‹ Paris qui souffreChapitre 7 sur 60 · L'ILE DE LA CITÉ · texte numérisé non relu

L'ILE DE LA CITÉ

tianisme elle matérialisme; tandis que devant la vitrine de la Morgue retentissent le blasphème et l'obscénité', voici que du haut de la chaire de Notre- Dame, un moine à la robe blanche, survivant des fusillcsetdesexpulsés, entonne à l'heure présente une hymne sur la mort ot jette aux douleurs de la foule ces réconfortantes paroles : « Comme on livre une statue rongée par la rouille pour la jeter dans le creuset afin de lui rendre sa beauté, ainsi la mort pulvérise nos corps et les jette dans le creuset de la tombe pour qu'ils y prennent une nouvelle forme, i

Les gens de goût trouvent qu'il serait décent d'exiler ailleurs le vilain édifice de la Morgue, de ne pas lui donner droit de façade sur la rue, où chacun passe et devine, dans une sorte de pénombre, ses horreurs sépulcrales.

Ce n'est point, comme l'a fort bien dit l'ermite de la Ghaussée-d'Antin, le calme mélancolique des tombeaux, le spectacle pieux et lugubre d'une cérémonie funéraire, l'aspect imposant et terrible d'un champ de bataille, ce sont les visages nus et sanglants du suicide, du meurtre, de l'assassinat ou du désespoir.

Edouard Fournier, dans son livre sur les énigmes de Paris, s'est demandé si le choix d'un emplacement si voisin de Notre-Dame n'avait pas été inspiré par la pensée de mettre la prière à côté de la douleur.

L'idée eût été digne de nos traditions, elle eût im-

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primé à ce lieu de désolation un caractère plus noble ; Tart et le sentiment n'en auraient pas été bannis ; et, peut-être, dans la légende populaire, où la reconnaissance a quelquefois sa part, serait-il resté comme un vague souvenir de l'image touchante des saintes filles de Saint-Augustin, connues dans le vieux Paris soi.s le nom de religieuses de Sainte-Catherine ou Catherinettes.

Leur grand patron avait dit : i Ensevelir les morts avec un respect pieux, honorer de tout son pouvoir leur dépouille mortelle, ce. sont là des devoirs que l'Écriture sainte place au rang des œuvres méritoires et louables. »

Pendant des siècles, elles se chargèrent, par esprit d'humiliation volontaire, de donner la sépulture, dans le cimetière des Innocents, aux personnes noyées et trouvées mortes dans les rues ou portées à la basse geôle du Ghàtelet.

Nous ne pensons pas que ces coii;>idérations aient contribué au choix de l'emplacement actuel.

On s'arrêta à la pointe de la cité, uniquement parce qu'on y trouvait un terrain inoccupé, au centre de Paris, à proximité du palais de Justice et de la Préfecture de police; on s'inquiéta peu de gâter un des sites les plus majestueux de la ville, de donner comme premier plan au plus vénérable de nos monuments une lourde bâtisse, des cheminées de ventilation cadavérique, des tuyaux de machines à vapeur, sans compter la clôture de persiennes, plantées sur

L'ILE UK LA CITÉ 23 le parapet du quai, qui de loin, on nous permettra lia trivialité de la comparaison, font ressembler la Morgue, vue du côté de la Seine, à un vaste gardeimanger destiné à satisfaire l'appétit d'un ogre voracc.

Mais n'insistons pas sur ces fautes de goût; la [pauvre cité en a vu bien d'autres sans que pour cela Iles nombreuses administrations qui s'y sont établies en soient mieux installées ; ce n'est pas la seule offense qui ait été faite à -sa majesté historique; quels su- [perbes effets on aurait pu tirer de son île aux formes •élégantes, elle se prêtait si bien à tous les rêves de ll'artiste, elle est le vieux cœur de Paris; vous avez tué sa poésie et sa grandeur par d'épais, de monotones monuments, et déparé par leur contact les biijoux auxquels elle sert d'écrin; tours à poivrières, Ibeffroi de l'horloge, aigrette fleurdelisée de la Sainte- LGhapelle, merveillès de Notre-Dame, vous méritiez Ides voisins moins vulgaires, et, s'il en était temps :-encore, je répéterais ce que Balzac vous disait déjà en 1838 :

« Conseil municipal, si vous donnez des millions, imettez aux côtés des architectes un ou deux poètes, isi vous voulez sauver le berceau de Paris, le berceau Ide nos rois. »

Un chercheur parisien, M. Firmin Maillard, est le [premier qui se soit livré à une étude historique sur Iles origines de la Morgue ; il a publié à ce sujet

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on 1860 un iiiléressanl opuscule où ont été puiseï'. sans le citer le plus souvent, tons ceux qui depuis, soit comme médecins, soit comme chroniqueurs, ont écrit sur ce sujet.

