‹ Paris qui souffreChapitre 18 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES REGISTRES DE LA BASSE GEOLE. — LES ÉCROUS DU CIIATELET. — LE XYin" SIÈCLE. — SENSUALISME Eï CRUAUTÉ. — LA CHRONIQUE DE LA BASSE GEOLE DU CHATELET. — LA MORGUE DU MARCnÉ-NEUF.

C'est à l'aide des anciens registres de greffe et de police qu'il est possible de se rendre compte de l'organisation et du fonctionnement de la basse geôle.

Ces documents, peu consultés jusqu'à ce jour, méritent d'être signalés.

Les plus importants sont, en première ligne, les registres d'écrou de la prison du Grand-Châtelet.

Ils se trouvent, bien qu'ils dépenclcnt du fonds judiciaire, aux Archives de la préfecture de police, avec les registres d'écrou de la Conciergerie, des prisons de Saint-Martin, de Saint-Eldi, de la Tournelle, de la tour de Saint-Bernard, de Bicêtre.

Ils échappèrent par miracle aux incendies de la Commune; M. Cresson, préfet de police, au moment

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du siège, les avait fait mettre clans des caves où ils se trouvèrent en compagnie de laYénus de Milo, également réléguée sous ces voûtes secrètes, d"où elle sortit en vraie Vénus Victrix, dans le rayonnement de sa beauté, triomphante du pillage et des flammes.

Les registres d'écrou du Châtelet, qu'il ne faut pas confondre avec les registres de sentences conservés aux Archives Nationales, sont au nombre de quatrevingt-quinze, et portent cet intitulé : «■ Pour servir « au greffe des prisons du Grand-Chàtelet à l'enregis- « trement des écrous et décharges, j

Le plus ancien commence au 1" janvier IGol. Il contient sur un feuillet séparé et sans aucune autre indication la simple liste des cadavres déposés

Voici par exemple l'état de janvier :

Un corps mort du xn.

Vaubroi Marguron du xini.

Un nommé Couillard du xiiii.

Un enfant mort du xim.

Un corps mort du xxi.

Un nommé Rinault du xxiii.

Dans l'année il y eut cinquante-sept corps déposes à la basse geôle, parmi lesquels deux enfants.

La population était alors de six à sept cent mille habitants; elle est aujourd'hui de près de trois millions et l'année dernière la Morgue a reçu sept cent quarante-quatre cadavres et cent quatre-vingt-trois corps de nouveau-nés; il y avait donc au xvn" siècle

LES UliGISTRESDK LA BASSE GEOLE II'.)

huit cadavres environ déposés à la Morgue par cent mille habitants, tandis qu'aujourd'hui il y en a plus de trente ; les morts violentes résultant de crimes ou suicides ont augmenté à peu près des trois quarts dans la ville la plus civilisée du monde.

Le dernier registre finit le 2 septembre 1792, quand les prisons du Ch.àtelet furent supprimées; les trois premiers sont simplement cotés ; c'est seulement à partir de 1671 qu'ils commencent à être paraphés par un magistrat, le lieutenant criminel, pour satisfaire à la nouvelle ordonnance.

II existait également à la Morgue même quatre vieux registres, oubliés sans doute, pour la période commençant le 4 octobre 1787 ; depuis que ce livre les a signalés, ils ont été versés aux Archives de la préfecture, où était leur véritable place.

Le premier, contenant 236 feuillets, porte ce simple titre : « Pour servir à la prison du Chàtelet de Paris, <t et paraphé par un conseiller du roi en sa cour de « Parlement et grande chambre d'icelle ; il se ter- « mine le lo mars 1790. »

Le second avec 166 feuillets, également paraphé par un conseiller du Parlement et intitulé : « Pour <t servir au greffe des prisons du Ghâtelet à inscrire « les écrous et recommandations », est clos le 8 janvier 1792.

Le troisième, avec le même titre, composé de 202 feuillets commençantle 31 mars 1791 et finissant le 24 frimaire an VI, est paraphé par Pierre-Jean

120 l'AiHS niir soiJFKiti-:

Agier, jiig-o présidanl le Iribuiial du II" arrondisscineal de Paris, le même qui, ayant e'Lé^ nommé le 8 pluviôse an III, président du tribunal révolutionnaire, dit réparateur, à l'heure où la France commençait à relever la tête et à secouer le joug, disait dans son discours d'installation : « A la Terreur, qui « a si longtemps pesé sur nous, succède enfin la « justice, et c'est pour la faire régner ici que nous « sommes appelés. »

Le quatrième registre, paraphé non plus par un magistrat, mais par un fonctionnaire, l'administrateur du départemént de la Seine, comprend la période du 8 nivôse an VI au 10 floréal an XIII. Il contient 191 feuillets avec ce titre : « Pour servir au « greffier du dépôt de la Morgue, gardien des bàtit ments du cy devant Ghàtelet, à inscrire les écrous « des cadavres déposés au dit dépôt. j>

C'est le dernier registre de la basse geôle du Ghàtelet.

