‹ Paris qui souffreChapitre 35 sur 60 · CORRUPTION DE LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

CORRUPTION DE LA JEUNESSE

rents n'avaient aucune responsabilité, « le crime « ayant été inspiré aux enfants par des romans qui ot faisaient partie de la bibliothèque scolaire suris veillée par l'autorité s.

Le malheur a voulu que le développement de l'instruction primaire coïncidât avec de profondes perturbations sociales ; il n'y a pas eu dans les idées et <lans les mœurs cette stabilité, cette discipline qui contribuent à tourner vers le bien la puissance que l'instruction a pu faire acquérir.

Combien de jeunes, esprits de notre époque ressemblent à des oiseaux auxquels on ouvre les portes de leur cage un jour de tempête; ils n'ont pas le temps de prendre leur direction, à peine ont-ils déployé leurs ailes que les courants les plus violents les entraînent dans d'irrésistibles tourbillons et les rejetent tout brisés sur la terre.

Aussitôt que l'enfant du peuple a appris à lire, loin de le protéger, sa petite instruction ne sert qu'à l'exposer davantage ; ce qui est un bien en principe devient un danger en fait. Depuis quelques années je n'ai jamais rencontré de jeune assassin qui n'eût reçu une instruction primaire assez développée et montré un goût très marqué pour la mauvaise littérature.

L'instruction universelle a entraîné la lecture universelle; mais le catéchisme, avec ses leçons si claires de morale pratique, est ce qu'on lit le moins ; c'est tout à fait démodé, et on s'expose, si l'on en parle, à

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s(3 faire traiter (rignoranlin, ce qui, parait-il, ost une grosse injure; certaine presse qui fuit distribuer SCS prospectus dans les rues et annoncer ?a marcliandise par la voix avinée de ses odieux crieurs, prépare à tous les vices qui conduisent à la Morgue; s'il est vrai que celle-ci soit souvent le théâtre du crime, on peut dire que plus d'un journal en est le programme.

Les vieux tuteurs de l'enfance n'ont pas été impunément renversés ; il n'y a plus d'équilibre entre les impulsions instinctives et les forces de résistance qui sont le résultat de l'éducation et du milieu ; la morale pratique ne peut, sauf chez certaines natures exceptionnelles, subsister que par le dogme; le jour où elle devient une abstraction d'ordre purement humain, elle est discutée et varie suivant le sentiment, l'intérêt et l'appétit de chacun.

Les spectacles sanguinaires, toujours mauvais, sont surtout dangereux aux époques où les passions sensuelles et sauvages envahissent les masses ; l'enfant de Paris, qui a perdu l'habitude du respect, qui est déjà perverti par les scandales du trottoir, les propos licencieux de l'atelier, trouve à la Morgue le complément de son éducation; les histoires de crimes qu'il entend raconter de toute part prennent là un corps à ses yeux et impressionnent davantage son imagination; les récits qu'il a pu lire dans les journaux au sujet de certains assassinats se gravent plus profondément dans son esprit et ouvrent en quelque sorte

CORRUPTION DR LA JEUNESSE 259 le chemin à l'instinct de l'imitation et à la contagion du vice.

La publicité de l'exécution des assassins et l'exposition du cadavre des victimes sont deux' choses que je n'hésite pas à considérer comme ayant contribué pour une large part à développer chez les jeunes le goût du sang; ils avaient déjà appris ailleurs h ne plus croire à la justice éternelle, qui seule rend la mort redoutable.

La Morgue et la place de la Roquette complètent l'émancipation de leur esprit, en même temps qu'elles les habituent cà être maîtres de leurs nerfs et à acquérir cet effrayant sang-froid, souvent constaté dans l'accomplissement d'un premier crime.

