‹ Paris qui mendie: mal et remèdeChapitre 23 sur 27 · DE POLICE ET DE L' ASSISTANCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

DE POLICE ET DE L' ASSISTANCE PUBLIQUE

La préfecture de police pourrait, de sa seule autorité et d'un simple trait déplume, opérer,, en matière de mendicité, une série de réformes faciles à réaliser et dont les conséquences heureuses ne tarderaient pas à se faire sentir. Je vais les indiquer sommairement.

a Que feriez- vous, me disait un jour un magistrat éminent, si vous étiez préfet de police >* »

Si j'étais préfet de police, je commencerais par instituer une brigade spéciale chaînée uniquement de la répression de la mendicité.

Tout le monde sait qu'à Paris les agents de

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police sont spécialisés. Telle brigade s'occupe des anarchistes, telle autre surveille les bonneteurs et les maisons clandestines du jeu. Certains agents sont préposés aux mœurs ; d'autres ne s'occupent que des, vols à l'étalage. Cette spécialisation est très sage, car s'il y a une usine dans laquelle la division du travail ait toute sa raison d'être, assurément cette usine, c'est la préfecture de police qui exige de ses agents des aptitudes différentes suivant le délit qu'il s'agit de réprimer et môme suivant le quartier dans lequel il faut opérer.

Si le simple sergent de ville était chargé d'intervenir chaque fois que certains délits d'un ordre spécial se commettent sur la voie publique, c'est par milliers qu'au bout de l'année se chiffreraient les arrestations illégales. L'agent des mœurs se trompe parfois. Que serait-ce si on demandait au sergent de ville de distinguer la femme honnête de la courtisane ? Il y a plus d'un cas dans lequel son erreur serait excusable. Il faut pour faire ce métier un flair et une habitude qu'on n'acquiert qu'en se spécialisant et en fréquentant constamment les mêmes lieux et le môme public.

J'en dirai autant pour ce qui concerne les bonneteurs qui exercent leur industrie en che-

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miû de fer. Chargez le sergent de ville de réprimer ce délit, il y a gros à parier qu'au lieu de mettre la main sur un bonneteur, il arrêtera un brave bourgeois ou un petit employé du ministère qui tous les matins» en allant de Saint-Germain à Paris, fait sa partie de cartes avec un abonné de ses amis.

C'est donc avec raison qu'on a établi des brigades spéciales. Pourquoi n'a-t-on pas créé une brigade spéciale dite de la mendicité?

Probablement parce qu'on a estimé que la mendicité était un délit facile à constater. C'est là une erreur capitale qui a été la source de tout le mal.

Qu'est-ce qu'un mendiant aux termes de la loi ? Ce n'est pas celui qui tend la main, car il y a des cas dans lesquels « la loi pénale se résigne douloureusement à tolérer que les inviilides de la pauvreté et du travail conservent le plus, humble de tous les droits, celui de tendre la main à la pitié des passants (1). »

En effet, Beccaria a posé en principe que la

(1] Considérations sur Tassistance publique de la mendicité. Discours prononcé par M. Delmas, avocat général, à Taudience solennelle de rentrée de la Cour d*appel de Toulouse (1881}.

pénalité n'est juste qu'autant que le délit est évitable.

Dans les lieux où il n'existe pas de dépôt de mendicité, l'invalide peut tendre la main aux passanta; quant au valide, il n'est puni que s'il est mendiant d'habitude.

Comment le sergent de ville qui voit un homme demander la charité peut-il savoir si cet homme est un mendiant d'habitude? Ce sergent de ville est chargé de la surveillance d'une rue, d'un îlot ; il n'a pas le droit de sortir de son cantonnement. Pour juger le mendiant, il faudrait qu'il pût le suivre pendant une journée et peut-être même pendant une semaine à travers tout Paris. De cette façon seulement il lui serait possible de savoir s'il se trouve en présence d'un faux pauvre ou d'un mendiant de profession.

