MAISONS MORTUAIRES
dans le même ordre d'idées, furent adressées aux Chambres, notamment sous l'Empire, et renvoyées au gouvernement à la suite de discussions intéressantes où tout le monde était d'accord pour reconnaître qu'il convenait de faire quelque chose.
Les étrangers, depuis longtemps, nous ont précédés dans cette voie et nous n'aurions aujourd'hui d'autre mérite que de les imiter en perfectionnant leur œuvre.
A Weimar, à Ulm, à Brème, à Stuttgart, à Berlin, à Garlsruhe, à Munich, dans d'autres villes encore, on peut se rendre compte du fonctionnement très simple et très pratique de ces asiles, qui non seulement reçoivent comme notre Morgue, des cadavres inconnus ou devant être soumis à des constatations médico-légales, mais sont mis à la disposition du public, gratuitement ou moyennant rétribution suivant les cas, soit pour soumettre une personne décédée à une surveillance spéciale, afin de s'assurer de la réalité de la mort, soit pour venir en aide aux gens peu aisés qui ne peuvent, sans inconvénient pour eux-mêmes et sans danger pour la santé publique, garder pendant vingt-quatre heures un cadavre auprès d'eux.
A Francfort notamment on met au doigt de chaque mort un anneau d'où part une corde qui aboutit à un ressort d'horlogerie faisant mouvoir une sonnette ; de cette façon, le yeilleur^st tout de suite averti s'il y a le moindre retour , à la vie.
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Un ai-liclc d'un médecin belge, M. Bclval, publié en 1877, dans les Annales d'hygiène et de médecine Irgaln, contient les plans de ces établissements et donne sur leur organisation les renseignements les plus complets.
Le conseil municipal de Paris semble vouloir suivre ces exemples.
Dans la séance du 26 février dernier, sur le rapport de M. Ghassaing, le conseil a longuement discuté l'établissement d'un dépôt mortuaire municipal pour les indigents rue Bolivar, dans le \ix° arrondissement.
L'édifice comprendrait une rotonde largement ventilée, et autour dix cellules doubles, dont l'une, occupée par un lit, recevrait le corps de la personne décédée, et l'autre, séparée de la première par une glace sans tain, serait destinée aux membres de la famille qui voudraient veiller le mort; dans la façade serait ménagé un portique, assez vaste pour abriter un grand concours de personnes et permettre au besoin de prononcer des discours lors des convois civils.
Le projet a été renvoyé à une commission, le conseil n'ayant pu s'entendre sur la question de savoir s'il conviendrait d'admettre les personnes mortes de maladies contagieuses.
Si le projet doit revenir, nous voudrions que la question fût envisagée d'une façon plus large et dans ses rapports avec les problèmes sociaux que soulève la reconstruction de la Morgue.
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Nous souhaitons aussi que le portique destine aux harangues n'ait pas une place trop vaste dans le nouvel édifice, les rhéteurs de carrefour n'ont pas besoin qu'on leur dresse des tribunes, ils en ont déjà assez ailleurs; les démêlés sanglants que provoque chaque année l'anniversaire de la Commune, autour des tombes de ses héros, montrent assez que ces manifestations mortuaires tendent bien moins à honorer les morts qu'à attiser les haines des vivants.
L'étabhssement d^une Morgue soulève, on le voit, des questions multiples, dont le public a le droit de se préoccuper, et touche à des intérêts d'un ordre général et élevé.
Le 14 mai 1881, le conseil général de la Seine, après une discussion dans laquelle la nécessité du déplacement de la Morgue ne fut pas contestée, vota un amendement de M. Georges Berry, ainsi conçu; « M. le préfet de la Seiue est invité à étudier d'ur- « gence la translation de la Morgue dans une des « parties du Palais de Justice ou dans son voisinage, « et à soumettre le plus promptement possible au con- « seil général le résultat de ses études. »
Six années se sont écoulées et rien n'est encore fait, bien qu'on ait entassé rapports sur rapports ; que serait-ce donc si l'urgence n'avait pas été votée?
Il faut espérer au moins que l'on devra à ces longs retards, une perfection plus grande dans la construc-
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lion du nouvel édifice; ne serait-ce pas une occasion de sortir des sentiers battus, de tenir compte de certaines observations, et de prendre comme programme cette formule : «Chercher le meilleur moyen de con- « cilier le respect de la mort avec les exigences de la « police judiciaire et administrative. »
Le but n'est pas impossible à atteindre et certes, si la ville intéressait l'opinion publique à la solution du problème, si elle faisait appel aux avis de tous les hommes compétents et mettait au concours le plan du nouveau bâtiment, elle aurait plus de chance de donner satisfaction à tous les intérêts.
