LA CHRONIQUE DE LA MASSE GEOLE
11 parle également, à la date du 10 mars 1741, d'une lète d'homme cuite avec du sel et du gros lard dans une marmite. « On ne sait, dit-il, si ce sont des « chirurgiens qui pour quelque expérience ont fait (( usage de cette tète ; d'autres ont pensé que ce pou- <' vait être pour faire voir que la misère était si « grande qu'on se déterminait à manger de la chair « humaine, mais la misère n'est pas encore à ce « point... tout le peuple a été en foule pour voir cette t tète. »
Les registres d'écrou ne mentionnent pas tous ces lugubres dépôts; nous avons noté seulement sur le livre de visite des médecins à la date du 20 maile rapport sur cette lète trouvée dans l'allée d'un faïencier rue Saint-Martin, aux environs de la rue aux Ours.
Ce rapport est ainsi conçu :
De l'ordonnance de M. le lieutenant criminel, « nous avons visité dans la basse geôle de cette cour « une tète humaine, renfermée dans un vaisseau de a terre, dont nous n'avons pu reconnaître le sexe, « attendu que la peau en est presque consumée, et il « nous paraît qu'elle a bouilli dans l'eau ou autre « liqueur. »
Buvat parle encore de quatre personnes qui, ayant été étoulfées le 17 juillet 1720 dans la foule qui se pressait à la porte de la banque de Law pour se faire rembourser les billets, furent exposées à la morgue du Chàtelet.
C'est là aussi que fut porté, le 1" septembre de la
132 PAIUS QUI SOUFFHK
inôiue auiiéo, le corps de Jacques du Yerf^ier, puèle distingué et chevalier de l'ordre de Saint-Louis, assassiné rue du Bout-du-Monde.
Il était tout habillé d'un drap musc, avec un galon d'or large de trois doigts et une veste de brocard d'or ; le lendemain, ayant été reconnu, ses héritiers le firent retirer et inhumer pompeusement à Saint-Sauveur, sa paroisse.
Les mécontents, et certes il n'en manquait pas à la suite de la catastrophe financière, accusèrent le régent et prétendirent, sans aucune preuve d'ailleurs, qu'il avait fait assassiner, par un homme de la bande de Cartouche, le malheureux poète auquel il reprochait d'avoir fait contre lui une parodie de la dernière scène de Mithridate, violente satire où on lisait ces vers :
« Ennemi des Français et de leur opulence, J'ai renversé les lois el détruit la finance. »
Bachaumont, à son tour, raconte dans ses Mémoires secrets que, le 18 octobre 1767, il y eut une énorme affluenee pour voir dans une grande boîte un corps desséché qu'un commissaire, trop i-élé, croyait être celui d'un jeune homme étouflé à dessein.
C'était une momie qu'un particulier, venant du Grand-Caire, comme on disait alors, avait oublié au coche de Fontainebleau, ce qui fit beaucoup rire aux dépens de la police.
LA CHRONIQUE DE LA BASSE GEOLE 133 Le Iteulenaut général de Sartine,quiavaitinfiniment d'esprit, futle premier à s'en amuser et dilà sou commissaire, qui prenait fort mal l'aventure et se plaignait d'avoir été chansonné parTaconet, de la troupe du thétàtre de Nicolet, que de toutes les vertus la tolérance était celle qu'il aimait le mieux pratiquer.
Bien que nous n'ayons trouvé à l'appui de cette histoire d'autre témoignage que celui de Bacliaumont, il est peu probable qu'il l'ait inventée, elle nous parait d'autant plus vraisemblable que les commissaires du temps de M. de Sartine ne sont pas les seuls qui aient été victimes de pareille mystification.
La basse geôle continua d'exister pendant toute la Révolution.
Ce fut un des personnages les plus féroces de la Terreur, le procureur de la Commune, Anaxagoras Ghaumette, qui, dans un accès d'attendrissement, se plaignit que la République ne donnât pas aux corps abandonnés un asile plus convenable pour les recevoir, des tables de marbre pour les coucher, et l'eau limpide d'une claire fontaine pour les laver.
Un incident politique servit de prétexte à cette manifestation sentimentale.
Le 3 octobre il'ùS, le registre de la Morgue mentionnait le dépôt suivant : « Le cadavre de Jeant Charles Lavallery, receveur de l'enregistrement à
l'AlUS (Jl l SOL'Fl-'Uli
. Elampes, où il demeure, déposé à la basse geolo. . ordre du commissaire de police des Quinze-Yingls. « repêché au quai de la Râpée. .
