‹ Paris qui souffreChapitre 21 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES EVENEMENTS l'OLlTIQUES A LA MORGUE. — RÉVOLU- TIONS ET ÉMEUTES. — LES INVASIONS DE 1814 ET

PENDANT la période que nous venons de parcourir, bien des drames ont trouvé leur dénouement dans ce lieu ; nous ne nous proposons pas, pour divers motifs, de rappeler les crimes, déjà trop connus, qui y ont amené leurs victimes en entier ou en morceaux ; le seul intérêt serait de montrer, à la décharge de notre temps, que l'art de dépecer les cadavres a toujours été pratiqué.

Nous voulons seulement, pour tirer de cette étude une conclusion plus élevée, rappeler que plus d'une fois les circonstances ont porté à la Morgue des cadavres qui méritaient un autre asile et une honorable sépulture.

Les événements politiques dont la France a été le théâtre depuis moins d'un siècle ont laissé leur trace

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.sanglante dans ce triste lieu ; les insurrections, que souvent leurs auteurs dès (ju'ils sont au pouvoir sont les premiers à qualifier de criminelles, ont été, avec les crimes ordinaires, ses principaux pourvoyeurs.

Le 44 juillet 1789, le registre du guet constate l'envoi à la basse geôle du cadavre d'un soldat suisse du régiment de Salm-Salni, d'un cordonnier Jean Falaise et d'un bas officier invalide, Jean-Baptiste Asselin, tous trois tués à la prise de la Bastille.

Le lendemain, le même registre mentionne sept cadavres et têtes trouvés place de Grève.

Ils sont inscrits de la façon suivante sur le registre conservé à la Morgue, page 146: « Sept cadavres « masculins déposés par la garde bourgeoise de « l'ordre de M. Duchauffour (Jacques) , officier de garde. »

Quant aux tètes, il n'en est plus question; c'étaient sans doute celles de Delaunay et de Flesselles. On trouve aussi sur le livre des médecins les rapports attribuant la mort à des coups de feu.

Le surlendemain, le guet envoya encore à la Morgue un soldat invalide tué aussi par une arme à feu.

Le 22 juillet compte de nouvelles victimes ; ce n'est même plus un semblant de lutte, c'est l'assassinat pur et simple.

L'ancien intendant des armées et contrôleur général Foullon, baron de Doué, est massacré ; sa tête est coupée, hachée par lambeaux, plantée au bout d'une

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pique, avec du foin dans la bouche et promenée dans les rues.

Son gendre Berlhier, intendant de Paris, subit le même sort, avec un raffinement d'atrocités et de profanations dont un témoin a fait le récit dans les Anna les paris ien nés .

Ni les registres du guet, ni ceux du Ghàtelel, ne font aucune mention de ces scènes de meurtre.

11 paraît résulter des documents contemporains, et notamment de la déposition régulièrement reçue dans l'enquête sur les attentats du 20 juin 1792 d'un sieur .Jacques Guibout, marchand de galons, rue aux Fers, grenadier au bataillon de Sainte-Opportune, que les têtes de Poullon et de Berthier auraient été apportées à. la Morgue, où un nommé Soudin serait venu les chercher, les laver dans un seau d'eau, et les livrer au peuple qui les attendait quai de la Ferraille; c'était un des vainqueurs de la Bastille; plus tard, le 20 août '1792, il s'illustra de nouveau en envahissant les Tuileries à la tête des bandes dirigées par Santerre et en mettant sous les yeux du roi un cœur de veau avec cette inscription : Cœui' d'aristocrate.

Le registre de la Morgue est complètement muet sur cet incident ; nous n'avons pas trouvé sur les pages la marque des gouttes de sang qui, suivant la légende, seraient tombées de la tête de Foullon au moment où on l'aurait déposée sur la table du greffier.

na PARIS QUI SOUFFRE

Il est probable que les funèbres débris ne seront restés que peu d'instants à la basse geôle et qu'avant que le greffier ait pu en mentionner le dépôt, Soudin et ses complices les auront repris pour continuer leur promenade.

