‹ Paris qui mendie: mal et remèdeChapitre 16 sur 27 · LES SOCIETES CHARITABLES — LEURS DEFAUTS · texte numérisé non relu

LES SOCIETES CHARITABLES — LEURS DEFAUTS

En Russie, il y a quelques années, un district fut affligé d'une calamité singulière. Une invasion de rats fit subitement irruption dans le pays, ravageant tout sur son passage.

Les administrateurs de ce pays, ayant eu connaissance du système usité en France où . souvent les conseils généraux votent des fonds pour allouer des gratifications aux enfants des écoles qui détruisent les hannetons, prirent un arrêté par lequel ils promirent de donner un certain nombre de kopecks à toute personne qui aurait détruit douze rats, et, comme on ne pouvait exiger qu*on apportât à la mairie le cadavre même de ces rats» on décida qu'on prouverait

le nombre de rats tués en présentant leurs queues.

Immédiatement les enfants se mirent à Tœuvre; bientôt les parents, alléchés par la prime, imitèrent les enfants et un massacre effroyable de rats s'ensuivit.

Au bout de quelques mois, l'administration avait, sous forme de kopecks, dépensé, des sommes considérables et cependant, à en juger par les dégâts que Ton constatait tous les jours, le nombre des rats ne paraissait pas avoir sensiblement diminué.

Les administrateurs de ce district rural estimèrent qu'en présence d'une pareille calamité tout le monde devait mettre la main à la pâte et payer de sa personne: ils chargèrent un des leurs de présider à l'achat d'un certain nombre de trappes municipales, qu'on placerait dans tous les monuments publics.

L'administrateur délégué se mit immédiatement à la besogne; il commanda les trappes, et désigna lui-môme les endroits où il fallait les installer. Le lendemain, au petit jour, ce fonctionnaire plein de zèle se rendit à la mairie pour juger de visu du succès de cetteexperience.il prit une trappe et, à sa grande joie, constata qu'elle contenait onze prisonniers. Décidé-

ment l'idée avait été heureuse et Tadministrateur se préparait à aller annoncer la bonne nouvelle à ses collègues, lorsque, examinant plus attentivement les rats, il s'aperçut avec stupeur qu'ils étaient tous ou presque tous sans queue I

On devine aisément, ce qui s'était passé. Les bons villageois, auxquels on donnait trois ou six kopecks par douzaine de rats tués ne tardèrent pas à comprendre que, s'ils détruisaient réellement les rats, bientôt ils n'auraient plus de pension. Aussi, afin de ne pas tuer la poule aux œufs d'or, chaque fois qu'ils attrapaient un rat, ils lui coupaient délicatement la queue afin de toucher la prime, puis remettaient l'animal dans la circulation pour que la race ne s'en perdît pas. De sorte que l'arrêté des administrateurs russes, au lieu d'aboutir à la destruction des rats, n'avait eu qu'un résultat : développer la culture intensive du rat.

Eh bien ! en France, depuis longtemps nous imitons Texemple de ces administrateurs russes; seulement au lieu d'appliquer leur système à la culture du rat, nous l'appliquons à la culture du mendiant, et nous dépensons chaque année des millions et des millions pour que la race du mendiant ne se perde pas.

11 est de mode aujourd'hui, dans un certain monde, d'accuser les riches et les bourgeois de KO montrer indifférents aux misères du peuple. 11 y a des hommes qui se sont donné pour tâche d'exaspérer les masses populaires. Une calaniLlé vient-elle à frapper une région, vite ces hommes accourent, ils entrent immédiatement en scène. Au lieu de prêcher la patience, le courage, le travail, la concorde, la justice, ils conseillent la grève, la révolte, le pillage, l'inctndie, et, dans le Manuel du parfait anarcliiste, ils indiquent la meilleure formule de Viixp'.osif à Taide duquel on pourra faire sauter rimmeuble du bourgeois et tuer peut-être des centaines d'innocents dans la rue. C'est à ces meneurs de foules que faisait sans doute allus'on Franklin, lorsque, s'adressant au peuple, il liù disait : « Celui qui prétend qu'on peut s'enrichir autrement que parle travail et l'épargne vA un empoisonneur. »

Si ceux qui souffrent pouvaient cciapter les iiommes dévoués qui prodiguent ieur argent, leur intelligence, leur temps, leur peine, en un moi toutes les forces de leur cœur et de leur kiae, â améliorer la situation des déshOrités de €« monde, ils sentiraient combien sont injustes les accusations de ces faux amis du peuple et

ils s^apercevraient, au contraire, qu'il n'est pas de pays au monde où la charité soit plus larg^ement pratiquée que sur la terre de France et particulièrement à Paris.

Si l'égoïsme présente parfois d'éclatants scandales, la bienfaisance et la charité offrent en revanche de nombreux et consolants exemples.

a Paris, a dit le comte Mole, est le pays de Vaumône. » Jamais définition ne fut plus juste, jamais éloge ne fut plus mérité, car à Paris la charité a pensé à toutes les misères. Prenez l'homme à toutes les époques de sa vie et dans toutes les situations, énumérez toutes les calamités qui peuvent le frapper et vous verrez qu'à chaque mal la charité privée s'est efforcée d apporter un soulagement.

L'enfant n'est pas né que déjà la société se préoccupe de lui. h' allaitement maternel et les innombrables œuvres qui ont pour but de secourir les femmes en couches, sont là qui veillent à la fois et sur la mère et sur l'enfant. Catholiques, protestants, israélites, (rancsmaçonSj c'est à qui fera les plus grands efforts» les plus lourds sacrifices pour que l'arrivée du nouveau-né dans la maison du pauvre ne soit pas le point de départ d'une misère nouvelle.

Celui-ci donnera du lait, celui-là des layettes, cet autre payera le médecin et les médicaments. Des œuvres confessionnelles se préoccupent défaire face aux dépenses du baptême, et plus tard de la première communion!

UsLSsocia-tion des mères de famille^ à la tête de laquelle ligure le nom de madame Carnot, que nous sommes habitués à voir patronner et subventionner toutes les bonnes œuvres, assurera à la jeune mère le salaire que pendant sa maladie elle ne pourra plus gagner à l'atelier.