Si ce cadavre eût été celui d'un réactionnaire, d'un contre-révolutionnaire, comme on disait alors, ..n eût trouvé la Morgue trop bonne pour lui ; mais il s'agissait, paraît-il, d'un patriote. Chaumette avait le cœur tendre; c'était lui qui avait dit un jour que : ^ Le divorce est le dieu lutélairc de l'hymen. . Il fit un discours ; il dénonça la Morgue comme une institution de l'infâme monarchie, et, pressentant peut-être que Robespien-e le ferait décapiter quelques mois après, il se montra plein de sollicitude pour les restes de ceux qu'il appelait, dans le style du temps, € les victimes du crime et du sort ».
Sa harangue fut insérée au Journal de Paris ; la Révolution eut d'autres soucis que de réaliser les vœux de cet étrange philanthrope et de ce pédant sanguinaire.
La basse geôle i-esta dans le même état fort longtemps encore. Une ordonnance du préfet de police, Dubois, dans le service duquel elle avait passé par suite de la séparation des pouvoirs adjuinistralifs et judiciaires, prit soin, à la date du 29 avril 1800 (an VIII), de régler certains détails de service et la tenue du registre d'inscription ; il fixa à trois jours lîi durée de l'exposition avec les précautions dues à la décence et prescrivit que les vêtements seraient suspendus à côte pour aider à la reconnaissance.
LA MORCrlTR I) [I M A Rn [F É - N RU F 135
L'architecte Giraud, dont nous avons déjà parlé à propos de la fermeture des prisons du Chàtelet, fît un plan pour transporter la Morgue sous le Ponl- Neuf; il avait imaginé de la flanquer d'un café et d'un corps de garde avec un obélisque surmonté d'un phare éclairant les quais.
Mais il n'était pas possible de la laisser dans l'endroit où elle était ; on aménagea fort mal un vieux bâtiment à deux étages, sur le quai du Marché-Neuf; c'était un débris des boucheries construites en 1S68 par Philibert D'elorme.
Dans un article de la Revue universelle des Arts. en I806, Bonnardot, s'appuyant sur une vieille enseigne qu'il avait trouvée et sur le dire d'un vieillard du quartier, prétendait que la basse geôle avait été supprime'e dès 1802 et installée provisoirement dans une maison de la ruelle Popin, mais depuis il a reconnu son erreur en traitant le même sujet dans l'ouvrage de Paris à travers les âges.
Le 17 août 1804, un arrêté du préfet de police Dubois prescrivit la fermeture de la basse geôle.
Le registre ouvert à cette date contient la mention de l'ari-èté et prescrit au concierge, qui remplissait alors les fonctions de greffier, d'inscrire d'une manière claire et précise la date de l'arrivée d'un corps, son signalement, ses vêtements, la cause de mort présumée, l'endroit où il aura' été trouvé, la date de l'en-
13G PAU is on SnUFFRK
voi, l'autoriU"' qui l'aura ordonné cl la dato de la sortie.
C'est à partir de cette époque que, dans les actes administratifs et sur les registres, l'appellation basse geôle disparaît pour faire place au mot Morgue.
Ce fut au moment même où la Morgue venait d'être installe'e, fait remarquer M. Cousin, dans Paris à travers les âges, que le Marché-Neuf eut l'honneur do voir défiler le double cortège du pape et de l'empereur Napoléon I" pour la cérémonie du sacre et du couronnement à Notre-Dame.
L'emplacement de cette Morgue était aussi mal choisi que celui de la Morgue actuelle.
On s'est demandé, à cette époque aussi bien qu'aujou 'd'hui, comment il se faisait que l'administration n'ait jamais eu l'idée de masquer un peu l'entrée d'un tel lieu au lieu de provoquer les passants à y entrer.
■ a Pourquoi se trouve-t-il sur la voie publique ? « demandait en 1810 Debray, dans le Cicérone pari- « sien; ne faudrait-il pas qu'une cour, au moins. « séparât de la rue cette affreuse exposition. »
Yictor Fournier rêvait de la voir entourée d'ifs, de cyprès et d'un rideau de saules pleureurs !
Les Parisiens se souviennent encore de cette ancienne Morgue ; les cartons de la bibliothèque Carnavalet en possèdent plusieurs dessins.
