LA PENSÉE D U LIVRE
les villes opulentes et joyeuses; il n'en est pas un seul qui ne soit marqué du sceau de l'adversité; si peu qu'on ait de pitié dans le cœur, on ne saurait visiter la Morgue, sans voir surgir devant soi l'image même de la souffrance, sans çonger aux redoutables problèmes que la vie soulève à chaque pas dans une cité où se heurtent de violentes passions et où abondent tant d'éléments de dissolution sociale.
Je n'ai soulevé qu'un coin du voile et ma tâche serait bien lourde si, répondant à l'invitation d'une trop bienveillante critique, je voulais rechercher un jour, après cette première étude consacrée à Paris qui se tue ou qu'on tue, tout ce que ses murs peuvent renfermer de misères, d'abus, de douleurs et de hontes.
« Paris qui souffre, m'a-t-on dit, c'est Paris qui pleure, c'est Paris qui se ruine, c'est Paris qui a faim, c'est Paris indigent et malade. Paris qui souffre, c'est Paris qui s'épuise dans la lutte pour la vie, c'est Paris qui s'énerve dans l'oisiveté et dans le vice, c'est Paris qui ne sait vivre que do la débauche et du crime. Paris qui souffre, c'est encore Paris qu'on exploite et qu'on trompe, Paris qu'on asphyxie et qu'on brûle, Paris qu'on empoisonne dans ce qu'il boit, dans ce qu'il mange, et jusque dans l'air qu'il respire. Paris qui souffre, mais, en y pensant bien, c'est Paris tout entier. »
La Morgue est la maison mortuaire de ceux qui n'ont pas de demeure, pas de parents, pas d'amis, ou de ceux que, dans un intérêt général, la juslic' enlève à leur famille.
C'est donc à la société qu'il appartient de leur donner une hospitalité honorable et d'affirmer par l;i même le respect qui dans leur personne est dû à In mort.
Sans doute, la plupart de ceux qui viennent échouer sur cette rive funèbre n'ont pas su gouverner leur barque en pilotes prudents ; faut-il pour cela les traiter avec mépris? Ce sont les enfants perdus de celle bohème parisienne, que Murger, son historien, appelait la préface de l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue. Les uns n'ont écouté que leurs passions, les autres ont voulu tenter la fortune, celui-ci a rêv(' des destinées gloi'ieuses, celle-là, comme la Marguerite, a prêté l'oreille à des voix enchanteresses.
Charles Nodier a pu écrire sans trop exagérer : t Si Malfilâtre avait péri de faim dans la rue, on y aurait porté Malfilâtre... Il n'y a pas de mois qu'on n'v porte un homme de talent ou d'espérance, qui aurait été Gilbert, qui aurait été Malfilâtre, et auquel il n'a manqué que des prôneurs et du pain. »
On peut dire aussi ,avec le poète qui, dans le premier chapitre d'Han d'Islande, nous montre dans une morgue de Norvège la foule regardant aussi curieusement qu'à Paris le cadavre d'une jeune fille : « Voilà où conduit l'amour, voisin Niels; cette pauvre
LA MORT VIOLENTR il>
Gulh ne serait point là ctendno sur cette grande pierre noire, comme une étoile de mer oubliée par la marée, si elle n'avait jamais songé qu'à reclouer la barque ou à raccommoder les filets de son père. ï
Celui qui n'a jamais failli, que l'imagination n'a pas, par les sentiers fleuris, poussé vers les abîmes, ou que l'expérience n'a pas rendu compatissant, dira d'un ton doctoral et convaincu : Les gens qui n'ont pas d'esprit de conduite finissent toujours ainsi !
Mais il n'est pas besoin d'être un génie méconnu ou une femme séduite pour finir à la Morgue ; les accidents les plus imprévus survenant au milieu d'une vie calme et bourgeoise peuvent vous y conduire.
Les crimes succèdent aux crimes, la violence nous envahit, les têtes se montent, les appétits deviennent plus ardents, les haines plus terribles, chacun est armé pour attaquer, pour se défendre; la guerre sociale est déclarée.
Vous vous croyez tranquille parce que vos mœurs sont paisibles et que votre vie est exempte d'aventures romanesques ; savez-vous si demain vous ne rencontrerez pas un fou sur votre route; un valet , caché derrière les rideaux de la chambre , vous coupera la gorge pendant votre sommeil ; un
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anarchiste convaincu fera sauter la Bourse pendant que vous achèterez de la rente; un débiteur mécontent viendra se libérer à coups de revolver ; vous aurez peut-être à défendre votre domicile contre des envahisseurs; vous périrez asphyxié dans un théâtre, surtout s'il est subventionné; ou tout sim{)lement un brutal cocher, de ceux pour lesquels la préfecture de police fait de platoniques arrêtés, vous écrasera dans la rue?
Moins que jamais personne n'est sûr que le terrible malheur de la mort violente lui sera évité et que son corps, étendu sur la pierre de ramphilhéàlre, ne servira pas de pièce à conviction et de sujet de démonstrations médico-légales.
S'il est une mort redoutable, c'est bien celle qui vous prend à l'improviste, qui saute sur vous comme ces étrangleurs nocturnes guettant les passants; au point de vue matériel elle est quelquefois moins douloureuse qu'une autre, elle est autrement cruelle en ne vous laissant pas le temps de mettre vos affaires en ordre et de dire adieu à ceux qui vous aiment : elle vous fait tomber en pleine rue comme une masse autour de laquelle les badauds, flairant toujours quelque scandale, viennent faire le cercle et se livrent à toutes sortes de commentaires, jusqu'à ce qu'on ait enfin trouvé un sergent de ville pour aller chercher le brancard qui vous emportera.
Au lieu de détourner sa pensée de ces tristes pers-