Puis viennent les crèches, qui abriteront Tenfant tandis que les parents seront à l'usine ; les dispensaires f où les plus illustres médecins lui donneront gratuitement leurs soins; V école maternclle^ où des maîtres choisis éveilleront sa jeune intelligence; la caisse desécoles^ qui sous une forme délicate et anonyme lui fournira les vêtements, les livres dont il aura besoin et qui parfois môme lui donnera jusqu'à la nourriture.

L'enfant est-il devenu adulte, voici tout le cortège des écoles professionnelles, des orphelinatSf des sociétés de placement en appren^ tissage^ de protection des apprentis et des e?ifants des manufactures; voici Vœuvre des rachitiques et des scrofuleux^ Vœuvre des

hôpitaux marins^ Vœuvre des vacances scolaireSy Vœuvre de la protection des femmes et des jeunes filles.

Les parents sont-ils indignes? le sauvetage de t eufance. la société de protection de Tenfance et les nombreuses œuvres qui poursuivent le même but, arracheront l'adolescent à toutes les mauvaises influences, l'adopteront et s'efforceront parfois de venir jusqu'au seuil du tribunal recueillir l'enfant plus malheureux que <50upable, pour qu'une éducation à la fois intelligente et dévouée le transforma en un honnête oitoyen.

Si de Tenfant nous passons à Thomme, que d'œuvres admirables et dont nous avons le droit d'être fiers : œuvre des loyers^ œuvre des habitations à bon marché^ à laquelle M. Siegfried a attaché son nom, œuvre des vestiaires^ œuvre des prêts^ fourneaux économiques^ œuvre de rapatriementy hospitalité de nuit^ assistance par le travail^ œuvre des dizaines, refuges, ouvroirs, œuvre de la Miséricorde pour les pauvres honteux ^ loges maçonniques, marmites des pauvres, bouchées de pain, société de Saint 'Vincent "de- Paul y chauffoirs publics, œuvres des bains, assistance aux aveugles, aux sourds-muets, aux mutilés, aux

vieillards, maisons des petites-sœurs des pauvres, asile de vieillards,., etc., etc.

II n'y a pas jusqu'aux condamnés qui, au sortir de la prison, ne puissent trouver aide et protection. Une seule société, la société de patronage des libérés^ que préside "M. le sénateur Bérenger, leur distribue 80,000 francs par an.

C'est par centaines que se chijEfrent les sociétés de charité privée qui, à Paris, consacrent leurs efforts au soulagement de la misère.

Leurs dépenses annuelles atteignent plusieurs millions, et cependant les accusations contre Tégoïsme des patrons sans entrailles^ des bourgeois repus, des banquiers juifs, des protestants hypocrites continuent à faire le fond des discours, à l'aide desquels des meneurs de profession cherchent à exciter les passions de tous les malheureux qui, par un rude labeur, gagnent péniblement leur pain au jour le jour.

Il faut aller enfoncer la caisse de M. de Rothschild, dit Tun; il faut partager les fortunes, dit l'autre ; et un auteur de bonne foi, dans un journal (1) qui est lu par les ouvriers, ne craint pas d'écrire les paroles suivantes : « Enprincipe, nous ne condamnons pas la mendicité

0) VAutoHté,

et nous ne trouvons pas mauvais que les déshérités de la vie rappellent avec importunité les heureux aux devoirs trop aisément ou^ bliés de la fraternité chrétienne. »

•Mais qu'on nous cite un seul pays où les heureux comprennent mieux les devoirs de la fraternité chrétienne. La générosité française... mais elle crève les yeux, et il n'y a qu'à sortir dans la rue pour voir à chaque pas un hôpital, un asile, une école, une crèche, un refuge, un ouvroir, une œuvre quelconque destinée à soulager une misère et due à la générosité d'un Rothschild, d'un Péreire, d'un Larochefoucauld, d'un Lambrecht, d'un Laubespin, d'un baron Schickler, d'un Dollf us, d'un Hériot, d'une Furtado-lleine, d'un Boucicault ou d'un industriel quelconque parvenu à la fortune. « J'ai vu des gens, disait Montesquieu, chez qui la vertu était si naturelle qu'elle ne se faisait même pas sentir : ils s'attachaient à leur devoir sans s'y plier et s'y portaient comme par instinct. » Eh bien, ces gens-là en France s'appellent aujourd'hui légion.

Nobles ou roturiers, tous ceux qui possèdent la richesse veulent faire la part du pauvre, et de cette lutte pour le bien est sortie une aristocratie nouvelle, l'aristocratie de la charité dont tous,

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religieux ou laïques, s'efforcent auji^urd'hui de faire partie.

Et cependant, il faut le reconnaître, malgré tous ces millions dépensés annuellement, malgré toutes ces œuvres de bienfaisance plus touchantes les uns que les autres, le nombre des mendiants, le nombre -de ceux qui, à tort ou à raison, demandent à être secourus, augmente tous les jours.

Je n'hésite pas à le dire et îi le dire très haut. Ce qui nous manque pour venir au secours de la misère, ce n'est pas l'argent, c'est Torganisation. Les sommes recueillies pour les pauvres sont suffisantes, mais la manière dont elles sont distribuées est vicieuse au premier chef.

Le canal de la charité privée a une fuite :

c'est à boucher cette fuite qu'il faut apporter tous nos soins.

Les œuvres de charité privée ont toutes été inspirées par la manifestation d'une misère humaine. Chaque société, ne se préoccupant que du mal spécial auquel elle désire porter remède, cherche à réaliser le plus de ressources possibles, mais aucune d'elles n'atteint absolument son but, qui doit être de ne donner qu'aux malhesureux.

Toutes, sans exception, sont plus ou moins

exploitées par les faux pauvres. Elles semblent ignorer qu'un bienfait mal placé est un méfait et qu'un secours donné à un homme qui n'en a pas besoin, loin de soulager une misère, ne sert qu'à favoriser le vice.

Pourquoi voulez- vous qu'un homme travaille douze et quatorze heures par jour pour gagner un salaire de 4 francs, alors qu'avec un peu de mensonge et un "peu d'audace il peut, en allant irapper 5. la porte d'une société de charité, obtenir immédiatement ces 4 francs, si même il n'arrive à se faire allouer une somme supérieure?

