‹ Paris qui souffreChapitre 24 sur 60 · RÉVOLUTIONS KT K M (OU T !• S · texte numérisé non relu

RÉVOLUTIONS KT K M (OU T !• S

Le registre ne porte aucune trace des nombreux attentats dirigés contre le souverain ; ils avaient inspiré à Alfred de Musset ces vers fameux :

« France, les assassins consacrent ta puissance,

• Ils forcent Dieu lui-même à nous montrer sa main. »

Les victimes de la machine infernale de Fieschi furent déposées à l'église Saint-Paul et reçurent les plus grands honneurs, de même que, sous l'empire, on évita d'envoyer à la Morgue les personnes éventrées parles bombes d'Orsini.

Voici à son tour la révolution de Février 4848; elle fournit à la Morgue un contingent de soixante et onze cadavres.

Puis arrivèrent sous la République les combats autrement acharnés des journées de Juin.

Paris fut livré à toutes les abominations de la guerre civile ; deux cent cinq cadavres vinrent remplir les salles trop exiguës.

11 faudra arriver à la Commune pour voir un plus effroyable entassement.

Que de scènes de carnage on devine dans quelques mots tracés à la hâte; ici c'est un soldat mutilé, là un individu mort subitement dans un accès de colère pour avoir été arrêté comme insurgé, un autre qui s'est pendu pour éviter d'être pris ; plus loin onze fusillés pour tentative d'évasion au Palais-Royal. Le

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quart seulement des cadavres fut reconnu . tandis qu'au mois de février les six-septièmes avaient été réclamés.

La République disparaît à son heure.

Le registre dos journées de Décembre 1851 constate l'entrée de quarante-trois cadavres parmi lesquels on remarque celui de Dussoubs Denis, avocat, né à Saint-Léonard (Haute-Vienne).

Victor Hugo lui a consacré deux chapitres dans son Hi&loire d'un Crime; une rue de Paris porte son nom ; le conseil municipal a fait mettre une plaque commémorative sur la façade de la mais m du faubourg Saint-Antoine, devant laquelle il a été tué : on en a fait un martyr de l'inviolabilité parlementaire; il n'était pourtant pas député, mais, usurpant des insignes qui ne lui appartenaient pas il avait pris, pour aller sur les barricades, l'écharpe de son frère Gaston représentant du peuple, qui, ainsi que le rappelle Maxime Ducamp dans ses Souvienirs littéraires, était le 15 mai 1848, au nombre des envahisseurs de l'Assemblée nationale.

La résistance fut promptement étouffée, on s'empressa d'eifacer toutes les traces de la lutte, et dans les liasses du greffe de la Morgue nous avons trouvé la note suivante, du 4 décembre, signée par M. de Maupas lui-même : « Ordre à M. le greffier de la € Morgue de ne point exposer aux regards du public

L'INVASION DE 1870 163 c les cadavres des individus tués par les insurgés, ainsi < que ceux de ces mêmes insurgés ; garde précieu- <r sèment leurs effets et les pièces trouvées sur eux. »

Le lendemain il fut prescrit de transporter immédiatement les corps au cimetière des hôpitaux.

Puis survient la néfaste guerre de 1870, la Morgue va être en quelque sorte ennoblie par le sang des soldats morts devant l'ennemi.

C'est par l'inscription suivante que l'invasion fait son apparition : « 18 septembre 1870. Costume de « Prussien-ulhan, pantalon T. G. U. R. R. E. 1870. « A. B. S. Y. Au collet de la tunique, Schonfeld, tué « d'une arme à feu dans les champs, j

On se pressa pour voir ce cadavre. Le peuple de Paris, encore plein de patriotiques illusions, fut convaincu que l'armée allemande tout entière allait bientôt subir le sort de l'audacieux éclaireur, frappé, loin de son pays, au détour de quelque chemin, et s'en allant finir ses rêves de gloire k côté des noyés et des pendus.

Quatre mois après, Paris était bombardé ; dans la nuit du 17 janvier, un obus lancé par les batteries de Chàtillon tomba dans la Seine, à peu de distance de la Morgue.

Le 2S, elle reçut le cadavre d'un passant tué par un obus, dans le quartier du Val-de-Grâce.

