KTYMOLOGIE DR LA MORGUE
dédaigneuse de dévisager les gens t le naturel allier el farouche », suivant la de'finition de Charron dans le livre de la Sagesse, ou une sorte de prétention empreinte d'un certain ridicule, à exagérer sa propre importance.
Ce sens est encore usité; il n'est personne qui ne comprenne ce qu'on entend reprocher au caractère d'un homme en disant de lui qu'il a de la morgue.
Notre langue, par une sorte d'ironie, est arrivée à se servir du même mot pour exprimer les contrastes les plus violents, l'orgueil et la misère, la suffisance hautaine et le néant, la vie dans sa vanité, la mort dans son abjection.
L'enchaînement des idées par suite desquelles la signification primitive du mot s'étendit peu à peu est facile à saisir.
Comme l'homme qui a de la morgue doit avoir le regard fixe et interrogateur, on se mit à appeler morgueurs les geôliers chargés de prendre le signalement des prisonniers et Morgue l'endroit où on procédait à ces constatations.
C'était là, comme il en est souvent fait mention
■ dans les Registres criminels du Chàtelet publiés par M. Dupleis Agier, pour la période de 1389 à 1392,
' qu'on fouillait le prisonnier « pour savoir qu'il avait « sur lui, ainsi comme il est accoustumé de faire ». Sandricourt dans ses Ficlions politiques raconte • en i6o2 qu'il passa à la Morgue i où deux mastinsde
■ « guichetiers se mirent à considérer son visage j
3i- PARIS QUI SOUFFRE
•Le même désagrément arriva en 1674 au Irislc poète Coypeaii d'Assoucy.
Il nous apprend dans son livre, Ma prison, (\o quelle façon s'étant fait arrêter, malgré son naturel de brebis, dans une des aventures de sa vie errante, il fut conduit à la Morgue où un geôlier d'un aspeci farouche l'examina dans les parties les plus privées de sa personne.
Comme la geôle des prisonniers était voisine d"unr geôle dite basse où on déposait les cadavres, qu'elleavaient toutes deux le même geôlier et le même registre d'écrou, que dans l'une on dévisageait les prisonniers pour s'imprimer leurs traits dans la mémoire, et que dans l'autre on examinait les personnes mortes pour les reconnaître, on arriva à se servir du même mot pour les désigner toutes les deux.
« La basse geôle qui est dans la cour du Grand- Ghàtelet, rapporte Denisard dans son Répertoire de Jurisprudence de 1768 et où l'on expose les cadavre< qui ne sont pas reconnus ou réclamés sur-le-champ, se nomme Morgue du verbe morguer, qui, dans l'une de ses significations, veut dire regarder fixement, comme l'on fait à l'égard du cadavre que Ton ne peut reconnaître, que si on le regarde fixement ainsi que cela se pratique de la part des geôliers qui tiennent pendant quelque temps dans le second guichet le prisonnier qu'on leur amène. »
Dans le vieux français le mot geôle, diminutif du latin, cavea, cage, était plus usité que prison ;
ÉTYMÛLÛGIE J»E LA MORGUK 35
c'était une métaphore ; une cage et une prison se ressemblent, fait remarquer le dictionnaire de Ménage, en ce que les hommes et les oiseaux y sont enfermés contre leur gré; l'oiseau captif remplit la cage de ses chants, mais les geôles humides et sombres n'entendent que lamentations et blasphèmes; cependant dans le Thrésordela langue française, Nicot rapporte qu'en 1606, « on demandait la chanson par gaiidisserie à celui qui est délivré de prison, voulant dire qu'il doit avoir appris à chanter puisqu'il a été en cage j.
Aujourd'hui, la geôle est devenue la maison d'arrêt, avec ses tristes cellules ; on nomme greffe l'endroit où les prisonniers sont visités et écroués, mais on a conservé le mot Morgue pour le lieu où on expose les cadavres.
La basse geôle où les cadavres étaient déposés se trouvait au Grand-Ghâtelet.
Elle figure sur la planche du quartier de Saint- Jacques-la-Boucherie, aux plans et descriptions des vingt quartiers de Paris dressés, en 1714, sur les ordres de M. d'Argenson, par Jean la Caille, imprimeur de la police, conformément à l'édit du mois de décembre 1701 et à la déclaration du roi du 12 décembre 1702.