La mort ne les intimide plus ; ils bravent l'échafaud lui-même ; c'est bien l'un des leurs que, dans ses études si profondément vraies sur les bas-fonds de la société, Henry Monnier nous montre un jour d'exécution, perché sur un arbre pour mieux voir et disant à son camarade : « C'est rien Çcà, mon grand- » père... tu l'as bien connu, mon grand-père ; eh « ben, son père, il en a vu jusqu'à des soixante par « jour, qu'on guillotinait dans la première Révolu- « tion, que les ruisseaux en étaient tout rouges, t

C'est encore le même enfant qui ira s'instruire le soir dans des brasseries, comme celles de la Révolution rue de Rambuteau, où les cadres des avant-scènes

simulent des guillotines peintes en rouge avec le f;outeau et la lunette, pour que les plaisants de l'endroit puissent s'exercer à y mettre leur cou; on l'entendra répéter en riant ce refrain que la censure tolère :

« La dernière fois que je l'ai vu « II avait le corps h moitié nu « Sa tcte passant dans la liinelte « A la Roquette. »

S'il ne se rencontre pas sur sa route la main charitable d'un abbé Roussel ou d'un Bonjean, pour l'arracher à l'impur cloaque, il y descendra jusqu'au fond et la société comptera un ennemi de plus.

Le lecteur voudra bien encore une fois excuser ces citations en considérant qu'elles me sont dictées par le désir d'être vrai ; depuis que ces lignes ont été écrites, le fait brutal est venu prouver que je n'exagérais rien.

L'année dernière, un jeune homme de vingt ans, poète à ses heures, étrangla pour la voler une pauvre vieille, femme d'un cocher dans une opulente et charitable maison où ses parents étaient concierges ; il fut arrêté au bout de plusieurs jours; ses soirées s'étaient passées dans les cafés-concerts, et sur son carnet il avait précisément écrit les ignobles vers que je rappelais, en les faisant suivre d'un gros point d'interrogation, avec ces mots : i Lasciate ogni speranza. »

Il est vrai qu'il avait aussi copié le poème de Victor Hugo, sur l'œil de la conscience poursuivant Gain à

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Iravers le monde; comme la pluparl. de ses pareils, il aimait les choses théâtrales ; si sa victime eût été conduite à la Morgue, il n'eût pas manqué d'aller la contempler et devant elle, ouvrant son album, il aurait trouvé une sorte de satisfaction à déclamer ces derniers vers :

>' Puis il descendit seul dans celte voûte sombre. •< Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre >' Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain ■' L'œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

Ne soyons pas trop se'vères pour ces pauvres pervertis; c'est à nous qu'il appartient de leur montrer un idéal qui les relève; trop souvent au contraire, c'est de nos sommets que part le mauvais exemple ; depuis quelques années, une littérature macabre entremêlée d'obscénités est devenue à la mode, et, tandis que les gueux entonnent dans leurs bouges le refrain de la Roquette, le Tout-Paris élégant et parfumé s'en va dans le cabaret excentrique où débutent les poètes décadents, et se pâme de rire en entendant Jules Jouy chanter sur un rhythme étrange :

« Gamahut, réveillez-vous donc. »

attristante chanson qui se dit jusque dans les salons et où tout est tourné en dérision, la loi qui inflige le châtiment suprême, le prêtre qui console et le criminel qui expie.

GlIAPri UE VIII

LA DERNIÈRli; lÔTAPi:. — LES VÊTEMENTS DES AliAN- DONNÉS. — LES KUNÉRAILLES A LA MORGUE. — LLS AUTOl'SIES JUDICIAIRES. — ARCUIVES DES PIÈCES A CONVICTION. — LA SCIENCE A LA MORGUE. — MATIMiE ET CONSCIENCE.

APRÈS que les corps onl été retirés de la salle publique, on les conserve quelque temps encore dans les cases glacées.

Leurs vêtements restent exposés, ils ne sont plus comme autrefois accrochés à des clous ou à des tringles garnies de crochets que le docteur Devergie avait fait établir à la suite des événements de 1830 ; on les dispose avec soin sur des mannequins en osier.

Ces loques étaient, aux termes de l'arrêté du i thermidor an XII, vendues au profit des employés : le concierge avait la moitié, l'aide un tiers, et l'homme de peine un sixième.

Souvent aussi ils faisaient leur profit des dents et des cheveux, sans compter les bénéfices que leur

LA DERiMÈHE ÉTAPE 263 procurait la venLe de la corde do pendu, que le peuple regarde comme un talisman.