Tant que les sociétés fonctionneront comme elles fonctionnent aujourd'hui, non seulement elles perdront les 9/10 de leurs ressources, mais en accordant des secours aux faux pauvres, elles entretiendront la lèpre de la mendicité.

a La véritable manière de secourir les pauvres, c^est de les mettre en état de se passer de secourst » a dit Benjamm Delessert.

Or, avec la manière dont on fait aujourd'hui l'aumône, les faux pauvres ont intérêt à conserver toute leur vie cette épithète de pauure, qui leur suffit pour faire affluer chez eux les secours de toute nature.

En résumé, nous donnons beaucoup d'argent.

nous faisons peu de bien ; et les voleurs de» pauvres, les aristocrates de la mendicité^ les habiles qui savent nous soustraire nos aumônes sont les premiers à se moquer de notre crédulité, j'allais dire de notre bêtise.

Il y avait jadis à Versailles un vieux prêtre excessivement charitable qu'on appelait Tabbé Gérard. Oh! celui-là ne partageait pas les théories de Tévêque anglais dont j'ai parlé au commencement de ce volume, de cet évêque qui, au moment de mourir, se vantait de n'avoir jamais donné un sou à un pauvre dans la rue.

L'abbé Gérard donnait à tous ceux qui lui tendaient la main, et la chronique prétend que plus d'une fois, n'ayant plus en poche ni un sou ni un centime, on le vit donner ses propres vêtements.

Heureusement que les fidèles, qui connaissaient la générosité de leur curé, étaient là pour alimenter sa bourse. Un jour de Noël, après les vêpres, le brave abbé Gérard voit entrer dans la sacristie une de ses paroissiennes les plus riches et les plus charitables.

« Monsieur le curé, lui dit-elle, j'ai été très touchée par votre beau sermon de ce malin sur la fraternité chrétienne, et afin de vous prouver que j'ai compris vos conseils, je vous apporte

une ofaole pour les pauvres. » Et la dame lui met dans la main un billet de 100 francs. L'abbé Gérard se confond en remerciements, et immédiatement il cherche dans sa tête le meilleur emploi à faire de cet argent. Après mille réflexions, il se décide à aller rendre visite à un malheureux ouvrier qu'il aidait depuis de nombreuses années sans avoir pu réussir encore à le tirer de la misère. L'ouvrier habitait à l'autre extrémité de la ville, au cinquième étage d'une vieille maison. Il était six heures du soir, il neigeait à gros flocons, et le brave abbé Gérard était souffrant. Tout autre à sa place eût remis au lendemain cette corvée, mais Tabbé Gérard était de ceux qui font passeï* le devoir avant tout. « On double la valeur d'un secours, disait-il souvent, en le donnant rapidement. »

Le voilà donc en route. Au bout d'une demiheure de chemin, il arrive au logis de son protégé. Il monte lentement les marches obscures, s'arrêtant à chaque palier pour reprendre haleine, lorsqu'arrivé au cinquième étage, il s'entend, au milieu de cris de joie, interpellé par une grosse voix qui lui crie : « Ehl tourné donc Gérard. » Le digne abbé, étonné, prête attentivement l'oreille et à deux reprises diUé-

rentes, la môme voix fait entendre les. mêmes paroles : « Mais tourne donc Gérard. »

Le vieil ecclésiastique, de plus en plus intrigué, pousse la porte entr'ouverte du domicile de son protégé, et quelle n'est pas sa stupéfaction en voyant toute la famille et quelques amis attablés autour d'une superbe dinde qu'on était en train de faire rôtir et à laquelle, en signe de reconnaissance et d'ironie, l'ouvrier avait donné le nom de Tabbé Gérard, son protecteur et sa dupe.

Il en sera ainsi tant que la charité continuera à être faite comme on la fait aujourd'hui, tant que les œuvres de bienfaisance ne prendront pas les mesures nécessaires pour que le prétendu pauvre ne puisse frapper simultanément à la porte de toutes les sociétés de charité^ émarger à tous les budgets à la fois et se constituer^ par cette supercherie^ des ressources importanteSy supérieures à celles de Touvrier honnête qui, en travaillant du matin jusqu'au soir, a de la peine souvent à se procurer 1<^ pain nécessaire à sa famille. Empêcher les doubles emplois, ne donner qu\^. ceux qui ont besoin, tout le remède est là.

Il y a deux ans, je prenais part au congrès international d'Anvers, congrès dans lequel la

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question de la mendicité et du vagabondage a été discutée avec ampleur par des hommes très compétents appartenant à des nationalités di-> verses. J'ai eu le très grand honneur d'être nommé rapporteur de cette question et dans les observations que j'ai présentées soit au congrès, soit dans une conférence qui a suivi le congrès, j'ai été amené à parler des supercheries à Taide desquelles les faux mendiants savent, à Paris, réaliser de fort belles recettes. Comme je racontais quelques-unes des anecdotes que j'ai citées dans ce volume, je m'aperçus que, dans mon auditoire, plus d'une personne semblait croire que mes paroles étaient empreintes d'une certaine exagération.

<c Vous croyez que j'exagère? m'écriai-je alors. Eh bien ! je vais vous mettre à même de constater mes affirmations. Venez à Paris, venez à deux, à quatre, à six, je vous offre à tous l'hospitalité. Vous pouvez accepter mon invitation avec d'autant moins de scrupules que cette hospitalité ne me coûtera absolument rien. Je me charge de vous loger, de vous nourrir, devons habiller, je vous donnerai votre billet d'aller et retour, je garnirai suffisamment votre porte-monnaie pour que vous puissiez vous payer mille petites friandises. Et tout

cela, je vous le répète, ne me coûtera pas un centime, car tous vous procurerez vous-mêmes tout, absolument tout ce qui vous sera nécessaire, rien qu'en mendiant. »

Mes auditeurs belges n'ont pas déféré à mon invitation, mais moi^ j'ai tenu mon pari et, par devant témoin^ j'ai prouvé qu'en mendiant on pouvait faire face à^tous ses besoins aussi bien qu'en travaillant.