L'existence de ces registres indique que les écritures étaient tenues en double^ tout au moins à partir de la fin de 1787 ; les seconds exemplaires antérieurs à cette époque ont peut-être été détruits ; il n'en existe plus aucune trace.

Les quatre registres qui jusqu'à ce jour étaient restés à la Morgue, où ils avaient dû s'égarer au moment de la suppression de la basse geôle, servaient sans doute à l'inscription immédiate et à main courante des déclarations de dépôt que le greffier devait

LES REGISTRES UE LA BASSE C.EOLE 121 ensuite reporter sur les autres registres en mentionnant la suite donnée.

On remarque, en elTet, des différences très significatives dans les écritures ; sur l'exemplaire des Archives de la Morgue on voit que la plume n'est pas celle du greffier, mais bien du déposant lui-même, officier de police, soldat de la maréchaussée, ou simple particulier, ce qui forme un assemblage dQS plus étranges fantaisies calligraphiques et grammaticales ; sur l'autre exemplaire (Archives de la préfecture), l'écriture et les formules sont toujours les mêmes.

Il semblerait que ces exemplaires devraient concorder de la façon la plus exacte ; il n'en est pas toujours ainsi; les registres restés à la Morgue sont plus complets, plus vivants ; nous avons remarqué sur les autres des omissions assez importantes.

Ainsi, tandis que les premiers constatent, à la date du lo juillet 1789, l'envoi des cadavres de sept personnes tuées et décapitées à la suite de la prise de la Bastille, les autres n'en font aucune mention.

L'explication la plus plausible n'est-elle pas qu'avant quele greffier ait pu faire la transcription, les cadavres étaient enlevés par la populace pour en faire les trophées de ses victoires et les promener dans les rues ?

Les registres servaient à inscrire tout à la fois les écrous des prisonniers, les écrous des tableaux et effigies des coupables en fuite condamnés à être pen-

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dus ou exposés par effigie, et enfin le dépôt des corps amenés à la basse geôle.

Jusqu'au 2 septembre 1792, la confusion des écrous des vivants et des morts ne cessa pas d'exister.

Cette date est importante dans l'histoire du Châlelet.

Sur l'exemplaire des Archives de la Morgue figuro. du 3 septembre, la mention suivante :

« Nous Jean-Michel David et Antoine-Thomas «i Traversé, officiers municipaux, dépendant du con- « seil général de la commune, nommé par ledit con- « seil par arrêté d'aujourd'hui matin à l'effet d'aller « au Chàtelet et y opérer au désir du dit arrêté, avons, t sur la réquisition du S'' Vatrin, concierge, et après « la plus exacte perquisition faite dans la prison, « reconnu qu'il n'y existe plus un seul prisonnier et « pour satisfaire à son réquisitoire arrête' et clos le » présent registre. Fait le 3 septembre 1792, l'an IV « de la liberté et le premier de l'égalité. »

En effet, il n'y avait plus de prisonniers, on les avait massacrés.

Ce procès-verbal historique ne figure pas sur l'exemplaire des Archives de la préfecture ; on y voit seulement, à la date du 2 septembre, la mention suivante : « Mis en liberté par le peuple le nommé Auger dont « il n'a pas été possible de transmettre l'écrou, le « registre ayant été volé et emporté le 3 de ce mois. »

Ce registre, volé ou emporté, est précisément un des quatre que nous avons retrouvés à la Morgue ;

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c'est sur le feuillet 171 que figure, en effet, Fccrou qu'on n'avait pas pu transcrire le 2 septembre et dont l'opportune disparition avait servi de prétexte au salut du détenu Auger.

Il est ainsi conçu : « Pierre-Rigobert Auger, déposé « par Muzot, caporal des canonniers, par l'ordre du « membre du conseil de surveillance. »

Ce fut le dernier prisonnier du Ghàtelet et l'un des rares survivants des massacres de septembre.

Après les registres des écrous de ces prisons et de la geôle leur voisine, nous citerons une série de documents originaux conservés aux Archives nationales et figurant aux pages 315 et 319 du Catalogue de la section judiciaire.

Ce sont, en premier lieu, seize registres de 1768 à 1791 destinés à inscrire les rapports du guet à pied et à cheval ou garde de Paris, apportés au greffe criminel du Ghcàtelet et un registre dit des inspecteurs, sortes d'officiers de paix, commencé le 10 février 1789, et interrompu brusquement le 19 janvier 1791.

