TOTO LA BRIOCHE
* Redemandez votre argent.
DEUXIÈME JEUNE FILLE
« Allons-nous-en ; je n'aime pas voir Qa ?
l'A m s OVl SOII'I'KK
l'KEMlKHE Ji;UNH l'ILLK
« — Olî ! moi, ya ne me fait rien, j'y suis habituée... » Je viens ici tous les jours. »
« J'ai toujours entendu dire, ajoute un autre pcr- « sonnage, que la victime attirait le criminel. Ali ! t monsieur le préfet ! je vais apprendre à vos agents « comment on fait de la vraie police. »
D'après une certaine légende en effet, les assassins, obéissant à une sorte de fascination, viennent à la Morgue contempler leur œuvre ; les agents qui les guetteraient dans cet endroit, sur la foi des romans, risqueraient fort de les arrêter encore moins souvent.
La Morgue est venue plus d'une fois détourner le public de ses préoccupations les plus vives ; c'est une sorte de dérivatif; le peuple de Paris n'a jamais aimé penser longtemps à la même chose : ses appétits ont les caprices des estomacs blasés : il leur faut ce que le jargon de la chronique appelle le plat du jour; il n'est pas difiieile sur la qualité et il abuse de sa vieille réputation de bon goût, à ce point que s'il n'y prenait garde il pourrait bien finir par la perdre ; la moindre aventure l'occupe et le passionne, un scandale l'intéresse autant que l'événement le plus grave, et à travers nos
LES SPECTACLRS rues dont Corneille, dans le Menteur, disait déjà au xvii" siècle :
« RI parmi tant d'esprits plus polis et ineilleiirs, .. 1.1 y croit des badauds autant et plus qu'ailleurs »;
ce n'est pas en annonçant l'œuvre nouvelle du plus aimé des poètes ou le roman du conteur préféré, mais en criant à tue-tête : t Le drame de la rue du Pont-aux-Ghoux ou le mystère de la rue de Lourcinc ! » que les marchands de journaux vendent le mieux leurs numéros aux passants souvent attrapés, et toujours incorrigibles.
Dès qu'un événement nouveau se produit, le reste est bien vite oublié ; comme le taureau dans l'arène que le 'capéador attire en agitant devant lui une étoffe rouge, le Parisien se jette sur le premier crime venu ; il en fait sa pâture grossière et malsaine, il ne pense plus à autre chose, et quelquefois cet efî'et de diversion a été si puissant que des gens qui se permettent de plaisanter l'autorité, se sont amusés à raconter que des gouverjiements malicieux, pour détourner les attaques dont ils étaient l'objet et donner aux esprits une autre direction, n'avaient trouvé rien de mieux que de faire organiser par la police la mise en scène de quelque crime imaginaire.
Le plus clair dans tout ceci c'est que les gens qui aiment à faire parler d'eux, grands ou petits, hommes privés ou personnages publics, cabotins de profession ou charlatans par caractère, doivent être
ISi PAHIS nui SOUFFRE
quelque peu humiliés en voyant qu'il sulïil d'une exhibition à la Morgue pour les reléguer au second plan et qu'une femme coupre en morceaux les surpasse bien vile en célébrité.
Il faut voir les abords de la Morgue quand il vient de se commettre un de ces crimes autour desquels, pour une raison ou pour une autre, on fait un peu de tapage ; car il en est des crimes comme des pièces de théâtre ; il y en a qui réussissent tout en étant fort médiocres, soit que le luxe des décors et le talent des acteurs les aient sauvées ou que par caprice la Fortune les ait portées sur ses ailes ; il y en a d'autres, beaucoup plus intéressantes et d'un style meilleur, auxquelles personne ne fait attention et qui disparaissent bientôt de l'affiche.
Tous les jours on assassine à Paris, tous les jours dans les coins sombres de nos rues des gens sont obligés de défendre leur vie, tous les jours des êtres vivants, de tout âge, de tout sexe, disparaissent sans qu'on s'en occupe ; mais tout à coup, on ne sait pourquoi, le public éprouvera le besoin de donner à l'un de ces événements, qui devraient toujours rester dans le domaine des faits divers, une importance particulière et de se passionner pour lui.
Tout le monde alors se met en campagne et l'affaire, ainsi grossie et exploitée par l'imagination de chacun, prend des proportions fantastiques.
La Morgue devient la grande attraction ; l'ouvrier quitte son atelier, la femme prend son nourrisson sur
ses bras, l'enfant fait l'école buissonnière, et les voilà qui partent en longue file, bras dessus bras dessous, non pour s'en aller dans les champs respirer un air pur et cueillir des fleurs au fond des bois, mais pour se repaître d'un spectacle dégoûtant, au milieu de l'acre odeur de l'acide phéniquc ; peu leur importe, ils sont contents, ils vont là comme à une partie de plaisir ou à une revue, ils font queue pendant des heures entières, ils se bousculent à la porte, ils montent les uns sur les autres ; la plupart du temps leurs regards curieux ne peuvent percer le voile de buée qui s'étend sur les glaces de la vitrine; ils n'en sont pas moins satisfaits, ils sont venus, ils n'ont rien vu, mais ils auraient pu voir ; en rentrant chez eux ils se livrent à mille conjectures sur le crime en question, ils dissertent à leur façon sur ses causes, ils se plaignent, car le Parisien est toujours frondeur, que les rues soient si peu sûres avec des impôts si lourds; ils s'étonnent que la police ait tant de peine à découvrir les coupables, peut-être même vont-ils, car ils ne respectent rien, jusqu'à médire du conseil municipal, qu'ils ont élu, et pendant bien des journées encore les enfants, au grand dommage de leur esprit et de leur sommeil, n'entendront parler que de gens étranglés, assommés et jetés dans le canal.
