‹ Paris qui souffreChapitre 15 sur 60 · LE CORPS DES SUPPLICIÉS · texte numérisé non relu

LE CORPS DES SUPPLICIÉS

tion qui fut faite, on supprima ce mot et il fut entendu que le corps pourrait être présenté à l'église , mais sans la moindre solennité ; l'aumônier de la prison qui a assisté le condamné au pied de l'échafaud, accompagne toujours le corps jusqu'au cimetière.

Il est rare que les familles usent de leur droit ; d'ailleurs, comme l'autorité administrative chargée de l'exécution a soin de ne pas les prévenir du jour où elle aura lieu, les réclamations arrivent tardivement, alors que le cadavre n'existe déjà plus, et que les journaux, mieux informés, ont publié les moindres détails d'expériences sur lesquelles il conviendrait de jeter un certain voile, ne serait-ce que par respect pour de grandes douleurs.

Mais on dôit reconnaître, d'après les termes de l'article que nous venons de citer, que le Gode pénal a entendu conférer à l'État, dans l'intérêt de la science, un droit sur les cadavres des suppliciés que les parents ne réclament pas; seulement n'abuse-t-on pas de ce droit ?

Lorsque le corps a servi à des expériences d'un goût et d'une utilité trop souvent contestables, ne conviendrait-il pas au moins de le laisser reposer en paix dans la tombe ?

Avons-nous le droit de blâmer nos pères qui faisaient un procès aux cadavres quand, au nom de la science, nous les laissons sans sépulture ; on peut voir à l'École de médecine les crânes des assassins

68 PARIS UUI SOUFFRli

célèbres, au musée Broca, les squelettes de criminels qui hier encore comparaissaient devant la cour d'assises ; il y a là une aggravation de pénalité, une sorte de carcan posthume, dont la flétrissure atteint les familles de ceux qui ont droit au silence après avoir payé leur dette à la société.

Ce qui peut les consoler, il est vrai, c'est qu'il est devenu à la mode de faire de même l'autopsie des grands personnages et de publier, comme si cela pouvait augmenter leur renommée, le poids de leur cerveau, la grosseur de leur cœur et la dimension des organes qui contribuent le moins à la gloire de l'homme.

Il est regrettable que Paris, où il se fait tant de bien n'ait pas, pour donner un peu de dignité à la peine de mort que l'administration a su rendre odieuse, des confréries semblables à celles que possèdent certaines villes du midi.

Vers la fin du xvi« siècle, un prêtre de l'oratoire, Mathieu Arnaud, réunit en Provence quelques personnes charitables et fonda sous le nom de Pénitents bleus de Joachim, une Société dont la mission consistait à procurer aux suppliciés, en même temps que les consolations de la foi, un coin de terre pour les ensevelir.

Cette confrérie subsiste toujours. Au mois d'octobre 1887, elle a encore eu l'occasion de remplir

LES PKiMTENTS BLEUS 69

son pieux et noble ministère à l'occasion de deux assassins marseillais. Tegami et Esposito, condamnés à mort par la cour d'Aix, et voici un passage de la lettre par laquelle le procureur général l'informait de l'exécution : « Je connais les services que « votre confrérie a déjà rendus à la justice et ceux « qu'elle peut lui rendre encore. Aussi en vous invi- « tant à assister à cette exécution je ne fais que me « conformer à une ancienne tradition, i

Dès que la condamnation est prononcée, les pe'nitents, que le peuple surnomme les moines de la Mort se réunissent dans leur chapelle, et récitent leur office; ils font célébrer des messes jusqu'au deuxième jour, ils entretiennent des cierges constamment allumés comme une symbolique invocation; le jour de l'exécution, la tête couverte de leur cagoule, ils sont au pied de l'échafaud, puis en procession ils conduisent pieusement jusqu'au cimetière le corps du supplicié.

On a dit que les hommes de la Convention, pour mieux tirer parti de l'échafaud, avaient établi au château de Meudon une tannerie de peau humaine ; mais une certaine affiche, invoquée à l'appui de cette opinion, paraît avoir été tout simplement l'œuvre personnelle d'un journaliste du nom de Galetti, dans lequel on ne peut avoir aucune confiance.

On trouvera le résumé de toutes les suppositions

70 l'ARIS (JUI SOUFFUK

el (le tous les renseignements à ce sujet dans diiïércnles notices publiées par la Revue, V Inlcrmédiaire des chercheurs et des curieux.

Il existe même, aux Archives nationales, dossier 8, pièce 60, un document qui semble indiquer qu'il n'était pas permis de tanner la peau de ses concitoyens ; c'est la lettre suivante adressée à un agent du comité du salut public, par deux culottiers arrêtés précisément pour s'être servis de peau humaine à la demande d'un client.