M. deLarochefoucauld-Liancourt, à l'Assemblée constituante, définissait le pauvre : celui dont les besoins sont plus grands que les res^ sources. Il s'ensuit que pour savoir si un homme est pauvre, il faut tout d'abord connaître ses ressources, et la principale de toutes ces ressources c'est le produit du travail. D'où la nécessité de rechercher si l'homme travaille, et dans le cas où il ne travaille pas, pourquoi il

ne travaille pas. Est-ce parce qu'il ne le peut pas ou parce quïl ne le veut pas?

Ces simples observations suffisent pour dé* montrer que le délit de mendicité n'est pas si facile à déterminer qu'on le suppose généralement. Mais il y a plus ; il existe des mendiants, et ce sont les plus dangereux, qui mendient sans jamais rien demander. Chez ceux-là la mendicité est dissimulée par l'exercice d'un commerce quelconque. L'un vend des fleurs, l'autre des lacets, un troisième des crayons et des anneaux de clefs. — Il y a mieux encore, et je connais des mendiants qui né demandent rien, qui ne vendent rien, qui se contentent de se promener sur le boulevard et qui trouvent ainsi moyen de vivre largement. Placez-vous sur le boulevard de la Madeleine entre midi et une heure, devant le magasin des Trois-Quartiers, et vous verrez passer devant vous un homme et une femme qui se donnent le bras.

L'homme porte sur son dos une boite à outils dans laquelle il n'y a aucun outil. La femme s'appuie sur son épaule, en proie à un mouvement fébrile, à une espèce de danse de Saint- Guy qui agite tous ses membres. Ces deux bons vieux, couverts de bardes misérables, paraissent s'aimer tendrement. On ne les a jamais

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VUS l'un sans l'autre. On dirait Philémon et Baucis. Ils montent lentement le boulevard, se soutenant mutuellement. Or ils ne demandent rien, mais leur misère, le tremblement nerveux de la femme, la barbe blanche du mari sont d'une éloquence irrésistible. Quand ils passent, les porte-monnaie, s'ouvrent et les sous arrivent tout seuls dans leur poche.

J'ai photographié ce groupe-là, et je vous assure qu'au moment où elle posait devant mon objectif, la femme n'avait aucun tremblement nerveux. Le sergent de ville qui voit passer ce bon vieux ménage ne dit rien et ne peut rien dire. Si la brigade spéciale dont je parle existait, il y a longtemps que l'homme et la femme auraient été arrêtés.

Depuis des années et des années, la préfecture de police et le parquet se reprochent mutuellement de ne pas faire leur devoir.

« Arrêtez donc les mendiants », dit le Parquet.

« Quand je les arrête, vous les relâchez » (1), répond la Préfecture. Oui, la plupart des men*

(1) Le 28 octobre 1883^ le préfet de police signalait au ministre de l'intérieur que sur cent mendiants arrêtés et livrés à la justice, cinquante-cinq sont remis en liberté. Le 5 juillet 1886, nouvelle lettre du préfet de police aui se plaint de la •^'^uceur des tribunaux.

diants arrêtés par la préfecture de polîôe sont relâchés par le parquet ou acquittés par le tribunal. Pourquoi? Mais parce que ces arrestations sont mal faites.

Allez à l'audience de la 8* chambre et écoutez la déposition des agents. Quand vous en aurez entendu une, vous les connaîtrez toutes, car toutes sont calquées sur le même modèle.

Le Président. — Agent, faites votre déposition.

Uagent. — Tel jour, à telle heure, étant de service commandé à tel endroit, j'ai vu l'inculpé qui se livrait à la mendicité.

M. le Président. — L'avez-vous vu recevoir quelque chose?

L'agent. — Oui, deux ou trois fois.

Et c'est tout.

Un homme mendie, il reçoit un, deux ou trois sous, cela suffit ; lé sergent de ville l'arrête et vous voulez que le tribunal le condamne?

Des petits enfants à la figure pâle et chétive sant traduits devant le tribunal. Ces enfants sont tout jeunes, ils sont incapables de gagner leur pain. Personne ne s'occupe d'eux. Ils avaient faim, ils ont mendié, et vous voulez que le tribunal les envoie en prison?