Ces registres, mieux écrits et mieux tenus que ceux des écrous du Chàtelet, contiennent jour par jour le sommaire des faits dont le guet avait à s'occuper : arrestations sur la voie publique, objets trouvés, cadavres ramassés ou repêchés ; ils donnent le nom des individus arrêtés, le signalement des cadavres envoyés à la basse geôle, la description très minutieuse du costume et des détails qu'on est sur-

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pris de ne pas retrouver sur les livres du Chùtelcl.

Nous mentionnerons en second lieu quinze registres de la prévôté de l'Ile-de-France; cette juridiction connaissait de tous les délits commis sur les grands chemins par des gens sans aveu ou repris de justice.

Parmi ces registres, six de 1749 à 1791 concernent les procédures apportées au greffe de la prévôté, arrestations, plaintes, levées de corps, rapports des médecins.

Trois autres de 1749 à 1791 portent le titre de registre des effets à conviction et contiennent, ce qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire du costume, la désignation des effets trouvés soit sur les individus arrêtés, soit sur les cadavres envoyés à la basse geôle par ordre des officiers de la prévôté.

Enfin, nous avons déjà signalé les huit registres de 1673 au 21 avril 1791, où sont inscrits les rapportsdes médecins et chirurgiens chargés de l'examen et de l'autopsie des corps.

Il est probable que de tout temps il y eut beaucoup de curieux venant regarder par la lucarne de la basse geôle les cadavres ayant quelque célébrité, comme on allait à Montfaucon voir les corps des suppliciés, renfermés dans leurs sacs de treillis ou de cuir, se balancer dans l'espace aux chaînes de fer du gibet.

Les exécutions, les supplices étaient aussi des

LE XYIIT» SIÈCLR 125 spectaclos fort courus et qui n'effrayaicnl pas le sexe faible.

Dandiu disait dans les Plaideurs :

— « N'avez-vous jamais vu donner la question ?

— « Non, et ne le verrai, je crois, de ma vie.

t Yenez, je vous en veux faire passer l'envie, i

Furetière, en 1666, dans le Roman bourgeois où il chante les Adoantures de plusieurs bourgeois de Paris de Vun et de Vautre sexe nous montre le prévôt Belastre s'efforcer de gagner le cœur de la belle Collantine non seulement en lui envoyant des gâteaux et des bouquets, mais « en lui faisant bailler c placer commodes dans les lieux publics pour voir « les pendus et les roués qu'il faisait exécuter ».

Molière, dans le Malade imaginaire, s'en prenait aux mêmes travers en faisant dire par Thomas Diafoirus à sa belle Angélique : i Avec la permission « aussi de monsieur, je vous invite à venir voir l'un a de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une « femme, sur quoi je dois raisonner, s

Dans ses Mémoires M"" de Genlis raconte qu'une de ses amies, la jeune comtesse de Joigny, avait à un si haut degré la passion de l'anatomie, qu'elle ne voyageait jamais sans emporter un cadavre dans ses voitures.

M"' de Genlis elle-même faisait un cours d'anatomie chez une demoiselle Biherou, qui avait des cadavres dans un cabinet vitré au milieu de son jardin.

'-t' l'A lus (JIII SOL FFHK

Lasociôlé du xviri' siècle recherchait avec fureur les émotionsdo la chair, elle trouvait d'âpres jouissances dans la vue des choses horribles. La licence des mœurs et le goût des sp-ctacles sanguinaires appartiennent au même d'ordre d'instincts. Un critique célèbre a appelé l'homme « ce gorille féroce et lubrique » . Voltaire avait dit déjà: c Je me suis trompé de moitié, il <t est tout à fait singe et tout à fait tigre. > Ce n'est pas la nature quil'afaitainsi. La rudesse desmœurs le rendmoins féroce que trop de sensualité; c'est la volupté qui par l'excitation des nerfs et ses dégradantes suggestions le mène à concevoir les plus étranges idées, à faire violence à l'ordre naturel, à mépriser jusqu'.à la vie des autres. Les sociétés subissent les mêmes lois que les individus; quand ils sont blasés, qu'ils ont employé leur imagination à user toutes les variétés des plaisirs mauvais, que rien ne les distrait plus et qu'il leur faut pour supporter la vie se tenir dans un perpétuel énervement, ils deviennent sceptiques et méchants, ils veulent des sensations nouvelles, plus leurs impressions s'émoussent, plus ils éprouvent le besoin de les raviver par de brutales secousses. C'est alors qu'il ne leur déplaît pas, comme au temps des cirques où mouraient les esclaves et les martyrs, de voir souffrir, d'assister à l'agonie d'un supplicié, de sentir leur propre sang circuler plus vite devant l'image de la mort.

Quand on lit les mémoires du temps on est très frappé de voir que le monde où l'on donnait le ton,

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