LIBERTÉ, ÉGAUTÉ

Les citoyens Jean Ziegler, chamoiseur, et Jean- Jacques Maits, culoltier, au citoyen Garnerin, agent du Comité de salut imblic.

Citoyen,

« Nous sommes, depuis plusieurs jours, privés de notre liberté. Nous allons t'en articuler la cause.

« 11 y a environ dix décades que le citoyen Morel, médecin de celte commune, se rendit chez Ziegler, l'un de nous, pour l'inviter à lui tanner une peau d'homme. La considération dont Morel jouit dans son état me déterminèrent à ne pas m'y refuser. Je comptais qu'il la destinait à son cabinet d'anatomie. Tannée, il se rendit chez Maus, aussi l'un de nous, qu'il engage à lui faire une culotte. J'ai condescendu à S'a demande, parce que j'ai cru ne pouvoir mieux

LA PEAU HUMAINE 71 l'aire que de me prêter à ce qu'exigeait de moi un citoyen aussi recommandable.

« Comme par cette condescendance nous n'avons ni compromis le bonheur public, ni entravé son cours, nous avons d'autant plus lieu d'espérer que tu nous seras de secours que nous sommes des pères de famille utiles à la patrie.

Ziegler a en ce moment 500 peaux toutes destinées au service de la cavalerie, qui risquent de se gâter.

« Maus serait occupé à l'habillement de nos braves défenseurs. Hâte notre élargissement ou accélère notre jugement.

t Maus, culottier.

« Ziegler, chamoisettr. »

Il faut donc considérer comme une légende l'existence de tanneries de ce genre patentées par le gouvernement et alimentées par ses soins avec la peau de ses victimes.

De tout temps d'ailleurs il y a eu des collectionneurs aux goûts dépravés et des esprits baroques.

Le mari de M™' Roland avait envoyé à l'Académie de Lyon un mémoire où il proposait d'utiliser les morts en faisant de l'huile et de l'acide.

On ne s'étonnera donc pas que, pendant la Terreur, des amateurs excentriques aient, avec la peau humaine, qu'on pouvait se procurer à très bon compte, relié des ouvrages patriotiques, et notamment une édition de la Constitution de 1791.

Il en existe entre autres un exemplaire à la biblio-

72 l'A Kl S (JUI SOUl'l'ItK

Llicque Caniavalcl ; un poLiL morceau de la reliure a cLé examiné par le docteur Robiii, professeur ii la facilité de médecine ; il y a constaté tous les signes constitutifs de la peau humaine.

Ilarmand de la Meuse, dans ses Anecdotes sur la Révolution rapporte que Saint-Just envoya à l'échafaud une jeune fille qui l'avait repoussé, et se fit faire une culotte avec sa peau : « Je tiens ce fait ré- « voltant, ajoute l'auteur, de celui même qui a été « chargé de satisfaire le monstre. »

On a toujours fait, à titre de curiosité, usage de la peau humaine, et, sans réhabiliter sur ce point l'époque sanglante comme a voulu le faire avec trop de passion M. Louis Combes dans ses Épisodes et Curiosités révolutionnaires^ on ne doit pas lui attribuer exclusivement l'idée d'avoir utilisé nos peaux, d'un grain délicat et fin, à la reliure des livres rares et à la confection de certains vêtements intimes.

D'après la légende, la peau du chef des Hussiles en 14'24, Jean Ziska, aurait été employée à faire un tambour dont le son terrifiant mettait les ennemis en fuite.

M. Ludovic Lalanae raconte, dans ses Curiosités bibliographiques, qu'à la bibliothèque de Dresde, fondée en I006, se trouve un calendrier mexicain sur peau humaine.

La Hofburg de Vienne a longtemps conservé, dans son cabinet d'histoire naturelle, quatre peaux humaines empaillées qui furent détruites le 31 oc-

LA l'EAU HUMAIN E lobrc 1848, le jour où le prince WindischgraëU prit la ville d'assaut; l'une de ces peaux était celle d'un nègre, Angelo Soliman qui dut l'honneur d'être ainsi conservé à ses aventures extraordinaires. Il avait épousé une veuve excentrique et fait souche de barons autrichiens. A sa mort, en 1796, Joseph II eut l'idée bizarre d'acheter sa peau. La famille se déclara très honorée par le vœu impérial; le défunt fut empaillé, on l'habilla ensuite de ses plus beaux vêtements, on lui mit des yeux de verre et pendant de longues années ses descendants purent le contempler dans toute sa splendeur.

