que le condamné a subi lar moitié de sa peine, qu'il a donné des gages d'amendement et de repentir, et qu'il est dans les conditions voulues pour bénéficier d'une mesure de clémence. M. Le Provost de Launay rédige une demande en grâce, l'envoie au Ministère de la Justice, où elle est favorablement accueillie.

Pucciarelli est mis en liberté; il vient à Paris remercier son bienfaiteur : « Monsieur, lui ditil, vous m'avez rendu à ma famille, je veux vous prouver ma reconnaissance en me conduisant désormais en honnête homme. Veuillez me donner un emploi de confiance^ et je vous assure que vous n'aurez qu'à vous louer de ma fidélité et de mon dévouement. »

M. Le Provost de Launay, estimant que le titre d'ancien condamné n'est pas la meilleure recommandation pour obtenir un emploi de confiance, éconduit notre homme, en l'invitant

à chercher à gagner son pain d'une façon plus modeste.

Ne pouvant obtenir cet emploi de confiance qu'il rêvait, Pucciarelli entre à la Compagnie des omnibus en qualité de côtier. Il faut croire que le métier lui parut bien dur, car au bout de quelques mois, il quitte la Compagnie pour essayer de se. faire épouser par une cuisinière, à laquelle il vole 5,000 francs, et qu'il n'épouse pas, pour le bon motif qu'il était déjà lui-même marié. Cette petite erreur lui vaut trois mois de prison. Remis en liberté pour la seconde fois, Pucciarelli se décide à se faire mendiant d'église. Il avait déjà étudié le métier pendant qu'il faisait sa cour à la cuisinière. Il sut le perfectionner ; car les mendiants qui stationnaient près de lui, dans les trois églises qu'il exploitait, n'étaient que ses employés^ qu'il protégeait contre toute concurrence éventuelle, et sur la recette desquels il prélevait une commission.

En dix -huit ans, Pucciarelli amassa 96,r00 francs, grâce à sa bosse, à sa belle barbe blanche, à sa piété profonde, grâce en un mot au type qu'il avait su se créer.

Mais il n'est pas donné à tout le monde de savoir se faire une tête de malheureux ; aussi,

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bien des mendiants, pour inspirer la pitié et faire croire à leur souffrance, ont-ils trouvé plus simple de faire souffrir des enfants.

L'exploitation des enfants par les mendiants est, suivant moi, le plus abominable de tous les crimes, et cependant ce crime n'est ni prévu, ni puni par nos lois.

L'article 309 du Code pénal punit de la réclusion tout individu qui, volontairement, aura fait des blessures ou porté des coups, s'il est résulté de ces sortes de violence une maladie ou une incapacité de travail personnel pendant plus de vingt jours.

Mais pour causer une maladie à un enfant, et même pour le tuer, point n'est besoin d'avoir recours aux coups et aux violences. Nous avons tous vu, l'hiver, et par des froids rigoureux, des femmes stationner des heures entières sur les ponts, tenant dans leurs bras deux, trois, .et parfois quatre enfants en bas âge. Ces pauvres petites créatures ont la face blême, le nez pincé, les yeux caves, tout leur corps est gelé. Demain, peut-être elles seront mortes ; mais qu'importe ce détail à la mère dénaturée, si l'étalage de cette misère fait tomber les sous dans sa sébile?

D'ailleurs, souvent ces enfants ne lui appar-

tiennent pas; ils ont été loués dans les bougés de la rue de la Vieille-Estrapade, de la rue Marcadet, du passage Bouchardy ou de la rue Sainte-Marguerite, où, pour trente sous par jour, on vous confie un enfant, awc promesse de vous le changer s'il lui arrive un malheur.

Tous ces faits sont connus, et cependant on n^y porte aucun remède. Nos législateurs pour se rendre à la Chambre traversent tous les jours le pont de la Concorde. Ils peuvent y voir, comme moi, une femme qui, depuis quinze ans, allaite son enfant, et qui n'est jamais inquiétée.

Un médecin de Paris, M. le docteur Decaisne, a voulu étudier Tinfluence que pouvaient avoir sur la santé des petits enfants ces longues expositions sur la voie publique. Par un soir de pluie et de neige, il s'est livré à une enquête dans son quartier. Il a parcouru la rue de Grenelle, la rue Saint-Guillaume, la rue du Bac, la rue de Varenne, la rue de Babylone, l^ rue de Monsieur, la rue Vaneau et la rue de Chanaleilles. Il a compté quarante-huit femmes se livrant à ce genre de mendicité.