Telle est la réalité sans la moindre exagération ; nous n'entendons raconter que ce que nous avons vu et observé dans maintes circonstances.
Au mois d'août 1886 les scènes que nous venons do
18; PAKis uni soin I- m;
rappeler se produisirent à roecasioii d une enfanl inconnue, trouvée morte dans la rue du Verlbois, et d'une jeune fille assassinée, dont la lêle avait disparu ; il nous semble intéressant de reproduire, à titre de document pour l'avenir, le passage d'un article d'un journal très lu, la Liberté, tellement il décritavec exactitude l'aspect des abords de la Morgue dans ces jours de sinistres solennités : « La foule se porte plus que ja- « mais en masse à la Morgue, et, malgré les efîorts . de la police, de vrais scandales se produisent; la « populace se rue sur les portes en poussant des cris c sauvages ; les chapeaux tombés sont foulés aux « pieds ; les ombrelles et les parapluies sont brisés, . pt hier, des femmes se sont trouvées mal, étant « étouffées à moitié. M. Pierre, greffier de la Morgue, . lait tout ce qu'il peut pour remédier à cet étal de c choses ; malheureusement, c'est pour ainsi dire . impossible, bien qu'il ait pris la précaution de ne . laisser entrer les curieux que par fournées. A un . moment même, la place encombrée, les agents ont . eu maille à partir avec des individus appartenant . à la plus basse populace, ils ont dû échanger des . coups de poings. 11 est regrettable que l'on tolère . la présence sur la place de marchands de fruits et « de camelots. Cela ne contribue pas un peu à rendre . impossible la circulation. >
On entre là comme dans une baraque de la foire. \r chapeau sur la tête, la pipe à la bouche; c'est un \Wn <le distraction et de rendez-vous ; les enfants qui
jouent sur le trottoir ou dans le joli jardin de l'archevêché interrompent de temps en temps leur partie pour venir voir si on n'a pas apporté un nouveau cadavre plus hideux que les autres ; on y aperçoit à la brume des gens qui cherchent les coins obscurs, on entend les propos les plus grossiers, les réflexions les plus ignobles ; les habitués appellent <r père la Pudeur » le vieux surveillant qui à travers un petit guichet regarde quelquefois dans la salle, et peut se livrer ainsi aux plus singulières observations ; il s'étonnait toujours de voir au moment des grandes chaleurs des gens rester appuyés pendant des heures entières sur la barre de fer qui protège la vitrine où les cadavres sont exposés, il finit par découvrir qu'ils venaient tout simplement chercher l'ombre et la fraîcheur au voisinage des nouveaux appareils réfrigérants.
La Morgue est bien telle que Zola l'a décrite dans Thérèse Raquin, « un spectacle à la portée de toutes « les bourses que se paient gratuitement les passants « pauvres ou riches, la porte est ouverte, entre qui « veut, il y a des amateurs qui font un détour pour « ne pas manquer une de ces représentations de la « mort. Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent « désappointés, volés, murmurant entre leurs dents ; « lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a « un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se « pressent, se donnent des émotions à bon marché, « s'épouvantent, plaisantent, applaudissent ou sif-
1S8 PARIS ni:i snuFFnK
« fient comme au théâtre et se retirent sati.-fails
« en déclarant que la Morgue est réussie ce jour-là ».
Elle est intéressante à étudier, la foule que ces spectacles attirent, depuis l'enfant, pour lequel la mort n'apas encore designificalion, jusqu'au vieillard, qu'elle va bientôt saisir, et au désespéré venant s'absorber dans la contemplation de ceux dont il se prépare à partager le sort, comme l'homme se penche sur l'abîme pour se livrer plus sûrement à l'affreuse attraction du vide.
A l'heure où les demoiselles de magasin quittent leur comptoir pour déjeuner, on les voit arriver en bandes joyeuses; elles finissent leur dernière bouchée, elles se hâtent pour avoir le temps de bien regarder le cadavre dont les journaux ont parlé ; les plus âgées entraînent les plus jeunes et les plus braves les plus timides ; dans la rue, quand elles rencontrent un corbillard, elles font encore le signe de la croix, mais là elles n'oseraient pas, comme si dans ce lieu la mort horrible ne méritait plus le respect ; on éprouve un sentiment pénible à les observer ; on sent que la Morgue est un passage qui les conduira ailleurs et peut-être finira par les y ramener. Elles hésitent un instant ; elles mettent le pied sur la première marche, puis elles reculent, leur physionomie révèle le combat qui se livre entre la curiosité et une certaine pudeur ; mais elles ne veulent pas avoir l'air moins hardi
LES Sl'ECTACLES 189 que les autres; elles font un elTort aux de'pens de leurs insLiucLs délicats et franchissent le seuil : d'abord elles restent en arrière et détournent la tète, mais bientôt elles risquent un coup d'œil, enfin elles prennent leur parti et les voici au premier rang ; leur cœur bat plus fort, leur teint est devenu pâle, elles ressentent une excitation maladive, prélude de C3S troubles étranges- qui, un jour ou l'autre, quand elles iront à l'hôpital, livreront leurs nerfs détraqués et leur cerveau malade aux téméraires expériences de la médecine; elles sont là, en quelque sorte hypnotisées, subissant la contagion du mal, la suggestion de l'horrible; en sortant de ce mauvais lieu, elles vaudront moins qu'en y entrant et elles deviendront plus facilement la proie de tout ce qui énerve et de tout ce qui dégrade.