Flameng en a reproduit l'intérieur avec les types
LAMORGllK nu MARCHK-NEUF 137
de ses visiteurs habituels dans Le Paria qui s'en m et le Paris qui vient, publié en 1860.
Elle a inspiré à Mcyron une de ces admirables eauxforteSj qui conserveront l'image pittoresque du vieux Paris et que les amateurs se disputent si chèrement.
Plus exigu et plus laid que la Morgue actuelle, l'ancien bâtiment s'appuyait sur le massif du quai, presque à l'angle du pont Saint-Michel et faisait saillie de toute sa profondeur sur le parapet du petit bras de la Seine ; un escalier conduisant à la berge servait à monter les noyés qui étaient amenés en bateau ; c'était un de ces coins les plus curieux, les plus pittoresques de l'ancien Paris ; d'un côté, le morne édifice; en face, un amas de vieilles maisons, de grandes portes cochères, de hautes et étroites constructions, d'hôtels borgnes, de bico.ques bran lantes et biscornues -, dès qu'un brancard s'arrêtait et déchargeait son fardeau, les fenêtres s'ouvraient et se remplissaient jusqu'aux toits d'une foule de têtes curieuses ; puis, sur le quai, le même mouvement, la même vie ; les badauds et les filous faisant cercle autour des pitres et des joueurs d'orgue toujours nombreux en cet endroit; les allées et venues, les conversations des femmes au milieu des étalages du marché en plein vent, où, détail assez singulier, le contrôle des perceptions municipales, fut fait pendant longtemps par le greffier de la Morgue ; et, pour mêler à. tout cela un peu de poésie, les marchands d'oiseaux accrochaient sur les murs de la noire de-
m PAIUS QUI SOTIFFRK
meure leurs cages pleines de gazouillemonls, connue pour saluer à son entrée l'âme du pauvre mort abandonné de tous.
Les étrangers qui venaient à Paris pour étudier nos mœurs ne manquaient pas d'aller visiter la Moi-guc et en reliraient en général une assez mauvaise impression.
Dans son intéressante publication sur J'aris <"/ lea Parisiens, en 48:23, l'Anglaise miss TroUope, une femme qui aimait à philosopher et à discourir, ce qu'elle faisait d'ailleurs assez lourdement, raconte les émotions qu'elle éprouva en visitant « cet asile de » la mort, ce qu'elle appelle cet humble et solitaire « toit placé au centre même de cette ville de Paris, si » remuante, si riante, et dit que rien ne saurait se « comparée pour l'horreur à la sensation que l'on « éprouve en passant le seuil de ce charnier >.
A la même époque, J. Sanderson, de Philadelphie, dans un livre intitulé : The American in Paris, se plaint du peu d'égards qu'un cadavre rencontre à la Morgue. « On l'étendra, dit-il, sur une table de <L marbre noir; ses habits ensanglantés et humides « seront pendus au-dessus de lui... Si personne ne le « réclame, le roi de France le vendra pour dix francs « aux médecins ; ses vêtements, exprès six mois, » appartiendront au garçon qui s'en servira plus tard « pour ses enfants, ou les vendra à titre de belle « occasion aux brocanteurs. »
Plus loin, il ajoute : * Une foule de gens des deux
LA MORfiUK DU MARCIlfi-NEUF 139
* sexes entrent et sortent toute la journée ; on s'ar- » rête à la Morgue en allant au Marché aux fleurs... < Une jeune femme occupe le bureau en l'absence « de son père et s'occupe de la vente ou do la recon- « naissance des cadavres ; elle joue du piano et, sous « bien des rapports artistiques, c'est une personne i accomplie, j
Un témoignage plus autorisé et plus véridique, celui de l'inspecteur même de la Morgue, le docteur Devergie, semble confirmer une partie de ce récit : « La presque totalité des salles, dit-il, fut transformée « en logements pour les deux familles du greffier « et du garçon, pépinière de jeunes filles, et les fe- « nétres étaient remplies de fleurs. »
Victor Hugo, dans Han d'Islande en 1821, opposait, avec l'imagination d'un poète, les horreurs d'une Morgue de fantaisie aux prétendues splendeurs, à l'élégance du mobilier et aux enfants joyeux de la Morgue de Paris.
Jules Janin, en 1820, dans VAne mort etla. Femme guillotinée , citait les fêtes que donnait le gardien et les couplets qu'on lui chantait.
