‹ Paris qui souffreChapitre 30 sur 60 · I.KS RKC ON. NAISSANCE S · texte numérisé non relu

I.KS RKC ON. NAISSANCE S

Quand au bout d'un temps, parfois très long, on vient réclamer un inconnu, le greffier recherche la photographie paraissant s'appliquer au signalement qu'on lui donne ; pour se retrouver au milieu de sa collection, il a imaginé un procédé mnémotechnique assez ingénieux ; il a classé tous ses portraits par types se rapportant à des personnages connus. Je ne les nommerai pas, mais il y a des célébrités de la politique et du théâtre qui ne se doutent pas que leur image joue un rôle à la Morgue, en servant à répertorier les photographies des noyés et des pendus qui leur ressemblent.

Grâce à toutes ces pre'cautions, les neuf dixièmes des cadavres en moyenne sont reconnus, il est bien rare que l'exposition publique amène des reconnaissances, elles sont dues presque toujours aux démarches de parents ou amis qui se présentent au greffe.

J'ai entendu là, dit Maxime Ducamp, dans son beau livre sur Paru et ses organes, « des dialogues « inconcevables : Quelle forme a son nez? — Ah, « dame, je ne sais pas. — A-t-il le nez droit, aquilin, ï retroussé? — Mais ce pauvre homme, monsieur, il « a un nez comme tout le monde, s

Des recherches superficielles, des constatations inexactes peuvent amener d'inextricables confusions, laisser des décès ignorés ou faire passer pour morts des gens encore vivants.

Malgré toutes les précautions il se produit de temps en temps d'inévitables erreurs.

232 PAJIIS QUI SOUFFRE

Le corps d'un noyé était exposé depuis quelque temps sans que personne soil venu le réclamer; un jour, une femme se présente et déclare qu'elle vient de reconnaître son mari disparu depuis deux ans; on lui fait examiner le corps de près, elle n'éprouve pas la moindre hésitation, elle donne les plus minutieux détails et des amis, de bonne foi peut-être, viennent confirmer sa déclaration ; l'acte de décès allait être dressé et la femme était sur le point de passer à l'état de veuve, ce qu'elle souhaitait sans doute, quand le greffier, en homme avisé et prudent, eut l'idée de faire vérifier à la préfecture, au service des garnis et des livrets, s'il existait des renseignements au nom de l'individu : il apprit ainsi que dans un garni de la place Maubuée, à deux pas de la Morgue, demeurait un homme ayant le même nom; c'était le mari en parfaite santé.

Il y a deux ans, une concierge d'une maison de la rue Saint-Maur, déclara qu'elle reconnaissait dans le cadavre d'un individû exposé depuis huit jours, un de ses locataires sans famille à Paris, disparu depuis quelque' temps ; des personnes de la maison firent la même déclaration avec tant de précision, que le doute ne paraissait pas possible ; on procéda à l'inhumation, concierge et locataires, remplaçant les amis inconnus, suivirent le convoi ; quelques semaines après, le prétendu mort, apparaissait comme un revenant dans la maison terrifiée, arrivant tranquillement de sa province où il était resté dans sa famille pour soigner une entorse.

LES RECONNAISSANCES 233 Dernièrement un jeune homme se présentait mieux portant que jamais au moment même où le convoi de son sosie allait quitter la Morgue ; la ressemblance avec le mort, borgne comme lui, était si extraordinaire, que lui-même, en regardant les photographies, demanda s'il n'était pas le jouet d'une hallucination; il eut beaucoup de peine à démontrer qu'il n'était pas un mystificateur; l'administration admet difficilement qu'elle puisse se tromper, et si elle a constaté sur ses registres qu'un homme est mort, elle trouve presque inconvenant qu'il lui plaise de revendiquer sa qualité de vivant.

Une autre fois, c'est une femme tombée morte dans la rue qui est reconnue par des témoins aussi alTirmatifs, pour être une marchande des quatre saisons, absente depuis plusieurs jours ; on rapporte le corps au domicile, les voisines le mettent sur le lit entre quatre cierges, quand le lendemain, la vraie marchande revient en parfaite santé et manque de s'évanouir en voyant sa propre image dans une aussi lugubre situation ; le cadavre fut retourné à la Morgue où, à cause de l'aventure, il excita une vive curiosité sans être jamais reconnu.