Pendant les différentes périodes du siège, trente-

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sept individus, morts par suite des fuiLs de guerre, lurent déposés à la Morgue ; la plupart n'ont pas été reconnus. G'e'tait, en général, des maraudeurs qui sortaient des lignes et tombaient sous les balles des deux armées; aussi, pour ne pas les confondre avec les soldats tués en combattant, on les inscrivait avec la mention de mort accidentelle.

Un seul officier, un capitaine de la garde mobile de province, figure sur les tristes registres; il n'avait pas su mourir sur le champ de bataille, il s'était tué misérablement dans une chambre d'hôtel.

Après la bataille de Buzenval, deux cent cinquante cadavres, et parmi eux le cadavre du peintre Henri Regnaud, furent dirigés sur la Morgue, où ils restèrent à peine ; le commissaire de police du quartier, M. Macé, devenu depuis chef de la sûreté, mit beaucoup de zèle et de dévouement à faire conduire tous ces corps au cimetière du Père-Lachaise, la nuit, à l'aide des fourgons des pompes funèbres ; les effets furent inventoriés, numérotés, étiquetés, les signalements relevés, les photographies prises, et, à l'aide de tous ces renseignements, les familles purent retrouver leurs glorieux morts et les actes de décès furent établis aussi complètement que possible à la mairie du XX' arrondissement.

Le 18 mars, l'insurrection de la Commune vient mettre le comble à nos désastres ; les cadavres vont emplir jusqu'aux combles le funèbre édifice.

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Le premier corps apporté et d'ailleurs réclamé aussitôt par sa famille mérite un hommage particulier. Ce fat celui d'un homme de bien, un des plus honorables membres du haut commerce parisien, M. Jean Niel. tué le 22 mars, non pas accidentellement, comme le porte l'inscription trop indulgente du registre, mais par la criminelle et lâche fusillade qui accueillit la courageuse manifestation de la place Vendôme, organisée par le parti de l'ordre.

La sédition triomphe, elle terrorise Paris abandonné et prétend l'administrer.

L'emploi trop peu galonné de greffier de la Morgue ne tenta personne ; on laissa le personnel accomplir tranquillement sa besogne, les habitués continuèrent à jouir du spectacle de quelques noyés que l'on songeait à repêcher.

L'un des anciens garçons, du nom de Guiblin, nous a raconté qu'un médecin porteur d'une ordonnance d'un juge d'instruction de la Commune vint un jour faire une autopsie : i II ne s'en tira pas trop mal, « nous dit-il. Seulement, après avoir fini, il m'em- « mena prendre un verre chez le marchand de vin. »

Parfois, on apportait le cadavre de quelque garde national « mort sur le champ de bataille au service de la patrie », comme le disaient dans des ordres d'envoi prétentieux et le pensaient peut-être les coupables et les égarés qui infligeaient à la France de nouveaux et de plus douloureux désastres.

Le nombre de ces cadavres, autant qu'on peut

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rétablir par des registres mal tenus, s'éleva à quatorze environ. Ce chiffre, très faible par rapport aux pertes subies par les insurgés p(;ndant leur règne, s'explique par ce fait que les corps des gardes nationaux étaient principalement dirigés sur l'amphithéâtre de Clam art.

Le 1" mai, après le combat du 30 avril, dans lequel l'armée de Versailles s'était emparée du parc d'Issy, la Commune, pour relever le moral de ses partisans, lit arrêter le général Cluserct, le délégué à la guerre, et exposer à la Morgue, comme un trophée de victoire, un soldat du génie de l'armée régulière, et un sergent du de ligne, relevés au pied du fort de Vanves.

Le 18 mai, à la suite de l'explosion de l'avenue Rapp, le citoyen Guyet, revêtu du titre de directeur général de l'artillerie, fait transporter à la Morgue des débris humains et six corps carbonisés de femmes employées à la cartoucherie. Les catastrophes se précipitaient, et l'heure de l'expiation allait bientôt sonner.

Pendant toute la durée de l'insurrection, le personnel de la Morgue fit tous ses efforts pour tenir les registres aussi réguUèrement que possible et établir les identités ; il rendit ainsi un grand service à bien des familles en fournissant des renseignements précieux à la commission chargée de reconstituer les actes de l'état civil détruits par l'incendie.

