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CHAPITRE VI

LA MOTTE AUX PAPELABDS. — LA MORGUE DU QUAI DE l'archevêché. — SES SPECTACLES. — ACCIDENTS ET CRIMES. — CONFRONTATIONS JUDICIAIRES.

la pointe Notre-Dame, derrière l'abside, s'éten-

IjL dait un vaste terrain qui était comme un lambeau de campagne perdu dans Paris ; la Seine, à l'endroit où elle se divise en deux bras, venait battre ses rives, de grands arbres y poussaient, et étalaient au pied de la cathédrale leur dôme de verdure.

Ce terrain était formé, suivant Jaillot, dans ses Recherches critiques sur Paris, de gravois et de décombres provenant de la construction de Notre-Dame, et portait un singulier nom.

Dans le Cartulaire de Notre-Dame, il est appelé, en 1258, t mota papalardorum, la motte aux papelards ï, expression un peu gauloise qui désignait les hommes d'Eglise.

Ce fut là qu'en 1407, Charlotte de Savoie, seconde

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femme de Louis XI, vint débarquer et fut complimentée par l'êvéque et le Parlement.

En '1343 et 1356 le cartulaire le désigne sous le nom de Terrail et on l'appelait en dernier lieu le terrain Notre-Dame.

11 figurait sur le beau plan de tapisserie de io47 que détruisirent, avec tant de merveilles, les incendies de la Commune.

Ce fut sur ce terrain qu'un membre de l'Institut, M. Gilbert, construisit en 1864 le bâtiment d'un style lom^d et vulgaire, qui est la Morgue actuelle.

Elle reste sombre et morne les jours de réjouissance et d'illumination.

Un drapeau pend tristement au-dessus de la porte ; sur le fronton on lit les mots : liberté, égalité, fraternité ; le second est le seul qui nous paraisse à sa place.

En 1822, le gardien ayant permis à une famille riche de décorer la façade de l'ancienne Morgue de tentures funéraires, comme on le fait à la maison mortuaire, il fut l'objet d'une réprimande et le préfet de police défendit de rendre à l'avenir aucun hommage par des signes extérieurs à ces morts réprouvés.

Il avait été question d'adjoindre à la Morgue nouvelle une chapelle.

Les idées de nos édiles se sont tournées d'un autre côté : par une sollicitude, d'un ordre moins

LA MORGUK DU QUAI DE L'A R C II E Y É G HÉ 177 élevé, pour les amateurs des spectacles de la Morgue, une vieille femme a été autorisée à offrir à l'entrée des oranges et des gcàteaux ; un brave homme, très connu. dans l'île Saint-Louis, a près de la porte par laquelle on apporte les morts une échoppe où il vend un topique surnommé dans le quartier la pâte de la Morgue ; un autre depuis bien des anne'es étale près de l'autre grille un assortiment de vieilles ferrailles et de prétendues antiquités ; pour achever le tableau on a installé en face un de ces petits édifices municipaux que dans un langage pudique l'administration décore du nom de Châlet.

C'est en 1860 que plusieurs personnes, mieux inspirées, avaient songé à annexer à la Morgue un local réservé aux cérémonies des différents cultes.

Le commissaire de police chargé de faire une enquête à ce sujet auprès des habitants du quartier, s'exprimait ainsi dans un rapport du 14 septembre 1863 :

« Une chapelle à proximité de la Morgue satisfet rait énormément l'opinion publique ; elle enlève- € rait à cet établissement son caractère repoussant; « les familles y trouveraient une consolation dans le t malheur même qui les aura frappées; elles seront ï reconnaissantes de la sollicitude de l'administrat tion et l'opinion publique sera extrêmement modi- « fiée. »

Il est vrai qu'en marge de ce rapport 1-e crayon de quelque chef avait tracé deux gros points d'exclama-

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lion qui soinblciil indiquer que la proposilion du digne commissaire ne fut pas très goûtée.