Mes expériences ont été publiques, et quoique la campagne que j'ai entreprise ait déjà eu pour effet de mettre le lecteur en garde contre les faux pauvres, je suis tout prêt à les recommencer et j'en garantis à l'avance le succès, c'est-à-dire que je me fais fort de réaliser 15 ou 20 francs par jour, rien qu'en mendiant.

J'ai mis un soir la main sur un document très précieux. Il s'agit de lettres adressées par diverses personnes à madame Horny, Tintelligente et dévouée directrice de l'asile de nuit de femmes de la rue Saint-Jacques. Il y a de tout dans ces lettres, par lesquelles on cherche à extorquer un secours quelconque à madame Horny, il y a même des demandes en mariage I De braves gens, des boutiquiers établis et connus dans leur quartier, désireux 4e faire le bonheur d'une de ces créatures que

iê sort a maltrditéùSj s'adressent à madame Horny pour savoir si parmi ses pensionnaires elle n'aurait pas une noble victime du malheur qui désireraitëpouserun honnête commerçant.

Le signataire d'une de ces lettres, un boutiquier de la rue Galande, déclare que s'il s'adresse à l'asile de nuit pour trouver une épouse, c'est qu'il ne peut tous les jours quitter son établissement pour chercher une femme. Afin qu'il n'y ait aucun doute sur son identité, ce prétendant rédige sa demande au verso d'une lettre de deuil, vieille de quelques mois à peine, et par laquelle il fait part à ses amis de la mort de sa femme !

Parmi les demandes en mariage adressées aux asiles de nuit, j'en ai relevé plusieurs émanant de mendiants et surtout d'aveugles.

Ces dernières se comprennent plus aisément.

L'aveugle a absolument besoin d'une compagne et le physique de sa future femme lui importe peu. Qu'elle ait bon caractère, qu'elle ne le volo pas trop, c'est tout ce qu'il souhaite. Aussi les aveugles, dans leurs demandes en mariage, sont-ilsLtrès laconiques sur les qualités qu'ils désirent rencontrer chez leur future femme, mais par contre, ils s'étendent avec complaisance sur leurs qualités h eux.

— Sans doute, je suis aveugle, dit l'un, mais je suis de taille à nourrir aisément une famille. — Je ne bois jamais, dit un autre et je gagne 8 francs par jour.

. Je gagne 8 francs par Jour. Voilà Taveu qu'il faut retenir, car il a une importance capitale. Un homme est aveugle ; s'il apprenait un métier — et nous savons tous qu'une société à la tête de laquelle se trouve un grand philanthrope, M. le baron Schickler, arrive à transformer les aveugles en excellents ouvriers — cet homme gagnerait de 2 francs 50 à 3 francs par jour. En mendiant, il gagnera 8 francs par jour.

J'ai connu une jeune femme aveugle qui, pendant longtemps, a stationné dans la rue du Havre, en face du lycée Condorcet. Cette femme avait une figure très intéressante qui suffisait à attirer les -regards des passants et à lui procurer d'abondantes aumônes.

Un jour cette mendiante, pour mieux apitoyer les âmes charitables^ s'est fait accompagner par un enfant de trois ou quatre ans, et, comme ce petit malheureux risquait d'être écrasé par une voiture quelconque s'il était laissé en liberté dans la rue, Taveugle lui a attaché autour de la ceinture une corde de quelques centimètres de longueur

par laquelle l'enfant demeurait retenu auprès de sa mère.

Voyez-vous un être humain condamné ainsi à rimmoî)ilité pendant des journées entières ?

Qu'un boutiquier s'avise d'attacher d'une façon aussi brutale un chien à la porte de son magasin, et un agent 'de la Société protectrice des animaux interviendra aussitôt. Mais il ne s'agit que d'un enfant, personne ne proteste; et il m'a fallu une dénonciation publique pour faire cesser ce scandale, qui permettait à cette femme de battre monnaie en martyrisant un enfant qui probablement n'était pas à elle.

Etonnez-vous après cela que des aveugles se vantent de gagner 8 francs par jour et qu'à chaque instant nous apprenions par les journaux qu'un commissaire de police, appelé à constater le décès d'un mendiant, a découvert une petite fortune dans la paillasse du mort.

Pour prouver d'une façon irréfutable l'exploitation de la charité publique, je ne me suis pas contenté de relever un à un tous ces abus, de démasquer toutes ces supercheries, de dénoncer tous ces crimes ; j'ai voulu opérer par moimême et voir ce qu'un homme sans expérience pouvait gagner en tendant la main dans la rue. Je dis sans expérience^ car si j'ai la prétention

de connaître a fond le monde des mendiants, le lecteur admettra aisément qu'à cause de ma situation socmle, de mon éducation, de mes habitudes, j'ai dû forcément rencontrer dae difficultés et des répugnances inconnues aux -mendiants de profession. Eh bien I malgré ces difficultés, je répète qu'une journée de mendicité m'a toujours rapporté des sommes relativement importantes.

Par la mendicité, je me suis procuré des bons de pain, de viande, de chocolat, de lait; je me suis procuré des vêtements, des médicaments, de l'argent pour mon loyer, des billets de chemin de fer.

Citez-moi un objet quelconque ; un fauteuil, un violon, une paire de lunettes, une jambe de bois, un berceau d'enfant, un bouquet de fleurs à mettre sur votre table ; et immédiatement je me les ferai offrir, sous vos yeux, par une société charitable

Car on sait qu'il existe à Paris des sociétés ou des personnes charitables qui donnent des fauteuils aux paralytiques, des sociétés qui donnent des instruments de musique aux artistes malheureux, des sociétés qui donnent des lunettes aux myopes ou aux presbytes, des sociétés qui donnent des berceaux pour les

nouveau-nés; il existe môme une association de jeunes filles protestantes qui ont eu Tidée fort touchante de se réunir, de se cotiser et d'acheter ainsi des fleurs qu'elles apportent aux jeunes filles malades et pauvres. Si ces fleurs n'allaient qu'aux jeunes filles pauvres et malades, comme j'applaudirais des deux mains ; malheureusement, il suffit d'avoir un peu vécu dans le monde où Ton mendie pour se convaincre du contraire.