Nous avons vu un jour une fillette d'une dizaine d'années qui tenait dans ses bras sa jeune sœur, elle l'approchait le plus prés possible de la vitrine, et lui disait : i vois un peu comme ils sont laids », et comme l'enfant avait peur, elle ajoutait en riant, en lui montrant une horrible noyée : « mais rega de donc, on dirait ta marraine. »
C'est une femme fort bien mise mais de manières communes qui entre avec d'autres ' personnes. Elle tient par la main une charmante enfant dont la chevelure, blonde s'échappe en flots bouclés d'une grande cape de satin cerise à la façon des jolies têtes de Greenaway. Sa mère tient absolument à lui faire ad-
Jl.
190 PARIS (JIM SOUFFHE
mirer un mort à la face noire comme une moinii.-. Elle la soulève, et comme la pauvre petiote, toute ahurie, ne semble rien voir, elle lui dit, pour la consoler. « Ce sera plus beau dans quelque temps, on vu mettre la lumière électrique, c'est ai'liché. »
Arrivent encore deux ouvrières avec de petites IVisures sur le front et les cheveux relevés sur le sommet (le la têle en forme de bonnet phrygien. L'une, d'un air désappointé, dit : « C'est ennuyeux, ce sont toujours les mêmes»; l'autre, dont les yeux fatigués sont empreints d'une profonde tristesse, lui répond : «Voistu, c'est là qu'était l'autre jour la femme qui me ressemblait tant, je voudrais bien être à sa place».
Une autre fois une grande patache s'arrête à la porte; il en descend sept ou huit femmes, avec des enfants dans les bras ; c'est une cargaison de. nourrices qui vient de débarquer au chemin de fer et que le meneur, pour rafraîchir leur lait, a voulu distraire un peu avant de les conduire au bureau.
Au milieu de cette foule je vois encore la jeune miss anglaise à la taille droite et fière ; parmi les femmes de bonne éducation, il n'y a plus qu'elle pour avoir de ces fantaisies et venir se camper résolument, au premier rang, en fixant, sans le moindre embarras, sur le plus horrible cadavre ses beaux yeux faits pour d'autres spectacles.
Il faut observer* aussi le gamin de Paris, gouailleur et féroce; il est là au premier rang, les coudes sur la barre d'appui, épluchant d;^s pommes.
LKS SPECTAGLKS 191 suçant des sucres d'orge, mâchonnant des cigarettes et crachant ses poumons; il se plaint de ne pas voir d'assez près, il trouve qne l'administration cache trop de choses, il serait tout à fait heureux s'il pouvait toucher la chair glacée du cadavre et s'imprégner de sa puanteur.
Dans le roman que nous citions tout à l'heure, Zola a dépeint avec une grande vérité l'homme qui a tué et qui vient s'assurer que sa victime est bien morte et qu'aucune accusation ne pourra plus sortir de sa bouche . « Il est là, collant sa face pâle contie a les vitres, regardant sur les dalles les corps nus « faisant des taches vertes et jaunes, blânches et t rouges; certainscorpsgardaientleurschairsvierges « de la rigidité de la mort, d'autres semblaient être « des tas de viandes sanglantes et pourries ; il restait « frémissant en face de ces haillons Verdàtfes qui « semblaient se moquer avec des grimaces terribles, « il prenait plaisir à regarder la mort violente en « face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et 6 grotesques. »
Observez aussi cet homme au teint hâve, à l'œil farouche, et vous lirez sans peine sût sa physionomie les sentiments qui le rongent ; la vue de la Morgue redouble sa haine contre la société, elle lui fait voir la misère, qui est son lot sous un aspect encore plus repoussant, elle fait passer dans tout son être des désirs de révolte, de destruction et de vengeance, c'est bien à lui que s'adresse cet appel à la guerre
l'J2 l'AKIS (JUl SOUFl'KE
civile par lequel un des écrivains du journal, le Cri du Peuple, terminait un article sur la Morgue : * Qui « sait ? Avec le temps ils pourront trouver moyen de € finir utilement, ne serait-ce que pour cracher dans « un flot de mitraille leur mépris et leur haine à la « face des triomphants,., mieux vaut le charnier de « la tour Saint-Jacques, où l'on enterra les blessés, ï que cette bâtisse immonde où, livrés en pâture à la « badauderie bourgeoise, les morts ne sont plus que t des Macchabées. j>
Ce sont les réfractaires, les révoltés, ceux dont Jules Vallès disait dans le livre qu'il leur a consacré : « Les voyez-vous, forcer sur nous, pâles, muets, « amaigris, battant la charge avec les os de leurs » martyrs sur le tambour des révoltés, et agitant, « conime un étendard au bout d'un glaive, la che- « mise teinte de sang du dernier de leurs suicidés ! »
Les rôdeurs à l'œil farouche, les flâneurs que tout amuse, les femmes maladives et les gamins qui traînent dans les rues n'apportent dans ce lieu sinistre que les sentiments d'une curiosité presque bestiale.
L'homme qui pense peut trouver cependant quelque profit à y entrer; s'il est un admirateur de l'état social, il y perdra des illusions; s'il en connaît les misères, il les verra de plus près et en pourra plus sûrement rechercher les causes.
Les portes sont ouvertes, il suffît de monter quel-
LES SPECTACLES 193 ques marches ; de chaque côLé un afficheur, plaisant ou philosophe, a collé sur l'annonce du cours du docteur Brouardel un placard vert où je lis : « Société « positiviste d'enseignement populaire supérieur, j
Elle est bien là. en effet, au fond de la salle noire ol dans toute sa désolation, cette doctrine qui dessèche le cœur de l'homme et lui enlève l'espérance.
