I.A l'OLlCI': ,iri)lClAIKE
bililé des juges d'insLruclion qu'à celle de leurs auxiliaires de la police.
Assurément un magistrat parisien qui connaît bien le milieu dans lequel il opère, qui sait faire parler les témoins, et, avec quelque expérience du cœur humain, a appris à lire dans les consciences, pourra mieux qu'un autre pénétrer les mystères de la Morgue et arriver, par le raisonnement, à l'hypothèse la plus juste ; sans doute un chef de la sûreté, actif, perspicace, pas trop bavard, secondé par un bon personnel, ayant de larges subsides, tel enfin que l'a très bien dépeint Albert Wolf dans son livre « l'Écume de Paris » sera pour la justice un instrument précieux; mais le maître à tous, c'est ce que les uns appellent providence et les autres hasard ; c'est cette force invincible qui amène le coupable à se perdre lui-même.
Quos vull perdere Jupiter, dementat.
Il est bien rare, disons-le avec humilité, qu'un criminel soit découvert s'il ne s'est compromis par quelque imprudence, et n'a dans son trouble laissé derrière lui les traces de son passage, si, par légèreté ou remords, il n'a manifesté des sentiments, tenu des propos qui trahissent sa culpabilité.
Il faut aussi que la police, qui ne possède ni pouvoir surnaturel, ni baguette magique et qui n'en est pas encore venue à consulter les somnambules, Eoit
aidée dans sa tâche par la bonne volonté et la sympathie de tous.
Quand elle est impuissante, discréditée, bafoue'e, ce sont les mœurs publiques qu'il faut rendre responsables de ce désordre ; cette pauvre police, attaquée avec tant de haine, exposée à de si rudes assauts depuis la déplorable enquête de M, Gigot, en 1879, et les compromettantes confessions de M. Andrieux, en 1881, porte dans ses flancs une large blessure qui s'agrandit et s'envenime chaque jour; elle vient s'asseoir comme une accusée dans le prétoire du conseil municipal, elle est dénoncée par une presse violente à l'animosité publique, et quelquefois même elle a des comptes à rendre à la justice ; ce qui nous étonne, c'est qu'elle puisse de temps en temps arriver à mettre la main surun coupable qui assurément manque encore d'expériénce ; personne ne l'aide, on a sur elle les idées les plus fausses, on la regarde, en souvenir de quelques faits heureusement isolés, comme un instrument de vexation, d'arbitraire, d'inquisition politique, on se méfie, on flaire quelque piège ; chacun alors se renferme dans son égoïsme, se garde bien de donner le moindre renseignement aux agents, se tait devant eux, et, pour achever, les gens que la sûreté avait dans la main et par lesquels elle obtenait des indications fort précieuses lui échappent complètement ; c'est une émancipation générale; la fille ne craint plus Saint-Lazare, elle sait que si on lui cherche noise, il se trouvera
LA l'OLlCK JLIDlCIAlllE 241 toujours quelque journal ou quelque député pour la défendre et invoquer à son occasion les grands principes de 1789, et le cabaretier qui autrefois rendait de grands services à la police est devenu un personsonnage influent ; élevé aux fonctions de grand électeur, il n'a plus besoin de ménager la préfecture en même temps qu'il peut mouiller impunément le vin qu'il fait boire à ses clients.
Faut-il encore ajouter à ces causes d'insuccès que les magistrats, eux-mêmes affaiblis de tant de façons, n'ont pas dans la main, comme des instruments dociles, tous les services de police appelés à concourir à la preuve des faits criminels et à la découverte de leurs auteurs. Je lisais dans un journal qui passe pour être dévoué k la préfecture de police « que la « justice, déjà suffisamment boiteuse, ne marcherait i plus si elle s'occupait seule des affaires criminelles, « sa bonne jambe étant la préfecture de police j ; mais il faut au moins que la bonne jambe, si tant est qu'elle le soit, ne se sépare pas du corps et obéisse à sa volonté, car si l'une allait à gauche, tandis quel'autre irait à droite, ce serait pire que d'être boiteux.
Les services devant aider à servir la justice constituent ce qu'on a l'habitude d'appeler la police judiciaire par opposition à la police administrative ; l'une, parfaitement spéciaUsée par son titre même, est le levier par lequel le magistrat met en action toutes les forces de la loi pénale; l'autre est l'instrument du gouvernement et de la municipalité.
