CHAPITRE m
ORGANISATION DE L ASSISTAIfŒW PAR EE TRAVAIL
Il est évident que ce a'eat pas avec un. morceau de pain ou une assiette de soupe qu'on peut avoir la prétention de sauver un homme de; la misère. Cette aumône que nouâ feroûs désormais sous k forme du bon pevseMnBl iL'a pour but que de donner un premier secours au malheureux qui meurt de faim. Mais dans la plupart des cas, pour rendre à. celui qui nous tend la main un véritable service^- il faur dra faire plus et tirer de notre poche un*e somme de quelque importance.
C'est ici que nous faisons intervenir Tassistance par le travail.
Utl HESTÈDB 191
Un homme vous arrête au coin (f une rue ; il vous dit qu'il a femme et enfants, qu'il est sans argent, qu'il a faim, et que les siens n'ont pas mangé depuis la veille. Que faire ?
Vous êtes tenté de donner à ce mal heu* reux un franc, deux francs, trois francs. Cette aumêne est excellente si Thorame qui la reçoit a dit la vérité. Mais si cet homme ment, s'il n'a ni femme ni enfants, si au lieu de mourir d^ faim comme il le prétend, il possède 100 ou 200 francs en poche, et s'il va boire dans un cabaret de la rue des Anglais ou de la rue Hafveyles deux francs que vous lui donnez, vous avouerez avec moi que votre charité aurait un résultat diamétralement opposé à celui que vous vous proposiez. Que faire pour savoir si ce mendiant dit vrai? Comment, en un mot, discerner le vrai pauvre du mendiant professionnel'?
Oh! ici le remède est tout trouvé, il est connu, il a fait ses preuves, il est infaillible. Ce- remède, c'est le travail. Le travail, c'est la pierre de touche qui nous permettra de juger immédiatement et sûrement notre homme, car on pourrait définir le mendiant : celui qui a juré de ne jamais travailler.
Cette définition me rappelle une anecdote que îe lisais ces jours-ci dans les Mémoires
192 PAHIS QUI MENDIB
8ecret$. Au siècle dernier, « M; de Marivaux était en carosse attendant quelqu^un, lorsqu'un homme de dix-huit à vingt ans, gras et potelé, le teint le plus frais et le plus vermeil, vient à la portière demander Faumône. M. de Marivaux, frappé du contraste de l'action et de la figure du jeune homme, se pencha vers lui et lui dit: N'as-tu pas honte, misérable, jeune comme tu es et te portant le mieux du monde, d'avoir la bassesse de mendier ton pain que tu pourrais gagner par un honnête travail ?
» Le jeune homme consterné de ce propos lui répondit en se grattant Toreille et moitié sanglotant : a Ah ! monsieur, si vous saviez, je suis si paresseux! » M. de Marivaux tira six livres de sa poche et les lui donna. La paresse était un défaut qu'il pardonnait et la franchise du mendiant méritait une récompense (1). »
Les mendiants d'aujourd'hui ressemblent à leur ancêtre avec la franchise en moins. Tous sont paresseux, mais aucun i^e l'avoue.
Il y a quelques années, une société s'est constituée à Paris sous le nom de VŒuvre des Commerçants. Les membres de cette société s^interdisaient mutuellement de faire l'aumône,
(1) Anecdote sur Marivaux citée par Métra dans la Correspondance «ecrètflb 4. V, p. 245.
mais en même temps ils décidaient que tout homme en détresse qui leur serait adressé par le directeur d'une œuvre de bienfaisance serait immédiatement occupé pendant trois jours pleins, avec un salaire de 4 francs par jour, sauf àconseryercethommepluslongtemps si cela était possible. Voici les résultats de cette expérience qui ont été révélés, je crois, par M. Maxime Du Camp.
727 demandes furent suivies de 727 offres .
d'emploi à 4 francs par jour. Sur ces 727 solliciteurs, 312 seulement acceptèrent la lettre de r^commandatiou apii devait leur donner du travail et 174 allèrent frapper à la porte qu'on leur indiquait.
Donc sur 727 quémandeurs qui se disaient prêts à accepter n'importe quelle besogne, 553 désertent immédiatement dès qu'on leur pi^opose de travailler à raison de 4 francs par jour.
Les 174 qui persistèrent furent admis dans les maisons auxquelles on les avait adressés.
37, leur demi journée faite, réclamèrent 2 fr. pour aller prendre leur repas du midi et ne revinrent plus.
68 eurent le courage de travailler jusqu'au soir, touchèrent 4 fr. et ne reparurent plus.
194 PARIS QUI MEWDIE
51 poussèrent l'héroïsme jusqu'à travailler pendant deux jours, mais tmi tei effiort ayant épuisé leur énergie^ on ne les revit plus,
18 subirent victoriieusemeût Fépreuïve et so^ restés dans les maisons où ils avaient été provisoirement accueillis. . '
En résumé, sur 727 individus qui imploraient la charité des passants,, il n'y en avait- que 18 qui méritaient qu'on s'occupât d'eux. Les 709 autres étaient des volontaires de la paresse qui vivaient de l'exploitatioffl» d!e la bienfaisance.
Et maintenant sujpposez que ces 709 mendiants professionnels^ n'aient récolté chacun^ sous forme de pièces de deux sous, greceiSfrane» par jour. Cela fait 1,418 fr., c'est-à-dire une somme suffisante pour faiire vivre pendant une vingtaine de jours les 18 malheureux qui eux ne demandaient qti'à travaillée.
On ne saurait trop insister sur des exemples de ce genre parce qu'ils confirment la thèse que j'ai toujours soutenue, à savoir que ee qui nous; manque'^pour secourir la misère, ce n'est pas l'argent, c'est l'organisation. Nous avbns assez d'argent, mais nous le distribuons mal. Au lieu de le donner aux malheureux quiy eux, ne savent pas mentir, nous le donnons aux expki-
LB REMÈDfi 195
leurav qui pour lOiOus tromper ont recours à tous les moyens et à toutes les infamies.
. Eh bien, le travail nous permettra de démas^ quer tous c^ voleurs de pauvres* A Mulhouse, en Suisse^ à Paris,, à Lyon, partout où des sociétés se sont organisées pour remplacer rau* mône dans la rue par l'assistance par le travail, les mêmiôs. résultats heureux ont été constaiés,
0£Erez du travail les faux mendiants s'éclipsent. J'en fais, dep^iia longtemps Fexp^ riencechèamoi.
Un mendiant sonne à ma poffte : « Je suis un pauvre ouvrier sans teayail.