Il a pu recueillir des renseignements assez précis sur vingt-sept d'entre elles et sur leurs familles ; vingt-quatre mendiaient sur Tordre de leurs maris ; trois de leur plein gré ; dix

avaient quatre enfants; huit en avaient trois; neuf en avaient deux. Ces femmes étaient âgées de vingt-quatre à trente-cinq ans; dix-sept exerçaient une profession. Les autres n'avaient aucun métter. ^

Toutes, à Texception de deux, étaient mariées à un mari ivrogne, et douze d'entre elles n'avaient pour l'entretien du ménage que le produit de la mendicité.

Les vingt-sept enfants qui servaient à la mendicité avaient de six à treize mois. Ils étaient tous élevés au biberon, excepté deux ; onze avaient une bronchite légère, trois une pneumonie, un la coqueluche, deux la rougeole, un de l'entéro-calite (1).

J'ai personnellement renouvelé cette expérience, et, sans avoir l'honneur d'être médecin, mais avec le simple coup d'œil que possède un père de famille qui aime les enfants et qui en a élevé un grand nombre, j'ai, à diverses reprises, constaté que beaucoup de ces petites créatures que les mendiantes tiennent l'hiver dans leurs bras étaient plus mortes que vives.

(1) Communication faite par M. le docteur Decaisne à le Société de médecioe publique. Séance du 28 mars 1888, re« produite dans la lievite d*hygiène et de police sanitaire^ numéro du 20 avril 1888.

Offrez à ces mendiantes de vous charger do leurs enfants, de les faire entrer dans une crèche, elles refuseront votre proposition; Sans enfants, comment apitoyer les passants ?

J*ai connu à Tasile de nuit de la rue Saint- Jacques une femme Ousouf. Elle avait. quatre enfants, et elle mendiait dans la rue pour faire vivre les pauvres petits^ mais, au lieu de les faire vivre, en les exposant perpétuellement h la pluie et à la neige, cette mère dénaturée a envoyé successivement ses quatre enfants dans l'autre monde. La voilà toute seule. Savezvous ce «qu'elle fait? Elle emprunte un cinquième enfant, afin de pouvoir continuer son métier, et notre société si généreuse et si charitable lorsqu'il s'agit de Tenfance, cette société qui protège le petit être jusque dans le sein de sa mère, qui se préoccupe de lui avant qu'il soit né, est impuissante à arrêter et à punir cette criminelle exploitation d'enfants qui ne demandent qu'à vivre, et qui, lorsqu'ils échappent à la mort, tombent fatalement dans le vice ou dans le crime. **

Réfléchissez un instant à ce que peuvent bien devenir ces enfants? Dès qu'ils ont quatre ou cinq ans, on les envoie travailler tout seuls, sous la garde du frère ou de la sœur aînée. La

mère OU le père les taxent à tant par jour. Il faudra que la petite troupe rapporté le soir deux» trois, quatre francs au logis; sinon, gare les coups! Une nuit, par un froid de 10"*, une ronde de police arrête sous une porte cochère un enfant de douze ans, qui dormait en tenant dans ses bras sa petite sœur âgée de huit mois. Tous les deux étaient à moitié gelés. On les conduit au poste, on les réchauffe, on les ramène à la vie. Le brigadier interroge Tenfant avec bienveillance :

— As-tu un père?

— Oui.

— As-tu une mère ?

— Oui. -

— Où demeures-tu?

— Rue Sainte-Marguerite, tel numéro.

— Comment se fait-il que tu ne sois pas rentré hier soir à la maison?

Et le pauvre petit, après bien des hésitations, finit par avouer qu'il est las d'être roué de coups. Il avait fait tous ses efforts pour gagner quatre irancs ; il lui manquait quarantecinq centimes, et, comme il savait d'avance ce qui Tatlendait au logis, il n'avait pas eu le courage d'y rentrer.

Plus d'une personne, enlisant cette histoire,

se sentira émuet et se dira enelle-môme : « Quel malheur que je ne me sois pas trouvé là, sur le passage de ce petit garçon! Je^lui aurais bien volontieVs donné les quarante-cinq centimes qui lui manquaient. »

Erreur. Si vous aviez donné à cet enfant les quarante-cinq centimes qui lui faisaient défaut pour parfaire la somme de quatre francs, le lendemain, la mère dénaturée aurait majoré la moyenne, et aurait taxé l'enfant à quatre francs cinquante centimes.

