‹ Paris qui souffreChapitre 22 sur 60 · KVKNEMENTS POLITIQUES A LA MORGUE M · texte numérisé non relu

KVKNEMENTS POLITIQUES A LA MORGUE M

Les registres ne portent aucune trace de ces suicides patriotiques, et ce ne fut malheureusement pas sur eux-mêmes que les révolutionnaires portèrent ordinairement leurs coups.

Ils allaient se gorger de sang, massacrer sans raison, sans trêve ni pitié, des aristocrates et des plébéiens, des vieillards, des enfants et des femmes.

On a dit que, par compensation, la santé publique n'avait jamais été si bonne que pendant la Révolution ; un Allemand a consigné cette singulière observation dans la relation d'un voyage qu'il fit à Paris et rapporte que le docteur Petit de Lyon a publié un recueil d'histoires des maladies que la Révolution a fait disparaître, la plus violente douleur corporelle ayant été contrainte de céder aux effets de la terreur.

Voilà un nouvel argument que nous signalerons à ceux qui font aujourd'hui l'apologie de cette honteuse • •poque et osent dire, jusque dans nos assemblées : t Qu'on n'a pas assez tué en 1793. »

A la suite des événements du 40 août 179:2, la Morgue reçut dix cadavres d'individus tués à la prise des Tuileries ; ce chiffre peu élevé, surtout si l'on considère que les assaillants étaient en grande partie des Marseillais sans domicile à Paris, montre bien que les insurgés remportèrent une facile victoire et qu'ils massacrèrent sans peine la garde suisse, à laquelle le roi avait donné l'ordre de cesser le feu.

Le 2 septembre, le Chàtelet fut, comme les autres

lÔO l'AlUS OUI SOI KI-HK

prisons de Paris, les Carmes, l'Abbaye, la Force, la Salnêlrière, le séminaire de Sainl-Finiiin, le théâtre d'épouvantables massacres.

Sur le registre de transcription des écrous aux Archives de la préfecture de police , on trouve en marge des écrous de cent soixante-six individus cette laconique annotation : * Mis à mort par le peuple. >

Le registre des écrous aux Archives de la Morgue ne contient pas ces mentions ; nous en avons déjà donné l'explication à propos de la mise en liberté du nommé Auger, le dernier prisonnier du Chàtelel, en constatant qu'au moment des massacres le registre s'était égaré.

Les différentes évaluations qui ont été faites par Mortimer-Ternaux, Peltier, Prudhomme, Granier de Gassagnac, Firmin Didot, Labat, du nombre des victimes, varient entre cent cinquante-trois et deux cent seize ; on pourrait penser que le chiffre de cent soixante-six serait le plus exact, mais le registre est si mal tenu, a été livré à de telles mains qu'il nous inspire une médiocre confiance. Il est fort possible que tous les écrous n'aient pas été inscrits et que des personnes portées comme mises en liberté aient été massacrées au moment où elles franchissaient le seuil de la prison ; c'est encore un des procédés de la justice dite populaire ; les otages de la Commune en ont su quelque chose.

La prison du Châtelet avait une certaine analogie

ÉVÉNEMENTS POLITIQUES A LA MORfiUE loi avec le dépôt actuel ; elle était réservée aux petits délits ; les individus prévenus de crimes étaient dirigés sur la Conciergerie; on y retenait aussi les prisonniers pour dettes.

Le peuple, dans son ivresse sanglante, ne fit aucune distinction ; des mendiants, de vulgaires voleurs, un grand nombre d'individus soupçonnés de falsification ou de distribution de faux assignats furent tués aussi bien que s'ils eussent porté, comme les prisonniers de l'Abbaye ou des Carmes, les noms les plus illustres de France, et Robespierre, satisfait, s'écriait quelque temps après : i Heureusement il n'a pas péri un seul innocent, s

Ce furent, au contraire, ceux qui avaient commis quelque crime qui eurent la vie sauve.

i Les filous de Paris, raconte Rétif de laHretonne, dans les Nuits de Paris, s'étaient mêlés avec les tueurs pour faire échapper leurs camarades emprisonnés. »

t Ils tuèrent tout le monde, > dit-il encore, « le devant du chàtelet était garni de morts entassés. »

ï A la prison du chatelet, ajoute Mercier dans son t Nouveau Tableau de Paris, même carnage, même « férocité qu'ailleurs, rien n'échappait à la rage de t ces cannibales; tout ce qui était prisonnier leur t parut digne du même traitement. »

Il n'apparaît pas, d'après les registres, qu'aucun de ces cadavres ait été déposé à la basse gêole ; les mas-

152 l'AIUS CMÎI SnUFFRK

sacreurs s'acharnèrent sur eux, des léles furent coupées, des corps évenlrés; puis on entassa tous ces débris sous le Pont-au-Ghange.