Dès que l'association, dont je parle, a été connue, il s'est formé à côté d'elle, et à son insu naturellement, une autre association ayant pour mission d'exploiter la première, et c'est ainsi que des fleurs destinées à égayer la man* sarde d'une pauvre malade ou à orner la tombe d'un petit enfant, sont revendues le soir, à la porte des restaurants de nuit, par des fillettes qui, parfois, n'ont pas quinze ans et qui, jusqu'à deux heures du matin, rôdent sur les boulevards. Si les jeunes protestantes qui ont fondé i'œuvre de» fleurs^ pouvaient se livrer à l'enquête à laquelle je me suis livré moi-même ; si, par impossible, elles pouvaient pénétrer partout où j'ai pénétré, il leur arriverait plus d'une fois de reconnaître dans la mendiante qui offre les fleurs aux soupeurs. la malade qu'elles sont

allées visiter le matin dans sa mansarde. La pâleur au visage, Tair intéressant, cet ensemble de signes qui dénotent la souffrance et qui auront servi, le jour, à attirer les sympathies des jeunes filles protestantes, serviront le soir... à attirer les regards des soupeurs.

Ah ! mesdemoiselles, le but si éminemment charitable que vous vous êtes imposé, n'est pas toujours atteint. Aujourd'hui, la plupart du temps, le secours passe à côté de celui auquel il est destiné. C'est à prouver cette assertion que mes expériences ont servi. Je le répète, il suffit d'un mensonge habilement débité ou d'un petit déguisement peu compliqué pour se procurer, par la mendicité, tout ce qu'on peut désirer.

J'ai fait le professeur sans leçons, un soir vers neuf heures, en face du magasin des Trois- Quartiers, et dans une heure j'ai reçu 2 fr. 50. A dix heures et demie, je me suis installé paralytique rue Boissy-d'Anglas, et j'ai gagné 20 sous. A minuit, j'ai ouvert les portières devant les Montagnes-Russes, et j'ai réalisé 1 fr. 10.

Je me suis nourri des journées entières à Z'œiZ, comme disent les mendiants. La recette est bien simple et vous pouvez l'essayer.

Voulez-vous manger une simple soupe? vous n'avez que l'embarras du choix. Tous les matins, certains grands restaurants du boulevard font à leur porte de nombreuses distributions de soupe. C'est, pour les directeurs de ces établissements, un moyen de racheter par un acte de charité (?) le péché qu'ils commettent en écorchant leurs clients. Allez à la porte d'un de ces restaurants, mettez-vous à la queue et bientôt vous recevrez votre portion.

Si, comme beaucoup de mendiants, vous avez l'habitude de faire grasse matinée, et si vous aimez mieux ne prendre qu'au milieu de la journée votre premier repas, vous n'avez qu'à vous présenter à la porte d'une caserne. Je vous recommande d'une façon spéciale le poste de la Garde républicaine du Palais de Justice. J'y suis allé un jour, je me suis installé sur le banc qui est en face de la grille, au pied de Thorloge, et là je me suis fait servir, dans une boîte en fer blanc dont je m'étais à l'avance muni, une pleine gamelle d'une soupe excellente accompagnée d'un morceau de pain. Je connais des employés de la ville, balayeurs de rue, égoutiers et autres -qui, depuis longtemps,, sont abonnés à cette soupe. Pourquoi iraient-ils payer 25 centimeschez le marchand de vin d'en

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face, une assiette de potage d^un goût douteux, alors que les soldats, gratuitement et le sourire sur lei» lèvres, leur offrent une soupe appétissante, qui, à elle seule, suffit pour entretenir pendant une demi-journée les forces d*un homme?

VouleZ'Vous faire un repas plus complet? Eh bien, vous avez la Bouchée de Pain et le res* taurant de la rue des Grandes-Carrières, où vous trouverez des personnes charitables qui, sans vous demander ni votre nom, ni votre adresse, sans s'inquiéter de savoir si vous êtes un malheureux ou un fainéant, vous serviront à manger et à boire gratuitement, comme elles l'ont fait à moi-même.

Préférez-vous une tasse de thé avec un biscuit î Il y a huit ou dix salles de conférences où vous trouvez ce thé, avec un sermon religieux par-dessus le marché.

Mais, me direz- vous, tout cela est bien frugal? Voilà des repas peu tentants? Et pensezvous donc qu'ils soient bien copieux, les repas que peut se payer un pauvre diable d'honnête homme qui n'a que ses bras pom vivre ? Pen-< sez-vous qu'ils soient bien succulents, les repas qui constituent l'ordinaire de cette malheureuse mère de famille qui, l'hiver, alors qu'il gèle

dur, passe la moitié de la nuit à briser H glace des ruisseaux pour gagner 2 francs. Avec ces 2 francs, souvent il faudra qu'elle vive elle et ses mioches, qu'elle paye le loyer et qu'elle s'habille.

D*ailleurs, en parlant des soupes distribuées à la porte des casernes et des repas que Ton fait aux Bouchées de Pain, je n'ai voulu citer que les moyens de se nourrir qui sont à la portée de tout le monde. Mais rassurez-vous, le mendiant qui connaît son métier méprise ces repas comme il méprise les bons de fourneaux.

Les broaets des fourneaux, festins nauséabonds , Par la philanthropie offerts aul vagabonds (i).

L'aveugle du pont, le paralytique, le cul-dejatte, J'ouvrier sans travail qui n'a pas mangé depuis trois jours f l'enfant dont le père est à V hôpital et dont la mère est sans frauaiZ, tous ces affamés qui souvent sera-ient très embarrassés si vous leur demandiez de manger un morceau de viande sous vos yeux, tous ces faux pauvres sont très difficiles pour leur nourriture et ne mangent qu'aux bons endroits. Cherchez bien

(1) Extrait d'uDe pièce de vers ialti par ud meudiant.

