‹ Paris qui mendie: mal et remèdeChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE III l'entrée dans la carrière · texte numérisé non relu

CHAPITRE III l'entrée dans la carrière

L'apprentissage. ~ Les débuts da métier. — La journée

de pied de biche et la journée d'avenue.

La spécialisation.

Un évêque anglais (1), qui était un homme de grand cœur et de beaucoup de bon sens, arrivé

(1) Beaucoup d'auteors et de peraoanes qui se sont occupées de la question de la mendicité ont reproduit dans leurs livres ou dans leurs rapports des pages entières de mes articles sans avoir jamais eu le soin d'indiquer la source où ils puisaient. — Je n'ai jamais fait la moindre ol)servatioa. — Mais au moment oti je réunis dans ce volume des articles que j'ai fait paraître dans divers journaux ou revues, je suis obligé — pour ue pas ôtre aceusé de plagiat, — de faire allusion à cet oubli assurément involontaire de plusieurs de mes confrères.

ie ne voudrais pas, par exemple, que le lecteur pût croire que j'ai emprunté à la Bohême du travail de M . Barberet diverses anecdotes qu*il lira dans ce chapitre et que M. Barberet a copiées dans mes articles du Temps de 1888, parus trois ou (pia;tre ims avant son ¥ol«ne.

au terme de sa carrière, au moment de rendre le dernier soupir, s'adressant aux amis qui l'assistaient à cette heure suprême, leur dit : « Je ne crois pas pouvoir me reprocher d'avoir jamais donné un centime à un mendiant dans la ruCy mais avec V argent que j'ai ainsi épargné^ j'ai créé des œuvres utiles que je vous engage à soutenir avec les mêmes moyens. »

Ces paroles si simples méritent d'être retenues par tous ceux gui s'occupent de réprimer la mendicité, car elles indiquent à la fois le mal et le remède.

Nous nous plaignons de voir les rues de Paris encombrées de mendiants; nous accusons l'administration d'impuissance et d'incapacité, et nous ne nous apercevons pas que tous, tant que nous sommes, députés, magistrats, conseillers municipaux, membres de sociétés charitables et simples particuliers, nous faisons tout ce qu'il est humainement possible de faire pour encourager, développer et subventionner la mendicité.

Pour le passant, ce mendiant déguenillé qui grelotte de froid et claque des dents; cette pauvre mère qui, assise sous une porte cochère, donne le sein à son enfant ; ce cul-de-jatte qui, péniblement, se traîne dans la rue ; cet épilep-

tique qui tombe du haut-mai devant la porte d'un grand hôtel ou celle d'un pâtissier acha« lande, tous ces mendiants, en un mot, qui, d'une voix suppliante, implorent votre charité, sont des malheureux qui méritent pitié ex; assistance. Eh bien ! détrompez- vous, — dix fois sur vingt, ces malheureux sont des industriels qui exercent une profession^ et une profession souvent lucrative.

Je dis profession, et j'emploie le mot à dessein, car ce serait une erreur de croire que, pour être un mendiant vraiment digne de ce nom, il suffise de s'adosser à un mur et de tendre la main aux passants. C'était là le mendiant primitif, dans l'enfance de l'art. Mais, aujourd'hui, la mendicité, comme toutes les professions, a fait des progrès, et, de même qu'il existe des écoles d'apprentissage et de perfectionneo^ent pour chaque branche de Tindustrie humaine, il y a des écoles ^^'apprentissage et de perfectionnement pour ceux qui veulent faire leur carrière dans la mendicité. Aussi le métier devient-il de jour en jour-meilleur, et les mendiants, qui déjà, à Paris, ont leurs restaurants, leurs cercles et leurs bureaux de placement, arriveront-ils peut-être avant peu à se former en syndicat afin de pouvoir mieux défendre les inté-

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rets de la corporation, et ce jour- là ils trouvèrent certainement quelqu'un qui, devant les pouvoirs publics, viendra défendre ce qu'il appellera leurs justes revendications.

Si la pauvreté est une situation, a dit Alphonse Karr, la mendicité est une « position! » Alphonse Karr avait raison, et, pour le prouver, il me suffira de faire passer sous les yeux de mes lecteurs divers types de mendiants, et de montrer comment, dans la bonne ville de Paris, un fainéant peut aisément boire, manger, et dormir ^n exerçant la profession de mendiant.

Je commence par vous présenter le conscrit du métier. C'est un grand garçon de vingt ans ; il est solide et bien charpenté ; il pourrait travailler, mais il est paresseux et ivrogne, la discipline de Tatelier ou de l'usine lui répugne. — D'ailleurs pour entrer à l'usine ou à l'atelier, pour trouver du travail, il faut en chercher, il faut se remuer, savoir quelquefois accepter des conditions fort dures, avoir du courage, faire preuve de bonne volonté. Le courage, la bonne volonté font défaut à notre homme, et le travail, au Heu de lui apparaître comme une nécessité salutaire à laquelle tous les hommes sont soumis, est pour lui une corvée qu'il faut à tout prix esquiver.

