CORRUPTION DE LA JEUNESSE
Le fait ne peut être contesté ; le voile que des mains complaisantes voudraient tirer sur ces affligeants spectacles est déchiré à chaque instant par l'éclat d'un nouveau crime où l'on trouve toujours, surtout s'il est abominable, quelques-uns de ces types piodernes qui ont remplacé l'ancien gamin de Paris, si gai et si franc, par ces hideux gavroches dont le corps est aussi corrompu que l'esprit.
On peut les voir sur les bancs de la cour d'assises se pavaner dans leur crime, chercher bien moins à s'excuser qu'à poser pour le scélérat accompli; eux aussi écrivent leurs mémoires; ils cherchent à. produire leur effet, les frémissements d'indignation qui parcourent l'auditoire sont les applaudissements qu'ils ambitionnent, ils savent qu'en se montrant cyniques et grossiers ils se grandissent aux yeux de leurs camarades et posent, dans cette franc-maçonnerie qui a rarement ses renégats, leur candidature à l'emploi très envié de chef de bande et de sultan du trottoir.
Comme un arbre dont les branches se desséchent lorsqu'au fond de la terre un insecte malfaisant ronge ses jeunes racines, la société souffre et marche peut-être à sa ruine si elle n'y prend garde, parce que dans le cœur des jeunes, ceux qui devraient être sa force et son espérance, on a laissé s'introduire des germes de corruption.
Ce n'est pas un simple accident et il serait trop commode de mettre sur le compte du hasard un mal aussi profond et aussi général.
2u2 l'A lus ui;i soi: itui-;
Les esprits clairvoyants l'ont vu venir depuis longtemps; leurs avertissements ont été dédaigne's ou se sont perdus dans le tumulte des événements.
Dès 1868, à la veille des grandes catastrophes, le gfirdc des sceaux Emile Ollivier, signalant dans le compte-rendu annuel de la justice criminelle la marche ascendante de la criminalité et faisant appel au concours des forces publiques et des dévouements privés, terminait par ces paroles : t La loi « et la justice répressive n'ont qu'une action limi- » tée; il appartient à tous les hommes éclairés de « favoriser la propagation des sentiments de devoir K et d'honneur qui sont les vrais garants de la « moralité quand ils sont entretenus par l'instruc- « tion, l'éducation de la famille et la religion, »
On a cru devoir chercher le remède dans d'autres doctrines et le mal a fait de nouveaux ravages.
Il ne peut échapper à aucun homme sincère, quelles que soient ses opinions, que l'effrayante augmentation de la criminalité chez les jeunes gens a coïncidé avec les changements apportés dans l'organisation de l'enseignement public; ce doit être pour la conscience de ceux qui ont cru trouver le progrès dans cette voie nouvelle un lourd souci que de voir la jeune génération se distinguer par sa perversité brutale.
Cette phrase, malgré sa modération, m'a valu bien des injures.
Toutes les feuilles radicales de Paris et de la pro-
CORIlUPTIO>' DE LA JEUNESSE 253
vince se sont empressées de dénoncer ce qu'elles appellent mon audace. A les entendre, l'affirmation d'une croyance religieuse ou d'une idée spiritualiste est un acte séditieux, et l'observation consciencieuse des résultats d'une loi, ne peut appartenir au juge chargé de l'appliquer.
Jusqu'à présent, il semblait que le magistrat ne trahissait pas les devoirs de sa fonction en signalant, des hauteurs où il est placé comme une vigie, les dangers ou les imperfections des lois; c'était même le plus souvent à ses critiques autorisées, à l'action de sa jurisprudence, qu'étaient dues des réformes autrement pratiques que celles sortant des tumultueuses et hâtives délibérations des assemblées politiques.
Il suffit de se reporter aux fières harangues des anciens magistrats, pour voir avec quelle liberté de langage ils appelaient l'attention du souverain sur les vices de la législation et la nécessité d'y apporter un remède, ils considéraient qu'ils ne remplissaient pas jusqu'au bout les devoirs de leur charge s'ils n'étaient les premiers à confesser publiquement les erreurs de la loi et à prendre l'initiative de son perfectionnement.
« Ne m'accusera-t-on point de manquer au respect « que nous devons aux lois », disait en 1766 l'avocat général Servan, dans son discours sur l'administra, lion de la justice criminelle, qui fut le précurseur de la réforme de nos lois pénales, et lui-môme répon-
254 l'AlUS OUI SOUKF HE
dail : c Hommes sages, dilcs-moi si j'outrage les lois, tt parce que j'en souhaite de plus parfaites. »
Les temps sont changés, le magistrat pourra hien, sans courir aucun risque ni soulever aucune lemjtêtc, dire le mal qu'il voudra du régime des hypothèques ou des failliles, il pourra même se déclarer partisan de toutes les utopies philanthropiques destinées à améliorer le sort des malfaiteurs et à désarmer la société, mais qu'il se garde hien, s'il a quelque ambition, de toucher d'une main téméraire à l'arche sainte de certaines doctrines.
Dans toutes les matières il peut laisser son esprit s'aventurer à la recherche de la nouveauté, sans qu'on l'accuse t de faire une triste besogne et d'en prendre à son aise avec la loi, » mais des clameurs haineuses s'élèvent de toutes parts dès qu'il se demande, avec sincérité et sans passion, en présence du fait brutal , si la précocité des malfaiteurs, l'augmentation des crimes commis par des jeunes gens, n'ont pas en grande partie pour cause l'erreur philosophique de ceux qui ont pensé, bien avant que la loi de 1886 ait achevé le plan de laïcisation générale, qu'on pouvait sans danger abandonner l'enfance aux seuls enseignements de la morale indépendante, bannir le nom de Dieu des programmes, le reléguer, suivant l'expression de M. Joffrin, dans le musée des antiques, et briser les crucifix sur les murs des écoles.
Je ne me suis pas plus préoccupé de ceux auxquels