rue du faubourg Saint-Honoré, et vous y trouverez un restaurant fréquenté par de petits employés du ministère qui, tous les jours, se livrent à une étude consciencieuse du menu pour réussir à faire un repas qui ne dépasse pas 1 fr. 25. Ces employés travaillent, ils savent que le mois est long et que l'argent est dur à gagner. Il est d'autant plus dur à gagner qu'il leur est interdit de se livrer à une foule de petits travaux accessoires par lesquels ils pourraient équilibrer leur budget. Voyez-vous un commis principal duministère tenant une comptabilité chez le marchand de charbon d'en face? Et le décorum? L'administration ne se demande pas si ce malheureux commis n'a pas femme et enfants à nourrir. Non, elle n'entre pas dans ces détails, elle exige de la tenue, et dans sa bouche ce mot est souvent bien cruel. Aussi, le pauvre petit employé se contente-t-il souvent, pour déjeuner, d'une portion à 40 centimes et d'un café. Avec le pain, le carafon de vin, la serviette et le pourboire, le repas atteint bien vite la somme de 1 fr. 10 à 1 fr. 25. — Mais allez donc au fond de la salle de ce même restaurant, le soir vers les dix heures ; quel changement de tableau I Cette fois, les clients ne cherchent plus sur la carte ce qui coûte le moins

cher, ils cherchent ce qui leur plaît le plus ; le carafon de vin est remplacé par une bouteille de csLcKaté; les plats succèdent aux plats, et le diner se termine par du café qui est lui-même suivi du pousse-café et de la rincette. Ce sont messieurs les mendiants qui dînent; tous les éclopés et les soi-disant éclopés du riche quartier de la Madeleine sont là en train de manger la recette de la journée, et je vous prie de croire que les additions sont plus élevées que celle qu'a soldée le matin l'employé du gouvernement.

Je connais un mendiant auquel il manque les deux jambes. Au point de vue professionnel, c'est ce qu'on appelle une belle infirmité. Ce malheureux est condamné à marcher à genoux.

Je le plains de tout mon cœur et je reconnais qu'il est dans la catégorie des infirmes que la société doit faire vivre à ses frais, mais autrement qu'en l'autorisant à mendier ; j'indiquerai dans la seconde partie de ce volume comment j'entendrais l'assistance aux estropiés et aux infirmes. En attendant, cet homme mendie, et sa belle infirmité lui permet sans doute de réaliser des recettes importantes. J'ai dîné plus d'une fois à côté de lui, et je vous avoue franchement que, si je me permettais de suivre son

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exemple et de modeler mes menus sur les siens, mon budget serait bien vite en déficit.

Je suis souvent obligé par mes occupations de prendre mes repas hors de la maison. Je déjeune ou je dîne fréquemment dans le quartier de la gare Saint-Lazare. Je connais à peu près tous les restaurants de ces parages et leur prix. A une certaine époque, je déjeunais quelquefois rue d'Amsterdam dans un restaurant anglais ; la cuisine y était excellente, mais le prix était un peu trop élevé pour ma bourse.

J'ai quitté rétablissement, mais un b^aujour, à mon grand étonnement, j'y ai vu entrer un aveugle qui. mendiait régulièrement à la porte Maillot, et qui, deux fois par semaine, prenait à onze heures le chemin de fer, se rendait au restaurant de la rue d'Amsterdam, y déjeunait pour 4 francs et y lisait le Figaro^ car mon aveugle, quoique atteint d'une maladie d'yeux fort grave, y voit cependant encore assez pour lire son journal I

Les aveugles d'habitude font de belles recettes, et cela se conçoit : leur infirmité est si épouvantable.

J'ai été un jour invité à dîner dans une famille de mendiants, dont un éminent artiste de mes amis m'avait donné l'adresse. La famille

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se composait de quatre personnes : le mari, ancien modèle, simulait la paralysie et jouait admirablement son rôle, la femme qui jouissait d'une excellente santé se disait ouvrière sans travail^ la fille exploitait un baby, enfin la quatrième personne était un aveugle.

Bien entendu, c'est en mendiant que j'avais fait la connaissance du chef de cette famille qui a toujours cru et qui, à cette heure, croit encore que, de ma profession, je suis musicien ambulant. Si les cadeaux entretiennent l'amitié, dans le monde des mendiants les petits verres la font naître et la développent avec une rapidité incroyable» Au bout d'une quinzaine de jours, grâce à quelquea arrosages, le faux paralytique et moi nous étions intimes.

En conséquence, un jour il m'invite à dîner chez lui ; nous avions d'ailleurs à parler affaires : j'accepte et je me rends à la cité Gozlin. Dire que le dîner fut succulent, ce serait exagéré; mais j'affirme qu'il était démesurément copieux. Au dessert on déboucha une bonne bouteille en mon honneur. Comme je m'étonnais de ce luxe, le faux paralytique s'écria : « Vous nous rendrez cela quand vous connaîtrez mieux le métier, et que vous feress de meilleures recettes, d'ailleurs vous pouvez

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accepter sans scrupules, c'est Taveugle qui régale, il est en pension chez nous moyennant six francs par jour ! »

J'ai dit que je me faisais fort, en mendiant, de me procurer tout ce qu'il était possible d'imaginer. Il s'agit bien entendu de savoir mendier, car je le répète, la mendicité est une profession, j'allais presque dire une science.

Il y a quelques mois, j'ai écrit à la Société de secours aux mutilés^ lui demandant une jambe de bois pour un habitant des Alpes- Maritimes, qui réellement est amputé d'une jambe et qui est digne de pitié.

Le secrétaire général de cette société, avec un empressement dont je lui ai été profondément reconnaissant, a fait immédiatement droit à ma demande et a donné une jambe de bois à mon protégé. Ma déclaration a suffi pour obtenir ce résultat. Eh bien, c'est précisément lace que je critique. Ma déclaration peut bien suffire pour certifier que Thomme auquel je m'intéresse est privé d'une jambe; mais rien ne prouve jjue cet homme n'ait pas déjà profité de son infortune pour se faire allouer des secours de toute nature ; rien ne prouve que cet homme ne se soit pas ainsi constitué la médaille m^ilitaire. Ce que je combats, ce que je veux empêcher, ce que je suis

certain d'empêcher dans une large mesure avec le système que je proposerai, c'est précisément le cumul des charités.

Évidemment, pour faire le commerce des jambes de bois il faut commencer par être amputé et tout le monde n'a pas ce malheur.

Mais, sansavoir la moindre infirmité, on peut se procurer des secours d'une certaine importance.