Un connaissait dans la bibliothèque de Malborough-Iiouse deux ouvrages reliés avec la peau d'une sorcière Mary Ratman. exécutée pour assassinat au commencement du siècle.

Le Journal de la Halle aie Cuir du 5 août 1886, qui constate que la peau humaine donne un cuir très solide, épais et grainé, cite le libraire Zaenhsdorf, de Londres, et un de ses confrères comme ayant relié avec cette peau deux ouvrages et la Danse Macabre de Ilolbein ; tout le monde sait que Jérémie Bentham, le chef de l'école utilitaire, mort presque centenaire en 1832, légua son corps aux amphithéâtres de Londres et ordonna de relier avec sa peau ses traités de législation.

En Amérique, le pays des gens pratiques, on cite de nombreuses applications de la peau humaine à toutes sortes de fantaisies.

l'AUlS nui SULl'J-'Uli A l'exposition de Philadelphie, on vil figurer une paire de bollines en peau de cordonnier pendu, pour assassinai; c'est cependant aux Elals-Uuis(iu il exisie, à propos de la peau d'un supplicié, une légende à l'adresse des amateurs do ce genre de reliques ; un shérifï'de la ville de Cincinnati avait eu l'idée de se faire relier la Case de l'oncle Tom avec la peau d'un cél«;bre assassin; depuis, son précieux volume lui causa des mésaventures sans nombre; il ne pouvait y toucher sans qu'il lui échappât des mains et brisât quelque objet précieux ; d'habile policier qu'il avait été jusquelà, il se signala par de ridicules insuccès, on fit sur lui des chansons, et ses rivaux demandèrent sa révocation; en désespoir de cause, il espéra conjurer le sort en jetant le livre au feu; il s'en échappa une fumée tellement suiTocaute que le malheureux magistrat fut étouffé, et sa mort est citée comme le châtiment auquel s'exposent les shérifls euxmêmes lorsqu'ils manquent de respect envers la peau des suppliciés.

11 existe à la bibliothèque nationale une Bible du xiii" siècle et un texte des Décrétales, qu'on suppose, sur des données très contestables, écrits sur du parchemin humain.

L'édition de l'Encyclopédie de 1763 prend soind'uidiquer le procédé à employei- pour tanner la peau de l'homme et rapporte qu'un docteur Sue, chirurgien à Paris, avait donné au cabinet du roi des pantoufles faites avec une peau ainsi préparée.

l.A l'KA U HU-MAlfy E

On peut voir à Paris, dans le cabinet de M. Talricii, le mouleur de pièces anatomiques, deux peaux entières, l'une d'un nègre, l'autre d'une blanche, achetées à Amsterdam dans la boutique d'un brocanteur, comme l'homme à l'oreille cassée, dont Edmond About a si bien raconté l'amusante résurrection.

Tous ceux qui s'occupent d'anthropologie criminelle connaissent la collection de tatouages du docteur Lacassagne, singuliers dessins où l'homme vient sur sa propre peau attester sa vanité, sa bêtise, ses vices, et par lesquels le criminel, depuis que la peine de la marque est abolie, continue à imprimer sur lui-même une flétrissure ineffaçable.

Il s'est établi, au sujet de la peau des suppliciés, toutes sortes de légendes; je pourrais en citer qui sont en train de devenir des articles de foi.

11 y a deux ans, à la suite de l'exécution d'un fameux assassin, — on peut bien prononcer son nom puisqu'il a toujours déclaré que ce n'était pas le sien — le journal le Figaro, dans le numéro du 24 novembre 1884, publia, sous ce titre : Campi et sa peau, un article où il était dit que l'un des préparateurs de la Société d'anthropologie, M. Flandinette, s'était réservé lapeau du côté droit et du bras, afin de relier un volume contenant les nombreux articles parus sur ce personnage mystéi'ieux et le détail des recherches scientifiques dont son corps avait été l'objet.

PAUJS gui SOUFFKK

Le premier elFet de ce récit fui d'exposer cet employé à recevoir des demandes d'une foule de collectionneurs de tous les pays ; il avait beau faire, beau dire et protester contre cette fâcheuse imputation, il n'en était pas moins harcelé par des gens convaincus qu'il mettait de la mauvaise volonté à les satisfaire. C'est alors que, pour se débarrasser de leurs importunités et les mystifier en même temps, il imagina, m'a-t-il affirmé, de leur faire croire qu'il préparait en effet son sinistre volume et il leur donna, comme étant de la peau de Campi, des morceaux de cuir chagriné d'un animal moins noble ayant les apparences de la peau humaine.