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N'alleï pas lui dire que le travail relève l'homme, que le travail fait son bonheur, qu'il constitue la seule garantie de sa liberté et de sa dignité, et qu'il n'y a pas d'argent plus précieux, plus sacré et qu'on épargne davantage que celui qu'on a gagné par un rude labeur :

vous perdriez votre temps, et vous ne seriez pas compris.

Plus d'une fois déjà, après avoir fait le lundi, et même le mardi, notre homme s'est réveillé, le mercredi, fatigué, mal en train, et sans un centime dans la poche. — Le patron chez lequel il s'est présenté a refusé de l'embaucher, pour la bonne raison que tout patron intelligent et honnête doit préférer l'ouvrier sobre, régulier et travailleur à l'ouvrier ivrogne, irrégulier, à celui qui, pour employer une expression d'argot : « a un poil dans la main », c'està-dire n'aime pas à travailler.

A midi, ce mauvais ouvrier s'est présepté chez son marchand de vin pour y prendre son repas. Mais le marchand de vin qui, lui, connaît son monde, et qui, depuis longtemps, attend le paiement d'une vieille note, voyant qm son client, au lieu d'apporter un à-compte, vient lui demander d'augmenter sa dette, refuse net da lui donner à manger. — C'est en

vain que l'ouvrier insiste, c'est en vain qu'il promet de s'amender, de se mettre au travail, et d'apporter, à la prochaine quinzaine, la totalité de sa paye. Le marchand de vin, mieux que personne, connaît la valeur de ce serment d'ivrogne.

« Voici deux mois que je vous fais crédit. A chaque quinzaine il faut vous, menacer pour obtenir de vous un faible à-compte. C'est fini, j'aime mieux perdre ce que vous me devez que de continuer à avoir affaire à un pareil client. Avant-hier vous avez touché votre quinzaine ; au lieu de venir régler votre compte ici, vous avez dépensé toute votre paye chez un confrère. Aujourd'hui vous n'avez plus le sou et vous avez faim, tant pis pour vous, — je vous le répète, on ne vous donnera plus rien sans argent ; — c'est dit, et c'est dit pour tout de bon. Vous pouvez sortir. »

Voilà une scène à laquelle j'ai assisté plus d'une fois. Elle est, direz- vous, sans importance. Erreur, erreur profonde. Cette scène peut être caractérisée d*un mot: « Voilà un homme à la mer. »

Sur un navire, quand ce cri lugubre retentit: <r un homme à la m.er », tout le monde lutte de courage et quelquefois d'héroïsme pour sau-

ver le camarade qui se débat au milieu des flots. De tous côtés des mains amies se tendent vers le naufragé. Ici personne ne viendra au secours de rhomme qui se noie. C'est à lui, et à lui seul à se tirer d'affaire.

Oui, le refus du marchand de vîn d'héberger . plus longtemps un paresseux équivaut, pour ce paresseux, à un véritable naufrage ; car, ne l'oubliez pas, le marchand de vin est le dernier dont la patience se lasse, et, avant d'abuser de lui , l'ouvrier dont je parle a abusé de ses parents, de ses amis, de son patron, de tout le monde. Le marchand de vin, seul, lui restait fidèle, et cette fidélité a duré tant que pouvait durer l'espérance de réaliser un bénéfice quelconque.

Mais cette espérance s'est évanouie. Notre ouvrier n'est décidément qu'un mauvais client qui cause plus d'ennuis qu'il ne procure de bénéfices, et le marchand de vin le jette à la porte.

Je vous le répète, voilà un homme à la mer.

Comment éviter cette catastrophe?

Avec du courage, avec de l'héroïsme, ce naufragé pourrait régagner le rivage, se relever, se remettre au travail. — Malheureusement dixneuf fois sur vingt, au lieu de faire appel à ces nobles sentiments, il aimera mieux chercher son salut dans une autre voie.

Il est deux heures de raprès-midi, il a faim, il est sans argent, et, peut-être, sans domicile : « Si j'essayais de mendier. »

— Comment, tu as vingt ans, tu es s<^ide, tu possèdes tes dix doigts, et lu irais mendier?

Cette pensée fera peut-être monter le rouge au visage de notre homme. — C'est le moment psychologique, — une lutte é'engage dans le fond de sa conscience. — S'il sort victorieux de cette lutte, il est sauvé ; s'il succombe, il est perdu pour toujours.

Le malheureux succombe. Suivez-le des yeux ; il traverse rstpidement les rues fréquentées et se dirige vers le Bois de Boulogne. Il cherche les avenues désertes, il regarde autour de lui comme quelqu'un qui va commettre un crime.

Il dévisage les passants. Tout à coup, il aborde une des personnes qu'il rencontre sur son chemin; ce sera, de préférence, une femme ou un vieillard. Il retire sa casquette et, honteusement, tend la main. Sa voix est embarrassée: « Madame, Monsieur, je suis un ouvrier sans travail, j'ai faim, donnez-moi un morceau de pain, w ,

La dame passe sans rien donner ; le monsieur lui répondra peut-être: « Fainéant, n*avez-vous pas honte de mendier à votre âge? »

Cette parole est dure, et, cependant, il faut la bénir, car quelquefois elle agira comme le coup de fouet sous lequel le cheval épuisé fait un dernier effort.