Ah! si la police procédait autrement 1 — Si

au lieu de constater le fait, elle remontait à la cause, les choses changeraient de face.

Je voudrais que les agents chargés de la répression da la mendicité étudiassent chaque mendiant en particulier, comme les agents de la brigade des jeux étudient chaque bonneteur.

Je connais plus de cinquante mendiants à Paris, dont je puis donner le nom, l'âge, l'adresse. Je connais leurs antécédents, leurs infirmités réelles ou simulées; je sais où ils mangent, où ils passent leurs soirées, ce qu'ils gagnent, ce qu'ils dépensent... et un agent de police ne pourrait pas en faire autant?

Il serait pourtant bien simple de diviser Paris •en un certain nombre de circonscriptions dont chacune serait placée sous la surveillance et la responsabilité d'un agent spécial. Chaque fois qu'un mendiant serait signalé, Tagent le ferait suivre, Tétudierait, se livrerait à une enquête at suivant les résultats de l'enquête, ordonnerait l'arrestation.

On ne verrait plus alors le môme mendiant stationner pendant vingt-cinq ans sur le môme pont ou au coin de la même rue sans jamais être molesté, alors que parfois un pauvre diable est arrêté pour avoir reçu un simple sou.

Si l'agent, au lieu de constate?? le iait matériel

de la mendicité, se livrait à Ténquôte que je sollicite, la plupart du temps, ce n*est pas celui qui mendie qu'il arrêterait, mais celui qui fait mendier, c'est-à-dire l'exploiteur.

C'est ce qui se produirait chaque fois qu'il s'agit de petits enfants.

Si, au lieu d'amener devant le tribunal ces petits enfants souffreteux et malingres dont je parlais tout à Pheure et auxquels on reproche d'avoir tendu la main dans la rue, la police amenait à la barre le misérable qui exploite l'enfant, l'homme qui le taxe à trois ou quatre francs par jour et lui dit: « Ou tu m'apporteras tant, ou tu auras des coups de bâton » ; si la police amenait à cette môme barre la femme qui loue des enfants et celle qui les lui procure, si elle arrêtait le professeur de mendicité, celui qui moyennant rétribution forme des chanteurs ambulants et leur enseigne l'art de se déformer les membres et de simuler les infirmités, je suis bien certain que les magistrats changeraient d'attitude et qu'à la place d'acquittement, ils prononceraient des peines fort dures.

J'ai soutenu cette opinion devant une réunion de jurisconsultes, et j'ai eu la satisfaction de voir que des hommes tels que MM. Petit, conseiller à la cour de cassation, et Cresson, ancien

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bâtonnier de Tordre des avocats, appuyaient ma proposition de créer une brigade spéciale pour la répression de la mendicité.

La police pourrait faire autre chose encore.

Elle pourrait interdire la mendicité sous les portes cochères, qu'elle tolère aujourd'hui sous prétexte que l'homme qui stationne sous une porte cochère n'est pas sur la voie publique.

Elle devrait également interdire la mendicité aux portes des églises. En 1833, M. Gisguet, préfet de police, disait : « En droit, on pourrait arrêter les mendiants qui stationnent aux portes des églises ; la tolérance dont on use à leur égard est uniquement basée sur des considérations de convenances et d'opportunité.

Cette tolérance doit être maintenue tant qu'il n'en résultera aucun abus et qu'elle sera conforme aux vœux de l'autorité ecclésiastique. »

Eh bien l il me semble que l'abus s'est produit. Les jours de grandes cérémonies (première communion, mariages, enterrements), les portes des églises sont littéralement obstruées par des bandes de mendiants qui, sur un ton impératif, réclament l'aumône. Quant à l'opinion de l'autorité ecclésiastique, elle est connue, a Ces mendiantS'làf m'écrivait en 1891 le curé d'une grande église de Paris, à la porte

de laquelle j'avais mendié, ne méritent guère la compassion qu'ils rencontrent. » C'est Ta vis de tous les ecclésiastiques que j'ai interrogés. Tous m'ont déclaré qu'ils seraient heureux de voir chasser de la porte de l'église tous ces mendiants de profession, qui ne leur inspirent aucun intérêt et qui drainent un argent qui pourrait servir plus utilement à soulager de véritables misères.