C'est un des grands jours de la Morgue, la mort lui a fourni une ample moisson et a couché un dormeur du sommeil éternel sur la plupart de ses lits de marbre.
Le premier sur lequel se portent avec le plus de curiosité les regards de la foule est occupé par une femme jeune encore, contre laquelle on a pu, en les serrant bien, faire tenir deux jeunes enfants. Pauvre mère ! Sa vue affaiblie par les privations ne lui permettait plus de travailler, son mari était sans ouvrage, l'aîné de ses enfants demandait à manger et son sein tari n'avait plus de lait pour le plus jeune! Elle est partie avec eux pendant que le père dormait encore ; elle les a embrassés avec plus de tendresse que de coutume, puis, les attachant à sa ceinture, elle s'est jetée avec eux dans le fleuve, et le lendemain, lorsque les mariniers les ont trouvés, elle avait sur son corsage, fixé avec une épingle, un petit morceau de papier où elle avait écrit : t Je ne puis t rester plus longtemps ainsi que mes enfants à la ï charge de mon pauvre mari, la déveine nous pour- « suit, je préfère la mort à la vie misérable qui nous « attend. j>
lil'l l'AKIS (jUI SOUFKHK
Plus loin c'est un vieillard. On peut le reconnaUrt; encore à sa longue barbe blanche. Tout le reste n'est qu'un amas de chairs broyées. On a étendu par-dessus ses pauvres guenilles. Tout Sfîul depuis la mort de sa femme, n'ayant ni la force de gagner sa vie, ni des protections pour entrer à l'hospice, il mendiait. De temps en temps, on l'arrêtait ; tantôt le petit parquel le relâchait ; tantôt il l'envoyait en police correctionnelle et de là dans une prison, au milieu des voleurs, et il en sortait plus misérable encore. Hier un passant auquel il tendait la main l'a traité de fainéant, une larme a coulé sur ses joues ridées, il est rentré chez lui, a mis dans la poche de son gilet, près de son cœur, une petite médaille, seule relique de sa femme, et a été, sans murmurer, s'étendre en travei-s des rails sur le passage d'un train.
C'est encore un homme qui occupe la dalle voisine. Celui-là est d'une autre condition, ses vêlements sont d'une irréprochable correction, il s'est tué proprement et la mort n'a laissé sur son visage d'autre trace qu'un petit trou cerclé de rouge à la hauteur de la tempe ; c'est un banquier, il a manié des millions, et cela lui donne encore un certain prestige au.xyeux des badauds ; exploitant les uns, exploité par les autres, il a fini par sombrer. La police correctionnelle où, dans ces temps de haute corruption, tant de grandeurs sont venues trouver la flétrissure ou la condamnation, s'est dressée devant lui; un soirj il a dit adieu à sa femme avec autant de calme que s'il
LES SPECTACLKS 195 allait à son cercle, il a clioisi le meilleur de ses cigares, a jeté un dernier regard sur les splendeurs de son appartement, puis il est monté dans une voiture où il s'est tiré un coup de revolver.
Sur le marbre voisin est étendu un homme d'une trentaine d'années ; sa mise est convenable, son visage, légèrement cyanose, empreint encore d'une expression de mélancolie, ressemble à celui d'une personne endormie; un sillon rouge se dessine sur la blancheur du cou. Ce n'est pas la misère qui l'a tué; les théories du pessimisme lui ont troublé l'esprit, il s'est attristé du spectacle du monde, il a pris les hommes en dégoût et, après s'être bien persuadé que tout, gloire, faveurs, amitié, n'était qu'illusion, il a été dans les bois pendant que les oiseaux chantaient, lire un chapitre de Schopenhauer, et tranquillement, il s'est pendu aux branches d'un marronnier en fleurs.
Puis, tout près, étrange contraste, c'est le corps tout nu d'un enfant à peine formé, pauvre petite fleur écrasée avant même d'être éclose ; personne ne connaîtra jamais ni le secret de sa naissance, ni le secret de sa mort ; il y en a comme lui près de deux cents dans l'année ; le chiffre a double' depuis qu'on a fermé les tours où la naère, pendant la nuit sombre, venait les confier aux mains des filles de Saint-Vincent.
Le lit voisin n'est pas occupé, il attend ; qui sait si dans la foule se pressant derrière les vitres quelqu'un
IJO l'A m s (JL'l SULKKHK
ne se dit pas : « C'est là que j'irai coucher ce soir. > De l'autre côté, c'est un jeune ouvrier de chétive apparence; on l'a découvert sous un bateau où il avait longtemps séjourné, il est hideux ; tout le corps est tuméfié, les yeux sortent de leur orbite, la langue avance sur les lèvres noircies et déjà recouvertes de moisissures : « Je«ieurs du mal d'amour», disait-il dans une lettre ; parmi les jeunes filles, au visage insouciant et rieur, qui s'amusent à regarder ses traits défigurés, se trouve peut-être celle pour laquelle le pauvre niais s'est tué.
L'homme qui est étendu un peu plus loin a été lui aussi, mais d'une autre façon, l'auteur de sa propre mort; c'était un artiste de talent; on songe aux vers du poète qui inspirèrent sa dernière œuvre.
« Éternité, néant, passé, sombres abîmes ».
« Que faites vous des jours que vous engloutissez?»
Hier il était plein de jeunesse et d'espérance, ce matin, à propos d'un méchant sonnet, il a été sur le terrain, par un radieux soleil de printemps; une balle stupide lui a traversé la poitrine; le commissaire de police l'a envoyé à la Morgue ; connaissant son nom et son adresse, il aurait dù, sans doute, le faire ramener dans sa demeure ; pour l'exemple il n'est peut-être pas mauvais que pendant quelques heures on l'ait mio à côté des suicidés. Les deux genres de mort se ressemblent et offensent les mêmes lois morales, et puis le duel ne tarderait pas à inspirer la même répulsion que le suicide, si chaque
rencontre devait, comme aujourd'hui, envoyer un cadavre de plus sur les pierres maudites de la Morgue.