Elle est représentée au fond de la cour par deux petites ouvertures et la légende porte : t Cour du
36 PARIS QUI SOUFFKE
« Ghâtelet où est la Morgue en laquelle on expose < tous les corps morts que l'on trouve dans les rues « et aussi ceux que l'on trouve noyés. «
Son emplacement est aussi marqué, mais avec moins de précision, sur le beau plan de l'abbé Dclagrive en 1728.
Elle se composait d'un réduit obscur et d'une petite salle élevée de quelques marches au-dessus du sol et mal éclairée par une lucarne : dans l'un on lavait le corps avec l'eau d'un puits qui, selon le témoignage de Bonnardot, auteur estimé de recherches iconographiques sur Paris, existait encore en 1840, et servait à laver la vaisselle d'un petit restaurant de la rue Pierre-au-Poisson, où les poissonniers étalaient leurs marchandises sur des dalles remplacées aujourd'hui par le théâtre du Ghâtelet.
Dans l'autre pièce on faisait l'exposition.
M. Firmin Maillard, ayant remarqué sur un des dessins de la géométrie pratique de Manesson Malle t (1702) une vue de la cour occidentale du Grand-Chàtelet, indiquant au fond à gauche de la porte principale deux petites ouvertures, crut y trouver l'entrée de la basse geôle et la lucarne par laquelle les curieux étaient admis à regarder.
Gette supposition, qui placerait un véritable foyer d'infection au pied même du grand escalier, et en quelque sorte sous le nez des magistrats, serait peu vraisemblable si elle ne paraissait confirmée par le plan de Lacaille.
LE GRAND-CIIATELET 37
D'un autre côté, dans un ouvrage publié à Londres et intitulé : « Description de Versailles, Paris et Saint- Denis en IBOij ï, une grande estampe à l'aquatinte d'après Nattes, repre'sente l'entrée de la Morgue, non plus à gauehe dans la grande cour, mais, en dehors, à droite au-dessus d'un perron de quelques marches, le long de la rue et près des voûtes conduisant dans l'intérieur du Ghâtelet.
ï La rue qu'on voit dans cette planche, porte le texte, conduit au quai de la Ferraille, autrement dit de la Mégisserie, et dans la rue à droite en devant est un lieu qu'on appelle la Morgue où tous les morts qu'on trouve à Paris et dans la Seine, qui sont en très grand nombre, sont exposés pour quelques jours, afin qu'ils soient reconnus et rendus à leurs amis. »
La meilleure manière de concilier ces plans et ces dessins est d'admettre que si de 1702 à 1805 la basse geôle a changé de local, elle n'en a pas moins toujours été dans une partie quelconque de l'enceinte duChàtelet; le reste nous paraît d'un intérêt trop secondaire pour nous y arrêter davantage.
Dernièrement, les notaires parisiens, pour honorer leur berceau, ont fait mettre à la porte de leur chambre une plaque de marbre avec cette inscription accompagnée d'un plan : « Sur celte place s'élevait le Grand-Ghàlelet, ancienne entrée fortifiée de la cité,
as PARIS Ulil sou 1- l'UK
siège de la prévôté de Paris et de la chauibi-e des notaires. »
Le Grand-Châtelct, immense et confus enchevêtrement de bâtiments de toutes les époques, renfermait bien autre chose.
Guillebert de Metz dans sa Description de la ville de Paris vers 1400 disait : « que les prisons y étaient en nombre merveilleux j.
Des lettres patentes de Charles VI de 1398 parlaient « de la multitude de personnes et crimineulx qui y sont ».
La plupart des prisons modernes sont des lieux de délices à côté de~& anciens cachots que le Grand-Ghàcachait dans ses épaisses murailles.
L'emprisonnement n'était pas seulement comme aujourd'hui la privation de la liberté, c'était une véritable torture, aggravée par la cupidité des gardiens qui se faisaient payer les moindres adoucissements et étaient autorisés à retenir « en chartre » ceux qui n'acquittaient pas les droits de geôle fixés par un règlement de l'an 1425.
Les cachots, qui avaient les mêmes geôliers et les mêmes registres que la basse geôle, portaient les noms les plus étranges; il y avait : la barbane, la barbarie, baumont, la chausse d'hypocras, l'enlredeux huis, fin d'aise, la fosse, la gloriette, la gourdaine, la griesche, la motte, l'oubliette, le paradis, le puits, la salle, beauvais, beaurier, le berceau, la boucherie et d'autres encore.
LK i; 11 A.\ I)-C11ATKLET 39
Il y en avait où le prisonnier aLlaché par des chaînes ne pouvait se tenir ni debout, ni couché, où les infiltrations de la Seine lui tenaient perpétuellement les pieds dans l'eau, où il avait pour compagnon des ' crapauds et des reptiles, d'autres enfin oii on le destcendait au moyen d'une poulie.