Cependant elle n'était pas absolument neuve et depuis longtemps déjà des vœux semblables avaient été formulés.

Vers 1815, dans ses Tableaux illustrés de Paris, Marlet disait : « Il conviendrait à nos mœurs d'établir « à la Morgue un oratoire simple et modeste ouvert « à tous les cultes où, à défaut d'amis ou de parents « le plus philanthrope puisse adresser à Dieu en fa- « veur des victimes restées inconnues le dernier vœu ï de la pitié, sit terra lecis. »

Ces idées, qu'on rencontre rarement dans des documents administratifs , furent abandonnées , et même à l'époque où la croix était encore debout dans nos cimetières, il n'y en avait pas à la Morgue, comme pour mieux attester la réprobation qui s'attache au suicide, le principal pourvoyeur de ce lieu de désespoir.

Les murs en sont froids et nus, sans grandeur, sans caractère, sans majesté, rien ne parle au cœur et ne porte l'esprit vers des idées élevées.

Le cimetière a sa poésie; la Morgue n'offre aux yeux que d'abjecLes réalités, aussi, il n'est pas d'endroit qui contribue davantage à détruire chez le peuple le respect de la mort et les sentiments salutaires que ce culte développe.

L A M 0 H r. LI l) U Q U A I D E L'A II C II K V fi C II l': 1 70

Tout le monde connaît la Morgue au moins pour en avoir entendu parler.

Elle a été souvent décrite dans les ouvrages sur Paris, dans les guides à l'usage des étrangers ; elle a suggéré des réflexions de tous les genres, elle a fourni une remarquable collection de lieux communs, de considérations emphatiques et ridicules.

C'est Prudhomme, un nom prédestiné, qui s'écrie: « Ce spectacle effrayant n'est pas fait pour un sexe « qui a les organes sensibles. Combien ne peut-il pas « en résulter d'accidents lorsqu'une femme enceinte « fixe longtemps un spectacle de cette nature. »

C'est Marlet qui, à propos d'un tableau de la Morgue où on voit parmi les curieux un enfant avec une servante, dit avec componction: « Que je plains les parents de cet enfant qu'une imprudente bonne amène dans ce charnier perpétuel. »

C'est l'auteur du Petit diable boiteux, en 1823. dont les cheveux se dressent sur sa tète et qui s'écrie : « Etrangers, provinciaux, parisiens même, allez voir « la Morgue ; il faut se pénétrer de fortes images « pour prendre de fortes résolutions d'être sages ; « car quel être au monde sera tenté d'aller au n° 113, « quand il aura contemplé avec effroi et dans toute » son horreur le cadavre épouvantable d'un sui- « cidé ! ! ! ï

Une certaine école de romanciers, aimant les situations violentes et les impressions brutales, a souvent introduit le lecteur dans ce lieu de désolation

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OÙ l'homme est bien « un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue >.

Déjà à l'époque du romantisme échevelé un poète écrivait :

« J'aime aussi le cœur qui se navre « A l'asperl d'un lieau corps noyé; « ,1'aimc iï regarder un cadavre, « Dont les membres ont verdoyé.

Pour satisfaire le goût de notre siècle pour l'horrible et l'étrange, on a été en 1882 jusqu'à mettre la Morgue sur la scène.

Il est vrai que c'était au théâtre du Chùteau-d'Eau et que le drame en cinq actes, intitulé Casse-Museau, n'est guère connu que de ceux qui l'ont écrit.

Au troisième acte, à la suite d'un vol et d'un assassinat, le rideau se levait sur un décor représentant la salle d'exposition pleine de curieux, et l'acte commençait par ce dialogue, que l'auteur avait dû certainement noter sur place et que nous citons pour cette seule raison :

LE GARDIEX

« Circulez ! circulez !

TOTO L.V BIUOGIIE

« Circulez! circulez! on s'croirait dans un musée. .. e On n'a même pas le temps de voir.

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