— Très bien, mon ami, entrez ; vous arrivea fort à propos, vous chercher du travail et moi je cherche précisément quelqu'un qui veuille tra^ vailler. Vous voyez cette pompe-là, dan* lé jardin?
— Oui, monsieur.
— Eli bien, vous allez pomper et arroser la pelouse, je vous donnerai 40 centimes de Fheure.
— Mais, monsieur, il gèle-
— Tant mieux, vous vous réchaufierez.
— Oh! ce n'est pas pour moi que je dis ça.
C'est rapport à votre pelouse. L'eau lui fera du
— ' Ne vous inquiétez pas de ça,: travaillez
196 PARIS Oui mendie
courageusement. Quarante centimes de l'heure. C'est entendu. »
Le mendiant retire sa veste, crache dans ses mains et se met à pomper. Le voilà au travail. Combien cela va-t-il durer ? De cinq minutes à un quart d'heure suivant les individus ; rarement j'ai vu dépasser le quart d'heure. La plupart du temps, le mendiant profite du voisinage de la porte pour s'esquiver sans demander lès quelques centimes qui lui sont dus pour les quelques coups de pompe qu'il a donnés. Celui-là ne reviendra jamais plus chez moi.
Oh I ma pompe est bien connue dans mon quartier. Elle jouit d'une réputation justement méritée et me rend des services incalculables. Un de mes amis, qui pendant une saison d'été a habité dans ma rue à Neuilly, me disait un jour : « J'ai constaté un fait que je ne puis m'expliquer, c'est que les mendiants, qui sont si nombreux dans ce quartier, parcourent la rue en zigzag, sonnant à toutes les portes et brûlant toujours la vôtre. On dirait qu'ils vous connaissent;.
— Ils connaissent ma pompe, mon cher collègue, et cela leur suffit. »
Un jour, cependant, un mendiant s'est vengé de mon système d'une façon assez intelligente.
C'était en hiver, il faisait un froid de loup et les tuyaux de la compagnie des eaux étaient gelés. Un mendiant sonne à ma porte :
« Je suis un ouvrier sans travail. Depuis hier je n'ai...
— Très bien, compris, entrez. Ici, mon brave homme, on ne donne rien sans travail. Tenez, voyez-vous, cette pompe ? vous allez y pomper une quarantaine de seaux d'eau.
— Où metti:ai-je Teau? ,
— Je vais vous le faire voir. Voici une baignoire d'enfant, vous la remplirez. >^
Puis je fais apporter tous les brocs de la maison, tous les récipients que je possède, je les aligne dans le jardin. « Vous remplirez tout cela d'eau, vous remplirez également ce petit réservoir qui est là dans la cuisine. Quand vous aurez fini, on voiis donnera vingt sous, une assiette de soupe et un verre de vin. Vous en avez pour deux heures. Cela vous va-t-il? »
Mon brave homme se met à Touvrage. De mon cabinet de travail je le surveille et, ma foi, je trouve qu'il travaille bien. En moi-même je me disais : « Voilà un homme qu'il faudra essayer d'aider. »
Au bout d'une heure et demie il a terminé sa besogne. La cuisinière lui donne une assiette
de soupe, un morceau de pain, ua verre de TÎn et une pièce de vingt sous ; et comme e^était une fille qui avait bon cœur et qui ne partageait pas mes opinions en fait de rnsendicité, elle ajoute une tasse de café à ce repas frugal.
Le mendiant mange la soupe de bon appétit, il mange son pain, il bdt le vin et le café, met ses vingt sous dans la poche, puis prenant un seau d'eau : « Votre singe, dît-il*, (le singe, c'est ' moi) m'a pris pour uu imbécile. Je veux qu'il apprenne que je suis plus gé-néreux que lui.
Il m'a demandé; trente seaux d'eau, en voilà trente-et-un; celui-ci est pour la bonne mescfre. » Et le plHS tranquillement du monde, devant îa cuisinière ébahît, il verse un ptein seaa d'eara dans mon pot-aEi-feu et dans les casseroles où se préparait mon dîner.
J'avais donné du travail à cet bomrae, le trarvail l'avait irrité, le mendiant s'était vengé.
Partout où on a organisé des œuvres d'assistance par le travail, on a constaté le mltoie phénomène.
Tout le monde connaît aujourdTiui la maison hospitalière du pasteur Robin.
M. Robin est un philanthrope qui, sans- brmt et avec beaucoup d'intelligence, a créé T\ne œuvre des plus utiles et qui sert aujourd'hui de
VR REMÈDE IW
modèle à tous les établissements de ce genre. Les personnes qui sont afBliées à cette œuvre reçoivent des tickets portant l'adresse de la maiscHi hospitalière et on numéro d'ordre. Le numâro d'ordre remplace le nom de l'affiliée Vous rencontrez dans la rue un homme qiû vous demande Taumône.
— Pourquoi mendiez-vous ?
— Parce que je n'ai pas de travail.
— Très bien. Voici un billet avec lequel on TOUS recevra à la maison hospitalière. Dans cette maison où vous pouvez rester pendant quinze jours, vous serez nourri, logé, chauffé, soignéy blanchi. De sept heures du matin à midi vous serez libre et vous profiterez de votre liberté pour aller chercher du travail dans un atelier quelconque, A midi vous rentrerez à la Bàâisc»! hospitalière^ vous y déjeunerez, puis vous travaillerez jusqu'à sept heures du soir. Ce travail sera la rançon de Thospilalité que vous recevrez.
Voilà, n'est-ce pas, une œuvre excellente.
Tous^les malheureux qui sont reçus chez le pasteur Robin sont tirés d'embarras. S'ils possèdent un peu d'énergie ou un peu de bonne volonté ils arrivent à se recaser aisément. Pour chaque mendiant que vous enverrez à la maison
hospitalière, vous devrez 1 fr. 50. . Moyennant cette somme une fois donnée, vous êtes assuré que votre protégé recevra le gîte et la nourriture pendant quinze jours^ car le travail auquel rhospitalisé sera assujéti l'après-midi, servira à parfaire la dépense.
Je suis un des affiliés de cette œuvre, e^ savez-vous ce que j'ai constaté? C'est que cinq fois sur dix le mendiant refuse mon bon sous un prétexte quelconque, et la plupart du temps, lorsqu'il l'accepte, il ne s'en sert pas. Au bout du mois j'ai distribué dix ou douze bons et lorsque le collecteur de l'œuvre se présente chez moi, au lieu de me réclamer dix ou douze fois 1 fr. 50, c'est à peine s'il me demande le remboursement d'un ou de deux bons.