Lorsque les détenus à la suite de ce régime deveinaient gravement malades, on les envoyait à l'Hôtel- IDieu; le 25 mars 1754, il y en avait un si grand rnombre, raconte d'Argenson dans ses Mémoires, qu'ils se révoltèrent, blessèrent deux sœurs à mort et \ voulurent se sauver pour incendier Paris.
Si notre siècle a commis bien des fautes, s'il a i trompé plus d'une fois l'attente de ceux qui aiment lia vérité et la justice, il a eu au moins, le mérite de ^supprimer dans la pénalité ce qu'elle avait d'excessif cet d'odieux, et d'introduire dans nos lois criminelles i:des dispositions plus conformes à l'esprit chrétien et iià la saine philosophie.
Louis XVI, dont l'âme généreuse se prêtait à toutes lies réformes, avait proclamé dans le préambule de la Idéclaration du 8 mai 1788 sur la revision des lois criiminelles, qu'il convenait de punir les malfaiteurs lavec toute la modération que l'humanité réclame.
La conservation des horribles cachots du Châte- .lel ne pouvait se concilier avec ces nobles principes ; 'leur suppression avait été décidée dès 1780 ; les évéinements politiques, les troubles qui précédèrent la IRcvolution, l'augmentation du nombre des crimes,
iO l'AKIS UUI SOUKFRK
rencombrenient des prisons, ajournèrent l'exécution de la mesure.
Le lieutenant civil, Talon, à la séance de l'Assemblée nationale du 27 mai 1791, déclarait qu'il était entré au Ghâtelet plus de deux tiers d'accusés de plus que dans les autres années.
Ces prisons ne furent supprimées qu'après les massacres du 4 septembre 1792.
A cette époque, s'il faut en croire l'architecte Giraud chargé de leur démolition, et giuteur d'un projet de reconstruction de la Morgue, cent vingt individus étaient entassés sur un seul grabat de 7°,18 de largeur, avec un vide au milieu de l'°,33 et autour un passage de 0'",33.
« Je suis enfm parvenu, dit-il, à faire démolir ces « prisons après dix ans de sollicitations et de démar- « ches auprès de toutes les autorités. Jamais je n"ai « employé plus d'activité, plus de zèle, jamais je n'ai « exprimé une satisfaction plus vive, qu'au moment * où, après l'affreuse journée du 4 septembre, j'ai fait « desceller les grilles et les portes de ces infâmes » cloaques, briser les tableaux de leurs baies, démo- « lir les voûtes des principaux cachots. »
Le 9 septembre on Usait dans le Moniteur : « Le procureur de la Commune, Manuel, a requis la démolition du Ghâtelet; cette démohtion, projetée sous l'ancien régime, procurera l'avantage de déboucher la rue Saint-Denis, de faire jouir les citoyens qui l'habitent de la rue du Pont-aux-Ghanges, et de
LE GRAND-CIIIÂTELRT 41 rendre plus pur l'air infecté par les vapeurs de la Morgue, du marché au poisson et des boucheries. »
Les prisons seules furent détruites ; les autres bâtiments du Ghàtelet, qui, depuis la nouvelle organisation judiciaire, servaient aux tribunaux de première instance et d'appel du deuxième arrondissement de Paris, ne furent démolis qu'en 1808 ; certaines pai^ties furent même conservées plus longtemps et affectées à d'autres usages; M. Granier de Cassagnac, dans son histoire des Girondins, constate qu'en 1857 il en existait encore des vestiges entre le quai de la Mégisserie, la place du Ghàtelet et la rue Pierre-au- Poisson.
Le Grand-Châtelet était aussi, dans l'enceinte de ses tours et de ses murs, une sorte de cité judiciaire et administrative.
Dans l'une des salles, appelée la chambre de César, on voyait, jusqu'à la fin du xvi" siècle, rapporte Félibien dans son histoire de Paris, ces mots gravés sur une plaque de marbre : « Tributum Gœsaris. »
Était-ce là qu'autrefois se payait le tribut à l'entrée de la ville, sur les marchandises arrivant par eau ; ou l'inscription voulait-elle simplement rappeler à celui qui franchissait le seuil pour chercher la justice, qu'il y rencontrerait aussi, sous la forme de taxes, d'enregistrements, d'amendes, d'impôts, de frais de procédure, ce que le plaideur, dans tous les temps, doit aux Césars, avec ou sans couronne.
