‹ Paris qui souffreChapitre 19 sur 60 · SENSUALISME ET CRUAUTÉ · texte numérisé non relu

SENSUALISME ET CRUAUTÉ

OÙ on avait d'incroyables raffinements d'élégance et où on philosophait, était celui pour lequel les émotions brutales avaient le plus d'attrait.

< On a remarqué d raconte Barbier à propos de l'effroyable supplice de Damiens, mutilé, tenaillé, brûlé avec du plomb fondu et écartelé en place de Grève, qu'il « y avait beaucoup de femmes de distinction, ï qu'elles n'ont pas quitte' les fenêtres et qu'elles ont i mieux soutenu l'horreur du supplice que les hommes i ce qui » ajoute sagement le chroniqueur, t ne leur a pas fait honneur, j

Un autre chroniqueur, la femme de chambre de M"' de Pompadour, raconte que la femme d'un fermier général loua une croisée douze louis et qu'en attendant le supplice on joua dans la chambre; il est vrai que le roi apprenant cela témoigna sa réprobation en disant: « Fi, la vilaine, i

Les récits du temps sont pleins de traits semblables. Nous les voyons revivre à notre époque et peut-être à l'heure actuelle dans notre société moderne devenue à son tour si avide de jouissances, est-il plus d'une femme qui, bien que les apparences soient meilleures, mériterait au fond qu'on lui appliquât les beaux vers de Gilbert.

« l'arlerais-je dlris? chacun la prone et l'aime.

C'est un cœur, mais un cœur... c'est l'humanité même,

Il est vrai... Mais aussi qu'à la mort condamné

Lally soit en spectacle à l'échafaud traîné,

Elle ira la première à cette horrible fête

Acheter le plaisir de voir tomber sa tête. -

ij.s l'A m s nij socn- H K

Il esl possible que nos mondaines aient plus de retenue, qu'elles mettent un voile d'une e'paisseur plus discrète, que, plus en contact avec la foule que les vraies grandes dames du siècle dernier elles redoutent davantage la critique et les sifflets. On se contente de lire le récit des exécutions capitales, on ne va plus, quand on se respecte, les voir avec le même empressement; en tout cas on ne s'en vante pas, on laisse cette distraction à la lie du peuple, on se borne à assister aux drames de la cour d'assises. Au point de vue de la forme c'est peut-être u.i progrès, mais en réalité, le mal est aussi profond et le danger plus grand encore, carlahauteur de ceux qui représentent aujourd'hui les classes dirigeantes s'étant singulièrement abaissée, sous la pression de la démocratie, leurs vices sont plus près de ceux auxquels ils devraient donner le bon exemple.

Les chroniqueurs du xvni" siècle constatent l'empressement avec lequel les gens de toute condition choisissaient la basse geôle comme but de promenade à l'occasion d'affaires retentissantes.

Le journal de Buvat, au mois de février 4717, rapporte que, le jour du mardi gras, deux jeunes gens masqués, s'étant pris de querelle au bal de l'Opéra, en sortirent pour se battre ; l'un d'eux, qui était déguisé en femme, fut tué ; sa maîtresse, quil'avait suivi, le voyant par terre, prit son épée pour venger sa

LA ClIllONKn'Ii Dli LA liASSE GEOLL! 121)

mort et eut le même sort que lui ; on alUa les voir exposés au Ghâtelet.

Aucune affaire ne passionna davantage que celle de Cartouche ; elle fut le sujet d'un poème.

Six jours avant que le légendaire voleur ait été enfin amené au Chàtelet et écroué par Jean Courtade de Bernac, sergent d'affaires de la compagnie de M. de Ghabannes au régiment des gardes françaises, de l'ordre de M. Leblanc, secrétaire d'Etat et de la guerre, le registre d'écrou du Chàtelet portait, à la date du 8 octobre 1721, l'inscription suivante :

« Un cadavre masculin tout défiguré apporté à la « basse geôle par moi archer de la compagnie de i M. le Prévôt de l'Isle, de l'ordonnance de M. le Pré- » vôt, à la requête de M. le Procureur du roi. j

C'était le corps, horriblement mutilé, du soldat aux gardes françaises Lefebvre que Cartouche, à la veille d'être pris, avait fait assassiner pour le punir de l'avoir trahi après avoir fait partie de sa bande.

Barbier raconte qu'il y eut foule pour voir ce vilain cadavre.

Il rapporte aussi, à la date dal8 avril 1722, qu'on déposa à la Morgue du Chàtelet le corps, percé de deux coups de poignard, d'un nommé Sandrier, premier commis de la Jonchère, trésorier général de l'extraordinaire desguerres. « On prétend, ajoute-t-il, I que c'est pour avoir mal parlé du gouvernement, et t l'on dit qu'on a pris sept ou huit de ces nouvel-

130 PAÏUS (JUI SOUFFHE

« listes qui s'avisent de gloser sur ceux qui adniiuis- « Irenl. j

« On a rais ces jours-ci à la Morgue du Chûlelcl, » dit-il encore à la date du iO mars 1734, « lo ou « 16 petits enfants morts, dont il y en avait un âgé de « trois ans ; tous les autres, plus jeunes ou nouveaux- « nés. Ce spectable nouveau a attiré un grand con- « cours de monde et a effrayé tout le peuple ; on a attribuait quasi cela au départ des soldats aux gar- « des ; mais comment aurait-on trouvé tous ces « enfants ensemble et dans le même moment, d'au- (' tant qu'à présent la facilité est grande pour ceux « qui seraient hors d'état d'élever leurs enfants ? Il « n'est plus besoin de les exposer dans une allée « comme on faisait autrefois et ce qui en faisait périr. « On peut les porter directement aux Enfants-Trouvés. «■ On les reçoit sans s'informer de rien de la personne i qui les apporte, et cette police est très sage. Mais « on a dit que c'est le médecin qui a le Palais-Royal » (sans doute Joseph Hunaulb) « qui avait rassem- « blé tous ces enfants morts chez un chirurgien pour « faire des anatomies. Les voisins ont su cela, ont fait « leurs plaintes ; le commissaire a enlevé ces enfants; « on les a mis à la Morgue, et la chose a été éclaircie <' par le médecin. Cependant cette conduite n'est pas « trop prudente, car du moment qu'il n'y avait pas « soupçon de crime, il fallait enterrer, sur-le-champ, « ces enfants sans effrayer le peuple par ce spec- (I lacle. »

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