Le 9 janvier 1892, un homme frappe à ma porte et remet à la bonne la lettre ci^après, que je copie textuellement :
« Monsieur,
» Je prends la liberté de vous écrire cette lettre, car j'ai appris que vous donniez des cartes pour aller dans une maison où l'on procure de l'ouvrage aux malheureux.
» Monsieur, je ne viens pas comme un mendiant vous implorer misère, mais comme un
honnête ouvrier sans travail et qui vient vous en demander en grâce, car voilà bientôt deux mois que je ne peux en trouver, ce qui me désole et qui ceri^inement me fait mal, car je n'ai bientôt plus rien, je suis sur le point de coucher dehors, ce qui me semblerait bien dur, car ce serait la première fois.
» Monsieur, je viens donc vous supplier de me donner une carte d'entrée pour ce^te bonne maison où Ton doit faire des heureux, car en donnant du travail, c'est la plus grande aumône que Ton puisse faire.
» Monsieur, je repasserai moi-même chercher la réponse à moins que vous ne me l'envoyiez, mais pour vous éviter des frais, comme j'ai malheureusement du temps, je revien4rai.
» Dans l'attente d'une réponse, recevez, monsieur, mes plus sincères et respectueux respects.
B Votre tout dévoué serviteur, ^
» Georges R... »
Voilà un homme, n'est-ce pas, qui paraît intéressant? Il ne mendie pas, lui, il demande du travail et il pousse la délicatesse jusqu'à dire qu'il viendra lui-même chercher la réponse
afin de m'éviter les frais d'u^ timbre-poste. Cest un de ces malheureux auxquels vous auriez donné une pièce de vingt sous. Moi-je loi ai donné un bon pour la maison hospitalière et je lui ai dit : « Avec ce bon vous êtes sûr d'être logé et nourri pendant quinze jours.
Allez à l'adresse que je vous indique et si au bout de quinze jours vous n'avez; réussi à vous faire embancher nulle part, vous reviendrez me voir et je vous occuperai chez moi pendant une autre quinzaine.
En même temps, j'écris au pasteur Robin pour lui recommander tout spécialement mon protégé.
Ceci se passait le 9 janvier à midi. Le 11, le directeur de la maison hospitalière m'écrit :
a Monsieur,
» J'ai le regret de vous informer que votre protégé Georges R.,. ne s'est pas présenté à la maison hospitalière. »
Le 13 janvier, nouvelle lettre du représentant du pasteur Robin. Elle est ainsi conçue :
<c Monsieur, » Votre protégé Georges R... s'est enfin pré-
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sente à la maison^ Il a soupe et couché. Hier matin, il est revenu pour déjeuner, mais quand il a été question da se mettre au travail il s'est esquivé. » .
Et n'allez pas croire qu'il s'agisse d'une exception, car c'est par centaines que je pourrais citer des exemples de ce genre.
Le 28 avril 1893, un homme m'apporte chez moi la lettre suivante dont je respecte l'orthographe et le style.
a Monsieur Paulian,
» Je vous prie de bien vouloir m'excuser si je prend la liberté de vous écrire ces quelques lignes. Je viens de rester quarante quatre jours à l'hospice et je suis sans travail et sans aucune ressource, je prie ?en grâce Monsieur, s'il conûaitrait «quelque chose ou pouvoir m'envoyer comme garçon ou faire des courses, comme je doit entrer dans une bonne plâcp pour la première quinzaine de juillet, en attendant je ferait ce que je trouverait pour pouvoir donner du pain à mes enfants.
» Je vous dirait Monsieur que l'on nous a mis dehors parce que nous devons 16 francs pour la chambre et Ton nous garde le peu dd
linge que nous avons et nous ne peuvent nous changer, ma pauvre femme couche chez des amis en attendant une meilleure chance.
» Monsieur je vous prie d'avoir pitié de notre triste position. Je vous remercie mille fois à Tayance.
» Votre très humble et dévoué serviteur pour la vie.
» WiNTER Alphonse, mécanicien. »
« Réponse s^il vous plaît chez Monsieur votre concierge ou au porteur de la présente. » Amitiés {sic), je vous salue. »
Je fais entrer cet homme, je l'examine, je l'interroge ; je m'aperçois bien vite que je suis en présence d'un professionnel. Quelques jours auparavant, il était venu chez moi et on avait eu le tort de lui donner deux francs. Naturellement il retourne là où il a reçu l'aumône. Je lui demande de me montrer quelques papiers de nature à prouver son identité, il tire de sa poche un portefeuille et laisse tomber par terre un petit carnet que je. ramasse. C'était le petit jeu^ ou liste contenant quelques adresses de personnes charitables. J'ai le grand regret de voir que mon nom figure sur- cette liste. Du
coup mon opinion est définitivement faite. Je .donne à mon mendiant un bon de 1 franc pour rUnion d'assistance du XVP arrondissement/
Le surlendemain, je reçois de TUnion d'assistance la note suivante :
« Le nommé Winter auquel vous avez remis un bon de 1 franc n'a pas travaillé. »
C'est toujours la même histoire. Le professionnel se dit sans travail. En réalité, il n'est sans travail que parce qu'il refuse de travailler.
Voulez- vous d'autres exemples ?
En 1890 nous avons eu un hiver des plus • rigoureux. Le gouvernement, sous prétexte de venir au secours des malheureux qui, cette année-là, ont dû être bien nombreux, eut la mauvaise idée de créer au Champ-de-Mars, dans les bâtiments de TExposition universelle, un vaste refuge de nuit. On commença par recevoir les gens la nuit, puis on les reçut et le jour et la nuit, puis on leur donna la soupe, puis des dames charitables apportèrent des vêtements chauds, et des dames pieuses distribuèrent des traités religieux. Bientôt le bruit se répandit dans le monde qui mendie qu'on n'avait qu'à se transporter au Champ-de- / Mars pour être logé, vêtu, nourri. De véritables bandes, dans lesquelles on comptait plus
^mm
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de solides gaillards que de vieillards ou d'infirmes, envahirent J'asile da Champ-de-Mar«, où pendant des semaines entières on vit des centaines d'hommes passer leur journée à jouer au bouchon et à fumer des eigarettes pour la confection desquelles, faute de papier Persan ou Abbadie, ils employaient les feuillets des petits traités religieux.
Il y eut un moment où le gouvernement se demanda, non sans anxiété, comment ii ferait pour se débarrasser de tout ce monde.
(c Je n'aurais jamais cru, disait un niinistre dans les couloirs de la Chambre des députés, qu'il y eût autant de malheureux à Paris.