Un des anciens magistrats les plus éminents de la
42 l'.VIlIS OUI SOUKFRI-:
Cour de Paris, M. le conseiller Desmaze, a exploré les moindres détours de l'antique palais et a écrit l'intéressante histoire de cette juridiction, « dont la dignité, « disait Félibien, jointe au mérite et au savoir de la « plupart de ceux qui forment le conseil, fait remarï quer cette compagnie comme un véritable sémit naire de magistrats ».
A l'endroit oii les eaux de la fontaine des Pyramides jaillissent à l'ombre des marronniers, s'élevait l'amas de ces massives constructions que Louis XIV avait eu • la pensée de faire réédifîer, tellement elles tombaient en raine déjà sous son règne.
Si ce fut un des lieux les plus célèbres dans l'histoire de la magistrature française, ce fut aussi l'un des coins les plus noirs et les plus sinistres de la ville.
I Des voûtes sombres, dit Mercier, dans son (( 390" Tableau de Paris, l'embarras d'un sale marché, « un lieu où l'on dépose tous les cadavres pourris (( trouvés dans la rivière ou assassinés aux environs « de la ville, joignez-y une prison, une boucherie, « une tuerie, tout cela ne compose qu'un même bloc, « empesté, emboué. »
Tout le monde est d'accord pour faire de l'ancienne Morgue un tableau vraiment repoussant.
Prud'homme, dans le Mii'oir historique, politique et critique de Paris en 1807, disait encore : « La ci- « devant juridiction du Châtelet est bien coupable de
I. A T! A s s E f! E 0 L E 43 « n'avoir pas cherché à diminuer l'horreur de ce « spectacle. »
C'était un lieu infect, pestilentiel, oîi les cadavres étaient jetés pêle-mêle sur le sol, sans être entourés, jusqu'au moment où on les remettait à la communauté de Sainte-Catherine, d'aucun des égards que réclame la mort ; ils étaient nus, et nous voyons, dans la relation du voyage de François Cognel à Paris sous Louis XVI, qu'on mettait à côté d'eux leurs effets pour faciliter les reconnaissances.
Les visiteurs ne pouvaient se présenter que l'un après l'autre ; ils étaient forcés d'appliquer leur visage contre une étroite ouverture, afin de regarder dans l'horrible et sombre caveau et de respirer l'air empoisonné « de cette grotte, » comme l'appelle Sainte-Foix dans ses Essais sur Paris.
« Une lucarne avait vue sur ce lugubre caveau, » écrivait Bonnardot dans un article publié en 1837 dans la Revus universelle des arts, « un vieux servi- « teur de mon père a souvent monté les marches de « l'escalier et appliqué l'œil à cette lucarne. »
Les récits consacrés à la description de ce lieu contiennent l'expression du sentiment de répulsion qu'il inspirait, et l'on retrouve presque partout cette exclamation de l'auteur de Paris en miniature en 1784 : « Mais qu'aperçois-je ? Une secrète horreur € me saisit, ah ! c'est la Morgue, antre lugubre !... »
« Je me rappelle encore, raconte M. de Jouy, l'er- « mite de la Chaussée-d'Antin, la première impression
< que me fit éprouver la vue de ce lieu de misère ; je « sortais du collège, la foule se portait sous les voûtes « de l'ancien Ghâtelet ; la curiosité m'y poussa comme « les autres. Au fond de cette tour gothique se Irou- « vait, à gauche, un long soupirail qui laissait tom- « ber quelques rayons de lumière dans un souterrain * attenant à la basse-geôle. A travers les barreaux « du soupirail, oii je vis avec effroi le corps d'une « jeune fille dont l'extrême blancheur se détachait « comme un jet de lumière au milieu des ombres « épaisses qui l'environnait, la mort violente qui « avait terminé les jours de cette infortunée avait à «: peine altéré ses traits... J'étais comme attaché à « cette grille fatale, une sueur froide me coulait du « front, je me sentais près de défaillir. Je fus tiré de « ce cruel état par les cris d'une pei-sonne qui pous- « sée vers cet endroit par suite des recherches qu'elle « faisait depuis deux jours, venait d'y rencontier sa « fille. »
Avant que Louis XIV en 1674 ait supprimé et incorporé à la justice du Chàtelet toutes les juridictions possédées par divers seigneurs dans les ^-illes, faubourgs et banlieues de Paris, elles avaient un lieu de dépôt pour les cadavres.