Le ï>4 mai 1790, un registre, dit des inspecteurs, mentionne l'envoi à la basse geôle c de cadavres de « trois particuliers arrêtés pour vol d'argenterie à a l'Arc-en-ciel sur le nouveau boulevard, puis pen- « dus par le peuple au marché de Bauvau »: Sur le registre conservé à la Morgue on avait d'abord inscrit, folio 29. « Trois cadavres déposés à la basse (( geôle par la populace du faubourg Saint-Antoine, » on effaça cette phrase, et on la remplaça par ces mots d'un caractère plus officiel : Déposés « de l'or- « donnaiice du comité de l'hôtel de ville et écroués « par nous Jacquet, officier de robe courte, sous- <i signé ».

Le lendemain, un individu, accusé par la foule d'avoir volé un sac d'avoine, aurait eu le même sort si la Fayette ne l'avait protégé ; grâce à lui il arriva vivant au Ghâtelet ; on lit sur le registre d'écrou (Archives de la préfecture) : « Jean Thery, amené de

l'ordre du commissaire Duchesne, soupçonné du « vol d'un sac d'avoine, lequel Thery a été pendu à « la lanterne et détaché. »

« Quel horrible spectacle, disait Bailly dans la « séance du 27 mai de l'Assemblée nationale à l'oc- « casion de ces massacres, que celui d'un peuple qui

ÉVÉNEMENTS POLITIQUES A LA MORGUE liT

« se dispute les fonctions de bourreau et qui, au mo- « ment où on adoucit pour lui les lois, imite lui-même « et surpasse les tyrans les plus sanguinaires. »

Le 17 juillet 1791, deux cadavres masculins, dont les têtes ont été coupées, « sont écrouées avec leurs « tètes » par Chauvin, officier de garde nationale, porte le registre de la Morgue ; mais on n'en trouve pas trace sur le registre de transcription.

C'étaient deux pauvres malheureux, un perruquier et un invalide avec une jambe de bois, qui s'étaient glissés pour faire des sottises d'assez mauvais goût sous l'estrade de l'autel de la Patrie au Champ-de- Mars, le jour où les clubs apportèrent une pétition contre le maintien de la prérogative royale. Ils furent pris par des conspirateurs, traînés à la section du Gros-Caillou, pendus sans plus ample informé, suivant la nouvelle méthode, et décapités sur l'heure.

Le lendemain, deux autres cadavres furent apportés à la Morgue ; on sut depuis que l'un d'eux était celui d'un nommé Antoine Lechmann, cordonnier alsacien, tué d'un coup de feu. Il avait été amené d'abord à l'entrée des galeries de bois du Palais- Royal. Le commissaire de police, après avoir, suivant l'usage, fait constater la mort par un médecin en présence de deux notables, trouva dans les poches du mort des adresses da bottiers qui sont restées jointes au procès-verbal (Archives de la préfecture de police) ; il envoya un commissaire pour vérifier ces adresses ; mais celui-ci ne revenait pas vite, et le

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coiiimissuirc on (Hait fort, ennuyô : « Alloiidu, porte le « procès-verbal, que, dans les circonstances pn-sentes, « ce cadavre pouvait exciter quelque rumeur s'il res- « tait plus longtemps exposé à la vue, dans un lieu « aussi passant que l'est la dite cour du Palais-Royal. « et que d'ailleurs il avait été apporté sans doute à « dessein du Champ de la Fédération jusque dans le « jardin du Palais-Royal ; nous avons estimé de l'avis « des susdits notables adjoints qu"il est de la prudence « de faire transporter le dit cadavre à la basse geôle « ou morne pour y rester exposé suivant l'usage « ordinaire. »

C'était assurément un fonctionnaire perspicace et qui avait l'intuition des procédés révolutionnaires.

Les tableaux historiques de la Révolution par Chamfort disent en effet, en parlant de ce cadavre : « 11 « fut porté sanglant au jardin de la révolution. Anï toine, haranguant les Romains sur le corps de Cé- « sar, avait pu les ramener à condamner les tyranni- « cides. Quelle puissance ne devait donc pas exercer « sur un peuple libre le spectacle d'une victime gé- « néreuse morte défendant ses droits ! »

Le corps qui rappelait ces souvenirs classiques fut envoyé au Chàtelet dans un fiacre ; il est inscrit sur le registre d'écrou.

Nombre de suicides se succédèrent les jours suivants, prétend l'auteur des tableaux ; il en donne pour raison que, dans un gouvernement oppresseur, la mort est l'unique ressource de l'homme libre.

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