— Des malheureux? répliquai-je. Quelle erreur! monsieur le ministre. Dites donc des fainéants et vous serez dans le vrai, d Ce qui se passa dans la suite prouva bien que j'avais raison.
Un jour il y avait au Champ-de-Mars, dans un seul refuge, 700 individus. Le pasteur Robin offrit des cartes pour sa jnaison hospitalière à ces 70C individus. « Vous êtes sans travail, leur dit-il, venez chez moi. Vous seret libres pendant toute la matinée pour chercher une occupation. L'après-midi vous travaillerez dans mon atelier, vous confectionnerez quelques
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margotins, et en échange je voua nourrirai et je vous logerai. »
Vous suppo9ez que tous ces malheureux ont accepté avec reconnaissance l'ojBre du pasteur Robin? Eh bien, c'^t encore une erreur. Il n^ en eut que 100 qui acceptèrent et sur ce nombre près de la moitié ne tardèrent pas à se repentir de ce bon mouvement, car 55 postulants se présentèremt seuls chez M. Robin. Au bout de deux jours de travail, ces 55 étaient réduits à 1 1 !
Ainsi donc 700 ouvriers sans travail reçoivent Taumône au Champ-de*-Mars. A ces 700 ouvfiers sans travail on offre une occupation, un moyen de gagner leur pain par un travail qui n*est ni trop long ni trop pénible, et onze candidats seulement acceptent cette proposition. Cela ne suffit-il pas pour prouver que ces prétendus ouvriecs sans travail étaient des mendiants de profession, des vagabonds incorrigibles, des fainéants réfractaires à tout travail, à toute discipline, atteints de cette maladie spéciale que. le docteur Benedict appelle la claustrophobie et que nous pouvons nommer plus clairement : la haine de tout travail régulier, A ces gens-là, il faut l'air, l'espace, ie voyage perpétuel, l'imprévu, Tindépendance absolue et Toisiveté la plus complète.
Pendant ce même hiver de 1890, dans ce même Champ-de-Mars , alors que* de? centaines d^ouvriers sans travail jouaient au bouchon dans une galerie de Texposition, aiip dessus de leur tête, dans un atelier improvisé, un artiste français bien connu, M. Henri Motte, brossait ces beaux décors de Texposition de Moscou qui, quelques mois plus tard, devaient lui valoir la croix de la Légion d'honneur.
Pour peindre ces longues pièces de toiles, il fallait un atelier monstre, et voilà pourquoi l'administration des Beaux- Arts avait autorisé l'artiste à s'installer dans une galerie du Champ-de-Mars.
Un jour M. Motte, pour juger de l'effet de ses couleurs, a besoin de tendre devant lui ses toiles peintes. Il lui faudrait douze, quinze, vingt hommes pendant une heure ou deux.
A ses pieds il voit cette foule inoccupée et oisive. Il descend et demande des hommes de bonne volonté. « Il y a vingt sous à gagner pour un travail qui durera une ou deux heures ; qui veut venir ?»
Personne ne répond.
L'artiste renouvelle sa proposition, deux, trois, quatre fois et à grand'peine il réussit à embaucher trois hommesl
Encore une fois, ne voyez-vous pas que donner même un simple repîts, même un simple morceau de pain, à un homme valide qui peut mais ne veut pas. travailler, c'est faire une œuvre malsaine au premier chef ?
Et voilà pourquoi il faut établir dans toutes les villes des œuvres d'assistance par le travail, en nombre suffisant pour que tout malheureux, homme ou femme, puisse immédiatement être secouru.
Ces œuvres d'assistance par le travail affecteront naturellement des formes diverses suivant le genre d'assistance qu'elles se proposeront de procurer.
Les unes seront des asiles de nuit, les autres des ouvroirs, d'autres des réfectoires populaires ; mais toutes auront pour base le même principe, à savoir le remplacement de l'aumône par l'offre de travail.
Je ne supprime ni l'asile de nuit, ni la bouchée de pain. Je supprime leur gratuité absolue. A la place de Peiaaeigne qui pourrait être ainsi conçue : Ici totis les fainéants peuvent être logés gratis^ à œnditïan de se dire malheureux^ je colle une enseigne sur laquelle désormais on lira :
Ici tous ceux qui veulent travailler seront logés et nourris.
Mais ce n'est pas tout de proclamer le principe de l'assistance par le travail. Il laat encore savoir le mettre en pratique. Quel travail ferat-on exécuter; d'après quel tarif lepayera-t-on; que deviendront les objets fabriqués?
Les partisans de Tassistance gratuite semblent avoir compliqué à plaisir la question ; ils entrevoient des difficultés qui n'existent que dans leur imagination- A les entendre il semblerait que nous proposions d'établir je ne sais quels ateliers nationaux d'où sortiraient tous les jours d'immenses quantités de produits manufacturés qui viendraient encombrer le marché public.
Telle n'est pas notre intention. Il ne s'agît pas de créer des ateliers nationaux, il s'agit simplement d'occuper d'une façon quelconque les gens qu'on assiste, quand bien même letraiyail qu'on leur imposerait devrait être inutile. Il s'agit de faire comprendre au mendiant valide qu'en ce monde on n'obtient rien pour rien.
Un homme vient frapper à la porte de votre asile de nuit. Il fait nuit, dehors il gèle, l'homme est transi de froid, il souffre, vous le recevez, vous le réchauffez, vous lui donnez un lit pour la nuit. C'est parfait. Mais le lendemain matin, pourquoi laissez-vous partir cet homme sans
lui réclamer le payement d'une partie au moins de rhospîtalilé qu'il a reçue ?
Iln*a pas d'argent, me .direz-vons. Je l'entends bien ; aussi n'est-ce point de l'argent que je lui demande, m^s un travail quelconque, un effort, une preuve de bonne volonté.
Cet homme peut scier du bois, il peut détordre de vieux cordages, il peut faire des sacs en papier.
Vous avez des matelas dans voire asile, et vous les faites carder chaque année par une çardeuse de profession qui, grâce à remploi de la machine, réduira bien vite votre laine à 1 état de déchets minuscules. Pourquoi tous les matins, ne feriez-vous pas carder à la main deux ou trois matelas par les pensionnaires de la maison? — Mais ces matelas ont des housses, les lits ont des draps et des couvertures. Est-ce que tout .ce linge ne pourrait pas être lessivé dans rétablissement? — Au besoin ne pourrez- vous pas faire laver et relaver les planchers à l'eau de savon, ne pourriez-vôus pas faire nettoyer les fenêtres, de façon que chaque carreau brille comme les glaces des fenêtres d'une maison hollandaise?