C'est surtout devant la dernière table que les passants se pressent et se bousculent ; une femme d'une trentaine d'années, aux traits d'une admirable finesse, blanche comme une cire pétrie par la main d'un artiste, est là étendue, enveloppée de soie et de fourrure. Quel drame étrange a pu la jeter dans cette maison des déshérités ; au même moment, un équipage s'arrête devant la Morgue, deux personnes en descendent rapidement et entrent au greffe; quelques instants après le rideau tombe devant les vitres, la femme est reconnue, demain on lui fera de riches funérailles, on dira qu'elle est morte de la rupture d'un anévrisme, et son mari en sera le premier convaincu.
C'est ainsi qu'en rapprochant dans toute leur vérité les aventures tragiques qui se dénouent dans cette maison, on écrirait l'histoire de la douleur humaine.
La Morgue fait voir dans une trop vive lumière, nos misères et notre dégradation pour ne pas ramener l'esprit, par un enchaînement tout naturel des idées, à certaines réflexions sur la vanité humaine et les sottises qu'elle fait commettre à quelques-uns de nos contemporains.
Les spectacles de ce lieu font songer à d'autres
1'.,8 l'AllIS OUI SOIIFFKK
exhil)ilions non moins répugnanlo», que cerlainef; gens aiment à faire de leur propre personne ; jamais on n'eut autant le soin d'occuper l'attention di; la foule, n'importe à quel prix ; on ne recule devant rien, on n'est arrêté par aucun respect, on se fait au besoin plus lâche et plus mauvais que nature, pour être plus sûrement remarqué.
Alcibiade qui eût mérité d'êtye un parisien, se contentait de couper la queue de son chien; aujourd'hui on se détériore soi-même, on se donne des airs de trahir quelqu'un ou quelque chose pour piquer la curiosité, et prendre le public naïf à l'appât d'une révélation scandaleuse.
Autrefois, quand un homme, ayant occupé une situation politique, écrivait ses mémoires, c'était pour raconter les grands événements auxquels il avait été mêlé, expliquer, non pas les mystères de sa vie privée, mais les actes d'un intérêt général et fournir à la postérité les éléments de ses arrêts. Sans doute ces récits étaient souvent des apologies où l'orgueil ne perdait pas ses droits ; mais le moi, s'il était souvent haïssable, gardait toujours une certaine noblesse ; aujourd'hui, il est mesquin et sent la réclame.'
Il fut un temps, encore peu éloigné, où il fallait être quelqu'un pour se croire digne de parler de sa propre vie ; de nos jours le premier venu, homme et femme, comédien et personnage politique, ce qui est quelquefois la même chose, peut obtenir un succès de librairie en mêlant à de prétendus souvenirs de son
ACCIDRNTS ET CRIMES liw ancienne situation beaucoup de caquetages, de vilenies et de mensonges.
C'est un genre de spectacle qui ne vaut pas mieux pour la morale que celui des cadavres étalant derrière les vitrines la décomposition de leurs chairs.
Léon Gozlan racontait en 1831 qu'il aurait pu incendier la bibliothèque de Florence sans que le gardien de la salle des manuscrits s'en aperçût, qu'il avait pu pénétrer librement dans les appartements du roi au Palais-Royal, mais que le geôlier de la Morgue s'était obstiné à ne pas lui laisser franchir la porte.
A cette époque le reportage n'existait pas encore; certain préfet de police ne faisait pas des romans en écrivant ses souvenirs, et un juge d'instruction n'aurait pu en croire ses yeux, s'il eût trouvé dans un journal le compte rendu d'une autopsie, les détails d'une confrontation ou la contrefaçon de ses interrogatoires.
Aujourd'hui la Morgue n'a plus de secrets ; c'est une maison de verre, le public sait tout ce qui s'y passe ; les journaux se chargent de l'informer d'une façon presque officielle du nombre de malheureux qui y sont apportés chaque jour et de l'intérêt qu'ils présentent.
Parmi les milliers de corps qui ont passé par la Morgue, il en est beaucoup qui réveillent le souvenir de causes célèbres ; dans ce genre d'illustrations, on
200 l'AUlS QUI SOUFFRE
cite le receveur des finances Danlun, assassineen '18iS par son frère et coupé en morceaux qui furent disséminés dans les différents quartiers de Paris ; la bergère d'Ivry tuée par un amant jaloux ; la belle écaillère, morte de la même façon et dont l'histoire devint le sujet d'un drame qui se joua en 1837 au théâtre de la Gaîté ; l'enfant inconnu de la Villelte, assassiné dans des circonstances mystérieuses par un fou nommé Elycabide; après avoir été embaumé, il resta pendant deux mois exposé sur un petit lit blanc, devant lequel plus d'une femme s'arrêta pour pleurer ; l'acteur Lepeoutre, qui se suicida en venant de voir jouer le Pendu; l'infortuné Gérard de Nerval ; puis à une époque plus récente toute la famille Kink, assassinée par Troppmann, au pouce monstrueux; la femme Lamanach, dépecée par Billoir; le pharmacien de la place Beauveau et sa domestique, assassinés par le fameux Walder que le service de garnis laissa si bien échapper; la petite Moyaux, découverte dans le puits de Bagneux, où son père l'avait jetée ; la marchande de journaux de la rue Fontaine et le garçon épicier de Montreuil, égorgés en plein jour, l'une dans sa boutique, l'autre dans sa voiture, par la bande d'Abadie ; Maria Fellarah, la gorge tranchée par un poignard japonais ; la laitière de la rue Hauteville, dont les membres savamment découpés furent retrouvés les uns dans divers quartiers de Paris, les autres à la gare du Mans ; la mère du commissaire de police Ballerich étranglée par
ACCJDENTS ET CIllMKS 201 Llainaluit cl ses complices; les deux femmes ctla ailette de la rue Montaigne, décapitées par la puissante main de Pranzini, le levantin ; la femme Padrona et ses deux enfants, tués par son mari, un de ces aliénés criminels que la justice ne peut pas condamner et que l'administration imprévoyante ne sait pas garder dans ses asiles, tant d'autres enfin qui ont eu dans l'histoire du crime leur heure de notoriété.