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S'il y a par la force des choses des points de contact entre ces deux polices, il y a aussi des différences profondes et souvent des intérêts contradictoires; elles exigent aussi des aptitudes di verses.
Aux yeux du peuple, la police municipale s'incarne dans le sergent de ville, et la police judiciaire dans l'inspecteur de sûreté. Ce sont deux puissances rivales: le gardien de la paix, pour employer le mol nouveau, a des prétentions militaires ; il est enrégimenté, il porte le sabre et le fusil, il a un uniforme et des chefs qui prennent des allures d'officiers, aussi a-t-il le plus profond dédain pour l'agent de la sûreté habillé comme tout le monde et obligé, pour pénétrer dans les repaires, de revêtir des déguisements peu corrects ; il le tient à distance et le regarde de travers, il n'aime pas à intervenir dans ses affaires et, pour ne pas dire plus, ne met aucun empressement à lui prêter son appui.
Ils se placent l'un et l'autre à des points de vue différents; on les voit, par exemple, chacun dans leur rôle les jours où la foule se presse aux portes de la Morgue ; le gardien de la paix, calme, indifférent à ce qui n'est pas sa consigne et à ce qui se passe en dehors de l'îlot auquel il est spécialement préposé, se contente de faire circuler les gens et d'empoigner les récalcitrants ; l'inspecteur de sûreté, mêlé aux groupes, va, vient, s'agite, écoute les conversations, examine les physionomies, toujours prêt' à s'élancer
FA'POSITION PUBLIQUE 243 sur l'homme qu'une parole suspecte ou une altitude embarrassée lui aura signalé.
Ce n'est pas le lieu assurément, malgré l'intérêt que cette étude pourrait présenter, de rechercher comment il faudrait s'y prendre pour arrêter plus souvent les auteurs de ces crimes dont la Morgue recueille les trop nombreuses victimes ; des polémiques très vives se sont engagées et une solution serait plus facilement trouvée si le bien public avait été l'unique préoccupation de tout le monde ; les uns pensent que tout va pour le mieux et qu'il n'y a rien à changer; les autres qu'il faut tout déti-uire ; d'autres enfin plus sages se bornent à proposer de prudentes réformes ; ils souhaitent comme nous que la police judiciaire, qui est en réalité la police de sûreté, celle qui protège tous les citoyens sans distinction d'opinion et dont les honnêtes gens n'ont jamais rien à redouter, jouisse enfin d'une large initiative, d'une grande indépendance et d'abondantes ressources ; ils demandent avec raison qu'on lui donne tous les services utiles à son fonctionnement, affranchi des lenteurs bureaucratiques, et que, sans cesser d'être rattachée à l'ensemble de la Préfecture, elle constitue vraiment le principal ressort de l'instruction criminelle, sous la direction et le contrôle immédiat des ^magistrats auxquels la loi confie exclusivement l'exercice de l'action publique.
C'est à eux seulement et non au préfet de police et à ses représentants qu'il appartient de diriger, d'une
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laçoii légale et utile, les investigations du chef de la sûreté ; le préfet de- police ne peut suivre l'instruction dans ses développements successifs ; il en reste aux données incomplètes de la première heure ; il ne connaît et n'a pas à connaître le dossier ; emploirailil même ses agents à filer le juge d'instruction, suivant une méthode qui, je me hâte de le dire, n'a pas eu d'imitateurs, il ignore ce que les témoins ont déclaré, ce que les constatations, les expertises, les descentes de justice ont établi ; s'il voulait se mêler arbitrairement de diriger les recherches, il s'exposerait à tout brouiller et à faire échouer la poursuite.
C'est par la même raison qu'il faut souvent se défier, si on aime la vérité, de ces mémoires policiers écrits, à l'instar de ceux qu'on attribue faussement à l'honnête et discret M. Claude, non pas avec les documents secrets de la procédure, mais avec des notes d'agents et des rapports à sensation plus d'une fois contredits par l'information régulière et définitive.
En effleurant ces graves questions, nous ne sommes pas sorti de notre sujet ; la Morgue joue un grand rôle dans le fonctionnement de la police parisienne ; elle est pour le service de sûreté un champ d'étude qu'il ne saurait trop explorer; il peut, aussi bien que dans les bouges de Paris, y trouver le fil conducteur qui l'aidera à sortir des ténèbres où il est exposé à se perdre.