Tout cela ne vous rapportera pas grand'chose, je' le sais. Mais ce travail obligatoire suffira
pour éloigner de votre asile les mendiants de profession, et il aura le très grand avantage de vous permettre de distinguer les gens de bonne volonté des fainéants incorrigibles, qui considèrent votre asile comme une hôtellerie dans laquelle on entre sans saluer et d'où Ton sort sans dire merci.
Souvent, Tœuvre d'assistance par le travail affectera la forme d'un atelier ou d'un ouvroir, comme la maison hospitalière du pasteur Robin par exemple, ou Tatelier de la société <f assistance par le travail des Batignolles-Monceau à la tête de laquelle nous voyons figurer ces hommes de bien qui s'appellent MM. Lalance, Gaufrés et Bompard.
Dans ce cas, il sera indispensable d'assurer aux pensionnaires la liberté de leur matinée pour leur permettre de chercher du travail.
L'occupation à laquelle les assistés seront soumis doit être des plus simples, afin de n'exiger aucun apprentissage, mais il faut qu'elle soit assez dure pour que le pensionnaire ne soit pas tenté de vouloir rester trop longtemps dans cet asile, qui n'est et ne doit être qu'un refuge provisoire.
Certains directeurs d'œuvres philanthropiquf,3 étalent avec fierté aux yeux des visi-
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teurs le luxe de leur installation, — Ce luxe constitue une faute. Le lit de l'asile «le nuit doit être dur, le repas de la maison hospitalière doit être frugal. Il faut bannir de ces installations non seulement le luxe, mais même le oonfort. — Il convient de ne pas oublier que nous ne nous occupons en ce moment ni des malades, ni des impotents — de ceux-là je parlerai , ultérieurement, — mais des gens valide^ qui se disent malheureux et qui souvent ne doivent leur malheur qu'à leur inconduite et à leur insouciance. Il serait souverainement injuste que, sous prétexte de charité, Thomme qui ne travaille pas ou qui ne travaille qu'irrégulièrement, fût mieux traité qiie Thonnête ouvrier qui ne chôî5:C ;^mais.
« Eh quoi, me dira-t-on, vous estimez donc que dans les asiles de nuit on est trop bien traité? »
— Oui, on est trop- bien traité. — Cela vous étonne, mais cela est ainsi. Cet étonnement de mes lecteurs, je le devine et il est naturel, quand je songe que tout le^ monde en France s'intéresse aux classes malheureuses, mais que bien peu de personnes ont eu Toccasion de les étudier sur le vif.
Asile de nuit! Cette enseigne semble indi-
quer une épouvantable demeure, et il n'y a pas de mère de famille qui, en passant devant Tasile des femmes de la rue Saint-Jacques, n'éprouve un violent serrement de cœur. — i< Qu'elles doivent souffrir les malfcenreuses femmes qui, à la nuit tombante, vienne:!it frapper à cette porte ! » Je n'en disconviens pas, l'asile de nuit doit évoquer dans notre esprit l'idée de souffrance, d'abandon, de désespoir. Je comprends fort bien que renseigne de cette demeure philanthropique vous émeuve jusqu'au fond de vos entrailles. J'admets pour un instant que tous les pensionnaires d'un asile de nuit soient dignes de votre compassion. Cela tf empêche pas que, dans ce môme Paris, il y a tous les soirs des- centaines de malheureux qui, après avoir courageusement travaillé toute la journée, n'ont pour se reposer qu'un grabat immonde, auprès duquel le lit -de Tasile de nuit constitue un luxe inouï.
Il y a des hommes qui, après avoir balayé la rue toute la journée par la pluie ou la neige, sont, le soir, mouillés et transis de froid. Ces malheureux ne possèdent parfois aucun vêtement de rechange. Pour se réchauffer, il faut qu'ils se couchent dans un lit, et comme un lit avec des draps et des couvertures, cela coûte
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cher, ces pauvres hères en sont réduits à se contenter d'une moitié ou d'un tiers de lit f
Allez-vous-en dans la rue Sainte-Marguerite et vous y trouvère^ un garni de ce genre. Dans une chambre de taille moyenne il y a cinq ou six lits adossés à la muraille et dans chaque lit... trois places 1 Une grande raie noire faite sur le mur avec du charbon indique l'espace auquel chaque dormeur a droit.
A toute heure de la nuit, les clients arrivent. — L'homme est épuisé de fatigue. A la hieur d'une lampe fumeuse suspendue au plafond, il se déshabille et dépose ses vêtements mouillés par terre, au milieu de toutes sortes d'immondices, puis se couche dan^ le lit à côté d'un dormeur qu il ne connaît pas et qui parfois, réveillé ainsi subitement, reçoit le nouveau venu à coups de pied et à coups de poing.
Entrez dans une de ces chambrées à deux heures après minuit, alors que la clientèle bat son plein; essayez d'y demeurer quelques minutes sans être asphyxié, et puis, en sortant de là, allez dans un asile de nuit, où tous les lits sont propres, tous les draps bien blancs, toutes les couvertures soigneusement désinfectées.
La lampe qui éclaire ce vaste dortoir vous permet de constater que les murailles sont
peintes à la chaux, les planchers bien lessivés. Chaque homme avant d'entrer dans le dortoir a dû subir une toilette complète, et pendant qu'il dort les vêtements qu'il endossera le lendemain matin sont séchés et nettoyés et ici
l'hospitalité ne coûte rien.
Avouez qu'il faut qu'ils aient une forte dosé de fierté tous ces malheureux qui, au lit gratuit et confortable de Tasile de nuit, préfèrent Je tiers de lit à vingt centimes du bouge de la rue Sainte-Marguerite. — Mais prenez-y garde, si vous multipliez à l'infini les asiles die nuit gratuits vous multiplierez en même temps à rinfini cette clientèle de malheureux qui trouve tout naturel de coucher à l'asile de nuit, et de manger aux postes des casernes.
En fait de charité, il y a une mesure très difficile à déterminer, mais qu'il faut cependant à tout prix ne pas dépasser, sous peine de faire plus de mal que de bien. Il importe que la situation de l'homme secouru ne fasse pas envie à l'homme qui travaille ; sinon, le malheureux qui lutte de toutes ses forces pour gagner son pain finira par se dire que la mendicité nour-' rit son homme plus facilement que le travail.
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Certaines œuvres d'assistance se contentent d'occuper les malheureux pendant la journée.
