LI-: GKi:i-^Fi': de la morgui:. — son administration
LES SUICIDÉS. — LES INCONNUS. — LES ABANDONNÉS. — LES RECONNAISSANCES. — LES ENTERREMENTS — LA RECHERCHE DES MALFAITEURS. — LA POUCE JUDICIAIRE, EXPOSITION PUBLIQUE. — LES DANGERS DE LA MORGUE. — CORRUPTION DE LA JEUNESSE. — LITTÉRATURE MACABRE.
A la porte du cimetière des Innocents se trouvait un squelette en albâtre, chef-d'œuvre de sculpture, paraît-il, sa main droite tenait une lance avec laquelle il montrait sur un bouclier le quatrain suivant :
« Il n'est savant tant soit plein d'art
« Isi de force pour résistance
« Que je ne frappe de mon dard
« Pour bailler aux verts leur pitance. -
C'est au seuil de la Morgue que ce squelette devrait reprendre sa lugubre faction, mais l'idée qu'il personnifiait ailleurs est toujours là, et au moment d'en-
LE GUE FF K DE EA MORfiTIE 2l.t li-er ou songe que beaucoup oui été amenés là, qui •M-oyaicut mourir Iranquillemenl dans leur lit.
Trois larges portes cintrées, élevées de quelques marches, donnent accès dans la salle d'exposition ; du quai on apercevrait les cadavres, si un tambour disposé un peu en arrière de l'entrée, n'en masquait la vue.
Derrière un immense vil rage semblable à la di^vanture d'un magasin, sont disposées sur deux rangs des dalles autrefois en, marbre, aujourd'hui en tôle, rouillées par le sang; là sont étendus les cadavres sur un plan incliné de façon à les exposer bien en vue et de permettre au public de les morguer à l'aise.
De chaque côté se trouvent les dépefirlances, le greffe, la salle d'arrivée, le cabinet des magistrats : Tamphithéâtre, la glacière.
Aux deux extrémités, dans le fond du bâtiment, des portes grillées ouvrent sur le chemin de ronde qui borde le parapet du quai et sert à l'entrée et h la sortie des corps.
Je n'entre pas dans le détail d"une description aride pour laquelle je ne saurais mieux faire que de renvoyer le lecteur à un article du professeur Tardieu, publié en 1867 dans le Paris-Guide sm\ intéressantes publications des docteurs Gavinzel, Gilles de la Tourette et Pignot; à la peinture, pleine de couleur et de vérité, qu"un ancien chef de la sûreté. M. Macé en a fnitedans une curieuse étude sur la police parisienne
2li PARIS OUI SOUFFRE
inliLuléo : « Mon premier crime », et enfin aune série d'articles très complets publiés en août 1886 dans le journal le Paris par M. Georges Rolle sous le pseudonyme de Jacques Glavel.
La Morgue relève de la préfecture de la Seine pour l'entretien des bâtiments, de la préfecture de police pour les mesures d'hygiène et de police; du pouvoir judiciaire pour le service des expertises; du ministère de l'instruction publique pour les cours de médecine légale.
Il serait assez difficile, comme sur d'autres point* confinant à la justice et à la police, de déterminer dans quelle mesure elle dépend de la justice. Autrefois la basse geôle appartenait à la juridiction du Chàtelet, elle était placée sous la surveillance des magistrats, ses registres étaient visés par eux ; ce fui seulement à partir de 1807, comme nous l'avons vu, qu'ils commencèrent à être paraphés par les fonctionnaires administratifs, le préfet ou ses délégués.
Aujourd'hui nous ne connaissons aucun règlement sur lequel l'autorité judiciaire puisse s'appuyer pour intervenir dans la direction de la Morgue ; son pouvoir se borne à donner des ordres relativement aux mesures d'instruction qui doivent y être exécutées, mais ces ordres ne peuvent s'appliquer qu'à une affaire déterminée et ne sauraient avoir un caractère général et permanent.