Il m'a dit aussi, pour montrer jusqu'où peuvent aller ces tristes manies, que, pendant l'autopsie, on avait volé les ongles du supplicié et que, depuis que son squelette est exposé, la phalange de l'un des doigts a disparu.

Ces scandales ont été encore dépassés par ceux auxquels donnèrent lieu l'exécution et l'autopsie de Pranzini. Les adversaires de la peine de mort n'auraient pu mieux imaginer si pour la rendre odieuse ils avaient soudoyé tout ce que Paris compte de plus méprisable ; pendant plusieurs nuits la police fut impuissante à contenir une tourbe avide de sensations brutales, espérant toujours qu'elle allait voir enfin une téte humaine rouler sous le couperet ; ils étaient là des milliers d'hommes et de femmes, venus de tous les coins de la ville, des quartiers riclios

LA l'EATJ HUMAINE 77 comme des quartiers pauvres, se bousculant pour être à la première place et mieux se repaître de la grimace queferait le condamné à la dernière heure; de cette cohue s'élevait comme un bruit de houle; plaisanteries immondes, mots cyniques, coups de sifflets, signes de ralliement, hurlements de bête fauve, éclats de rire, grognements d'impatience, stupides chansons, refrains en vogue des cafés-concerts, tout celaXormait une immense vocifération qui, traversant les murs épais de la prison, allait révcUler le condamné dans sa cellule.

Après l'exécution, la curiosité féroce du public ne fut pas encore satisfaite; elle prit plaisir à connaître tous les petits détails de l'autopsie par le menu ; à la première page, les journaux fulminaient conlre ce goût dépravé.

a Ecume et lie », s'écriait Félix Pyat dans un journal radical, « affreux spectacle... preuve dégradante que le sauvage est toujours au fond du civilisé. »

« Dans de pareilles conditions, disait de son côté « un journal très conservateur, et en attendant « que la foi reprenne sur ce peuple une dominau tion souveraine, il est permis de se demander s'il « ne vaudrait pas mieux soustraire aux quolibets de « la populace, et même aux curiosités des classes « dirigeantes qui se font populace ce jour-là, le spec- « tacle de la peine de mort. »

Mais à la seconde page ces mêmes journaux, sans distinction d'opinion, s'empressaient à qui mieux

78 PARIS OUI SOUFKHK

mieux de donner à leurs lecteurs les détails les plus précis et les plus répugnants; c'est dans des feuilles, très lues parles femmes du monde, qu'on a écrit que Pranzini avait ks ongles mal soignés et que pendaiit l'autopsie un chien, plus excusable assurément que les gensqui hurlaient autourde l'échafaud, avait emporte' dans sa gueule quelques morceaux de sa chair.

Enfin, pour mettre le comble à tous ces désordres, un agent de police, très bon serviteur d'ailleurs, ayant obtenu de la complaisance de quelques garçons d'ampliithéàtre de la peau du condamné, en fit fabriquer des portefeuilles dont il fit hommage à ses chefs ; la justice dut intervenir pour mettre un terme à ces profanations ; le bruit trop exagéré que fit cette affaire sera un salutaire avertissement et dans l'avenir obligera tout le monde à un plus grand respect des cadavres.

C'est dans la pensée d'y contribuer que j'ai cru devoir donner quelque développement au récitde ces condamnables excentricités.

Nos ancêtres avaient plus de scrupules que nous parce qu'ils regardaient plus haut.

Les prévôts des maîtres chirurgiens de Saint-Côme avaient exposé qu'ils ne pouvaient se passer de sujets pour exercer les aspirants de leur profession et demandaient aux hôpitaux de leur en donner sous les conditions qu'onjugerait à propos de leur imposer et

LE PAUVRE A L'HOPITAL 10 offraient notamment de faire dire des prières publiques pour le repos de l'âme de chaque sujet.

Une délibération en date du 12 mars 1731, rapporte'e dans la collection Lamoignon, expose, dans des termes dignes de remarque, les sentiments dont se montra préoccupe le bureau « touché, d'une part, de « la répugnance naturelle et tant de fois éprouvée de « la part des pauvres de voiries corps morts quoique « insensibles servir aux anatomies ; ayant aussi con- « sidéré, d'autre part, que les pauvres ne composent « pour ainsi dire qu'une même famille, qu'ils doivent « aux charités du public leur subsistance, ce qui doit « les engager d'autant plus cà vaincre leur répugnance « à cet égard pour leur conservation à eux-mêmes « survivants ».