Q'est le cas des ouvroirs dans lesquels on ne nourrit pas et on ne couche pas les pensionnaires, mais où on leur fournit simplement du travail qu'ils peuvent exécuter à l'ouvroir môme. C'est le genre d'assistance qui convient le mieux au malheureux qui n'est pas isolé, à la femme qui a un enfant qu'elle ne peut abandonner tout seul, à l'homme qui a une famille à nourrir. Dans ce cas le salaire est payé en argent; mais ici, et quelque pénible qu'il puisse être de répéter constamment la même reflexion, nous recommandons de fixer ce salaire à un taux assez faible pour que tous ceux qui viennent frapper à la porte de ces établissements soient incités à employer leur énergie et leur initiative à trouver un emploi plus rémunérateur.
Ces ouvroirs devront être aussi petits que possible de façon à n'héberger qu'un nombre très restreint de personnes. Il faut à tout prix éviter les grandes agglomérations, qui immédiatement exigent Tapplication d'une discipline sévère et nécessitent, de la part des directrices, des qualités qu'il n'est pas toujours facile de trouver chez des employées aussi modestes.
Et puis, dans l'intérêt même des malheureux, il vaut mieux avoir de nombreux ouvroirs répandus dans tous les quartiers qu'un grand ouvroir central exigeant des déplacements souvent fort difficiles ou fort pénibles.
^ Un des ouvroirs de ce genre qui me parait devoir être cité comme modèle, c'est Touvroiratelier de Javel. Installé au numéro 129 bis de la rue Saint-Charles, XV* arrondissement, dans un appartement des plus modestes, cet atelier ne paye, pas de mine, comme on dit vulgairement, et cependant dès ses débuts, dans l'espace d'une année il a fourni 14,945 heures de travail à 90 ouvrières.
L'ouvroir est ouvert tous les jours de midi à six heures, excepté les dimanches et fêtes. Les femmes allaitant elles-mêmes leurs enfants sont autorisées à les amener à Touvroir. Le travail est payé à raison de 20 centimes rheure. Les ouvrières ont de la soupe à discrétion. De temps en temps il leur est fait une distribution de linge et d'effets, prin^^ipalement de chemises. — Un jour par semaine les ouvrières sont autorisées à apporter à Touvroir leurs effets personnels, et ce travail de raccommodage OU' d'entretien leur est payé comme l'ouvrage destiné à Touvroir. Voilà une idée
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heureuse et bien faite pour relever le travail dans l'esprit de toutes ces malheureuses ouvrières en couture qui se plaignent, souvent à tort, mais quelquefois aussi, reconnaissons-le, à raison, d'être indignement exploitées par les intermédiaires qui obtiennent les commandes des grands magasins.
Leur payer les raccommodages qu'elles font pour elles-mêmes, n'est-ce pas à la fois leur faire comprendre de la manière la plus pratique le caractère philanthropique de Tœuvre et leur permettre en même temps de se donner un peu de bien-être ?
Une femme tenant un enfant dans ses bras vous demande Taumône. Si vous la jugez digne d'intérêt, vous pouvez lui donner une pièce de vingt sous. Dans ce cas, vous avez au moins une chance sur trois d'être trompé, c*est-à-dire d'avoir fait une aumône à quelqu'un qui ne le méritait pas. Au contraire, vous êtes partisan de l'assistance par le travail, et vous remettez à cette femme un bon d'admission à l'ouvroir de Javel. Comme les résultats sont différents !
En faisant passer votre aumône par l'ouvroir, vous avez épargné à l'enfant la souffrance et le danger du stationnement dans la rue, et vous êtes certain de n'avoir pas été trompé, car la
malhenreuse qui vous a tendu la main aura dû travailler pendant cinq heures avant de recevoir votre aumône. L*argent ainsi gagné ne s^ra pas dissipé, tandis que Pargent donné dans la rue va bien souvent chez le marchand de vin.
Daus un hiver, on a distribué 220 bons d'admission à Touvroir de Javel; 90 seulement ont été utilisés. Sur ces 220 quémandeuses, il y en avait donc 130 qui mentaient.
C'est une femme de grand cœur, c'est madame Ferdinand Dreyfus qui, avec ses propres ressources et les cotisations de quelques parents et amis, a fondé et fait fonctionner Touvroir de Javel.
Depuis quelques années, les femmes prennent une part de plus en plus active aux congrès dans lesquels on discute les grands problèmes sociaux. Il faut nous réjouir de les voir collaborer à ces travaux arides qui, jusqu'à ce jour, avaient paru devoir être réservés aux.
méditations des hommes, car cette collaboration nous a valu des œuvres pratiques du plus haut intérêt. C'est en revenant du congrès d'Anvers dont elle avait suivi toutes les discussions, et dans les commissions et en séance publique, que madame Ferdinand Dreyfus a fondé sonouvoir, grâce auquel beaucoup de misères réelle»
sont soulagées. Que d'autres œuvres je pourrais citer qui ont été ainsi inspirées à des fem» mes de cœur par leur participation à un congrès quelconque (1).
Les ouvroirs comme les ateliers, destinés aux hommes, exigent un local et, par conséquent,, nécessitent un loyer et des frais de premier établissement souvent fort onéreux. On ti'a qu'à consulter les comptes rendus de toutes les œuvres charitables de ce genre, pour constater que souvent une grande partie des recettes passe aux frais généraux (loyer, chauffage, éclairage, mobilier, etc.)
Frappés dé cette remarque, quelques personnes ont songé à employer les malheureux à des travaux dans la rue : balayage, enlèvement des neiges, nettoyage des devantures de boutiques, ramassage de crottin de cheval.
L'œuvre d'assistance du XVP arrondissement a organisé ce service d'une façon très pratique. Les adhérents de cette œuvre possèdent tous dans leur portefeuille de petits tickets ayant la forme des cartes-lettres à 15 centimes.
(1) Un uouvel ouvroir fonctionnant d'après les mêmes principes vient d'être ouvert par M . Ferdinand Dreyfus, 13, me Gavé, pour le XVIII* arrondissement.
TIolMt onrert. Tiok»t ftomié.
Date raiOH D'ASSISTANCB
Nom DU XVI* ARRONDISSEMENT
Adresse A la Mairie,
Somme Fr, De 2 à 4 henret.