Le lendemain, la municipalité de Paris envoya l'ordre suivant, cité par la Varenne dans son récit des événements de Septembre: t Vous ferez sur-le- « champ enlever les corps des personnes de votre « prison qui n'existent plus; que, dès le point du « jour, tout soit enlevé et porté hors de Paris dans « des fosses profondes bien recouvertes de terre; « faites avec de l'eau et du vinaigre laver soigneuse- I ment les endroits de votre prison qui peuvent ï encore être ensanglantés et sabler par dessus. »

Quelques poignées de sable ne suffisent pas pour cacher à l'histoire vengeresse les traces de pareils forfaits.

Pendant la période commençant au 23 avril 179!2 et finissant au 9 thermidor an II, où l'échafaud fut en permanence, sauf b temps de nettoyer le couteau, il ne semble pas, d'après le registre, qu'aucun corps de supplicié ait été apporté à la basse geôle.

On les déposait dans certaines dépendances des cimetières avant de lesjeter dans des fosses où on les couvrait de chaux vive pour empêcher, en suivant l'expression du temps, de les diviniser un jour ».

Il y eut aussi une sorte de morgue spéciale établie au cimetière de Picpus, non pas assurément par égard pour ceux dont les têtes venaient d'être trjanchées, mais pour empêcher que leurs vêtements,

É V É N E iM E -N T S P 0 1, 1 T I (J II E S A L A M 0 H G U E lo3 confisqués au profit de l'Etat, ne fussent détériorés. » On pourra ainsi, disait le commissaire de police de « la section de la rue Montreuil dans un rapport cité s dans l'ouvrage de M. Dauban sur Paris en 1794 « dresser à couvert l'état exact des efTets des suppli- « ciés; ou pourra sar une tablette laisser le registre, t y avoir plume, encre et y tenir de la lumière; toute « la dépense d'établissement n'ira jamais à 50 livres « et une seule redingote oubliée peut être souvent 1 une perte de plus de cent livres et quand il pleut à ï verse ou vente on peut en échapper beaucoup. »

Après avoir décapité les gens, les bourreaux économes partageaient leurs habits, et, sans respect pour leur cadavre, ne lui faisaient même pas l'aumône d'un drap mortuaire.

Un document, que nous croyons inédit, atteste cette profanation; c'est une note manuscrite de Bélanger qui était, au moment de la Révolution, architecte du comte d'Ai'tois, directeur des fêtes publiques, des pompes funèbres et des spectacles de la cour ; elle se . trouve à la bibliothèque Carnavalet dans une liasse de cent cinquante lettres, p ovenant du cabinet de M. Dubruafaut; on nous saura peut-être gré de la reproduire en entier; elle donnera mieux que tous les commentaires une idée de la façon dont la Terreur traitait les morts que faisait l'échafaud; elle est ainsi conçue : « Trois dispositions avaient été prises à t trois époques pour enterrer les condamnés par le <i tribunal révolutionnaire : i" on déshabillait les con-

151 i^M<IS ni 1 SOU FF HE

* diimnés avant de les enterrer, les corps étaient « sans cercueil, 2° on les enterrait tout habillés sans € cercueil; 3" on les enterrait déshabillés et avec t cercueil et l'on portait les vêlements à l'Hôtel-Dieu. « Le Roi a été enterré presque habillé avec un cert cueil, ainsi que la Reine ; le cercueil a été fourni ï par JoUy Bedant, fossoyeur; après cela on enler- « rait les morts sans cercueil et sans habits, comme « cela a eu lieu à Monceaux pour madame Elisa- « beth. »

Le tribunal révolutionnaire, qui était responsable de tant de profanations, voulut avoir des médecins légistes à sa dévotion.

Dans sa belle histoire de ce tribunal, le savant conservateur de la section judiciaire aux Archives, M. Gampardon, a signalé leurs noms fort obscurs; ce n'était pas de la science que leur demandaient les proscripteurs, mais des passions et des haines,

Robespierre, écrivant pour recommander l'un de ces médecins, ne parlait pas de son savoir et se contentait de dire : « C'est un patriote qui a des principes et une conduite ferme dans les lignes révolutionnaires. »

Cette constante préoccupation de mêler la politique aux choses qui lui sont le plus étrangères est un des t:aits de cette époque et de la faction qui dominait la France; le fanatisme fait bon marché de tout le reste pour atteindre le but qu'il poursuit; il veut enfermer la science, l'art, le dévouement, la charité.

L'INVASION DE 1814 1Ù5 le devoir, en leur coupant les ailes, dans les formules étroites de doctrines intolérantes; il entend tout ramener à ses pe tites et jalouses préoccupations ; le meilleur médecin légiste aux yeux des juges politique de 1793, ce n'est pas le plus savant, mais celui qui est animé des sentiments les plus révolutiannaires.

Les jours des violences et des persécutions ne furent pas de longue durée.