Gela rappelle l'histoire, citée par Sanderson, d'un oncle de province qui reçoit une lettre de son neveu lui annonçant qu'il va se suicider après une perte de jeu ; il accourt éploré à la Morgue, où il croit reconnaître le cadavre et le fait enterrer au Père-Lachaise, mais en rentrant chez lui, après ce devoir accompli,

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la première personne qu'il rencontre c'est son neveu qui se jette dans ses bras ; dans sa joie de voir reparaître celui qu'il croyait avoirmisenterre,lebononcle sans songer ù faire de la morale, paya avec plaisir les dettes du jeune homme et les funérailles de l'inconnu.

Si les reconnaissances n'étaient pas précédées d'enquêtes minutieuses, rien ne serait plus facile à des gens intéressés à faire croire à leur propre mort ou à celle d'une autre personne, et à se procurer un acte de décès, que d'attribuer le nom et l'état civil du vivant à quelque cadavre abandonné.

Ce n'est donc pas un simple métier d'écrivain ou de geôlier mortuaire que fait le greffier de la Morgue, comme semble l'indiquer son titre et son traitement modestes, mais un très important et très délicat service de police.

Il y a aux délégations judiciaires et administratives, h la première division de la préfecture, à la Bourse, aux chemins de fer, au service des poids et mesures, à la garantie des matières d'or et d'argent, au laboratoire municipal, des commissaires de police dont les erreurs seraient moins préjudiciables à l'ordre social que celles que peut involontairement commettre le greffier de la Morgue, et dont le rôle a moins d'importance au point de vue de la police judiciaire.

En fait, bien que dépourvu de tout mandat légal.

LES RKCONNAISSAN'CES 235 c'est à lui que revient le soin, lorsque le commissaire de police qui a envoyé le corps n'a recueilli aucun indice, de réunir les renseignements à l'aide desquels l'acte de décès sera dressé.

11 fait des recherches, consigne des déclarations, dresse des feuilles de reconnaissance ; il procède à des constatations, met sous scellés les objets trouvés sur le cadavre et pouvant servir à conviction ; il sui'prend quelquefois les indices d'un crime ; il reçoit à propos des suicides des confidences qui peuvent aider la justice à pénétrer certains mystères; il se livre sans contrôle, sans aide, au miUeu d'occupations multiples, à des enquêtes, comme s'il était officier de police judiciaire et il n'est même pas assermenté.

Ajoutons que ces recherches, qu'il convient d'activer le plus possible pour ne pas prolonger le séjour du corps à la Morgue , seraient beaucoup moins longues si le greffier avait un pouvoir régulier, si au lieu d'être obligé de chercher un commissaire de police, il avait lui-même qualité pour agir et pouvait par exemple pénétrer dans une chambre de garni, ouvrir une malle, des meubles, où se trouveraient des papiers utiles à consulter.

L'administration de la justice et de la police gagnerait beaucoup à ce que la qualité du commissaire de police lui fut donnée avec les obligations, les pouvoirs et les responsabilités qui y sont attachés.

Ses fonctions méritent à tous les points de vue d'être élevées au niveau des services qu'elles rendent

tous les jours. Les reconnaissances sont obtenues surtout par son zèle et son intelligence à noter les moindres particularités que présente le cadavre, les vêtements dont il est revêtu, les papiers et les objets de toute nature trouvés sur lui.

Il consigne aussi sur le livre des disparitions les signalements fournis soit par des particuliers, soit par l'administration, sur des individus disparus et recherchés, de façon à vérifier si des cadavres inconnus ne répondent pas à ces renseignements.

Il est le témoin de bien des douleurs, et il n'est pas une ligne de ses registres qui ne se rattache à quelque drame poignant. Dans un de ses contes du Lundi, Alphonse Daudet a dessiné, avec cet art délicat et ce sentiment exquis que son âme de poète met en toutes choses, la figure du teneur de livres de la Morgue, attablé devant ses grands registres, si bien tenus, avec des lignes divisées, des en-têtes soignés, des petits reflets de poudre d'or, un soin, un ordre... Il est en train d'examiner des objets trouvés sur une jeune fille noyée, puis il prend sa plume, fait un geste pour bien poser sa main, et de sa plus belle ronde il écrit le nom de la pauvre" enfant qu'il vient de déchiffrer sur un livret mouillé.

Empressons-nous d'ajouter, pour compléter le tableau, que quelquefois ses doigts tremblent et qu'une larme, s'échappant de ses yeux, vient rouler sur le beau registre et attester que nulle part le cœur ne perd ses droits.

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