LES DANGERS DE LA MORGUE 245 Tous les cadavres des inconnus restent exposés pendant huit jours au moins, quelquefois pendant plusieurs mois, offrant au public l'énigme de leur mort.
Dans l'ancienne morgue, les cadavres nus étaient mis sur une table de pierre et un robinet placé audessua du crâne laissait tomber goutte à goutte l'eau froide qui coulait sur tout le corps.
Depuis quelques années ils sont revêtus de leurs habits, ce qui leur donne une physionomie plus vraie ; en 188^, au moment où on commençait à soulever la question de la crémation, M. le docteur Brouardel, après trois années d'études et d'efforts, put obtenir l'installation d'appareils fi'igorifiques pour conserver les corps; l'action du froid a aussi pour effet d'arrêter la décomposition ; la Morgue reçoit souvent des débris humains dans un état de putréfaction avancée, dans les cas de submersion, par exemple, ou bien lorsque la justice a ordonné une exhumation; l'application d'un froid rapide et violent de dix à vingt degrés au-dessous de zéro, détruit les germes putrides, sans que la matière colorante du sang soit ^ modifiée et que les tissus subissent aucune altération pouvant nuire aux recherches anatomiques ; la congélation répand seulement sur les chairs comme une sorte de givre dont le miroitement porte encore à l'illusion de la vie ; c'est au moyen du système Carré, appliqué par les machines Mignon et Rouart utilisant le froid produit par l'e'vaporation du gaz ammoniac
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liquéfié sous sa propre pression, que ces résultats sont obtenus; la production de glace est de 8, 40, et même 13 kilos par kilo de charbon brûlé ; ces appareils vont être remplacés par les moteurs à air comprimé de M. Yictor Popp ; ils serviront en même temps à l'éclairage électrique, et la Morgue ressemblera bientôt, à la satisfaction d'un certain public, au théâtre le plus perfectionné, lorsque des projections de lumière électrique viendront animer le visage des morts.
La justice, grâce au froid, peut conserver des corps pendant la durée des plus longues instructions ; on les retire de leur case toutes les fois qu'on en a besoin, et on les fait dégeler dans un appareil spécial, chauffé par le gaz, de façon à faire disparaître la raideur des membres et la dureté des tissus qui rendraient l'autopsie impossible ; ne dirait-on pas les damnés traversant tour à tour à travers la glace et le feu, tous les cercles de l'enfer; ce n'est pas d'eux dont on peut dire avec Luther dans le cimetière de Worms : invideo, quia quiescunt.
L'exposition publique des cadavres a soulevé depuis bien longtemps les protestations de ceux qui estiment, avec raison selon nous, que de tels spectacles contribuent à développer de mauvais instincts dans le peuple.
On en apprend plus sur la Morgue, en ayant le
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courage de se mêler aux gens qui se bousculent devant les vitrines, qu'eu lisant tout ce qui a été écrit sur ce sujet.
C'est, sur place et de près qu'on se rend bien compte, par les conversations qu'on entend, par les attitudes que l'on observe, de l'inQuence mauvaise que la vue continuelle de la mort, dans sa vulgarité et son horreur, exerce sur certaines imaginations.
On ne conteste pas ces dangers, mais on prétend que l'intérêt général, s'attachant à la reconnaissance des cadavres, exige qu'on n'en tienne pas compte. Nous ne saurions être de cet avis ; on exagère beaucoup l'utilité de l'exposition publique, on ne la conserve que par esprit de routine, et peut-être aussi par ci-ainle de pri\er le peuple d'une pâture qu'il aime ; « jKitiem et circences. »
Autrefois il pouvait en être autrement ; les moyens de recherche, mis par la police au service des particuliers, étaient moins nombreux, les circonstances d'une disparition restaient plus ignorées, les journaux ne se chargeaient pas de les raconter, et l'exposition à la Morgue était à peu près le seul mode de publicité qu'il fût possible d'employer.
Il n'en est plus de même aujourd'hui ; la reconnaissance fortuite d'un cadavre par un simple curieux est un fait très rare.
Les personnes qui reconnaissent un corps sont, soit des parents, soit des amis, qui, inquiets de la disparition de l'un des leurs, se sont mis à sa re-
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cherche, ont donné son signalement à la police, ont été partout, à l'assistance puhliqiie, à la sûreté, et Unissent par venir à la Morgue.