Que d'enfants, qui, le soir sur le boulevard, nous offrent des fleurs, des crayons ou un journal. Nous éprouvons un sentiment pénible en voyant ces frêles créatures rôder dans la rue à une heure avancée de lanuit. Nous leur donnons un ou deux sous, et nous ne nous apercevons pas qu'au lieu de soulager ainsi une misère, nous ne faisons qu'entretenir le vice en subventionnant la plus odieuse des exploitations.

Plus nous donnons, plus l'entrepreneur qui exploite ces pauvres enfants deviendra âpre au gain.

Il y a en ce moment, sur le boulevard, un enfant qui tantôt mendie, tantôt vend le journal le Soir. Cet enfant stationne entre la l»Iadeleine et TOpéra. Il est âgé de neuf à dii ans ; il

est estropié, il lui manque une jambe, et son père (est-ce son père?) lui a donné une béquille qui n'arrive pas à la hauteur voulue, de telle sorte que l'enfant, en s'appuyant sur cette béquille, a le covps tout de travers et paraît encore plus estropié.

Ce pauvre petit être fait des journées de douze à quatorze heures. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, il est fidèle à son poste. Il a une si gentille figure, et il parait si intéressant avec sa jambe coupée à la hauteur de la hanche, que les passants lui donnent d'abondantes aumônes. Les habitués du café le recherchent po?^r lui acheter le journal le Soir^ et, au lieu de lui donner 15 ceniimes, beaucoup lui en don* nent vingt. Aussi Tenfant réalise -t-il des recettes de 8 à 12 francs... et trois fois par jour un homme vient lui vider ses poches, lui laissant à peine quelques sous pour acheter du pain !

Transportons-nous par la pensée à quelques années dans l'avenir? Que seront devenus tous ces petits garçons, qui n'auront^ connu ni le travail, ni Técole, ni le foyer de la famille?

Que seront devenues toutes ces petites filles qu'on aura fait vagabonder des nuits entières sous prétexte de vendre des fleurs à la porte de certains cafés ?

Jadis Paris était envahi par les petits Italiens qui, sous le prétexte d'un peu de musique, se livraient à la mendicité dans nos rues. Nous avons connu dans le quartier du Panthéon des padroni, qui exploitaient des bandes de quinze à vingt petits enfants. Au bout d'une dizaine d'années, ces industriels avaient fait fortune et retournaient dans leur pays manger l'argent qu'ils avaient si honorablement gagné. Mais les petits enfants, eux, revoyaient rarement le ciel delà patrie. La plupart du temps, les filles allaient finir à Saint- Lazare, alors que les garçons allaient échouer au Dépôt.

A la suite d'une campagne vigoureuse, menée par un député italien, l'honorable M. Guerzoni, le gouvernement de Rome, secondé par Tadministration française, a mis un terme à ces abus. Faut-il que nous n'ayons supprimé les petits mendiants italiens que pour les remplacer par les petits mendiants français?

Car enfin cette exploitation des enfants existe, elle crève les yeux, tout le monde en est témoin, et personne ne Tinquiète. Par-ci, par-là on arrête bien un enfant qui a tendu la main, mais on laisse intacte Torganisation. Et cependant, le gouvernement connaît le mal, il sait que, non seulement il y a des gens qui vivent

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de la mendicité des petits enfants, mais encore qu'il y a des fabriques, des usines dans lesquelles on estropie à dessein les enfants pour les rendre plus intéressants.

A la date du 26 mars 1887, M. Goblet, président du conseil et ministre de Tintérieur, adressait à tous les préfets une circulaire (circulaire n® 28) dans laquelle il appelait leur attention sur cette industrie criminelle.

Dans cette circulaire, le ministre commence par rappeler que, chaque année, au printemps, la France est envahie par des individus de nationalité étrangère, atteints de difformités de toute nature, qui exploitent la charité des passants.

« Ce spectacle, dit le ministre, est contraire aux règles d'une bonne police. Il ne saurait, sous aucun prétexte, être toléré. Quand Tordre public y serait seul intéressé, des mesures devraient être prises pour l'interdire.