Ses recherches, faites avec beaucoup de soin, n'ont pu établir d'une façon certaine l'époque à laquelle il y eut pour la première fois dans Paris un endroil affecté au dépôt ou à l'exposition des cadavres trouvés dans les rues.

D'après le docteur Devergie, le savant médecin légiste qui en 1877 a publié une notice sur la question, c'est en 1714 seulement que l'on trouve les premières traces d'une morgue : de nombreux documents prouvent au contraire qu'elle existait à une époque bien antérieure, et dès le xiv° siècle au moins.

Gilles Corrozet, en 1550, dans son livre sur les Anliquités de Paris., dit : « Que prèsle'PerrinGasselin es- « tait une place ou on gettait les chiens morts qui « s'appellait la Fosse aux Chiens. »

On ne saurait admettre que les cadavres humains aient été traités avec le même mépris et que des mesures de police et de salubrité n'aient pas été de tout temps prises à leur égard.

Il est évident que dès le jour où il y a eu une police ou quelque chose d'équivalent, on a dû relever les cadavres ramassés dans la rue et les déposer dans une dépendance du lieu où la police avait son siège.

LES SŒUUS DE SAINTE-CATHKRINE 25

L'histoire des sœurs de Sainle-Galherine nous montre la basse geôle existant déjà au xiv° siècle.

En effet le R. P. Jacques du Breuil dans son Théâtre des Antiquités de Paris, au chapitre intitulé : De la ■part et portion qu'ont les dames de Sainte-Catherine aïo cimetière des Saints-Innocents, rapporte une sentence de Hugues Aubriot, prévôt de Paris, du Î23 décembre '1371, confirmée par arrêt du Parlement du 29 septembre 1372, où il est question des cadavres déposés au Ghâtelet.

Cette décision était intervenue dans une contestation entre les marguilliers des Saints-Innocents, le chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois, et la communauté de Sainte-Catherine au sujet du cimetière des Innocents.

L'arrêt décide que » c'est aux sœurs qu'il appartient « de pourvoir à l'ensevelissement des corps venant « de riiôtel-Dieu de Sainte-Catherine, soit qu'iceux « corps soient apportés du chastelet de paris ou dudit < Hostel-Dieu ».

Il résulte des termes de cet arrêt que déjcà en 1371 il y avait au Chàtelet, centre judiciaire et administratif, un lieu où les corps étaient déposés; ensuite on les remettait presque tous aux sœurs de Sainte-Catherine.

En 1494, il se produisit un conflit violent entre la police, qui voulait contraindre les sœurs à recevoir même les suicidés et celles-ci, qui déclaraient ne pouvoir leur donner la sépulture qu'avec la permission

de l'cvêque; dans l'édition qu'il a ilonnée de l'Histoire du diocèse de Paris, par l'abbé Lcbcuf, M. Cocheris a publié un très curieux mémoire adressé à ce sujet au Parlement par l'administrateur de l'hospice.

On avait amené un pendu pour être enterré en lu manière accoutumée comme les autres corps tués, noyés ou morts soudainement.

Les catherinettes répondirent t que c'estait grand péchier et grande faulte et grand esclande, de contraindre les dictes religieuses de mettre ung omicide la corde au col, en terre sainte, qu'elles ne feroicnt ni recepveroient aucunement sans avoir lettre de l'evesque ».

Le commissaire de police ne s'arrêta pas devant ces protestations ; c'était, comme cela s'est vu quelquefois, un homme qui se souciait fort peu de la légalité ; il était prêt à empoigner le bon Dieu ou le diable avec le même zèle, peut-être même le premier plus volontiers que le second ; il fît crocheter les serrures, enfoncer les portes, entra de vive force avec son cadavre ; il fallut l'intervention de la justice pour mettre fin à ces exploits accomplis avec le concours de deux cents sergents.

Le mémoire est encore intéressant à un autre point de vue ; il nous apprend que la sépulture de chaque corps coûtait dix sous parisis à l'hôpital; il en recevait bien une centaine par an ; mais au lieu de lui laisser à titre d'indemnité, les vêtements des morts, comme l'usage en avait existé, la police avait pris

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