Un malheureux vous aborde et vous demande Taumône. Vous estimez, après Pavoir interrogé, que cet homme est méritant et vous vous décidez à lui donner 1, 2, 3 francs, une somme quelconque. Au lieu de lui donner cette somme en argent, vous remplissez un de ces tickets. Vous y inscrivez la date du jour auquel vous délivrez le ticket, le nom du mendiant, son adresse, la somme que vous lui destinez. Vous n'avez pas besoin de signer ce bulletin et de vous faire ainsi connaître du quémandeur, car votre numéro personnel qui figure au bas et à gauche du bon et qui est connu de la société, remplacera votre signature. Quant au numéro d^ordre qui est inscrit au bas et à droite, il sert à vous rendre compte du nombre de bons que vous avez délivrés. Le ticket est gommé, vous n'avez qu'à en mouiller les bords pour le fer-
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mer. Vous remettez ce chèque d'un nouveau genre au mendiant en lui disant : a Allez à la mairie du X VI« arrondissemwit de 2 à 4 heures et on TOUS donnera telle somme en échange de quelques heures de travail. »
Le mendiant se rend à la mairie. Là, il est reçu non pas par un employé quelconque, mais par le directeur de Tagence, par un homme choisi avec le plus grand soin (î). Le directeur ouvre le ticket, vérifie le numéro qui tient lieu de votre signature, inscrit à votre passif le montant du chèque et dit au mendiant : « J'ai reçu Tordre de vous donner telle somme, vous allez commencer par travailler tanjt d'heures, puis je vous remettrai l'argent qui vous est destiné. »
Grâce à l'obligeance de M. Babinet, ingénieur de Parrondissement, les gens, hommes et femmes, que Tagence désigne, sont employés au balayage de la voie publique sous la surveillance des chefs cantonniers de la ville. Ces balayeurs volontaires ne sont donc pas rétribués par la ville. Ils sont payés par la personne
(!) L'Union d^assistaooe du XVI* arrondissement a la bonne fortane d*avoir comme directeur de son a^^snce M. Logoguey, ancien membre du conseil supérieur de Tinstructiou publique, qui consacre tes loisirs à cette œuvre si éminemment philanthropique*
charitable qui a souscrit le ticket ; mais le chef cantonnier les surveille et, le travail terminé, leur sîgnt une feuille sur la présentation de laquelle chaque mendiant reçoit son salaire.
Voilà l'organisation. Voulez-vous maintenant savoir ce qu'elle a produit? Ecoutez M. de Crisenoy, président du comité d'organisation:
<c Dans une œuvre comme la nôtre, on ne saurait se flatter d'arriver au but du jour au lendemain ; il faut du temps et de la persévérance. Cependant, au point de vue de la lutte contre la mendicité professionnelle, les résultats ont dépassé 40s prévisions ; les membres de l'union qui se trouvaient les plus harcelés par les quémandeurs de toute provenance en sont absolument débarrassés. L'un d'entre eux, exploité par une bande de mendiaçts habitant le quartier du Panthéon, n'en a plus revu un seul. Un médecin, assailli à sa consultation de gens qui, sous le prétexte de maladie, venaient lui raconter d'émouvantes histoires se terminant invariablement par des demandes de secours, a radicalement guéri cette épidémie d'un nouveau genre par remploi de vos tickets à haute dose. Une de vos associées, particulièrement exposée par sa situation aux entreprises
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des solliciteurs de profession, a constaté que la moitié des tickets remis par elle n'avaient pas été portés à l'agence. La sélection s'est faite ici par les mendiants eux-mêmes.
» Au commencement de septembre, un jeune homme portant le nom d'un jurisconsulte célèbre, mort il y a quelques années, nous présente un ticket fermé. Il a, dit-il, deux enfants en bas âge ; lui et sa femme se trouvent sans ouvrage depuis plusieurs mois, ilà ne demandent qu'à travailler. On l'invite à repasser et Ton apprend qu'il a pris un faux nom, n'est pas marié et vit de mendicité. Il s'est adressé, sans succès, cela va sans dire, à plusieurs de nos sociétés, mais probablement avec plus de profit à d'autres habitants du quartier.
« L'agence avait reçu, au 29 février 1892, 2,738 tickets dont 300 tickets fermés. Sur les 300 tickets fermés, 74 n'ont pas été acquittés, les porteurs ayant donné de fausses adresses ou de faux renseignements, ou ayant été jugés indignes d'être secourus. A ce nombre, il faut ajouter tous ceux que les porteurs n'ont pas jugé à propos û^ présenter à l'agence, ayant compris de quoi il s'agissait. Le fait a lieu aussi pour les tickets-bons : la seule obligation d'al-
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1er dans un bureau à la mairie, dooQnerson nom et son adresse et Timpossibilitô de vendre les bons aux marchands de vin, les déprécient singulièrement auprès des mendiants (1). »
Tous les trois mois et plus souvent, s'il y a lieu, les associés reçoivent le compte des dépenses faites par l'acquit des tickets qu'ils ont distribués, et comme chaque ticket est pourvu d'un numéro d'ordre diflérent, l'associé, en recevant son compte, peut immédiatement voir quels sont les bons qui ont été présentés à rencaissement et quels sont ceux que le mendiant a dédaignés. Que de déceptions vous réserve Texamen de ce compte !
Vous vous êtes affilié à l'œuvre de Passy, vous avez fait une provision de vingt tickets numérotés de 1 à 20. Vqus avez distribué ces vingt tickets dont chacun avait une valeur de 2 francs, je suppose, et vous apprenez» au bout de quelques semaines, que trois ou quatre bons seulement ont été présentés à la mairie. Parmi vos vingt malheureux il y avait donc seize mendiants de profession qui, plutôt quç de travailler trois ou quatre heures, ont mieux aimé
(1) Union d'assistance du XVU arrondissement^ rapport pré» sente par M. de Crisenoy & TÂssemblée générale le 6 mars 1892» Paris, Chaixr imprimeur.
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détruire le bon de deux francs que vous leur aviez donné.
Si vous aviez fait Taumône en nature, cet argent aurait été perdu pour vous et aurait encouragé le mendiant au vice. Grâce à Torgani* sation de Tœuvre de Passy, cet argent, vous l'avez économisé et vous pouvez vous en servir pour venir au secours de quelque véritable malheureux. Ce véritable malheureux, l'œuvre vous l'indiquera aisément, car en soumettant tous les quémandeurs à l'obligation du travail, il lui sera facile de discerner les bons des mauvais. •
Les mauvais seront découragés. En effet, dans le compte rendu de la même société de l'année 1893, je vois que 74 hommes et 119 femmes, après s'être présentés à l'Union d'assistance avec des tickets, ont refusé le travail. Naturellement, on ne leur a pas donné le montant des bons qui s'élevaient ensemble à 600 francs. Voilà 600 francs d'économies et avec lesquels on a pu aider quelques vrais pauvres. C'est ce qu'a fait l'Union d'assistance qui, dans le courant de l'année, a procuré le placement de 231 personnes sans compter 888 autres auxquelles elle est venue en aide, soit par des secours, soit par des démarches ou recommandations qui, dans
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un certain nombre de cas, les ont effectivemeiïii tirées d'embarras.