Mais notre homme a reçu Tinjure sans broncher, il a continué sa route, il a tendu la main à dix, à vingt, à trente personnes, il a reçu quelques aumônes ; plaignez-le, cet homme-là est perdu, il est noyé, il est fini. — II n'a que vingt ans, et jusqu'à la fin de ses jours, c'est aux dépens des autres qu'il vivra. Le moment psychologique est passé; tous les efforts que vous ferez désormais pour le relever seront vains. — La société compte un mendiant de plus et vous tous, qui travaillez, vous avez à votre charge une bouche nouvelle à nourrir.

Le lendemain, vous pensez bien que ce n'est pas vers le chantier que notre homme se dirigera. A quoi bon travailler, puisqu'on peut gagner de l'argent sans se fatiguer? Il en est de l'homme qui a tendu la main et qui a reçu une aumône comme de celui qui a pris quelques billets de loterie et qui a gagné un lot. Tous les deux sont perdus, parce que tous les deux sont engagés dans une voie qui conduit à l'abîme.

Tous les deux ont oublié que le seul moyen de vi^re et même de s'enrichir, c'est de travailler.

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Notre homme s'est donc enrôlé dans la corporation des mendiants. Mais il ne connaît pas encore le métier, il ignore les trucs. Il va falloir commencer par le commencement et tirer le pied de biche.

' Tirer le pied de biche, c'est tirer les cordons de sonnette dans les quartiers un peu isolés où, souvent, la sonnette se termine par un pied de biche.

Notre apprenti débutera à Neuilly, par exemple.

Il prend une rue, l'enfile, et sonne à toutes les portes : « Je suis un pauvre ouvrier sans travail; depuis deux jours, je n'ai pas mangé. •

Dans ces rues peu fréquentées, les maisons n'ont pas toujours de concierge ; c'est la cuisinière qui ouvre la porte, et la cuisinière a bon cœur. Elle est d'autant plus généreuse qu'elle fait la charité avec l'argent de ses maîtres. Elle donnera deux sous, ou un morceau de pain, ou un reste de viande. Dans l'espace d'une matinée, notre mendiant aura sonné à deux cents portes et, — comme une statistique dont nous parlerons plus tard et qui a d'autant plus d'autorité en la matière qu'elle est faite par les mendiants eux-mêmes, prouve qu'il y a « une bonne porte sur quatre » — en sonnant à deux

cents portes, notre mendiant récoltera cinquante aumônes, les unes en argent, les autres en nature. Vers deux heures, sa journée sera terminée.

Avec le pain et ïa viande, il déjeunera d'une façon très suffisante, et avec les vingt-cinq ou trente sous produits par cette quête à domicile, il ira passer la soirée dans un bouge de la rue des Anglais ou de la rue Sainte-Marguerite, où, pour dix sous « de casse-poitrine » ou de « tord-boyaux », notre homme peut aisément s'enivrer, tout en assistant dans une salle bien chauffée à un spectacle des plus variés, dans lequel les chanteurs ambulants, les femmesphénomènes et les diseurs de bonne aventure jouent tour à tour le premier rôle.

Vers minuit, notre mendiant ira coucher dans un garni, où il ne tardera pas à faire la connaissance d'un camarade qui deviendra peut-être son associé, et qui apportera dans le commerce sa connaissance do la place, ses protections et son influence.

Le lendemain on recommencera dans un autre quartier.

S'il s'agit d'opérer dans une grande a»enue, dans une de ces rues où les maisons ont cinq étages et sont gardées par les concierges, « le

travail » subit certaines modlQcations* Là il est inutile de tirer le pied de biche, car les concierges ont beaucoup de flair pour distinguer un mendiant d'un malheureux, et ne se laissent pas voler. Que faire ? C'est bien simple : au lieu de sonner aux portes des maisons, on entre dans les boutiques.

Regardez ce mendiant qui marche en zigzag et qui, à chaque instant, traverse la rue : il entre chez tous les boulangers, chez tous les bouchers, demandant « un morceau de pain pour la grâce de Dieu. »

Comment voulez-vous que la boulangère dont la boutique est remplie de pains de toutes formes et de toutes dimensions, que le boucher qui étale à sa devanture des quartiers de bœuf et des chapelets de gigots, refusent un morceau de pain ou i:ine pièce de deux sous au malheureux qui prétend mourir de faim, à ce malheureux dont la mine n'est pas toujours rassurante, et qui au jour de l'émeute pourrait bien se souvenir du refus qu'il aurait essuyé?

Après tout, cette aumône ne leur coûtera pas bien cher. Le boulanger a pris Thabitude de la mettre par avance sur Je compte du client : il y a longtemps qu'à Paris le pain de deux livres ne pèse plus que 900 grammes. C'est vous^

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