Le prieuré du Temple ayant un droit de haute justice sur son territoire, l'enlèvement des cadavres qui y étaient trouvés lui appartenait, ainsi que toutes
LES BASSES GEOLES SEIGNEURIALES « les procédures relatives à leur reconnaissance ; pour cet effet, rapporte Barillet qui a recueilli des souvenirs sur le Temple peu de temps avant sa démolition en 1800, une morgue était établie près de son bailliage et la tradition la place dans l'endroit où sont bâties les cuisines du palais ; il paraît, ajoute-t-il, qu'elle subsistait encore en 1620.
Dans l'intéressante publication du registre criminel de lajustice du prieuré de Saint-Martin-des-Cbamps faite par M. Louis Tanon en 1871 , il est rapporté que, lorsqu'on relevait un cadavre sur le territoire de ce prieuré, comprenant l'emplacement occupé aujourd'hui par le Conservatoire des arts et métiers, on le transportait sous un orme qui s'élevait sur la petite place appelée Cour-Saint-Martin, à côté de l'échelle du pilori, devant la prison. On l'y laissait exposé aux regards du public afin de faciliter la reconnaissance et la découverte des causes de la mort.
C'est ainsi qu'à la date du 29 décembre 1337, on voit sur le registre de cette juridiction qu'Agnès, la tripière, demeurant en la rue du seigneur de Montmorency, ayant été trouvée morte dans sa maison, fut « apportée en la court Saint-Martin dessous l'ourme « où l'on a acoustumé à apporter corps trouvés mors <t par accident ».
Tout le monde vint la regarder et il fut attesté par « tous les habitans de la rue qu'elle estait esteinte et « morte de feu que par fortune estait prins en sa me- « son ».
Il faut aussi noter une petite morgue dont il est fait mention en ces termes dans le guide de Thierry de 1786 :
« Près du mur de clôture sur le bord de l'eau du « monastère des religieuses de la Visitation à Chaillot « était un petit bâtiment où la Prévôté Royale tenait « ses audiences les samedis; les prisons de cette juri- « diction se trouvaient dans le même endroit et à côté « était une morgue dont les guichetiers avaient la « clef. »
Si la basse geôle du Chûtelet était un lieu horrible et fait pour donner la peste, on peut s'imaginer ce que devaient être les morgues des juridictions particulières,
Dans de pareilles conditions, les morts ne devaient pas être facilement reconnus.
D'ailleurs, il arrivait souvent qu'ils n'y étaient même pas apportés.
L'administration donne aujourd'hui vingt-cinq francs pour le sauvetage d'un noyé et quinze francs pour le repêchage d'un cadavre ; autrefois, comme le mort se payait plus cher, on pouvait se faire de meilleurs profits par des moyens moins licites.
Les maîtres de ponts, bateliers, meuniers, laissaient volontiers les gens se noyer lor.-qu'ils n'y aidaient pas un peu; on n'avait pas inventé les primes et médaille? de sauvetage, on s'en rapportait aux bons instincts de l'humanité; aussi il arrivait que lesdits bateliers.
LES NOYÉS 4/ au lieu de tirer les gens hors de l'eau, aimaient mieux les y laisser ; ensuite, se gardant bien de porter à la basse geôle le corps dont ils avaient trop soigneusement visité les vêtements, ils l'attachaient sous leurs bateaux.
Les choses en arrivèrent à ce point sous le règne de Louis XIV, que le o septembre 1712 une ordonnance royale prescrivit ce qui suit aux officiers de police : a Nous enjoignons de se transporter diligemment < sur le lieu, de dresser procès-verbal de l'état auquel « le corps aura été trouvé, de lui appliquer le scel sur t le front et le faire visiter par chirurgien, en leurpré- « sence d'informer et entendre sur-le-champ ceux qui « seraient en état de déposer de la cause de la mort, « du lieu et de vie et mœurs du défunt et de tout ce « qui peut contribuer à la connaissance du fait, s
Cette déclaration, complétée par un arrêf, de règleiment du 1" septembre 1723, fît envoyer à la basse : geôle un nombre de cadavres plus considérable et I réveilla le zèle des agents.
Cependant l'utilité de la mesure ne paraît pas avoir I été comprise tout de suite ; il semble qu'elle se soit i heurtée à certains préjugés populaires et qiie le pui blic ait mis. quelque temps à se rendre compte des î services que la Morgue était appelée à rendre dans lia recherche des personnes disparues.