Le greffier, sans recourir au commissaire de police

RÉVOLUTIONS ET ÉMEUTES 167 dft la Commune, put dresser environ deux cents procès-verbaux de reconnaissance.

Les substituts de Raoul Rigault paraissent l'avoir laissé tranquille ; les dossiers fort incomplets qui s'appliquent à cette période ne contiennent aucune pièce judiciaire : dès le départ du gouvernement pour Versailles, le service de la justice avait été suspendu ; les magistrats, menacés parce qu'ils représentaient ce ([ue la révolution déteste le plus, avaient par ordre suivi le gouvernement émigré à Yersailles.

Le dernier permis d'inhumer délivré par le parquet porte la date du 18 mars et la signature de M. Ribot, alors substitut au tribunal ; tant que dura l'insurrection, ces .permis furent donnés par le chef de la première division de la préfecture de police de la Commune.

Les quelques rapports et procès-verbaux que possèdent les archives de la Morgue pour cette suprême période de la lutte révèlent la fureur du combat, l'énergie de la résistance, les elTorts désespérés et pour ainsi dire l'héroïsme, si ce mot peut s'appliquer à une cause criminelle, de ceux qui tombèrent sur les dernières barricades.

On éprouve un sentiment de pitié plutôt que de colère à la pensée de ces exaltés qui firent un si mauvais emploi de leur courage et mirent leur gloire à périr au milieu des palais en feu et dans des flots de sang.

Une note surtout nous a frappé, il en sort comme

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un bruit de bataille acharnée où on frapj.o .sans relâche ; elle est écrite au crayon, sur un bout de papier, par un officier du 91« bataillon de la Commune ; il avait été chargé, le 24 mai, de conduire à la Morgue le corps d'un nommé Jean Mauris, d'origine suisse, lieutenant au bataillon, tué sur une barricade de la rue de Rivoli ; les employés étaient absents ; après avoir attendu il traça ces mots d'une main fébrile : Attendant depuis une demi-heure « près du corps sans- que personne ne se présente et « notre devoir nous rappelant à la barricade, nous « parlons, laissant cette note pour la confection du « procès-verbal, que l'on aura la bonté de nous

apporter signé à la barricade, rue de Rivoli, 84. .

Le 30, alors que tout était fini et qu'on ramassait les morts, on apporta le cadavre d'un insurgé tué sur la barricade, rue Hippolyte Lebas ; il avait pris, on prévision de la mort qu'il avait sans doute cherchée, la précaution orgueilleuse de coudre au col de son gilet un morceau de papier où il avait écrit :

« Vivenot (Hilaire-Prosper), ancien sous-officier de « l'armée, était encore le 24 au bastion, le 2, capi- « taine de la garde nationale, blessé deux fois dans « Montmartre. »

Il fut enterré avec les fusillés.

Deux. cent cinquante cadavres de soldats, insurgés, furent entassés dans tous les coins de la Morgue.

II y en avait, selon l'expression de Guiblin, des tas qui montaient jusqu'au plafond.-

RÉVOLUTIONS ET ÉMEUTES 169 Peu de temps avant l'entrée des troupes, le greffier était parti, laissant deux employés subalternes.

Le service ne fut suspendu que pendant les deux derniers jours de la lutte ; les entrées furent notées sur des feuilles volantes que le greffier transcrivit à son retour.

Pendant que les troupes avançaient péniblement au milieu des bari-icades et des incendies, un commissaire de police de la Commune envoya à la Morgue les cadavres des sieurs Koch, pharmacien, rue de Richelieu, Degaingand, corroyeur, Lenglet, négociant, quai Bourbon, et de la femme Galand, cuisinière à la caserne Lobau.

Ils étaient tous les quatre des victimes du devoir courageusement accompli ; leur héroïsme obscur, que personne ne songea jamais à honorer, est attesté par cette simple et éloquente mention :

« Fusillé par les insurgés pour refus de marcher. »

Ne convient-il pas de conserver la mémoire de ces braves gens, dont les familles n'auront jamais sans doute ni indemnité, ni pension, et d'opposer à la réhabilitation d'une époque néfaste le souvenir de ces nobles résistances.

On trouve encore trace sur les livres de la Morgue de suicides se rattachant à ces terribles événements et constatés par les procès-verbaux des commissaires de police.