» Mais ces exhibitions n'intéressent pas seulement le bon ordre; les estropiés que Ton^offre aux regards du public sont introduits sur notre territoire par de véritables entrepreneurs, qui louent leurs services pour exercer la mendicité à leur bénéfice. Les aumônes que la charité des passants accorde à ces malheureux ne servent

pas à pourvoir à leur entretien et à alléger leurs souffrances, mais à procurer des revenus à un individu sans vergogne qui détourne ainsi à son profit des ressources destinées à des indigents.

» Cette exploitation .recèle à son tour des manœuvres criminelles. Il résulte, en effet, d'une enquête à laquelle mon administration a fait procéder, que souvent des culs-de-jatte ont été rendus infirmes dès leur enfance par des procédés artificiels, qui ont déformée leurs membres en faisant violence à lanature.

» Tolérer la mendicité sous cette forme, c'est donc encourager une industrie inavouable et des actes dont les auteurs devraient être déférés aux tribunaux. Il importe que des dispositions soient prises sans retard pour mettre fin à ce désordre. »

Et le ministre termine en enjoignant aux préfets de faire rechercher les chefs de ces troupes de mendiants et de les expulser du territoire de la République s'ils ne sont Français.

llélas ! cette circulaire n'a pas eu plus d'effet que les précédentes. Les bohémiens continuent à envahir les campagnes, tandis que les culsde^jatteplus ou moins étrangers, plus ou moins authentiques, exploitent les villes.

Le Parlement a fait un, tarif de douane dans lequel tous les produits possibles ont été visés. Le pain lui-même doit acquitter une taxe avant de franchir la frontière. Les mendiants, s^uls, entrent en franchise, probablement parce qu'on les a considérés comme la matière première de cette gigantesque industrie qui s'appelle Vexploitation de la charité publique.

L'opinion publique fait fausse route. Il n'y a pas à se le dissimuler, elle est favorable aux mendiants. Qu'un sergent de ville arrête dans la rue une femme tenant des petits enfants dans ses bras, et, immédiatement, la foule prend fait et cause pour la pauvre mère, pour cette maZheareuse qui est peut-être la plus épouvantable des mégères, qui dresse ces petits enfants, dès la mamelle, au mensonge et à la dissimulation.

L'année dernière, M. Dumay, député ouvrier, reçoit la visite d'une femme qui vient solliciter de lui un secours quelconque. Les députés sont accablés de visites de ce genre. M. Dumay interroge la quémandeuse ; il prend son nom, son adresse, lui donne une petite somme d'argent et apostille une demande tendant à lui faire allouer un secours par le bureau de bienfaisance.

LE MAL r25

La femme était à peine partie, que M. Dumay, qui a beaucoup de cœur et qui «îonnaît les- misères des classes laborieuses, se prend à songer au récit qu'il venait d'entendre. — Si cette pauvre femme avait dit vrai... — et tout dans son accent faisait croire qu'elle était sincère — elle devait être bien malheureuse. La somme que le député lui avait donnée serait bien vite dépensée, et peut-être que le secours du bureau de bienfaisance se ferait longtemps attendre.

« J ai eu tort, se dit en lui-môme M. Dumay, de m'être contenté d'une apostille banale.

J'aurais dû donner à cette femme une apostille plus chaude et solliciter pour elle un secours d'urgence. S'il arrive un malheur, j'en serai moralement responsable. »

Cette idée fait un tel chemin dans l'esprit de M. Dumay, que l'honorable député n'y tenant plus, prend son chapeau et sa canne, et se dirige vers l'adresse qu'on lui a donnée, afin de retrouver sa mendiante et de la recommander avec plus d'insistance au président du bureau de bienfaisance.

Au bout d'un quart d'heure de chemin, il arrive dans la rue indiquée, au domicile de la mendiante. Il interroge la concierge.

« Madame X... habite ici?

— Oui, monsieur, au quatrième, chambre n«36.

— C'est ime femme malheureuse?

— Oh ! monsieur, elle est dans la plus affreuse misère.

— Port bien. »

Le député monte au quatrième et cherche la porte n^ 36. — Elle était entr'ouverte. — La femme venait de rentrer et s'occupait de son ménage. Tout à coup, un petit garçon qui était sur l'escalier entre dans la chambre et demande à manger.

« Mère, dit-il, j'ai faim, donne-moi un morceau de pain.