Suivant une vieille croyance, le moyen le plus sûr cde retrouver le corps d'un noyé était de mettre sur lia rivière une sébille en bois avec un cierge allumé
et un pain consacré à saint Nicolas de Tolentino, au couvent des Grands-Augustins ; elle devait s'arrêter au bon endroit.
Le 17 avril 1718, une pauvre vieille en quête de son fils, au lieu d'aller voir s'il ne serait pas à la basse geôle, employa ce procédé ; elle faillit brûler tout Paris.
Le cierge mit le feu à un bateau de foin ; des gens ayant coupé l'amarre, le bateau, tout enflammé, descendit le cours du fleuve, répandant la terreur, incendiant sur son passage les maisons de bois du Petit-Pont. Tout un quartier fut détruit; les Parisiens conservèrent longtemps le souvenir de ce mémorable désastre, et c'est par son récit que commence le journal de l'avocat Barbier.
La leçon ne fut peut-être pas perdue ; on apprit à mieux apprécier l'utilité d'une salle d'exposition mortuaire.
Le nombre des noyés fut toujours très considérable à Paris ; un ancien échevin de la ville, M. Pia, qui en 1772 créa un établissement en faveur des personnes noyées, fît sur ce sujet un ouvrage en trois volumes oii il raconte : « que, par suite d'un préjugé « aussi funeste que barbare, on croyait défendu, « sous de rigoureuses peines, de toucher à un noyé c et de le tirer hors de l'eau à moins qu'un commist saire ne fût présent pour dresser procès-verbal » .
LES FILETS DE SAINT-fiLOUD 49 Le fleuve fut dans tous les temps le principal pourvoyeur de la Morgue. « Elle aime la Seine, a dit GhampÛeury dans ses Contes et Ballades, car la Seine lui fournit des épaves humaines. »
D'après une légende qui a été reproduite sans contrôle par les auteurs de quelques-unes des descriptions de Paris : Mercier, Dulaure, Saint-Edme, miss Trollope, il y aurait eu jusqu'à une époque assez récente sous les arches du pont de Saint-Gloud un grand filet où venaient à la sortie de Paris s'arrêter tous les noyés; Firmin Maillard raconte que le 17 février 1842 il se joua à la Porte-Saint-Martin un drame intitulé les Filets de Saint-Cloud, dont le décor de l'acte final représentait non seulement les fameux filets, mais jusqu'à la cabane de leur gardien.
Jules Janin rendant compte de cette pièce dans un de ses charmants feuilletons des Débats, trouvait que l'auteur avait un peu abusé des licences de l'imagination et disait : « Plus d'une fois je me suis assis « sur le rivage, et là, dans l'onde transparente, au « bruit de l'aimable murmure, quand les douces colï Unes vont çà et là se mirant dans le fleuve, je n'ai t pas vu d'autres filets que celui du pécheur de pois- « sons. ï
Les filets de Saint-Gloud n'ont donc jamais été, qu'une mystification; nous n'en avons trouvé aucune trace, ni aux archives de la préfecture de police, ni dans les souvenirs des plus anciens employés ; le doc-
50 l'AKIS OUI SOUFFIIK
teur Devergie, qui a inspecté la Morgue pendant de longues années, déclare formellement dans la notice déjà citée qu'ils n'ont jamais existé.
La légende sera venue sans doute de ce que les pêcheurs qui jetaient leurs filets pour prendre du poisson ne manquaient pas, lorsqu'un cadavre venait s'y arrêter, de réclamer la prime de repêchage et exerçaient ainsi de leur propre chef une petite industrie d'un genre particulier.
L'amusante relation que fit un Roucnnais de son voyage de Paris à Saint-Cloud en 1748 nous montre le meunier tendant ses filets pour prendre toutes sortes de poissons d'eau douce et y trouvant très souvent aussi des épaves de la grande ville; il raconte <[ qu'ayant perdu sa coiffure il se rendit chez <t le meunier, dont la fille, personne fort aimable, « lui ouvrit une grande armoire remplie de tant de « sortes de choses que l'inventaire en seraittrop long, « et qu'il y trouva un tas de perruques de médecins a et de procureurs sans y reconnaître la sienne ».
Le malicieux auteur ajoute : « J'y comptais deux « cent douze calottes, dont vingt-neuf bonnets d'ac- « triées de l'Opéra, seize petits manteaux d'abbés, « dix-huit redingotes, vingt-deux capotes, cent cin- « quante frocs de moines de différents ordres, et un • nombre infini de méchants livres nouveaux, que le 4 lecteur, outré de colère de les avoir payés si cher, < avait jetés à l'eau. »