Les grands accidents ont aussi laissé leur trace à la Morgue, où rien ne manque à la collection des souffrances parisiennes.
Le 16 juin 1837 les fêtes du mariage du duc d'Orléans furent attristées par un douloureux événement; la foule joyeuse s'étant bousculée au Champde-Mars, près d'une des grilles de l'École militaire, plusieurs personnes furent étouffées; le Roi et le Prince royal ne purent retenir leurs larmes en apprenant cette nouvelle ; l'ordre fut donné de transporter les morts au Gros-Çaillou; des journaux, pour irriter l'opinion pubUque, n'en racontèrent pas moins que vingt-deux cadavres avaient été envoyés à la Morgue ; c'est en vain que le Moniteur publia la note suivante :
« Plusieurs feuilles prétendent que des victimes <t auraient été transportées à la Morgue. L'autorité a « pris de nouvelles informations ; il en est résulté la
« (îerllUide la plus absolue que toutes les victimes a ont été déposées à l'hospice du Gros-Caillou, au- « cune à la Morgue, et par une raison bien simple, ï c'est que leurs cadavres ont été reconnus. >
La légende n'en subsista pas moins. Maillard Tu confirmée dans son livre; bien que le fait soit d'un jnédiocre intérêt, j'ai voulu l'éclaircir et je puis affirmer que les registres donnent raison au Moniteur et ne mentionnent l'envoi d'aucune des victimes; ce jour-là on ne déposa à la Morgue qu'un enfant nouveau-né.
Pendant le choléra de 1832, trois personnes mortes dans la rue furent portées à la Morgue.
La terrible épidémie y est aussi représentée par les cadavres de deux hommes massacrés par une foule stupide qui les accusait d'empoisonner les fontaines.
Le 7 mars 1842, une catastrophe elfroyable marqua les débuts des chemins de fer en France ; un des wagons du train de Versailles ayant déraillé par la suite de la rupture d'un essieu, près de Bellevue, là où s'élève une chapelle commémorative, les voitures montèrent les unes sur les autres et, enflammées par la locomotive, formèrent un gigantesque bûcher. Quarante-cinq personnes, parmi lesquelles l'amiral Dumont-d'Urville, y trouvèrent la mort; cinquante furent blessées ; des gens éperdus, fous de terreur, se sauvèrent en courant jusqu'à Paris ; la Morgue reçut quelques-unes de ces victimes; on lit dans le Moniteur du 11 mai :
ACCIDENTS ET CRIMES 2<J3 « Le public s'est encore porté aujourd'hui avec le « plus grand ordre à la Morgue, où trois personnes « ont été reconnues, une autre lavait déjà été hier, c trois restent encore inconnues jusqu a ce jour. »
Il paraît que les acteurs vont assez souvent à la Morgue ; les morts aux traits contractés où la passion, la terreur, la souffrance, l'extase, ont imprimé leur marque, leur fournissent un sujet d'étude ; Rachel, alors dans toute sa gloire, alla voir les victimes de raccident, elles journaux de l'époque racontèrent que Beauvallet l'entendant dire qu'il y avait beaucoup de monde, lui répondit: « C'est qu'on savait que vous jouiez. »
Le 14 mai 1878, une formidable détonation jetait l'épouvante dans le quartier du Chàteau-d'Eau. Une maison, rue Bérenger, 22, venait de sauter, entraînant dans sa ruine deux maisons voisines. Il n'avait fallu pour produire de tels effets que l'explosion accidentelle d'une certaine quantité de ces amorces dites inoffensives, au fulminate de mercure pour les petits pistolets d'enfants: quinze personnes furent tuées, seize blessées. La Morgue reçut quatorze cadavres, c'est de là qu'ils partirent pour les funérailles, et ce fut pour la première fois qu'on vit, ce qui plus tard devait être l'habitude, une partie du conseil municipal manifester en n'entrant pas à l'église; l'instruction à laquelle donna lieu ce sinistre fut faite par un juge du plus grand mérite, M. Edmond Delahaye, qui, mort depuis avant l'âge, après avoir été
•-'O'f PAIUS yUI SOUFFRE
frappé par la loi dite d'épuration, a laissé le souvenir, précieusement conservé par ses collègues, des courages et des vertus qui font le vrai magistrat.
Le 3 septembre 1881, à la suite d'une rencontre entre deux trains, devant la gare de Gharenton, où il y eut vingt morts et plus de cent blessés, dix huit cadavres furent transportésàla Morgue; c'étaient pour la plupart des jeunes gens de la même commune, venus à Paris pour un concours d'orphéons.
L'année précédente, le 9 janvier 1880, par un épais brouillard, seize personnes avaient été tuées et quatre-vingt-quatorze blessées par la collision de deux trains à Glichy; mais tous les corps ayant été reconnus sur place, aucun ne fut envoyé à la Morgue.