Qu'attend-on pour agir?

Et que dire de l'exhibition de ces plaies ignobles ou de ces infirmités révoltantes, grâce auxquelles on apitoyé les passants? Est-ce que là encore il n*y a pas quelque chose à faire ? On hospitalise à la maison de Nanterre des hom-^ mes, dans toute la force de Tâge, qui prétendent être sans travail, et on refuserait une place à un homme atteint d'une infirmité incurable ? Ou cette infirmité est réelle et l'homme qui en est affligé relève de l'assistance publique, ou elle est simulée et, dans ce cas, le coupable mérite un dur châtiment.

La préfecture de police n'a pas que des attributions répressives. Dans plus d'un cas, elle intervient pour protéger le petit, le faible, le malheureux. Mais hélas 1 quand elle fait la charité, elle n'a pas la main plus heureuse que

lonSqu'elle fait de la répression. En veut-on un exemple?

La préfecture de police rapatrie un grand nombre de personnes qui ne trouvant pas à gagner leur pain à Paris, demandent à rentrer dans leur département. Elle opère ces râpa»

triements avec une générosité d'autant plus grande que les frais de voyage sont à la charge des départements traversés.

Renvoyer en province, dans son village, un malheureux qui se meurt de faim à Paris, c'est fort bien, mais encore conviendrait-il de prendre des mesures pour que Thomme auquel on donne un billet de chemin de fer de 20, 30, 40, 50 ou même 60 francs, profite réellement du billet qu'il a sollicité et dont le coût sera payé par le» contribuables honnêtes qui seraient, eux, bien heureux, s'ils pouvaient faire gratis im pareil voyage.

La prudence voudrait que tous ceux qui demandent à être rapatriés, fussent conduits par des agents à la gare du chemin de fer, et que le billet, au lieu de leur être délivré à eux-mêmes, fût remis entre les mains du chef de train qui aurait pour mission de s'assurer que chaque rapatrié se rend bien à la gare indiquée par son billet.

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Avec cette simple précaution, on éviterait le traâc des billets de chemin de fer que j^ai signalé au cours de ce volume.

Voilà toute une série de réformes aisées à accomplir. Pourquoi ne les réaliserait-on pas?

L'assistance publique^ elle aussi, a quelque effort à tenter pour contribuer à cette grande œuvre de la répression de la mendicité.

L'assistance publique est une vieille, riche et puissante administration qui fiait beaucoup de bien, mais qui pourrait en faire davantage encore si, par un meilleur emploi de ses fonds et surtout par un contrôle plus sévère, elle voulait consacrer aux vrais pauvres, aux vrais malheureux, les sommes considérables qu'elle se laisse voler par les aristocrates de la mendicité.

Quand je parle de Tassistance publique, je ne parle pas seulement de l'administration de ce nom qui a son siège à Paris, j'entends viser l'ensemble de l'assistance officielle^ soit qu'elle agisse avec les fonds de l'Etat, du département ou de la ville de Paris, soit qu'elle agisse avec les recettes de l'Assistance publique proprement dite ; car pour amver à une bonne répartition des secours» il faudrait l'entente de plusieurs pouvoirs.

Aujourd'hui, œtte entente n'existe pas.

Chaque administration s'occupe d'une catégorie spéciale de malheureux et lui consacre la totalité de son budget sslûb se soucier de savoir s'il n'y a pas d'autres catégories de malheureux plus dignes de pitié.

Que de fois n'avons-nous pas entendu dire par un pauvre père de famille chargé d'enfants: « Ah J si j'étais un voleur sortant de prison, on ferait quelque chose pour moi, mais je ne suis qu'un honnête homme et il n'y a pas d'argent pour aider les honnêtes gens. » Et cet ouvrier n'avait pas complètement tort, car les fonds consacrés au patronage des libérés, sont parfois supérieurs à ceux que Ton consacre au secours de certaines misères.