Il est à craindre qu'on ne prenne des demi-mesures et qu'au lieu de faire tout de suite quelque chose de complet, on ne construise, en dépensant autant d'argent, une Morgue dont l'insuffisance ne tardera pas à se faire sentir.
Le bâtiment actuel occupe une surface de treize cents mètres; il en faudrait au moins deux mille pour installer convenablement tous les services.
Plusieurs emplacements ont été proposés : le dessous du terre-plein du Pont-Neuf; le terrain encore occupé par des maisons, entre la rue de la Sainte- Chapelle et le quai des Orfèvres, au pied même des lourds et disgracieux bâtiments du nouveau Palais de Justice qui emprisonnent comme des barbares la Sainte-Chapelle : enfin un terrain assez vaste, de forme triangulaire ou étaient autrefois les écuries de l'archevêché, il est bordé d'un côté par le quai
LA MO RGUE FUTURE 307 aux Fleurs, de l'autre par la rue du Cloîlre-Notre- Dame et présente sa pointe au pont de l'île Saint- Louis.
Nous ne pensons pas qu'on puisse trouver un meilleur emplacement, surtout si l'on prend soin des aspects extérieurs de façon à ne pas gâter par quelque chose de trop disgracieux le voisinage de la cathédrale et les belles perspectives du quai.
D'après les plans qui sont en ce moment à l'étude, l'entrée publique de laMorgne etla salle d'exposition, que l'on veut conserver, seraient placées au sommet du triangle, au débouché du pont Saint-Louis ; par derrière serait réservée une vaste cour pour le service intérieur; elle aurait un dégagement sur un passage que l'on ouvrirait à la base du triangle, elle mettrait en communication la rue du Gloître-Notre-Dame et le quai aux Fleurs et séparerait la Morgue, ainsi complètement isolée, du terrain où on se propose d'établir le quartier général des sapeurs-pompiers.
C'est par ce passage, dont l'usage ne serait pas public, que se ferait le service des voitures destinées à transporter les corps.
De chaque côté de la cour s'élèverait un bâtiment à un étage où seraient installés les différents services.
Dans les sous-sols et au rez-de-chaussée on placerait la salle de réception des corps, la chambre des machines à refroidir, la salle de reconnaissance pour le public, une salle mortuaire pour les corps reconnus et prêts à partir pour le cimetière, une salle
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d'allenle pour les familles formant le convoi , le magasin des vêlements, le dépùldes cercueils, la chambre des accusés et des gardes, la salle des magistrats, le cabinet du médecin, les salles d'autopsie, la photographie, le chenil pour les animaux servant aux expériences ; puis, au premier, les salles de cours, les archives, le musée, la bibliothèque, la salle de phj'siologie, le laboratoire microscopique, l'appartement du greffier, sans compter une foule d'autres dépendances qu'il est sans intérêt d'énumérer. Tout cela serait plus spacieux, mieux aéré, il n'y aurait plus, comme dans la Morgue actuelle, de ces petites pièces, de ces recoins obscurs, dans lesquels des débris de matières organiques échappent au nettoyage et où vont s'emmagasiner de méphitiques odeurs.
Une des meilleures dispositions du projet consisterait à réserver une entrée spéciale pour les personnes qui viennent réclamer un corps ; elles ne seraient plus obligées, comme aujourd'hui, de traverser la salle d'exposition et de subir ensuite à l'intérieur le spectacle indécent et odieux des cadavres, souvent dans un état complet de nudité. C'est également par cette issue réservée que sortiraient les corps pour être, suivant la volonté des familles, conduits à l'église ou enterrés civilement.
Les parents attendraient dans une salle qui leur serait spécialement affectée; ce serait déjà un grand progrès, mais bien insuffisant encore; nous voudrions en outre, par les raisons que nous avons dé-
LA MORGUE FUTUllE 309 veloppées, que des dispositions fussent prises pour qu'il soit possible aux familles de rester auprès de ceux qu'elles pleurent ou de les faire garder.
Sans doute en réservant un logement au greffier, on rendra la surveillance plus grande ; les morts ne resteront plus comme autrefois, de six heures du soir à neuf heures du matin, sous la main de ces morgueurs parmi lesquels il s'en trouva un , il y a quelques années, qui, subissant une sorte de fascination, au milieu du silence de la nuit, dans ce tète-àtéte sinistre avec tous ces cadavres que son. imagination ressuscitait, se laissa entraîner à des actes que la folie peut seule expliquer.
Il n'en est pas moins vrai que, même en prenant toutes les précautions possibles, les familles désireuses de garder leurs morts et forcées de s'incliner devant les injonctions impérieuses de la justice, auront toujours le droit et le devoir de se plaindre tant qu'on ne leur permettra pas de faire auprès de ces êtres aimés la dernière veillée, après laquelle le tombeau se ferme pour toujours.