Je suppose qu'un Niçois habitant Paris désire aller faire un tour dans son pays natal, sans avoir l'ennui de payer le chemin de fer. Le moyen est bien simple. Il se rend chez un député ou un sénateur quelconque de son département, et, une fois en sa présence, il lui dit qu'il est très malheureux, qu'il se trouve sans travail, qu'il ne connaît personne à Paris pour Taider ; bref, qu'il désire être rapatrié, et il demande à ce député de le recommander au préfet de police. Le député, trop heureux de s'en tirer à si bon marché, prend une feuille de papier avec en-tête de la Chambre — il en a toujours une forte provision sur son bureau — et rédige une petite lettre dans laquelle il recommande au préfet de police la demande du sieur X... qui à tous égards est vraiment digne de sa bien-' veillance.

Le sieur X... se rend à la préfecture de police

OÙ il exhibe sa lettre de recommandation. La préfecture de police se dit qu'elle a tout intérêt à se débarrasser d'un indigent qui n'a pas su trouver du travail à Paris et qui, s'il reste dans la capitale, finira par tomber à la charge de Tassistance publique ou peut-être même de l'administration pénitentiaire. Elle lui délivre immédiatement une réquisition de chemin de fer.

Si le sieur X... est un mendiant intelligent, il aura eu soin de se rendre à la préfecture vêtu de guenilles et les pieds presque nus. Dès qu'il aura reçu son billet de chemin de fer, il dira à l'employé : « Mais voyez mon état de misère, je suis sans souliers, je ne possède pas un centime en poche et j'ai faim ». L'employé compatissant lui fera remettre un pain, une paire de chaussures et un secours de route variant entre 1 franc et 3 francs. Notre homme pourra à son gré, soit employer le billet de cliemin de fer, soit le vendre ; car l'administration, qui est si généreuse en matière de rapatriement, oublie l'essentiel, c'est-à-dire qu'elle néglige de faire accompagner jusqu'au wagon l'indigent qui a demandé à rentrer chez lui aux frais des contribuables. Si cette précaution bien simple étai^ prise, on ne verrait pas, dans toutes les gares.

des gens qui vous offrent pour un prix dérisoire des billets de chemin de fer qu'ils se sont ainsi procurés et que les compagnies se feront ensuite rembourser par les départements traversés.

Très souvent le mendiant habile, -au lieu d'aller jusqu'à la préfecture de police pour se faire rapatrier, s'adresse à un personnage influent auprès des compagnies et se fait allouer un permis de circulation 1/2 place. Muni de ce permis, il se présente chez les sénateurs et les députés de son département ou des départements voisins, chez les personnes ou les sociétés charitables, chez le curé oulepasteur; au besoin, il va frapper à la porte de TAssociation amicale des anciens élèves de son lycée, et là il demande qu'on lui donne, en argent, de quoi payer l'autre moitié de son billet. Quel est le député qui n'a pas été l'objet d'une sollicitation de ce genre ? Il est bien entendu que le billet n'est jamais employé ; entre les mains du mendiant, il sert de lettre d'introduction ou môme de certificat d'indigence grâce auquel on peut faire des dupes.

Je parlais un jour à un préfet de police de ce trafic de billets.

a Aujourd'hui, lui disais-je, un homme qui connaît son Paris peut se procurer à vil prix un

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billet de chemin de fer aussi sûrement qu'un boulevardier, i^algré vos ordonnances et vos agents, peut se procurer, à toute heure, des cartes à jotier d'un genre spécial ou la photographie... comment dirai-je?.., très décolletée de n'importe quelle danseuse du Moulin-Rouge, voire même la photographie toujours très dé' colletée de plus d'une actrice de certains théâtres de genre. Vous prohibez ces photographies — je le sais — mais cela n'empêche pas qu'on les vend partout. Pour se les procurer, il faut connaître les bons endroits et savoir, en se présentant, inspirer confiance au vendeur. Eh bien ! il en est de même pour les billets de chemin de fer et je connais des guichets où on les vend au rabais.

Le préfet a paru croire que j'exagérais.

Moi, qui tenais à prouver* que je connais les choses dont je parle, je me suis mis en campagne et, quelques jours après, j'envoyais à la préfecture de police un billet de Paris à Bordeaux que j'avais acheté à la gare d'Orléans

pour six francs cinquante centimes et qui

portait la signature du préfet de police. C'était un billet de réquisition, délivré sur la recommandation d'un député quelconque, à un soi-disant indigent qui, après avoir touché un

secours de route de deux francs, revendu son pain, sa paire de souliers et son billet, s'était fait ainsi une journée de neuf à dix francs, sans compter les sous qu'il avait peut-être ramassés à la gare en implorant la charité des voyageurs.

Mais, me dira-t-on, pour se procurer ces billets, ces vêtements, ces secours, il faut terriblement se démener; il faut aller, venir, voir des députés ou des sénateurs, parcourir Paris en tous sens. La journée de votre mendiant me paraît plus dure que celle d'un travailleur ?

C'est mon avis. Sans doute, si quelques mendiants gagnent de grosses sommes, beaucoup auraient plus d'avantage à travailler régulièrement qu'à implorer la charité publique, absolument comme l'assassin aurait plus d'intérêt à se conduire honnêtement qu'à commettre le crime qui lui fera porter sa tête sur Téchafaud.

n y aurait un travail bien intéressant à faire sur cette question : ce que rapporte le métier d'assassin. — Georges Montorgueil a jadis effleuré^ce sujet dans une de ses chroniques de VÉclair.

Il nous apprend que très souvent les bénéfices réalisés par des assassins condamnés à mort ou au bagne sont inférieurs au montant

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d'une journée de travail du plus humble des manœuvres. Parfois, le crime a coûté plus qu'il n'a rapporté.

Relisez cette chronique :

« Une bande parcourt en ce moment les châteaux. Elle « fait » l'argenterie avec une dex" térité incroyable. M. Goron en causait avec un repris de justice amené à son cabinet, un voleur qui en est à son cinquantième vol et qui lui disait : « Monsieur le chef de la Sûreté, vous ne sauriez croire comme nous autres voleurs nous sommes volés. Nous emportons la vaisselle plate d'une maison : il y €în a pour vingt mille francs. Le receleur nous attend, ses fourneaux allumés, prêts pour la fonte ; il nous en donne tout de suite quinze cents francs 1 »"Et le voleur ajoutait, prenant M. Goron à témoin de ce déni de justice : « Trouvez-vous que ce soit honnête ? » Le magistrat se prit à sourire comme l'auditoire, lorsque Dutilleul, devant le jury, pour affirmer qu'il ne mentait point, donna « sa parole d'honneur ».