Est-ce à dire que je critique les sociétés de patronage des libérés ? Je ne commettrai certes pas une pareille faute. Je voudrais qu'auprès de chaque prison il y eût une société de patronage, et je puis me rendre la justice d'avoir, dans la faible limite de mes forces et de mes ressources, poussé autant que je l'ai pu au développement des sociétés dexe genre.

Mais de même que le libéré» grâce à son titre d'ancien condamné, a un privilège sur l'honnête homme pour toucher à la caisse des libérés (qui cependant est surtout alimentée par

les fonds de l'État) les sommes destinées aux libérés, je voudrais que Thonnôte homme, que celui qui est véritablement malheureux, eût un privilège sur les malhonnêtes gens pour toucher à la caisse des œuvres de Passistance publique les sommes qui sont destinées aux honnêtes gens malheureux.

Or, ce n'est pas ainsi que les choses se passent aujourd'hui. Les secours de l'assistance ne vont pas au plus digne, au plus misérable, ils vont au plus habile.

Que de malheureux qui devraient être à la charge de l'assistance publique, et qui, pour s'assurer un gîte et un morceau de pain, sont obligés de se faire condamner à la prison ! Que de fripons dont la place serait tout indiquée en prison et qui vivent aux crochets de l'assistance publique !

Prêtions l'aveugle par exemple. A Paris, en fait, sinon en droit, l'aveugle est autorisé à mendier. Est-ce un spectacle digne de notre époque de voir un aveugle, c'est-à-dire Thomme malheureux entre tous et malheureux à perpétuité, stationner sur un pont pendant toute une journée afin d'implorer la pitié des passants ?

Avec une pension annuelle de 360 à 400 francs, la société pourrait assurer le placement de cet

aveugle dans une famille de Campagnards.

Atco cAtte pension, on ferait à la fois le bonheur de l'aveugle et celui de la famille à laquelle on le confierait, de même qu'en plaçant à la cam» pagne les enfants abandonnés de la Seine, on rend service à la fois et aux enfants et aux braves gens qui se chargent de leur éduca»

tîon.

Mais Vassistance officielle répond qu'elle n'est pas en mesure de donner 400 francs h chaque aveugle et alors le malheureux s'installe sur un pont, tend la main au public et... obtient 1,500, 1,800, 2,000 et parfois 3,000 francs et davantage de cette même société qui pré.tend être impuissante à lui donner 400 francs.

Et avec ces 2,000 ou ces 3,000 francs, le mendiant aveugle est le plus à plaindre de tous les êtres de la création.

La mode est en ce moment à ce qu'on appelle les lois ouvrières. On veut protéger le travail et les travailleurs. Tous les jours, on légifère pour réglementer quelque chose. On en est arrivé à soutenir, que l'ouvrier de vingt-cinq ans qui t st instruit, qui possède ses bras et ses jambes, qui a le droit de se syndiquer, de se mettre en grève, et qui parfois a recours à ia violence pour faire prévaloir ce qu'il appelle

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ses justes revendications^ est incapable de se défendre et à Pavance le législateur fixe les bases du contrat qui liera Toiivrier au patron.

irais lorsqu'il s'agit de Taveugle qui, lui, n'a pas reçu d'instruction, qui, lui, est dans Timpossibilité matérielle de se conduire, de se syndiquer, de se défendre— plus de loi, plus de protection.

Aussi, que les âmes charitables le sachent bien, pour pouToir yivre misérablement, le mendiant aveugle a besoin de gagner 5 à 6 francs par jour, car c'est le plus exploité de tous les exploités.

Tous les matins, il est conduit à sa place habituelle par une meneuse qui, dans la journée, viendra le relever à diverses reprises pour lui faire prendre ses repas,

La meneuse, vous vous en doutez bien, n'agit pas par charité ; elle fait payer ses ser* vices et les fait payer bien cher. Très souvent, c'est elle qui loge et nourrit Taveugle, Comment le nourrit-elle ? A Taide d'arîequina achetés aux plongeurs (i) des grands restaurants et composés des restes laissés dans les assiettes parles clients. Avec une quinzaine de

(1) Ou appelle plongeur le larear de yaissellc qui plonge IM «saî&tte^ daaa de Teau acidulé ^^âa dr ^ j^eltoyer.