Le 14 vendémiaire 1795 (an IV), on lisait sur le registre de la Morgue : « Un cadavre masculin trouvé sur le quai Malaquais que l'on prétend avoir été tué d'un coup de biscaïen. »

Le général Bonaparte venait de marquer son entrée dans la vie politique, eu mitraillant sur les marches de Saint-Roch et sur les quais les gardes nationaux des sections royalistes; il se faisait la main en inaugurant le système des coups de force au profit de la République, sauf à lui appliquer, quatre ans après, au 18 brumaire, la loi du talion.

Sous l'empire, ce ne fut pas la guerre civile qui fit couler le sang; la France eut de vastes et glorieux cimetières dans toute l'Europe; mais quand arrivèrent les tristes jours de l'invasion, la Morgue recueillit quelques-unes des victimes des derniers combats.

Le jour de l'entrée des alliés, le 31 mars 1814, la Seine apporta un mort sans vêtements qui fut inscrit

I"" l'A lus gui SOIJKFIIK

sous celle désigiialion: » Présumé être un soldai jelé à l'eau après la balaille de Monlereau ayanl une blessure au dos qui a occasionné la morl. >

Celle blessure au dos étail comme l'image de la déroute ; ce soldat inconnu représentait la France, vaincue, humiliée, obligée de fuir jusque sous les mu s de sa capitale devant tant d'ennemis qu'elle était habituée à regarder en face et à vaincre.

Dans le premier mois de l'occupation étrangère, deux soldats russes noyés et un sergent du premier régiment de la garde prussienne furent déposés à la Morgue.

Les événements politiques ne firent leur rentrée dans le funèbre édifice qu'avec la chute du gouvernement de la Restauration.

Les 27, i28, 29 juillet 1830, cent treize cadavres furent déposés ; on n'avait pas encore vu une telle affluence ; la salle, trop petite, regorgeait ; les employés ne savaient où trouver de la place pour tout le monde.

On inscrivit les morts avec une grande hâte et très sommairement ; on ne s'occupa même pas du nom des pauvres Suisses de la garde royale, on se contenta d'indiquer le numéro de leur uniforme, et le registre ne porte aucune trace de constatations ultérieures.

Les inhumations furent faites d'ailleurs avec

RÉ Vn L U T J 0 .N S E T K MEUTES 157

une extrême précipilalion à cause de la grande chaleur.

« Le Panthéon et la Morgue se recrutent, écrivait Léon Gozlan ; deux jours de plus d'immortalité et de gloire, la peste était à Paris. >

II fallut se débarrasser au plus vite de tous ces cadavres dont il était plus facile de faire des héros que de les préserver de la corruption.

On eut l'idée de les inhumer en grande partie près du Champ-de-Mars et de les transporter par eau.

De grands chalands vinrent les prendre à la Morgue au pied de l'escalier qui descend à la berge ; on les étendit à côté les uns des autres après les avoir aspergés de chlorure de chaux et pris toutes sortes de précautions longuement décrites dans une brochure de Parent Duchatelet.

Les cartons de l'hôtel Carnavalet renferment une estampe de Goblain représentant ces tristes scènes.

Elle a été faite non d'après nature, au moment même, mais après coup, sur une aquarelle que le musée a achetée tout récemment. Victor Adam, dessinateur fort à la mode à cette époque , se chargea d'y ajouter des personnages pour lui donner plus d'actualité.

L'aimable et savant conservateur a appelé notre attention sur la note suivante écrite par l'auteur ou le propriétaire de l'aquarelle en l'envoyant à Goblain.

« Tu peux t'en rapporter matériellement à ce desc sin, il est très exact ; nous avons été avec Victor

loS l'A Kl S Ui;i SOIJKI'UE

« Adam sur les lieux ; il fera les figures, il changera « le bateau de tuiles et en fera une galiote remplie « de cadavres ; il en fera aussi descendre sur des cit vières dans l'escalier de la berge et foule sur les t quais. Je veux le conserver, car le monument ne « tardera pas à disparaître. »

Cette même vue ainsi composée et arrangée à distance pour produire un effet dramatique a été reproduite par Régnier dans le Paris historique, de Charles Nodier.

Le musée Carnavalet possède , on outre , sur If même sujet, un tableau d'Alexandre Vcron, exposé au Salon de 1838.

La mise en scène est trop théâtrale pour être absolument vraie ; mais la vue de l'ancienne Morgue à deux étages et des vieilles maisons qui l'entouraient n'a nulle part été reproduite avec plus de sincérité et de couleur locale.

Les émeutes par lesquelles les révolutionnaires cherchèrent à reprendre le pouvoir qui leur avait échappé en 1830 ont aussi laissé leur trace à la Morgue.

Elle reçut 82 cadavres à la suite de l'émeute du 1" juin 1832 auxquels les funérailles du général Lamarque avaient servi de prétexte ; parmi eux figuraient plusieurs gardes nationaux tués à l'assaut des barricades, dans les ruelles du cloître Saint- Merry.

Le premier corps qu'on apporta fut celui d'une

Page 1