Et plus loin le procès-verbal ajoute : « La religion « est seule capable de nous élever au-dessus de nous- « mêmes et de dissiper des répugnances dont des sen- « timents d'humanité peu éclairée seraient la seule it source. »

Des chirurgiens furent ainsi autorisés à se faire délivrer des cadavres à l'Hôpital général, à la Salpêtrière et à Bicêtre, à la charge de venir les chercher le soir dans un carrosse, de les ramener le matin avant l'heure des prières qui précèdent l'inhumation, .de rapporter un certificat de M. le curé de la paroisse de Saint-Côme portant quittance de la somme de vingt livres employées à faire dire des messes pendant l'autopsie.

«0 l'AHis (ji 1 sorri-RE

Que les temps sont changés et comme les esprits se sont repliés vers la terre; au siècle dernier, c'étaient les idées chrétiennes que la société invoquait pour faire accepter au pauvre le sacrifice que lui demandaient la science et l'humanité; maintenant, c'est pour anéantir ces mêmes idées qu'elle prétend lui imposer l'obligation de se laisser autopsier.

Le 24 juillet 1886, une proposition ayant été faite au conseil municipal de supprimer la taxe d'inhumation pour que les corps puissent être plus souvent réclamés, il fut re'pondu par ces paroles passionnées qui déterminèi-ent l'ajournémcnt : « Si trop de faci- « lités étaient données, nous verrions sans aucun « doute les sociétés religieuses, enchantées de pouvoir « retirer gratuitement les corps des hôpitaux pour « les empêcher de servir aux études et à la science « et de fortifier le matérialisme et la libre pensée. «

C'est ainsi que l'esprit de particomprend la charité ; la religion, qui avait fondé les hôpitaux, en a été bannie, les chapelles sont laïcisées et les aumôniers congédiés.

En revanche, l'amphithéâtre s'est agrandi et perfectionné ; chaque siècle a ses tendances souvent trop excessives ; aujourd'hui la science, cette admirable manifestation de rintelligence humaine, est un peu comme les conquérants enivrés par de merveilleuses victoires, ils ne connaissent plus d'obstacles cl veulent tout courber sous leurs lois; Ihomme lui appartient, elle n'entend pas qu'il puisse se déro-

LE PAUVRE A L'HOPITAL 81 ber à ses inquisitions les plus hardies ; pour satisfaire à ses recherches, aux exigences de ses analyses et de ses instrumenls les plus perfectionnés, il lui faut beaucoup de sujets.

11 en est bien peu dans les hôpitaux qui échappent à l'autopsie.

L'aduiinistration, qui succéda à l'ancien conseil général des hospices, dut intervenir plusieurs fois pour concilier les droits des familles et les intérêts non moins respectables de la science.

Un arrêté du préfet de la Seine en date du 2 décembre 1834, encore en vigueur et affiché dans toutes les salles des morts, fit une distinction entre la simple ouverture des corps et l'autopsie.

L'une est toujours permise aux professeurs de clinique et aux chirurgiens dans les hôpitaux et hospices ; l'autre peut être faite par les médecins dans leur service, mais seulement jusqu'à concurrence du tiers des corps des décédés et à la condition qu'il n'y ait pas de réclamation de la part des familles.

Un arrêté du 22 décembre 1841 vint confirmer ces prescriptions.

Des Sociétés de bienfaisance, parmi lesquelles figuraient des médecins en renom, le D"' Cruvelhier entre autres, s'étant formées pour protéger les droits des familles et faciliter la réclamation des morts, les refus d'autopsie devinrent assez fréquents. Afin de combattre, dans l'intérêt des études médicales, l'action de ces Sociétés, le préfet de la Seine, par des cir-

«2 PARIS QUI SOri'KiiK

culaircs des IS juillet et 31 aoùtlSoO, prescrivit aux directeurs des hôpitaux, « non seulement de laisser « les familles à leur spontanéité et de s'abstenir de « provoquer leur opposition, mais de tâcher de « vaincre leurs résistances et d'insister sur les consi- « dérations d'intérêt général pour les décider à ne « pas faire une opposition gênante à l'autopsie cada- « vérique » .

Cette même circulaire avait aussi la prétention, fort arbitraire, de déterminer jusqu'à quel degré do parenté l'opposition pouvait être faite, et de ne l'admettre que des ascendants ou descendants en ligne directe, de l'époux survivant, des frères et sœurs, des oncles et tantes, des neveux et nièces, de telle sorte qnc, d'après ce système, qui ne reconnaît même pas les lois de succession établies par le Code, le cousin, appelé à hériter, ne peut pas empêcher le parent qui lui laisse son petit avoir d'être porté à l'amphithéâtre.