SOUS par jour, la meneuse nourrit son homme et pour le loger ou plutôt pour le coucher (car ce locataire passe forcément sa vie dans la rue), n'importe quel taudis suffira.

Il existe des commissions qui inspectent les ateliers, les magasins, les appartements pour s'assurer que tous ceux qui occupent ces locaux vivent dans des conditions d'hygiène suffisante. Je serais curieux de savoir si un seul commissaire de police a jamais eu l'idée de voir par ses propres yeux la soupente, Tarmoire, le trou dans lequel beaucoup de mendiants aveugles sont condamnés à passer la nuit.

Et cependant, je le répète, la charité publique donne en moyenne à l'aveugle quatre fois plu» qu'il ne lui en faudrait pour vivre à son aise. Mais ici encore, faute d'une organisation suffisante, l'argent donné va à son exploiteur.

Si vous saviez les tours de force auxquels ces malheureux aveugles ont recours pour sauver quelques pièces de vingt francs des griffes de leur exploiteur!

Vous voyez souvent des aveugles qui se font conduire par des chiens. Vous en rencontrez même parfois quelques-uns qui se conduisent tout seuls. Ce sont des victimes des meneuses

qui, las d'être exploités, se sont résolus à vivre seuls et à se suffire I Seuls ils desceu'iont dans la rue, seuls ils y restent de Taube à la nuit, seuls ils rentrent le soir dans la chambre qu'ils ont réussi à louer.

Mais cette solitude ne durera pas longtemps.

Il arrivera bien vite un moment où, à la suite d'une chute ou d'un accident quelconque — auquel la meneuse ne sera peut-être pas étrangère, — Taveugle aura de nouveau recours aux services d'un conducteur qui lui mangera le plus clair de son revenu.

Encore une fois, pourquoi ne pas donner aux aveugles indigents ce que les bureaux de bienfaisance appellent le secours représentatif du séjour à Vhospice^ c'est-à-dire 30 francs par mois? Je le répète, en plaçant les aveugles dans des familles à la campagne, dans les départements où la vie est à bon marché, la société assurerait la vie matérielle de tous ces malheureux et s'imposerait une charge de 360 à 400 francs par an et par malheureux ainsi secouru. Au contraire, en laissant l'aveugle dans la rue, on impose indirectement aux contribuables une charge de 1,500 à 3,000 francs par aveugle, on fait souffrir le malheureux et on subventionne ses exploiteurs.

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Ce que je dis de l'aveugle, je le dis de tous ce« mis<^Tables qui étalent aux yeux des passants des infirmités repoussantes. Pour qui donc sont faits les asiles, les maisons de secours, les hospices d'incurables, si ce n'est pour ces déshérités de la vie qui se trouvent dans Timpossibilité absolue, évidente, certaine, de gagner leur pain ?

Tous ces malheureux, me répondra-t-on, aiment mieux mendier que de se contenter d'une pension de 400 francs. C'est possible, c'est même certain, pour le plus grand nombre d'entre eux.

Mais, ni Tadministration, ni la société n'ont à les consulter. Elles ont l'une et l'autre un devoir à remplir.

L'administration doit établir la liste des vrais malheureux, des impotents, de tous ceux qui constituent le déchet de la société. Elle doit assurer à tous les éclopés, à tous ces incapables... quoi ? le nécessaire, rien que le nécessaire. Elle a le devoir strict d'empêcher qu'une infirmité ne devienne la source de bénéfices scandaleux, prélevés sur Vargent destiné aux pauvres.

La société, elle, a le devoir de payer la dépense. Il me semble que la société s'acquitte

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de sa tâche; elle paye sous forme d'impôt oLlîgatoire tout ce qu'on exige d'elle, et à TimpôL obligatoire elle ajoute les sommes considérables qui représentent les millions de la charité privée.

C'est à l'administration de mieux organiser ses services.

Elle doit dans l'allocation de ses secours :

1® Faire passer Tinflrme avant le valide.

2*^ Empêcher les cumuls.