SON ADMINISTRATION 21o
On peut le regretter, car il est évident que pour le bien du service, trop de personnes commandent à la Morgue sans parler la même langue ; il est tout au moins certain que l'administration ne saurait s'immiscer dans le service des autopsies judiciaires, qu'aucun fonctionnaire ne peut y assister régulièrement qu'avec l'autorisation du juge d'instruction et que les médecins, tenus au secret professionnel vis-àvis de la justice qui les commet, feraient un acte repréhensible en communiquant à la préfecture, sans l'assentiment du magistrat, les conclusions de leur expertise.
La Morgue est régie actuellement par les arrêtés des 25 juin '1871 et 15 mai 1882; la préfecture de police y règne par des règlements et non par des lois, rien n'y est absolument légal et tandis que l'administration ne saurait disposer du moindre objet trouvé sur la voie publique, c'est par de simples arrêtés qu'elle s'empare des cadavres abandonnés pour les livrer à l'autopsie.
Le service est placé sous la haute surveillance d'un médecin inspecteur en chef auquel on donne une indemnité' purement honorifique de mille francs, de deux adjoints encore moins appointés ; mais tout médecin, quel qu'il soit, dès l'instant qu'il est commis par la justice, a le droit de venir faire des autopsies, et tout ce qui est nécessaire à l'accomplissement de son mandat doit être mis à sa disposition.
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L'adminislralion intérieure, la tenue des écritures sont confiées à un commis principal de la préfecture de police, avec un traitement de quatre mille francs ; il a sous ses ordres un certain nombre d'employés et de garrons de service ; on lui donne le nom de grcflier, bien qu'il n'ait aucune des attributions des greffiers de justice.
Ou ne saurait s'imaginer tôut ce qui se consomme à la Morgue de papier, d encre, de registres, d'imprimés, la bureaucratie y est bien vivante ; l'on ta demande comment un personnel trop peu nombreux peut suffire à toutes les exigences sans cesse croissantes de l'administration, de la justice et de la faculté de médecine.
Nous avons rappelé la légende du greffier passant son temps à jouer du piano ou à cultiver des fleurs sur l'appui de sa fenêtre ; aujourd'hui il est peu de bureaux à la préfecture où l'on travaille autant qu'à la Morgue ; elle est ouverte de neuf heures du matin à six heures du soir, même les dimanches et jours de lète et on s'occupe d"y installer un service de nuit.
Le greffier doit d'abord s'occuper de la tenue des registres suivants :
Registre destiné à l'inscription des signalements des individus disparus, il faut compter environ six inscriptions par jour.
Registre en double sur lequel on doit inscrire jour par jour tous les corps déposés avec les renseignements dressés en vingt-deux colonnes.
LES SUICIDÉS 217 Répertoire alphabétique des individus inconnus. Registre des individus présumés reconnus dont les reconnaissances n'ont pu être opérées par suite d'irrégularités.
Carnet des autopsies à pratiquer par ordre de l'autorité judiciaire.
Registre d'entrée pour les étudiants qui suivent les
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Registre des corps devant être inhumés.
A ces travaux vient s'ajouter tout ce qui concerne la constatation des identités, l'établissement des actes de décès et les inhumations, demandes de renseignements au dehors, correspondance avec les magistrats, les maires, les commissaires de police, les familles, lettres de convocation aux personnes pouvant reconnaître les cadavres, déclarations de reconnaissance rédigées sur l'attestation de deux témoins, vérification de l'état civil, demande d'autorisation de sortie du corps adressée au préfet avec un rapport en double exemplaire sur le signalement de l'individu et la désignation de tous les objets trouvés en sa possession, envoi d'un permis d'inhumer au parquet, restitution des objets réclamés parles familles, inhumation des individus inconnus ou non réclamés, classement et destruction des vêtements abandonnés, confection des dossiers individuels, préparation et classement des photographies, rapports à envoyer à chaque • instant au parquet et à la préfecture de police.
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Le service de l'ensei^ïnemciil csl encore venu accroître tous ces travaux; il faut tenir un contrôle à l'entrée du cours, préparer le matériel, établir en double cxpe'dition les feuilles de renseignements et liches individuelles contenant le détail sonnnaire des autopsies.