— Hélas ! je ne 1er puis pas, mon cher mignon, répojid la mère, il n'y a plus à la maison qu'un tout petit morceau de pain, et je le garde pour ton père, qui, s'il n'a pas trouvé d'ouvrage, aura bien faim quand il rentrera ce soir. »

M. Dumayse sent ému jusqu'aux larmes. — Comme il a bien fait de se déranger et de venir voir par lui-même. — Aurait-on l'idée d'une pareille misère ?

Le député entre dans la chambre de la pauvre femme, donne une nouvelle pièce de monnaie

et écrit une lettre des plus pressantes à l'adresse d'un de ses amis, président d'un bureau de bienfaisance. « Mon cher ami, lu',dit-ii, je vous signale un cas de misère navrante. J'ai fait l'enquête moi-même; donnez à lafemme X... un secours, et surtout donnez vite, car il y a des enfants qui, littéralement, n'ont pas de pain. »

M. Dumay rentre chez lui, le cœur soulagé d'avoir fait une bonne action.

Deux jours après, il reçoit la réponse du président du bureau de bienfaisance. — Elle était à peu près ainsi conçue : <c Mon cher député, vous avez été indignement volé. Vous avez, dites-vous, fait vous-même Tenquêle?

Dans ce cas, vous aurez entendu un enfant s'écrier : « Mère^ j'ai faim, donne-moi du pain », et la mère lui répondre : « Je ne le puis pas, w,on m,ignon^ il n'y a plus à la maison qu'un seul m,orceau de pain, et je le garde pour ton père qui, en rentrant ce soir^ s'il n'a pas trouvé d'ouvrage, aura bien faim,. »

» L'enfant est dressé pour cette comédie. 11 se tient la journée entière sur Tescalier, et, dès qu'il voit un monsieur ou une dame arriver au quatrième étage, il joue son rôle qui consiste à demander un morceau de pain. »

Si je ne craignais pas de fatiguer mon lecteur, je multiplierais à l'infini les exemples de ce genre. Encore un; ce sera le dernier.

Un -dimanche, place Victor-Hugo, au moment où les dames en grand nombre sortent de Téglise Saint-Honoréd'Ey-Iau, une fcmmevêtue de noir tombe dans le bassin qui est au milieu de la place. On se précipite à son secours, et, tandis qu'un monsieur la retire de Teau, une dame ramasse un livre de messe et un chapelet que la pauvre femme, dans sa chute, avait laissé tomber à terre. Une foule se forme, plusieurs dames offrent leurs services, et Ton conduit la victime de cet accident dans la loge d'un concierge où on lui fait boire un cordial quelconque.

Tandis qu'on cherche à procurer des vêtements secs à la pauvre femme, on Tinterroge, on lui demande si elle se sent blessée, si elle désire qu'on la ramène à son domicile. La femme aux vêtements mouillés ne répond pas ; elle cherche autour d'elle un objet auquel elle parait tenir beaucoup : ^

— Que cherchez-vous, madame?

— Mon livre de messe et mon chapelet.

— Les voilà.

— Ah ! quel bonheur. Je croyais que JQ les

avais perclus, j'y tiens tellement! » et la malheureuse femme raconte qu'elle est veuve, qu'elle allait à l'église porter la dernière pièce de vingt sous qu'elle possède pour faire dire une messe, afin que son fils, son flls unique, soldat au Tonkin, lui soit bien, vite rendu.

On devine aisément l'effet produit par celte révélation sur l'esprit de tous, et surtout sur le porte-monnaie de toutes ces dames qui sortaient de l'église. Vite on fait une quête; on remet à la brave femme une quinzaine de francs, on lui donne des vêtements, on la fait reconduire chez elle, en voiture.

Voiià de la charité bien faite, direz-vous?

Je l'aurais cru; malheureusement, huit jours plus tard, le même accident se produisait dans un bassin des Champs-Elysées. Une femme tombe à l'eau, son livre de messe et son chapelet restent sur le bord du bassin ; on la repêche, on la sèche, on l'interroge, et l'on apprend que la malheureuse allait faire dire une messe à la Madeleine pour que son fils, soldat au Tonkin, lui fût vite rendu.

La semaine suivante, c'est la fontaine Saint- Michel qui est le théâtre d'un accident du même genre, et le préfet de police finit par s'apercevoir qu'une femme nommée Louise

Buffet, toujours la même, a trouvé ce moyen ingénieux pour se constituer de petites rentes. Puissent ces nombreux exemples d'escroquerie mettre le public en garde contre le type mendiant.

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