L'esprit de l'administration est d'écarter les réclamations, de les décourager en les soumettant à des formalités gênantes et de passer outre le plus souvent possible; elle arrive ainsi à retenir environ le quart des cadavres ; sur une moyenne de quinze mille décès par an, quatre mille corps restent à la disposition de la science.

L'autopsie ne peut avoir lieu que dans les vingtquatre heures, mais si le médecin ne perd pas de temps, l'opposition de la famille arrive quand la chose est faite et le cadavre reconstitué tant bien que

LES SQUELETTES mal, soit avec ses propres débris, soiL avec ceux du voisin ; la niain habile du garçon d'amphithéâtre répare les ravages du scalpel, et, pour peu que le visage soit intact, les parents, trompés par les apparences, croient que leur volonté a été respectée et ne se doutent pas de ce qui est caché sous le drap soigneusement replié.

Les corps des malheureux, soit que leurs parents ne les réclament pas, soit que ceux-ci ne puissent acquitter la taxe municipale de 6 francs et payer le prix de la bière, sont envoyés à la Faculté de médecine pour les cours et les examens, ou au grand amphithéâtre du sombre Clamart de la rue du Ferà-Moulin, dont Georges Grison, le spirituel et ingénieux explorateur des bas-fonds parisiens, a donné, dans son livre Paris horrible une description pleine de sentiment et de vérité.

Un puissant et amer écrivain, Louis Veuillot, s'est aussi arrêté un instant à la vue de ces lieux terrifiants; il leur a consacré un chapitre dans les Odeurs de Paris, et au spectacle du charnier et de certains détails écœurants, il s'écrie : « 0 peuple du Christ ! « ô petits qu'il avait faits les premiers ! ô cimetières 1 des campagnes chrétiennes, où les tombes, couvertes « d'herbes fleuries, se pressaient à l'ombre du clo- « cherl sur ces tombes longtemps arrosées de pleurs. « les vivants ne cessaient de répandre leur prière, et « la terre sacrée n'était touchée que par des genoux. »

l'AIIIS ni I S0|J|-|-'H1-;

L'ampliilhéùlrc de Clarnart est l'avant-dernière •'■tape des cadavres des misérables ; de là ils s'en vont dans le Chainp-des-Navets, à côté des suppliciés et des envois de la Morgue, ou bien ils fournissent des squelettes aux élèves des écoles.

On a inventé à ce sujet une foule de légendes absurdes; il n'est peut-être pas inutile de les détruire, cai- elles tendent à exciter les colères du pauvre et à représenter sous un jour absolument odieux, les opérations analomiques dont il est expose' à devenir le sujet.

Plusieurs journaux, se copiant les uns les autres, avaient déjà raconté avec des détails à sensation qu'il existait dans les environs de Paris « des usines de cadavres et des fabriques de squelettes », et que la nuit on voyait sortir de leurs hautes cheminées de sinistres flammes semblables à celles de quelque infernale officine.

Tout récemment il a paru, sous le titre Soxivenir d'un bowTêau de Paris, un livre où toutes ces histoires sont rééditées avec des renseignements si précis que bien des lecteurs ont pu s'y laisser prendre et s'imaginer que les corps des misérables morts de misère ou morts d'infamie sont livrés à de révoltantes profanations, dignes des peines édictées par le Code pénal contre les violateurs de tombeaux.

On sait ce que valent ces prétendus souvenirs; s'il , existe des mémoires où la vérité soit effrontément outragée, où les histoires les plus absurdes soient

LES SQIÎEJ.ETTES 80 recueillies, ce sont bien ceux qui, sous des Litres divers, promettent des révélations sur des mystères de l'ordre policier.

Le livre dont nous parlons avait d'abord paru en feuilleton dans le journal la Lanterne; on peut deviner quels sentiments de haine contre la société devaient imprimer à ses lecteurs les descriptions suivantes :

« Rien n'est impossible à la spéculation ! Elle ne « recule pas devant l'horreur et l'humanité ; sous « prétexte de donner à l'art chirurgical de nouveaux « sujets, un fabricant s'est arrogé le droit de prendre « au cimetière des suppliciés comme aux cliniques « des cadavres innommés destinés à devenir des « produits perfectionnés. Une épaisse buée aux sen- « leurs acres et fades voile cet intérieur. Des hommes « presque nus circulent avec d'énormes cuillers qu'ils « plongent dans ces chaudières chauffées à blanc ; « ils retournent leur instrument comme le feraient ï desbitumiers dans un liquide en ébullition.

« Ce qu'ils travaillent, ce sont des cadavres; il les « jettent dans de vastes récipients où se groupent « les épouvantables cuisiniers de ces monstrueux pot- « au-feu !