Le 25 mai, à neuf heures du soir, le ciel s'empourpra aux lueurs d'un terrible incendie; l'Opéra- Gomique brûlait. Quatorze cents personnes étaient venues pour entendre les mélodies de Mignon ot la représentation se termina par le plus épouvantable des drames; au moment où le premier acte finissait, le feu prend à un décor ; tout le théâtre dont peu de jours avant M. Berthelot, le ministre de l'instruction publique, avait annoncé officiellement l'inévitable incendie , s'enflamme comme une fusée ; la fatalité se mêle à l'imprévoyance des uns et à l'affolement des autres, l'ox^-de de carbone promène l'asphyxie dans la salle, l'obscurité se fait, la panique est à son comble, la foule se bouscule, et dans les
ACClDIiiNTS ET CJllMES 20û
greniers de malheureuses filles, impruderiiinent enfermées dans leurs loges de danseuses comme des oiseaux en cage, périssent contre les barreaux qu'elles n'ont pas la force de briser; les pompiers sont obliges de céder devant les flammes r la retraite sonne, on n'entend plus aucun cri et plus de cent personnes cependant restent englouties dans la fournaise.
Pendant cinq jours on fouilla ce cimetière peuplé en une nuit; quatre-vingt-dix-huit corps furent retrouvés, sur lesquels vingt-six n'ayant pas été reconnus tout de suite dans les postes de police du quartier où on les avait provisoirement déposés, furent envoyés à la Morgue.
Il y eut des malheureux dont il ne resta même pas un débris ; quand leurs parents voudront visiter leur tombeau, ce sera à la place Boïeldieu qu'ils devront faire leur pèlerinage, et déjà Paris, qui n'aime pas les longs deuils, s'étonne qu'on n'ait pas encore rebâti sur ce lieu à jamais marqué par la mort, une nouvelle salle pour le plaisir.
C'est à la Morgue que se fout dans certaines circonstances les confrontations des assassins avec leurs victimes; il y a trois ans, un jeune peintre de talent. M. Bréauté, exposa au Salon une vaste toile représentant un de ces actes dramatiques de la procédure criminelle ; on y voyait non seulement une reproduction
206 l'AUlS OUI SOUFFRE
li'i's exacte de l'ancienne salle d' autopsie, mais tout le personnel de la Morgue, les garçons avec ce gilet rouge de sang qu'on a remplacé depuis par une couleur moins locale, et jusqu'à la fameuse chaise de paille sur laquelle depuis vingt ans un des employés a pris le soin d'inscrire les noms des criminels fameux qui s'y sont assis.
Le reportage judiciaire, d'où sont sortis quelquefois des hommes d'esprit et de talent, a entre autres inconvénients celui de répandre dans le public les idées les plus fausses sur les procédés de la justice.
A peine un crime de quelque importance est-il commis que le policier du journal, souvent plus actif que le policier de la préfecture et la bourse toujours mieux garnie, entre eu campagne; rien ne larréte. rien ne le rebute, il frappe à toutes les portes, il imagine les moyens les plus ingénieux, il se glisse par la moindre fissure, il est sans cesse aux écoutes dans let:^ couloirs de la préfecture et des commissariats de police, il suit les témoins, trouve le moyen de les faire parler, dîne avec eux, leur fait la cour, flatte leur petite vanité ; il se rend sur les lieux, fait son enquête et rencontre en général dans le public une grande bonne volonté à le renseigner; d'ailleurs, avec cette intuition que développent l'habitude et l'esprit d'investigation, il arrive assez facilement à donner aux choses qu'il n'a ni vues ni entendues la couleur vraie et une certaine apparence de vérité.
Pour donner plus d'attrait à son récit, il organise
CONI^RONTATIONS JUDICIAIRES 207 une mise en scène, où l'on voit la justice se livrer aux plus surprenantes opérations et à de hautes fantaisies d'instruction; il y a à l'usage de ces récits un certain nombre de clichés fort connus.
D'abord on ne manque jamais de dire que le meurtrier a été conduit à la Morgue et que mis en présence du cadavre, il a manifesté la plus violente émotion ou le cjniisme le plus révoltant, selon que la nature de l'affaire comporte l'une ou l'autre de ces attitudes; ensuite on raconte que le magistrat a fait représenter la scène où, comme dans un tableau vivant digne du musée Grévin, on reproduit toutes les péripéties du drame, jusqu'au bruit des coups portés par l'assassin et aux plaintes de la victime.
C'est ainsi que pour la grande joie d'un certain public et le scandale- d'un autre on travestit tous les jours les constatations les plus correctes, et qu'on enlève aux opérations de justice, ce caractère de simplicité qui leur convient.
Nous nous représentons le juge d'instruction, il y a cinquante ans; Balzac, dans une de ses études parisiennes intitulée :« Où mènent les mauvais chemins», en a fait un portrait plein de vérité; sans rien cacher des petits ridicules qu'il peut se donner, il nous le montre aussi avec ses mérites et le sentiment un peu hautain du respect dont l'entourait sa fonction.
C'est une page curieuse et que devraient lire les auteurs du projet de loi qui depuis dix ans au moins menace de réformer le Code d'instruction criminelle
208 l'AHIS nri S( 1 1' K K H K
el le juge d'instruclioii an particulier; sans; doulf Balzac se plaît à exagérer un peu les pouvoirs de ce magislrat ; i aucune puissance humaine, dit-il, ni \c « roi, ni le garde des sceaux, ni le premier ministre. Il ne peut empiéter sur le pouvoir d'un juge d instruc- « lion ; rien ne l'arrêle, rien ne lui commande.»