Le 18 mai, un fédéré qui, pour se sauver de Paris, avait tué son sergent, se jette dans la Seine

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el on le dépose à la Morgue provisoire de Charcnlon.

Le i28 du même mois, une dame âgée de soixante ans et ses deux filles, affolées à la suite des scènes qui s'étaient passées sous leurs yeux dans la rue de Bellcville, se sauvent jusqu'au village des Lilas et se jettent dans un puits. On essaie de retirer l'aînée, qui surnage encore ; elle s'écrie : « îs'on, je ne veux < pas, ma mère et ma sœur sont mortes, je veux moua rir comme elles, » et elle meurt sous les yeux des assistants.

Le 2 juin, une femme, qui demeurait rue de la Sainte-Chapelle, terrifiée par l'incendie du palais de Justice, s'ouvre la gorge avec un couteau de cuisine et se jette par la fenêtre.

Le même jour un homme se tue en apprenant qu'il est recherché comme ayant fait des perquisitions par ordre de la Commune.

Le 6 juillet, un autre, craignant d'être arrêté a cause de son service dans les bataillons de fédérés, se précipite par la fenêtre.

Le 22, un employé qui dans la journée du 23 mai avait failli être fusillé par les insurgés, s'empoisonne avec de la strychnine, après avoir écrit ces mots: . J'ai des idées noires que je ne puis chasser, la vie .Jcst intolérable, je ne dors plus, je veux en fmir, je meurs victime des frayeurs du 23 mai, je crois € en une vie meilleure. »

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Tous ces registres que nous venons de feuilleter évoquent les plus tristes souvenirs de notre histoire et suggèrent plus d'une réflexion.

On y trouve la conclusion de toutes les émeutes ; leur résultat peut s'apprécier d'après le sort des victimes.

Si les soldats ne sont pas reconnus, si on ne prend pas la peine d'établir leur identité, c'est que la sédition s'est changée en révolution triomphante; au contraire lorsqu'elle a été vaincue, personne ne vient réclamer les insurgés, leurs cadavres, restés inconnus, sont jetés dans une fosse commune et recouverts de chaux vive.

En juillet 1830, en février 4848, des militaires dont il eût été bien facile d'établir l'identité par les numéros de leurs uniformes, sont inscrits comme inconnus, abandonnés comme de vieilles guenilles ; mais les amis, les parents, qui plus tard, aux journées de juin 1848 et de mars 1871, garderont un silence prudent, s'empressent de venir chercher les corps des insurgés, héros du jour, et de revendiquer des parentés, source de récompenses, de popularité ou de quelque autre profit.

C'est Charles Nodier qui a dit : « Le lendemain 4 d'une révolution qui a réussi, le corps des combatï lants reçoit des honneurs funèbres et un tombeau ; « le lendemain d'une révolution qui a échoué, il € passe de la Morgue à Clara art. »

Un autre point digne de remarque, c'est que les

iusurrections deviennent de plus on plus meurtrières et que les victoires de la société sur ceux qui veulent sa ruine lui coulent chaque fois un peu plus cher; en attendant l'heure rêvée par les anarchistes, où suivant la prophétie de l'un deux, l'émancipation « prolétarienne se fera au bruit des palais législatifs t croulants et à la lueur de l'incendie des bagnes « capitalistes ».

Nous avons suivi cette désolante progression, nous avons vu que la Morgue avait reçu onze cadavres à la prise de la Bastille, dix au massacre du iO Août, cent treize aux journées de 1830, quatre-vingt-deux après les émeutes de 183:2. vingtdeux après celles de 1839, soixante et onze à la révolution de 1848, deux cent cinq aux journées de juin ; enfin pour clore cette lugubre et effrayante nomenclature, deux cent cinquante dans la lutte des derniers jours contre la Commune, et encore ces cadavres ne représentent-ils qu'une très faible partie des victimes qui se comptèrent par milliers.

C'est là une certaine façon de progrès qui ne semble pas prouver que jusqu'à ce jour on ait trouvé le vrai moyen de faire régner la paix parmi les hommes.

On a le droit de se livrer à de décourageantes méditations en parcourant ces registres, remplis par des événem-ents que l'ancienne basse geôle n'avait pas connus.

La pensée de l'auteur des Tombeaux vient à l'esprit :

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