Nous voudrions enfin une distinction de convenance entre les corps des inconnus, suicidés pour la plupart, qu'on ramasse dans les rues et au fond de la Seine et ceux des victimes des crimes que la justice va prendre dans leur domicile par une sorte d'expropriation forcée.
La constatation médicale, dans ce dernier cas, a un caractère judiciaire -, elle exige le sacrifice de cer-
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tains intérêts privés; il conviendrait tout au moins qu'elle fût faite dans une salle spéciale, qui pourrait, en même temps, moyennant une rétribution, servir aux particuliers ayant le désir de faire procéder à une autopsie, au point de vue, par exemple, de la constatation des maladies héréditaires.
• Ces recherches scientifiques ont souvent un grand intérêt pour les familles, et actuellement on est obligé de les faire à domicile, ce qui présente toutes sortes de difficultés et d'inconvénients.
Qu'il nous soit permis encore d'exprimer le vœu que dans la préparation des réformes à opérer, les intérêts de l'instruction judiciaire soient également garantis.
Si le Ministère de la Justice, faute d'argent paraîtil, s'abstenait, comme on peut le craindre, de participer aux dépenses de réorganisation de la Morgue, ce serait une chose déplorable au point de vue des intérêts supérieurs de la justice.
Depuis quelques années, on s'est beaucoup occupé de la question des expertises judiciaires, on a voulu avec raison les entourer de toutes les précautions que la défense peut réclamer ; mais la première chose, c'est que rien ne puisse gêner l'indépendance des opinions de l'expert et tenter de l'inféoder à des systèmes préconçus.
En serait-il toujours ainsi si la Morgue, au lieu
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d'être une institution d'intérêt général, relevant de l'Etat, devenait un établissement municipal ?
Les médecins inspecteurs seraient-ils alors choisis, comme aujourd'hui, par des raisons tirées uniquement de leur savoir et de leur valeur morale ? des conflits ne seraient-ils pas à redouter entre les médecins auxquels la Ville confierait la direction de la Morgue et les experts désignés par la Justice?
Sans doute le Conseil municipal est un corps considérable, et personne ne peut douter qu'il ne veille avec sollicitude sur les intérêts de la Cité; mais enfin on prétend que certaine politique, qui n'a rien à voir ni avec la science, ni avec la loi, se glisse par aventure au sein de celte assemblée et altère quelquefois le calme de ses sereines délibérations.
On a fait remarquer que si le Conseil avait mérité une bonne note, en donnant à M. Pasteur les moyens matériels de poursuivre ses grandes découvertes qui honorent la France, il ne s'en était pas moins trouvé un trop grand nombre de voix pour donner tort à l'illustre savant et le traiter de vulgaire charlatan et d'imposteur cupide; sans grande malice, on peut se demander ce qu'il adviendrait le jour où, au nom de la justice, M. Pasteur irait faire une expertise dans une Morgue, dont l'honorable M. Qattiaux serait le directeur et le pontife souverain.
On doit tout prévoir, la minorité du Conseil finira peut-être par faire prévaloir ses prétentions scientifiques et d'autres encore.
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]1 faut que la science reste absolumenl indépendante, que la justice soit chez elle; que ses médecins, qu'elle recherche parmi les plus cminents, ne soient pas exposes à de mesquines tracasseries et entravés dans l'accomplissement de leur mission.
Les aperçus, que nous signalons à peine, méritent d'être sérieusement examinés ; nous souhaitons vivement, sans l'espérer, que les chefs de la justice, loin de se désintéresser de ces questions pratiques, en comprennent l'importance et que, suivant l'exemple de ses collègues de l'Intérieur et de l'Instruction publique, le Ministre de la Justice ne sacrifie pas, par des motifs d'économie ou par indifférence, les intérêts judiciaires auxquels la première place doit être donnée dans un institut médico-légal.
Cette crainte de conflits est d'autant moins chimérique que, déjà, certains membres du Conseil n'ont pas caché leur intention de faire de la Morgue un établissement purement municipal au service de certains systèmes.
M. de Hérédia va jusqu'à repousser la participation de l'Etat dans les dépenses de reconstruction et dit : « Je redoute cette indivision de nos propriétés « départementales et je voudrais que toute ingérence « dans le fonctionnement de nos services départe- « mentaux fût rendue impossible. Nous sommes au- « jourd'hui les maîtres de la Morgue, il ne faut pas < que notre autorité s'affaiblisse. »
M. Bourneville ajoute... « Le gouvernement refu-