« Ces marmites de l'enfer alimente'es par ces démons « glacent le cœur de dégoût et d'épouvante. Il faut « être bien aguerri pour se faire à ce potage de can- « nibales où s'entre-choquent des torses déchiquetés, « des tibias cherchant des fémurs, des mains courant

»<6 l'A RIS (JUI SOll'l-HK

« avec des contorsions fantasques après des pieds « dansant sur un liquide incandescent; on se croirait * en enfer devant des démons, faisant leur cuisine « avec le corps des damnés, »

Ces descriptions atroces et ce pathos macabre a-^'issant sur des esprits crédules, commencèrent par jeter l'etTroi dans le quartier ; un voisin, troublé par de sinistres cauchemars, vint prévenir le commissaire de police que par-dessus le mur il avait aperçu le corps complètement nu d'une femme, avec tous ses cheveux étendus sur une table, où elle séchait au soleil.

Ces inventions et ces rêves sont inspirés par la malveillance ou la bêtise; ni l'école de me'decine, ni la préfecture de police, toutes les deux également soucieuses de leurs devoirs, ne méritent qu'on les signale ainsi à l'indignation populaire.

Il n'est peut-être pas superflu d'opposer la réalité à la légende, de dire de quelle façon se préparent les squelettes humains destinés à l'enseignement.

Tout près du chemin de ronde, à quelques pas de la porte d'Italie, dans une de ces rues solitaires et paisibles où l'herbe pousse comme dans les champs, refuge, encore respecté, des petits rentiers et des philosophes peu fortunés, se trouve une modeste maison, au milieu d'un jardin très ombragé, tout rempli au printemps de l'odeur des lilas en fleurs ; tel est l'endroitdont Vsiuleur des Souvenirs d'un bou7'reau a voulu faire le dernier cimetière des parias. Au fond, dans un atelier fort bien tenu, d'habiles

LES SQUELKTTES 87 et studieux ouvriers se livrent, sous la direction d'un homme fort distingué, M. Tramont, préparateur des facultés de médecine et des sciences, à toutes les préparations nécessaires à l'étude de l'anafomie comparée, de la zoologie et de l'histoire naturelle, depuis l'ossature humaine jusqu'au fragile squelette du dernier des hatraciens.

Les charpentes humaines destinées à être assemblées sont fournies par l'amphithéâtre de l'école de médecine ; les hôpitaux n'en livrent jamais directement ; les abus qui ont pu se produire autrefois de la part de certains garçons de salle ont été sévèrement réprimés ; ce ne sont pas d'ailleurs des cadavres qui sont livrés, mais des squelettes complètement débarrassés de leur chair parla dissection; line reste plus qu'à assurer leur conservation par certains procédés chimiques et à les monter.

Le ministère de l'instruction publique a donné à M. Tramont le monopole des préparations d'ostéologie humaine, et lui procure gratuitement un certain nombre de squelettes dont il doit rendre compte ; ils sont principalement destinés aux établissements publics ; cependant on tolère qu'il en soit vendu à des particuliers.

C'est un singulier catalogue que celui de ces marchandises humaines; il a son éloquence, il vaut presque un sermon sur la mort, et peut inspirer les réflexions les plus philosophiques ; on y voit que le prix d'un squelette mâle ou femelle varie de quatre-

88 PAUlS (jri SOIFFHK

vingts à cent soixante francs, suivant la blaiiclicur et la qualité des os; un gorille se paie quinze fois plus cher qu'un homme, et, ce qui est autrement humiliant, un fort malpropre pachyderme, le porc, qui se roule dans la fange, vaut vingt francs de plus que nous.

Parmi ces squelettes, les uns, moins coûteux que les autres, sont composés avec des fragments empruntés à différents corps, les autres sont « homogènes », pour me servir de l'expression qu'un moraliste spirituel a donné comme titre au récit qu'il a fait des accidents auxquels, dans son odyssée à travers les amphithéâtres, les musées, les écoles, les ateliers, la carcasse humaine est tous les jours exposée.

Pauvre squelette errant, te voilà condamné à de perpétuelles aventures, lu passeras de main en main, tu effraieras les uns, tu amuseras les autres, jusqu'à ce que tu deviennes de la poussière-; ne compte pas sur le repos du tombeau ; aux yeux de l'administration tu es bel et bien enterré, les chairs que tu portais et dont on t'a dépouillé sont déjà dans la fosse commune, jamais tu n'iras les rejoindre; on a peutêtre mis un nom sur ta tombe, mais tes os ne sont pas marqués et tu appartiens à tout le monde.

Il se prépare par an environ trois cents squelettes articulés ou non, sans compter ceux des suppliciés conservés comme dans certains musées.