Tous ces trafics furent interdits; on supprima le partage du prix des vêtements ; cependant certains employés continuèrent à s'entendre avec des marchands de vieux habits, dignes descendants de ces juifs auxquels en 1218 une ordonnance de Philippe- Auguste défendait de prendre en gage des vêtements ensanglantés ou mouillés.

Le parquet dut intervenir en 1874 et traduire un des récalcitrants en cour d'assises pour mettre un terme à ces scandaleuses pratiques.

II fut un temps aussi oïi les employe's avaient une indemnité par chaque transport au cimetière et une commission sur la fourniture des bières et autres accessoires ; cela donnait lieu aux fraudes les plus étranges, on envoyait plusieurs fois le même corps, ou bien on mettait dans le cercueil un manche à balais ou des pierres ; aujourd'hui le contrôle des cadavres se fait à l'entrée et à la sortie par le médecin.

Depuis cette époque le personnel, recruté avec soin, n'a jamais manqué à son devoir.

Les vêtements des inconnus sont conservés pendant un an ; on les livre ensuite à l'usine, au Port à l'Anglais, de la Société de l'Azotine, qui les fait brûler dans ses fours et les transforme en engrais vivifiants.

On procède de même tous les quinze jours pour

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les vêtements non réclames des personnes reconnues : l'un des employés de la Morgue assiste à l'opération pour s'assurer que tout est bien brûle et détruit ; les bijoux et objets de valeur sont déposés au greiïo du parquet de la Seine, qui en ordonne la restitution à qui le droit.

Lorsque tous les moyens de nature à établir l'identité des inconnus ont été épuisés et qu'il faut faire dans les cases du frigorifique de la place pour de nouveaux venus, le cadavre passe définitivement à l'état d'inconnu ; on lui met au bras un cercle portant le numéro de son inscription ; il est enveloppé dans une serpillière et reçoit la dernière aumône d'une bière de sapin pour lui seul à la place du cercueil banal, appelé la « croûte à pâté » de la basse geôle ; s'il faut croire Mercier, le même aurait servi pendant quatre-vingts ans de suite ; un fourgon des pompes funèbres emporte le corps au cimetière d'Ivry en compagnie d'autres délaissés et de restes de dissection.

Autrefois les cadavres étaient conduits au cimetière Montparnasse sans le moindre soin et enroulés simplement dans des toiles à emballage ; on raconte à la Morgue, comme une histoire très authentique qu'enl832, par une nuit très sombre, la voiture versa. Les cadavres tombèrent pêle-mêle sur le pavé, le cocher les rechargea sans voir s'il avait bien son compte, mais au bout de quelques instants un grand bruit se fit dans son chariot, puis une voix s'écria :

LES VÈTliMEMS DES AB ANUO>'iMÎ S 265

Vive le Roi ; terrifié, l'iiomme crut que ses morts ressuscitaient ; il ne s'était pas aperçu qu'avec eux il avait chargé un pauvre ivrogne, excellent citoyen d'ailleurs, endormi sur la chaussée.

Les tristes enterrements de la Morgue, aujourd'hui plus décents, ne ruinent pas les finances de la ville, ils lui coûtent, y compris l'achat des cercueils, environ deux mille francs par an.

Tout est ainsi consommé; sur la destinée du malheureux qui est venu enfouir jusqu'à son nom dans la fosse commune, loin de ceux qui l'ont aimé ou qui l'ont maudit, se ferme par la main du gre/Ticr, inscrivant sur le registre le mot « inconnu », le voile impénétrable de l'éternel oubli.

La Morgue a servi quelquefois à placer sous les yeux du public des objets découverts sur le lieu du crime et pouvant mettre sur la trace du coupable ; j'en citerai un seul exemple :

Au mois de février 1879, une jeune femme fut assassinée dans son appartement, passage Saulnier ; un poignard, monté en forme d'éventail japonais, — c'était alors une arme assez rare — était resté planté dans sa poitrine, puis sur le tapis on ramassa le bouton de manchette du meurtrier, marqué à ses initiales.

Après avoir épuisé tous les moyens de recherches, la justice fît exposer ces objets dans la salle de la

Morgue ; il y cul JDeaucoup de monde pour les voir : la curiosilé avait été éveillée par les circonstances romanesques qui entouraient ce drame mystérieux ; l)cmlaiit que la lame du poignard était ainsi exposéf, le manche fut jeté par un inconnu dans un jardin au l'unil de l'impasse Mogador.