Enfin une partie du temps se trouve prise par la préparation de la statistique annuelle et raisonnée qui ne comprend pas moins de quarante cbapitres ; elle est insérée dans les rapports généraux sur les travaux du conseil d'hygiène.
Tant de services sont assurés à peu de frais; le budget de la Morgue s'élève au chifTre de cinquante mille francs environ, dans lesquels l'entretien de l'appareil frigorifique, entre à lui seul pour une somme de vingt-cinq mille francs.
La Morgue a plusieurs destinations. Elle sert à recueillir les cadavres abandonnés, à établir Tidentité des inconnus, à procurer un local convenable aux savants chargés des autopsies, des analyses ordonnées soit par les magistrats du département de la Seine, soit par ceux de la province ou de l'étranger, en vertu de commissions rogatoires; elle est enfin une école pratique pour l'enseignement de la médecine légale.
Nous verrons que conçue sur un plan plus large,
LES SUICIDÉS 219 elle devait également pourvoir ù d'autres besoins très respectables et beaucoup trop méconnus.
Elle est disposée pour recevoir trente corps, elle en contient en moyenne une dizaine à raison de deux ou trois entrées par jour, mais le nombre noi'mal est souvent dépassé ; ainsi tout dernièrement'il s'y trouvait trente-cinq corps en même temps ; on en avait ^ mis partout, dans les moindres coins, contre les murs, derrière les portes.
Il avait été question, à une certaine époque, d'établir des annexes à Saint-Gloud et à la Yillette, mais ces projets n'ont pas eu de suite.
Elle donne un peu le niveau de la prospérité publique ; lorsque l'ouvrier a du travail, que le commerçant fait ses affaires, il y a de la place dans ce dernier asile de désespérés ; sa statistique est intéressante à consulter à plus d'un point de vue ; il nous suffira de donner quelques chiffres portant sur des périodes de dix années.
En 1835, la Morgue a reçu deux cent quatre-vingttrois cadavres.
En 1843, trois cent trente-quatre.
En 18oS, quatre cent trente-trois.
En 1863, six cent cinquante-neuf.
En 1873, cinq cent quatre-vingt-quinze.
En 1883, huit cent cinquante-huit.
La funèbre marée a encore monté et l'année dernière (1887) on est arrivé au chiffre de neuf cent vingt-sept.
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Le chiQ're le plus élevé a été de neuf cent quarante-cinq en 1883 et le moindre de deux cent soixante-deux en 1883.
C'est au retour de la belle saison que le sombre asile voit augmenter le nombre de ses hôtes; lorsque la sève prmlanière rend aux arbres desséchés par riiiver leur verdoyante parure, les cadavres subissant, eux aussi, l'action de la température, ont comme des velléités de résurrection, et les noyés quittant les profondeurs mystérieuses du fleuve, se gonflent pour remonter à la surface.
Les gens qui se tuent sont encore ceux dont l'agonie est la plus affreuse ; si leur chair souffre moins, leur cœur a été torturé davantage avant de tomber foudroyés par la balle du revolver ou le breuvage empoisonné ; ils ont été de chute en chute, luttant contre la mauvaise fortune, souriant pour le monde, cachant sous un masque les amertumes de leur vie et acculés enfin dans cette impasse où la mort vous apparaît comme la seule issue ; ils méritent le blâme, mais il faut y mêler une grande pitié ; elle est terrible cette heure suprême où les illusions ne sont plus possibles, où des clartés soudaines viennent vous forcer à ouvrir les yeux et éclairent tous les recoins du passé. Les choses se montrent sous leur véritable jour, le cœur s'attendrit et se désespère à la fois ; on voit défiler, comme des fantômes qu'on ne
LES SUICIDÉS 221 peut plus saisir, les affections méconnues, les biens gaspillés, les forces mal employées ; avec "Werther l'on se dit : « Le rayon d'or des jours passés sourit I au-dedans de moi, comme sourit au prisonnier un I rêve de troupeaux, de prairies , d'ambition ou « d'honneur. J'aurais pu... et maintenant me voir « comme une vieille qui mendie son pain aux portes, <t son bois aux haies, pour prolonger d'un instant et « soulager sa vie misérable. »
Il est trop tard pour revenir en arrière ; on ne veut plus de la vie, devenue trop lourde, et si on la regrette encore, c'est en pensant aux joies qu'elle aurait pu donner et qu'on n'a pas su conquérir ou garder.