Depuis qu'on ne se contente plus de demander aux femmes d'avoir de l'esprit, du cœur et des vertus.

AUTOPSIE OliMaATOlRE ^'J mais qu'on leur donne de plus dangereuses ambitions, la consommation des squelettes a beaucoup augmenté; dans la liste du matériel recommandé pour l'enseignement des sciences naturelles dans les lycées déjeunes filles, on voit figurer, au premier rang, un squelette humain articulé, et le ministère de l'instrucLion publique a même obtenu un rabais considérable pour cette clientèle féminine, objet de ses prédilections particulières.

Mais que ces débris humains soient maniés par des mains d'homme ou déjeune fille, qu'on y touche avec plus ou moins de respect, il n'en est pas moins pénible de penser qu'il y a de pauvres êtres qui, après avoir peiné pendant toute leur vie, deviennent ensuite des objets d'études et presque d'amusement.

On serait tenté de dire avec Hamlet : « Les os ont . « donc coûté peu de chose à former, qu'ils ne sont « bons que pour jouer aux quilles; les miens me font « mal d'y penser. »

On retrouve après la mort les inégalités qui existaient pendant la vie ; il semble pourtant qu'il serait plus facile de donner aux hommes la même pelletée de terre , que de répartir entre eux les biens de ce monde ; mais que de différence dans la façon dont chaque cadavre est traité ! Les uns reposent en paix dans des monuments superbes, les autres sont jetés surl'étal public cfe l'amphithéâtre ; les uns, enveloppés dans des suaires précieux, sont soigneusement embaumés à l'exemple des momies égyptiennes, les

90 PARIS oci snrPFRF:

autres sont dépecés parle couteau de l'anatomislf.

L'intérêt social a de terribles appétits ; il réclame ses victimes parmi les morts aussi bien que parmi Ir-. vivants.

Ce sont de désolantes mais d'inévilables nécessités, les apôtres les plus lurbulents de la démocratie seraient les premiers à pousser des cris d'indignation, si, au nom de l'égalité, dont ils parlent sans cesse, on cessait d'autoriser la dissection du pauvre décédé ii l'hôpital.

A une époque où la science ne recule devant aucune hardiesse tantôt pour accomplir les plus futiles découvertes, tantôt pour édifier des systèmes douteux, il lui faut beaucoup de cadavres; elle en fait une terrible consommation.

Je suis même surpris que, dans le débat entre les partisans et les adversaires de la peine de mort, il ne se soit trouvé personne pour demander, au nom des anthropologistes, non seulement qu'elle ne soit pas abolie, mais que le droit de grâce ait de moins fréquentes applications; si l'échafaud était supprimé, on en serait réduit à faire, sur de pauvres grenouilles ou d'inoffensifs lapins, ces singulières démonstrations, d'autant plus à la mode aujourd'hui, qu'elles tendent parfois à battre en brèche les vieilles croyances de l'humanité, et les enseignements de la philosophie spiritualiste.

Il ne faudrait pas s'étonner si un jour, sous le prélexe d'égalité et de science tout à la fois, on avait

AUTOrSJl': ORLIGATniRK 91

l'idée de décréter l'autopsie obligatoire ; il n'est pas un des arguments usités pour justifier l'intervention de l'État dans nos affaires privées qui ne puisse être invoqué pour imposer ce nouveau genre de tyrannie ; s'il fallait faire un choix, il se rencontrerait beaucoup de gens qui accepteraient d'être autopsiés après leur mort, à la condition que ce sacrifice les garantirait, pendant leur vie, contre toute oppression et leur assurerait la liberté de leur personne, de leur conscience et de leurs opinions.

Mais tout le monde n'a pas le même souci, et dans le peuple, où les appréhensions matérielles sont les plus vives, l'autopsie inspire plus de terreur que le reste.

C'est une des raisons pour lesquelles l'indigent aime de moins en moins l'hôpital ; la perspective d'être disséqué sans indemnité préalable, si, dans un délai de vingt-quatre heures, un parent très proche ne vient pas le réclamer, n'a rien de bien attrayant ; les gens qui aiment à se singulariser en laissant leur corps à des académies ne sont pas nombreux, et ce n'est pas en général chez les pauvres que se rencontre ce genre d'originaux.

Que d'amères réflexions doivent assaillir le malheureux sans parents, sans amis, le jour où le médecin l'abandonne et où l'heure fatale approche; il a souffert, travaillé sans relâche, il a été l'instrument des uns et des autres ; on l'a repoussé, quand il est devenu inutile : il s'était laissé prendre aux flatteries, aux discours trompeurs ; on avait fait résonner à ses

Page 1