L'instruction ne put jamais découvrir le meurtrier, mais elle eut au moins la satisfaction de justifier, par les preuves matérielles lespliis incontestaljles,ramant de la victime et de dissiper des apparences si étranges et si terribles qu'il semblait que l'imagination d'un romancier s'était plu à les réunir pour le perdre; si ce ne fut pas un de ces succès à sensation que la préfecture de police aime à enregistrer sur ses statistiques, ce fut, ce qui vaut mieux une erreur judiciaire de moins ; c'est bien quelque chose aux yeux de ceux qui pensent que la prudence est le premier devoir du magistrat, et que ce qu'il.faut à la justice, ce n'est pas un coupable quelconque, mais le véritable coupable.

D'autres drames viennent encore se dénouer dans ce triste lieu.

Souvent, au milieu des groupes qui se pressent devant la vitrine, retentit tout à coup une déchirante exclamation; une femme a reconnu le fils ou le mari disparu dans ce cadavre étendu sur le marbre ; sa douleur éclate en sanglots, en convulsions, en cris

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idcsespérés, au spectacle de celle mort qui a presque [toujours pour corlègc le crime, la ruine ou le déshonineur. On baisse un inslanl le rideau pendant qu'on lenlève le. corps, la porle du grelTc s'ouvre, el le idranie se continue dans la salle fermée au public.

Toute personne qui déclare reconnaître un corps, idoit accomplir, avant d'en obtenir la remise, une jscrie de formalités qui exigent au moins vingt-quatre Iheiircs; il faut qu'elle établisse sa propre identité ipar l'attcstalion de deux témoins, qu'elle signe le I procès-verbal de reconnaissance, qu'elle produise les ^actes de l'état civil de la personne décédée, qu'elle [fasse dresser l'acte de décès, qu'elle obtienne au pariquet le permis d'inhumer et à la préfecture de police U'aulorisation de sortir le corps, après avoir réglé le i convoi avec les pompes funèbres.

Celte autorisation n'est donnée en effet qu'à la condition de faire procéder à l'inhumation sans le 1 moindre retard.

C'est à la famille qu'il appartient de régler les ! funérailles ; on a vu quelquefois des coi'billards em- 1 panachés s'arrêter à la porte de la Morgue, comme ipour montrer que la souffrance est de toutes les con- ( ditions.

Lorsque les parents de'clarent qu'ils sont hors d'état I. de payer le convoi et produisent un certificat du . commissaire de police de leur quartier constatant I leur indigence, la Ville, grâce à un traité qu'elle a 1 fait récemment avec les pompes funèbres à raison de

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quatorze francs par corps, se charge des frais du service.

De tout temps la paroisse de Notre-Dame a dispense' du paiement des droits les pauvres qui, dans ces tristes circonstances, viennent demander des prières; elle se montre dispose'e à accepter les explications qui peuvent faire raisonnablement douter du suiciile ou de la responsabilité du suicidé et admet toujours riiypothèse la plus favorable; les portes de l'église se ferment bien rarement devant le cadavre qui vient de la Morgue.

Dans ses Somenirs littéraires, M. Maxime Ducanip raconte ce qui se passa à l'occasion du malheureux Gérard de Nerval trouvé, le 26 janvier 1877, pendu à des barreaux de fer, dans la ruelle de la Vieille- Lanterne.

« Lorsqu'on alla commander le service religieux à Notre-Dame, dit-il, ce fut un cas de conscience de déclarer que le corps pour lequel on réclamait les prières de l'Eglise était celui d'un suicidé ; le vicaire de service à la sacristie demanda des détails qui lui furent donnés ; il les écouta avec attention, paiis il dit : « Quelqu'un a-t-il vu ce malheureux se pendre? — Non, personne. — Alors, reprit le vicaire, notre devoir est de supposer qu'il a été victime d'un crime. »

Il est donc facile, à tous ceux qui en ont quelque souci, de faire enterrer dans des conditions convenables les. corps déposés à la Morgue, et, si trop souvent ces funérailles ne sont que des enfouissements

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