L'homme devient odieux à lui-même. L'irréparabilité du mal qu'il a fait lui interdit l'espoir du pardon, il prend en haine la vie dont il a fait un mauvais usage ; le suicide est une sorte de châtiment qu'il s'inflige ; souvent, ses croyances lui disent qu'il ne quitte un enfer que pour aller dans un autre ; mais il trouve une âpre jouissance à s'y précipiter ; il lui semble que le séjour des damnés lui sera en quelque sorte moins insupportable que la terre où tant d'autres sont heureux et jouissent du calme de la conscience.
Il serait à désirer, a dit "Voltaire, <t que tous ceux I qui prennent le parti de sortir de la vie laissassent « par écrit leurs raisons avec un petit mot de leur I philosophie, cela ne serait point nuisible aux vi- « vanls et à l'histoire de l'esprit humain. »
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Voltaire pourrait aujouni'iiui satisfaire eelle curiosité en ouvrant les armoires du parquet où sont conservés les procès-verbaux constatant les suicides. Que de souffrances, d'iniquités, de misères il réveillerait en secouant la poussière de ces liasses ! Il y verrait que la philosophie des suicidés consiste en général à n'en pas avoir, et dans les lettres, souvent prétentieuses, que les gens écrivent avant de se tuer, il trouverait les mêmes formules d'un désespoir égoïste, d'un orgueil blessé , d'un découragement coupable ou d'un désespoir qui recule devant l'effort de la réparation.
Toutes ces lettres sont bien intéressantes à étudier, l'àme humaine y apparaît sous toutes ses faces.
Je rencontre d'abord l'homme qui jusque devant la mort se pose en esprit fort.
« Yoici ma dernière volonté, écrit-il, être enterré « civilement à la fosse commune; pas de croix ni cn- « tourage, pas de lettres de faire part, adieu pour « toujours. ï
Un autre dit : « N'attendant plus rien d'une exis- (( tence toute remplie par la maladie et la souffrance « physique et morale, j'ai décidé d'en finir; je prie « les autorités qui se chargeront du soin de me faire <t enterrer d'éviter à mes dépouilles les prières de « l Église ; il pourra être fait sur mon corps toutes les <t études de nature à intéresser la médecine. »
D'autres, moins logiques, croient à une autre vie
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et, sachant qu'ils font mal, réclament des prières* et implorent le pardon de leur famille.
« Je me donne la mort et je vous prie de faire dire « des messes pour le repos de mon âme, »
Ou bien encore : « Tu connais mes tortures, l'exis- « tence me devient tout à fait insupportable ; je vais « commettre une lâcheté envers toi et envers moi- « même; je ne puis m'àrrétersur cette pente fatale ; « j'aurais bien voulu revoir ma famille; ils ont été si « bons pour nous; je m'arrête, car plus je parle, plus « mon cœur saigne en songeant à ma coupable ac- « lion. Adieu ! »
« Que l'on n'accuse personne de ma mort, écrit un « de ces malheureux ; je ne puis surmonter mes re- « vers; je sais quel chagrin je vais causer à tous « ceux qui m'ont aimé; j'espère leur pardon. Que « Dieu me pardonne !
En voici un autre que la vérité éclaire au moment où il croyait entrer dans le néant.
« Mourons-nous tous entièrement et notre âme d paraît-elle devant Dieu. J'ignore ce que je vais deï venir ; je sens quelque chose en moi qui me dit que « malgré tous mes désirs et mes raisonnements, il y « a par delà la tombe un nouvel ordre de choses qui ï va m'être révélé, s
Quelle lettre navrante aussi que celle de ces deux vieux époux qui, à bout de misère, veulent mourir ensemble.
« Nos enfants, nos petits-enfants, nous vousdisons