L'Union d'assistance du XVP arrondissement, en principe, a été fondée pour assister les pauvres du XVI* arrondissement. Mais au fur et à mesure que d'autres œuvres analogues se fondent, une entente se produit, grâce à laquelle les membres de chaque œuvre peuvent envoyer leurs mendiants dans n'importe quel atelier. Déjà le comité central des œuvres de travail que dirige M, le D*" Bouloumié, délivre des bons qui permettent à ceux qui les reçoivent d'être admis, soit à la maison hospitalière du pasteur Robin, 36, rue Fessart (autrefois rue Clavel), soit à l'assistance de Batignolles- Monceaux, 17, rue Salneuve, soit à l'Union d'assistance du VP' arrondissement (marché Saint-Germain), soit à TUnion d'assistance du XVP arrondissement (mairie de Passy). De cette façon, le mendiant choisit l'atelier le plus rapproché de son domicile et évite une perte de temps et une fatigue inutile.
Si le mouvement auquel nous assistons continue, il est permis d'espérer que dans quelques années, chaque quartier de Paris sera pourvu de plusieurs ateliers d'assistance par le* travail, dans lesquels tous ceux qui se disent
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malheureux pourront être temporairement recueillis. Ce jour-là, bien coupable sera celui qui, au bon d'assistance par le travail, préférera Taumône en argent, toutes les fois gu*il s'agira de venir au secours d'un mendiant valide.
C'est aux industriels, aux membres des bureaux de bienfaisance, aux représentants • des corps élus, à tous ceux qu'on appelle des rentiers çu des bourgeois, qu'il appartient de pousser à la roue et de provoquer la création, dans leur quartier, d'une œuvre de ce genre, ■ Qu'ils sachent bien que, partout où on a remplacé l'assistance gratuite par l'assistance par le travail, le môme résultat heureux a été constaté. A Lyon, le pasteur 5iîschiman fils a fondé l'hospitalité temporaire par le travail. Il a pris modèle sur la maison hospitalière du pasteur Robin, et il est arrivé à logei: et à nourrir ses pensionnaires avec une dépense de 19 centimes par personne et par jour. Le produit du travail suffit presque à équilibrer le budget.
N'est-il pas temps de renoncer aux asiles de nuit gratuits et à cette charité anonyme qui, souvent, s'adresse à des vagabonds peu dignes d'intérêt, quand elle ne s'adresse pas à de petits capitalistes.
Une femme en larmes vient un soir frapper à
la porte de Tasile de nuit de la rue Saint-Jacques. Op la reçoit, on la console, on lui donne un lit. La direciarice lui demande de retirer ses vêtements pour qu'on puisse les passer à Tétuve — la femme refuse — on insiste, mais en vain, Qt on finit par s'apercevoir que sous la robe, dans une petite pochette, la malheureuse avait caché en billets de banque une somme très importante.
Soye» bien persuadé que, si elle avait su que le lendemain elle aurait été obligée de travailler pour payer le prix de Thospitalité reçue, la femme en larmes serait allée coucher dans un hôtel, et le lit qu'elle a indûment occupé à l'asile de nuit aurait été donné . à quelque pauvre créature plus méritante qui, peut-être» elle, aura passé la nuit dans la rue.
La troisième réforme que je propose est donc bien simple. Elle consiste à exiger un travail quelconque de toute personne valide qui, se disant sans travail, demande soit un secours en argent, soit un refuge dans un asile de nuit, soit un repas dans une bouchée de pain ou un fourneau économique.
De tout temps, les hommes de cœur ont compris que c'était par le travail et non par Taumône qu'il fallait venir au secours des men-
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diants valides, mais comment offrir ce travail si on n'a pas à sa diqjosition des œuvres comme^ celles de Batignolles ou de Passy?
En 1876, au mois de novembre, je faisais un soir, en compagnie de M. Laroche-Joubert père, député de la Charente, le chemin qui sépare lo château de la gare de Versailles. M, Laroche-Joubert était un grand industriel et un homme politique. Il a eu la bonne fortune, rare de nos jours, d'être aimé par ses ouvriers et respecté par ses adversaires politiques. C'est que tout le monde savait que son nom était synonyme de bienfaisance. Mais M. Laroche-Joubert faisait du bien à sa manière, c'est-à-dire avec intelligence ; il avait, en matière de mendicité et d'aumône, des idées qui lui étaient pepsonnelles et auxquelles il tenait beaucoup. 11 soutenait qu^il ne fallait jamais faire Taumône dans la rue, ce en quoi il avait raison — mais il prétendait qu'un homme qui, en plein hiver, par un froid rigoureux, avait des souliers en lambeaux devait nécessairement' être un malheureux, ce en quoi il se trompait peut-être. Enfin^ M. Laroche-Joubert aimait beaucoup les enfants.
Ce soir-là il faisait très froid ; nous sortions de la salle des séances de la Chambre des dé-
pûtes OÙ nous avions eu très chaud, et nous boutonnions vigoureusement nos pardessus pour nous préserver de la bise qui soufflait avec force, lorsqu'un enfant de douze à quinze ans s'approche de nous et nous demande Taumône.
— Je ne donne jamais dans la rue, lui répond sévèrement M. Laroche-Joubert.
— Mais, monsieur, j'ai faim.
M. Laroche-Joubert examine l'enfant et s'aperçoit qu'il est presque nu-pieds.
— Par un pareil froid, se dit-il, cet enfant a des chaussures en lambeaux. Ça ne peut être qu'un malheureux.
M. Laroche-Joubert met la main dans la poche de son gilet pour en tirer une pièce de monnaie, mais bientôt il hésite. L'aumône dans la rue... c'est contraire à ses principes. Que faire? Le voilà perplexe, puis tout d'un coup il enlève son manteau, le plie en deux et le jetant sur les bras de l'enfant : « Suis-moi, lui dit-il, et apporte-moi ce pardessus jusqu'à la gare. » .
Toute cette scène s'était passée en un clin d'œil.
Arrivé à la gare, M. Laroche-Joubert reprend son manteau, tire vingt sous de sa poche^ les donne à l'enfant en lui disant : « Je ne donne