Ce fut Léon Gozlan qui, le premier, en 1832, dans le livre des Cent et Un, parla d'un piano se faisant entendre dans la chambre de la fille du gardien, juste au-dessus de la table de dissection; l'existence de ce piano a paru tellement choquante à Firmin Maillard que, pour l'honneur de la Morgue, qui lui tenait fort à cœur, il prit la chose au sérieux et consacra plu-
l'iO l>AIUS (JIII Snui'l'UE
sieurs pages de son intéressant opuscule à démontrer que ce devait être une perfide invention de Gozian ; mais la relation de Sanderson paraît donner raison au spirituel écrivain.
Quoi qu'il en soit, la Morgue aujourd'hui aie privilège, qui en vaut bien un autre, d'être le seul endroit de Paris où l'on soit sûr de ne pas entendre jouer du piano. Le silence est prescrit aux employés : les oiseaux, chassés par le mauvais air, ne viennent jamais y suspendre leurs nids. Les seuls animaux qu'on y tolère sont les pauvres lapins destinés aux expériences et il n'y pousse d'autre verdure qu'une plante grimpante, à laquelle on permet de vivre parce que la graine en a été trouvée dans la poche d'un noyé.
Paris eut là, pendant cinquante ans, un établissement municipal qui lui fît peu d'honneur.
La mort y fut traitée avec mépris, le lieu était infect; les malheureux employés, obligés de coucher presque à côté de leurs hôtes, respiraient un air empoisonné; les rats s'attaquaient aux cadavres.
Le rapport de la commission de salubrité disait en 1832: « Il n'y a pas un établissement public où les « convenances soient plus mal observées et oii l'on a rende aux morts aussi peu de respect, j
Les magistrats protestaient de toutes leurs forces contre un tel état de choses; les habitants du quartier
LA MORGUE DU MARCUfi-NEUF lil entassaient pétitions sur pétitions; la famille royale, les cortèges officiels étaient obligés de passer devant ce charnier pour se rendre à Notre-Dame ; rien n'y faisait, la Morgue ne bougeait pas.
« Elle est, écrivait encore en 18S7 M.Devergie, un t foyer d'infection; on hésite à conduire les parents « de personnes décédées auprès des corps pour en « constater l'identité, attendu l'exiguïté de la salle « des morts et son encombrement. »
Le dossier de la Morgue à la préfecture de police se compose surtout des plaintes, des correspondances, des rapports auxquels, pendant tant d'années, donna lieu un si déplorable état de choses et un tel oubli des convenances.
En parcourant toutes ces pièces, nous constations une fois de plus combien il faut noircir de papier, user de persévérants efforts, pour démontrer des vérités qui sont plus lumineuses que le jour, détruire des abus dont l'énormité se manifeste à tous les yeux, faire triompher les réclamations les plus légitimes, vaincre la routine, la force d'inertie, le formalisme.
On ne saurait s'imaginer tout ce que dut dépenser de ténacité le docteur Devergie pour obtenir, au nom de la science et de l'humanité, les améliorations les plus indispensables; il ne se découragea jamais; c'est à lui que revient le mérite d'avoir, avec des moyens d'action bien insuffisants, inauguré les réformes qui, depuis, ont si heureusement transformé le service de la Morgue.
142 l'A RIS SOlil'FHK
Sa corrospondance avec les préfets esl très intéressante et sera consultée avec fruit par tous ceux qui auront à s'occuper de ce sujet.
En 1836, certains ciiangemcnls furent apportés au local; le second étage fut supprimé, l'édifice prit un aspect un peu plus correct; on lui fit trop d'honneur cependant en le comparant à un tombeau grec.
La Morgue resta dans cet endroit jusqu'en 1864.
A cette époque, elle fut balayée par le flot d'air et de lumière que le percement triomphal du boulevard Scbastopol vint répandre <à travers la vieille et pittoresque cité.
Elle fut, contrairement d'ailleurs- à l'avis du conseil de salubrité, transportée à la pointe de l'île, à l'endroit où nous la voj'ons et où nous espérons ne pas la voir toujours, sans souhaiter cependant, pour vaincre les lenteurs administratives qui, cette fois encore , entravent son déplacement, que des effondrements menaçants , déjà survenus dans les terrains de remblais, sur lesquels on l'a imprudemment assise, ne finissent par la précipiter dans le fleuve avec ses morts et ses vivants.