Mais le romancier philosophe ne s'en troublait pas. au contraire il pensait qu'avant tout il faut assurer la sécurité des honnêtes gens, et déjà en 1838 il trouvait » que la société, bien ébranlée par l'inintelligence ou « la faiblesse du jury, serait menacée de ruine si on « renversait le juge d'instruction, celte colonne qui « soutient tout notre droit criminel », et il ajoutait non sans raison « que se défier de la magistrature ï est un commencement de dissolution sociale. »
Quel étonnement n'éprouverait-il pas, le jug«.' de cette époque, s'il revenait dans le nouveau palais : il y verrait bien des ruines, il y trouverait aussi un peu plus d'affaires qu'autrefois, et, habitué à de sages lenteurs, il aurait peine à s'imaginer qu'au milieu d'un tel encombrement de dossiers, la justice ne soit pas exposée à s'égarer.
Sa surprise serait encore plus grande en voyant les changements profonds que bien des causes générales : les mœurs, l'état politique, le besoin de publicité, la liberté de la presse, ont introduits dans les habitudes judiciaires.
Sans doute, parmi ces transformations il y a des f r.igrès; de même que les malfaiteurs ont perfec-
GONI'MIONTATIONS JUDICIAIRES 2)9 tionaé leur tactique, de même la justice ne peut, par crainte de perdre quelque chose de sa dignité, s'immobiliser dans une majestueuse routine; la science qui l'éclairc souvent lui a suggéré de nouveaux procédés d'observation ; les aperçus physiologiques sont moins négligés, l'outillage scientifique et les découvertes modernes rendent possibles des expériences auxquelles on n'aurait même pas songé ; on trouva les magistrats très hardis la première fois, il y a une quinzaine d'années, où ils eurent l'idée d'employer la photographie pour fixer avec précision certaines constatations matérielles ; il n'entrait pas non plus dans les usages de se servir de la presse pour donner, dans des circonstances particulières et dont il faudrait que le juge fût le seul maître, de la publicité à des détails de nature à faire arrêter un assassin fugitif ; aujourd'hui c'est une nécessité que tout le monde reconnaît ; bien souvent au fond de quelque bourgade, un gendarme intelligent a procédé à une importante arrestation parce que son journal à un sou lui avait donné un signalement qu'il n'aurait reçu que quelques jours plus tard par la voie administrative.
D'autre part, il est vrai, de maladroites ou malveillantes communications, ont plus d'une fois compromis le résultat d'une instruction et prévenu le coupable au moment oîi déjà on étendait la main pour le saisir.
Il faut tâcher de garder un juste milieu ; la sagesse consiste à ne médire ni du présent, ni du passé, à
•-'Kl l' A H IS (}Vl SOC Kl- M K
f)rendre le bien partout où il se trouve ; il y aurai| autant de danger à s'en tenir systématiquement aux errements du passé qu'à vouloir tout moderniser: sous le prétexte de faire du nouveau à tout prix on tomberait dans le ridicule et dans le théâtral ; que les jeunes y prennent garde, on est arrivé à l'extrême limite, on rencontrerait l'écueil en allant plus loin ; on livrerait la justice à toutes les aventures des systèmes les plus hasardés, des théories les plus suspectes; les magistrats n'auraient plus, au grand dommage de leur considération, cette gravité et cette prudence qu'ils doivent apporter dans Icursaustères opérations.
Si les confrontations, par exemple, avaient toujours lieu comme on le raconte, ce serait tout à la fois grotesque et barbare.
C'est un moyen d'instruction dont il faut user avec une excessive réserve et seulement dans les cas où il va contradiction sur un fait matériel que la vue du cadavre peut seule éclaircir.
Ce serait de la part d'un magistrat une bien grande témérité que de prétendre se faire une opinion sur la culpabilité d'un homme d'après Timpre.ssion de son visage ou le tressaillement de ses nerfs à la vue d'un cadavre.
Le plus innocent ne sera-tril pas ému, ne paraîtra-t-il pas troublé, n'aura-t-il pas l'attitude qu'on se plaît à doaner aux criminels, si on l'introduit dans cette affreuse Morgue, dans cette atmosphère de mort et de pourriture, si on lui fait voir, presque toucher
CONFRONTATIONS ,1 H 1) I C I A I 11 i: S 211
du doigt, d'horribles blessures, si une des cases de la glacière, s'ouvrant comme la porte d'un tombeau, au jour de la résurrection, laisse apparaître à ses yeux épouvantés le cadavre rigide d'un être qu'il a pu connaître et aimer.
Nous ne sommes plus au temps où un accusé paraissait coupable, si en sa présence quelques gouttes de sang s'échappaient des blessures de la victime; on s'exposerait presque autant à être abusé par le hasard en voulant juger un homme sur des sensations purement physiques. Ce sont les vrais coupables et les plus grands criminels qui affrontent le mieux ce genre d'épreuves. Quel intérêt y aurait-il eu à conduire à la Morgue et à mettre en présence de ses victimes un coupable tel que Pranzini, alors que lui-même, avant que son crime fût. découvert, se vantait d'avoir été voir les trois cadavre-; et par avance décrivait leurs blessures.
Tous ces précoces assassins qui pour voler quelques sous, égorgent, étranglent et saignent, sont les habitués de la Morgue, ils ont fréquenté assidûment cette école, sans Dieu ni Maître, que la ville met gratuitement à leur disposition ; ils n'ont pas peur de la mort, ils sont incapables d'éprouver la moindre émotion, c'est perdre son temps et même leur procurer une distraction que de leur représenter la victime, ils l'examinent en artistes et un sourire de satisfaction éclaire leur visage, si on remarque devant eux l'adresse et la force avec lesquelles le coup a été porté.