LES SŒURS DE SAINTE-CATHERINE
l'habitude de les envoyer « tous nus, en leurs chemises, où ungmeschant pourpoint ».
Du Breuil, écrivant en 1612, constate qu'en moins de quatre mois il fut porté à l'hôpital de Sainte- Catherine quatre-vingts et dix-huit corps morts, par actes signés de greffiers de justice.
Le journal d'un curé ligueur raconte, que le 24 décembre 1363 un mari jaloux ayant tué sa femme et un galant, les deux corps furent portés auChâtelet.
Le Journal de Pierre de l'Etoile mentionne le 2 juin 1606 qu'un tailleur de M"" de Sourdis s'étant pendu se « voioit le corps rriort, le lendemain au Chastelet ».
La basse geôle devait être souvent pleine, si l'on en juge par les lamentations de l'honnête chroniqueur sur la corruption de son temps.
« Force meurtres, assassinats, voleries, excès, paillardises, et toutes sortes de vices et impiétés régnèrent en cette saison extraordinairement, disaitil; dix-neuf ont été trouvés, avoir été tués et assassinés en ce seul mois par les rues de Paris dont on n'a pu découvrir encore les meurtriers. Pauvre commencement d'année, nous menaçant de pire fin, par la constitution du temps si piteux,- qu'elle semble pleurer nos péchés au défaut de la crainte de Dieu, qui ne se trouve plus aujourd'hui entre les hommes. »
François Miron, lui aussi, déplorait ces excès et cherchait à les prévenir; on pourrait mettre dans la bouche de nos contemporains, ces paroles toujours vraies qu'il adressait au roi : « Le vrai populaire.
fi'esl-à-dire celui nù, élevé à Paris, est le plus laborieux du monde, voire même le plus intelligent, mais l'autre. Sire, est le rebut de la France. Que des lois énergiques rejettent cette écume hors de la ville afin que le flot parisien reprenne sa transparence et sa limpidité'. »
Au milieu de tous ces désordres, la charge des Catherinettes n'était pas une sinécure.
Les registres d'écrou du Grand-Châtelet, conservés à partir de l'année 1651, et dont nous aurons à parler plus loin, constatent journellement des envois de cadavres à la basse geôle ; le plus souvent une note mise en marge indique : « Que le cadavre mentionné cy endroit a été inhumé par les dames religieuses de Sainte-Catherine en la manière accoutumée, et ce, de l'ordonnance de M. le prévost général de l'Ile de France, rendu sur les conclusions de M. le procureur du Roi. ï
En 1688, des lettres patentes confirmèrent encore les religieuses dans leur pieuse mission qui leur procurait une légère redevance avec laquelle il leur était possible de soutenir leurs bonnes œuvres et de soulager les misères des vivants ; elles avaient inventé, discrètement, sans aucun concours mondain, la belle œuvre de l'hospitalité de nuit.
A la meilleure place de leurs statuts figurait l'obligation, « de recevoir toutes pauvres femmes ou filles pour chacune nuit, les héberger pour trois jours consécutifs, les panser, traiter et chaufi'cr de charbon quand la saison le requiert ».
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C'est ainsi que par une ingénieuse combinaison de la charité, s'alimentant elle-même, les morts de la basse geôle aidaient à secourir les femmes sans asile, exposées à toutes les fâcheuses aventures de la rue, encore plus mal gardée qu'aujourd'hui.
Aussi les Gatherinettes étaient-elles très aimées par le peuple.
« lié Notre-Dame de Paris Aidier moi qui suis esmaris Et Sainte Katherine aussi »,
disait au xiv" siècle l'auteur du poème les Moustiers de Paris.
Les bons offices des religieuses ne cessèrent pas, même à l'époque où l'organisation de la police fut arrivée à un plus complet développement.
Un article de M. Troche, dans la Revue archéologique, fournit sur leur histoire des renseignements intéressants et consciencieusement recueillis.
Brice, dans sa Description de Paris en 1713, rapporte qu'elles devaient faire enterrer les corps exposés pendant quelques jours au Chàtelet pour être reconnus.
Dans le Guide des amateurs et étrangers à Paris en 1787, Thiery constate encore qu'il leur appartient ' de donner la sépulture aux personnes mortes dans les I rues ou dans les prisons.
Tant de services ne leur firent pas trouver grâce . devant les spoliations révolutionnaires ; leur chapelle • de la rue des Lombards, confisquée en 1793, fut con-
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vertie en théâtre, leur jardin servit aux réunions de la secte ridicule des théophilanthropes qui, sous le patronage officiel de la Reveillere-Lépaux, Tinventeur du baptême laïque, avaient eu l'idée, reprise depuis par d'autres, de substituer k la religion catholique le culte civil; enfin, par un meilleur emploi, les bâtiments furent affectés jusqu'en 1808 à l'instruction des jeunes aveugles sous la direction de Yalenlin Haûy; les derniers vestiges qui portaient le n° 72 de la rue Saint-Denis disparurent lors de l'ouverture du boulevard de Sébastopol.
11 y avait donc sous l'ancien régime deux mesures bien distinctes concernant les cadavres délaissés : l'une de police, l'autre de respect et de charité ; l'exposition du corps au Ghâtelet, puis son ensevelissement par les soins des religieuses.
Nous nous proposons de démontrer par Thistoire même de la Morgue qu'elle ne répond pas suffisamment à ses destinations diverses.
Elle ne doit pas être seulement un lieu de dépôt pour les homicides d'eux-mêmes, dont les cadavres étaient condamnés par le Parlement de Paris à être traînés sur une claie et pendus par une jambe, mais uii asile, empreint du respect de la mort, où un corps puisse être apporté sans subir d'ignominieux contacts et une sorte de profanation.