Est-ce ainsi que les choses se passent aujourd'hui ? Non. Allez à Nanterre, établissement qui a coûté plus de 8 millions I et où vous admirerez des escaliers magnifiquement ouvragés et des salles traversées par des cloisons en vieux chêne sculpté (1).

Qui trouverez-vous dans ce palais ? Des malades? oui; des vieillards? oui; des impotents? oui. Mais à côté de ces trois catégories de malheureux qui sont là à leur place, vous trouveioï 50 pour 100 de valides, d'hommes âgés de 20 u •35 ans que l'administration elle-même reconnaît être des fainéants peu intéressants.

Voilà des hommes qui sont jeunes et solides^ ils prétendent être sans travail. Cela suffit. Ou les reçoit dans ces belles salles traversées par

(1) Notice omcielle.

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des cloisons en vieux chêne sculptéy on les loge, on les nourrit, on les habille, on les soigne et en échange on les soumet à un semblant de travail.

Je dis semblant de travail, je devrais dire semblant d'occupation. Il y a parfois à Nanterre jusqu'à 4,000 pensionnaires, et le total des salaires payés par les entrepreneurs ne dépasse pas 120,000 francs par an pour les 4,000 pensionnaires. Ce qui fait une moyenne de 30 francs par homme et par an ou de 10 centimes par jour de travail.

Je sais bien qu'il s'agit là d'une moyenne.

Mais je ne puis m'empôcher de remarquer que si, sur la population totale de Nanterre, il y avait seulement cent hommes travaillant d'une façon normale pendant six mois de l'année, à eux seuls ils toucheraient un chiffre de salaire supérieur à celui que reçoit aujourd'hui la totalité de la population.

L'assistance publique a encore le devoir d'exercer un contrôle efficace sur la façon dont se font ses allocations.

J'ai signalé, dans le cours de ce livre, le trafic auquel donnait lieu la distribution des médicaments, db^ bons de bains, des appareils orthopédiques. Tout se revend ou peut se revendre

jusqu'au bon pour entrer à l'hôpital et au certificat de sortie.

Il y a des malades professionnels qui, dans la salle même du bureau central, au moment où ils reçoivent le numéro d'ordre qui leur permet d'entrer à l'hôpital, vendent ce numéro à un malheureux quelconque qu'on n'a pu, faute de place, admettre ou à un fainéant qu'on a eu raison de ne pas admettre, mais qui, plus habile queTadministration, réussit ainsi, àTaide d'une pièce de vingt sous, à aller passer deux ou trois jours à l'hôpital.

Et le certificat de sortie, à combien d'abus ne donne-t-il pas lieu?

Enfin reste la question du cumul des allocations ofticielles.

Les bureaux de bienfaisance distribuent des cartes donnant à ceux qui les reçoivent le droit d'obtenir des secours de 8, 10, 20 et jusqu^à 30 francs par mois. Ces cartes portent le nom et l'adresse des titulaires,., et c'est tout. Une note avertit le bénéficiaire que toute personne qui prêtera sa carie sera suspendue du secours du bureau. Mais l'expérience nous apprend que ces cartes non seulement se prêtent, mais souvent se vendent après la mort du titulaire. Il y a des familles qui, de père en fils, sont inscrites

au bureau de bienfaisance, y reçoivent régulièrement des secours mensuels et touchent en même temps à toutes les caisses de la charité officielle et de la charité privée.

Serait-il impossible d'empêcher ces abus?

serait-il impossible de faire, dans beaucoup de cas, consommer les médicaments sur place?

serait-il impossible d'inscrire sur le certificat de sortie de ThôpitaMe signalement du malade de façon que ce certificat ne serve pas de passeport (Vindigence à des fainéants solides ? Serait-il impossible de créer, pour Tallocation des secours en argent aussi bien que des secours en nature, une carte d'identité et une caisse centrale analogue à celle que je propose à la fin de ce volume pour les œuvres de charité privée? Je ne le pense pas. Je crois, au contraire, que par ces mille petites réformes de détaiMI serait aisé d'empêcher les abus du cumul. Ces réformes ne demandent qu'un peu de bonne volonté.

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