» Encore un, ce Dutilleul, qui a reconnu la piperie de l'assassinat. Il le consigne dans ses mémoires. On avait été assassiner une pauvre vieille femme chez un curé. On l'avait assomméei on l'avait brûlée vive, puis on avait cher*

3hé Targent, tandis qu'elle grésillait, et Ton était parvenu à réunir « vingt francs en sous ». Un louis pour un travail qui avait exigé une étude préparatoire, de menus frais, une nuit passée dehors, un acte de violence dangereux, sans parler des conséquences qui sont les travaux forcés pour Tun et la mort pour Tautre.

On était deux, ça faisait dix francs chacun.

Est-ce payé ?

» Dutilleul était maçon. Les journées d^un maçon, Tune dans Tautre, sont de six francs, et les heures de nuit comptent double. Ce jour-là, il eût travaillé de son premier état, qu'il aurait gagné deux fois plus, qu'il serait encore considéré et n'irait pas au bagne. Est-il donc paradoxal d'écrire qu'il est plus profitable d'être maçon qu'assassin?

» Le métier d'assassin n'a jamais lait vivre que le bourreau. »

Et G- Montorgueil continue en énumérant une série de crimes qui ont rapporté en moyenne à leurs auteurs de 28 à 30 francs et parfois rien du tout :

« Des crimes pour vingt francs, dit-il, pour cent SOUS) pour trois sous, pour un café, pour rien : quelle profession lucrative !

9 Comprend-on la vieille Berland qui a mis

son flis dans l'assasinat, quand on demande des apprentis partout, gagnant de suite. Sale partie de triste rapport! Oh non! vraiment ce n'est pas un métier à faire apprendre à un enfant. »

Non, ce n'est pas un métier à faire apprendre à un enfant et cependant, comme le disait encore G. Montorgueil, ce qui a lieu de surprendre, c'est qu'entre tant de gens qui font grève les assassins s'abstiennent.

Le vénérable abbé Crozes, l'ancien aumônier des condamnés à mort qui a assisté à l'heure suprême tant de malheureux qui ont apporté leur tête sur l'échafaud, me disait un jour : « On n'assassine que pour deux motifs, pour se venger ou pour s'enrichir. »

Allez donc dire à un homme qui espère, en défonçant un coffre- fort et en tuant un garçon de banque, réaliser une fortune qui lui permettra de vivre largement jusqu'à la fin de ses jours : « Mon ami, vous auriez plus d'intérêt à gagner 4 francs par jour qu'à risquer l'échafaud. »

Sans doute il aurait plus d'intérêt à travailler honnêtement, mais s'il risque le crime, c'est qu'il est persuadé qu'il ne sera pas découvert, et qu'il réussira à trouver la forte somme.

Trouver la forte somme, voilà l'idée fixe.

Eh bien, chez le mendiant l'idée fixe, c'est de ne pas travailler. — Il y a des gens tellement réfractaires au travail qu'ils aiment mieux mener l'existence la plus misérable que de s'astreindre à une occupation régulière.

Sur les quais du port de Naples, si vous demandez à un lazzarone qui vient de dîner, de porter votre valise, il vous enverra promener en vous disant : « J'ai mangé ». Pour lui, dès qu'un homme a le ventre plein, il n'a plus besoin de travailler.

Que de lazzaroni n'avons-nous pas à Paris, lazzaroni vivant, non pas au beau soleil de Naples, mais dans la boue, la neige ou l'ordure, couchant l'été dans les taillis du bois de Boulogne ou sous les ponts, et l'hiver dans les fours à plâtre et parfois même dans les égouts I

Arrivez à Paris par la gare de Lyon ou d'Orléans, prenez un fiacre, placez-y votre malle, puis dites au cocher : « Conduisez-moi à Neuilly » et immédiatement un de ces lazzaroni se mettra à suivre votre fiacre. Il fera ainsi au pas de course 7, 8, 9 kilomètres dans l'espérance de pouvoir, une fois arrivé à Neuilly, vous aider à décharger votre malle et gagner ainsi quelques sous. Offrez à ce malheureux un travail régulier dans une fabrique ou une usine,

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il refusera. O'est un mendiant professionnel, il a juré une haine à mort au travail, il aime mieux vivre de la vie la plus misérable, que de se soumettre à la discipline d'un atelier. Ce men^ diant-là, c'est le client habituel des asiles de nuit et du Dépôt; il est abonné à la soupe des casernes, il ramasse les bouts de cigares sur le boulevard; il vend des cartes transparentes, et quand la faim le talonne, il court derrière les voitures pour décharger les bagages.

Si dans la voiture il y a une vieille dame, et si cette vieille dame se fait conduire dans une rue un peu déserte, comme il y en a tant dans le parc de Neuilly, soyez certain que la course n'aura pas été infructueuse.

Le mendiant, après avoir descendu la malle, demandera 3 francs, et si la vieille dame se récrie et trouve cette somme trop forte, le mendiaat soutiendra que c'est sur son invitation qu'il a suivi la voilure : <t Vous m'avez fait signe, madame; j'ai fait d kilomètres au pas de course et vous trouvez que cela ne vaut pas 3 francs.

Eh bierif allons chez lé commisssLire de police l »

Et la dame donnera 3 francs, car soyez bien persuadé que le cocher demeurera neutre dans cette discussion. Il n'y a pas de danger qu'il

prenne la défense de la vieille dame. II sait que ces coureurs constituent une association avec laquiîlle il est bon de ne pas avoir de difficulté.

Il est grand temps de mettre un terme à tous ces abus; il est grand temps de faire cesser l'exploitation de la charité publique; il est grand temps de comprendre enfin que l'argent destiné aux malheureux ^st un argent sacré entre tous, qui jusqu'au dernier centime doit servir à soulager la véritable misère, etnon pas à entretenir la fainéantise et le vice.

La dîme prélevée par les faux pauvres risque de tout engloutir. Un remède énergique est nécessaire. C'est ce remède que je propose humblement, mais avec la conviction profonde qu'il donnera les résultats pratiques les plus heureux.

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