Il n'est pas nécessaire, à notre avis, que les portes de cet établissement se déploient à deux battants devant les enfants et les jeunes filles, pour que les visiteurs, guidés par des motifs sérieux, puissent y pénétrer à leur tour ; elles ne devraient s'ouvrir que pour eux, la simple déclaration qu'ils recherchent une personne disparue suffirait à les faire admettre et ce ne serait pas sous les yeux d'un public indiscret que la première reconnaissance aurait lieu.
En admettant même que parfois l'exposition ait amené une reconnaissance, nous aimerions mieux, au point de vue social, que quelques misérables de plus fussent restés inconnus et qu'on supprimât un spectacle qui démoralise et pousse au crime.
« Cette opinion, a-t-on bien voulu me dire, est un « peu étrange de la part d'un magistrat. Si « ce misé- « rable inconnu » a été victime d'un crime cepen- <t dant! Non, il est impossible de ne plus laisser in- « tervenir le hasard, ce grand auxiliaire de la justice « dans les recherches d'identité concernant les morts. »
On concède toutefois, et sur ce point j'ai rencontré d'unanimes et précieuses adhésions « que l'accès de « la Morgue devrait être réglementé, qu'il convient drait d'en éloigner les enfants et de veiller plus « sévèrement à la tenue décente du public » .
COllRUPTION DE LA ,1 K U N K SS E 2'i9 Ce n'est pas assez ; la loi qui n'est pas une œuvre de morale absolue, doit toujours donner la préfe'rcnce à ce qui est le plus utile à l'intérêt social, et s'il m'est démontré par l'expérience que la publicité de la Morgue amène d'une façon tout à fait exceptionnelle la découverte d'un crime, mais qu'en revanche, elle en suggère beaucoup, on me permettra de penser qu'il serait sage de la fermer à ceux qu'elle pervertit.
Bien entendu la justice pourrait ordonner l'exposition d'un corps lorsque les nécessités d'une instruction judiciaire l'exigeraient; mais c'est un moyen qui donne d'assez mauvais résultats ; des exemples re'cents le démontrent, tout Paris a défilé devant des cadavres inconnus, sans que le mystère de leur personnne ait été éclairci.
Cette question mérite d'autant plus d'être étudiée, que c'est la jeunesse surtout qui fournit des visiteurs à la Morgue et que depuis une dizaine d'années les crimes commis par des jeunes gens se sont multipliés dans des proportions effrayantes. Les statistiques ont constaté que le nombre des délinquants et des criminels de moins de vingt ans a quadruplé ; de cinq mille environ, il s'est élevé à plus de vingt mille.
Les documents officiels eux-mêmes ne peuvent le dissimuler; le dernier compte-rendu de la justice
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criminelle publié parla chancellerie, celui de 1886, contient, suivant ses propres expressions, de douloureux enseignements; il constate que les mineurs de vingt et un ans ont fourni à eux seuls trente-trois mille trois cent trente-huit recrues au contingent de la criminalité et que la récidive accrue par ces nouveaux bataillons, suit une marche ascendante.
La sève vigoureuse de la jeunesse ne semble profiter qu'à leurs mauvais instincts ; on remarque dans leurs actes une exagération de férocité, une recherche de lubricité, une forfanterie de vice, qui ne se rencontrent pas au même degré à un âge plus avancé ; ils ne se contentent pas de tuer; ils aiment torturer, ils ont, vis-à-vis de leurs semblables, les raffinements de cruauté de l'enfant qui se plaît à faire souffrir les pauvres bêtes.
Les récidivistes, qu'une loi récemment votée n'empêche pas de prospérer, ne sont plus des vieillards ; autrefois, le repris de justice était un homme avancé dans la vie, en ayant passé une partie dans les prisons ; aujourd'hui, c'est un adolescent ; avant d'être majeur, il traîne déjà le boulet de nombreuses condamnations ; ce n'est pas ce que la police appelait un cheval de retour, mais un débutant dans la carrière, d'autant plus dangereux que le temps n'a pas émoussé ses passions et qu'elles n'ont rien perdu de leur énergie et de leur violence.
Ce n'est pas un homme usé par le vice, c'est un enfant mal élevé.