‹ Paris qui souffre. Les prisons de Paris et les prisonniersChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LA PRISON DE TOUT LE MONDE

Le coup de filet. — Les postes de police. — L'arrestation. — Le cabriolet, — L'entriie au Dépôt. — M. Meugé, directeur, — La salle commune. — La salle des habits noirs. — Les cellules, — Les cours. — Le petit Parquet. — Interrogatoire du magistrat. — La populatioti du Dépôt. — Foyer de corruption.— Prison à démolir.

[*Ai exploré les chemins qui conduisent à la prison, j'en ai parcouru les abords, j en ai montré les étapes successives, depuis la première faute à la<|uelJe on pourrait s'arrctLT par un effort de volonté et sous l'action d'une répression bien entendue, jusqu'au dernier abîme où le crime précipite celui qui a lâché la bride à toutes ses passions; après avoir examiné l'homme tant qu'il jouit de la liberté d'aller et de venir et qu'il est son propre gardien, il faut maintenant obser\'er ce qu'il devient et dans quelles conditions de vie physique et morale il se trouve placé quand il est privé de sa liberté.

Le Dépôt est en quelque sorte le portique par lequel on entre dans le monde des prisons, à ce point de vue il mérite une attention toute particulière.

Depuis le jour où le gardien de la paix appréhende au collet le Jeune drôle en flagrant délit de larcin à Yéuhgt d'une boutique jusqu'à l'heure dernière où l'enfant, devenu homme, sentira la main

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du bourreaa s'appesantir sur son épaule, les portes du Dép^t se seront ouvenes plus d'une fois devant lui et c'est sur les r^istres de cette maison qu'auront été marqués par chaque arrestation nouvelle les progrès de sa perversion, comme on voit le long des fleuves des étiages qui indiquent les principales crues.

Le casier judiciaire se borne à constater les condamnations, mais au Dépôt toutes les arrestations, même lorsqu'elles n'ont pas été maintenues par la justice, laissent une trace soigneusement conservée dans les sommiers de la Préfecture de police.

Vous avez vu quelquefois un pêcheur retirer ses filets ; il les étale sur le rivage sans trop savoir ce qu'il va y trouver : des débris sans valeur, des herbes, des insectes, des petits poissons, qu'il rejettera bien vite à l'eau, puis quelques grosses pièces qui le dédommageront de sa peine; la Préfecture de police jette sans cesse ses filets dans les eaux troubles de Paris; c'est au Dépôt qu'elle les vide, c'est là qu'elle procède au premier triage.

De ses vastes engins, il sort des femmes, des enfants, des vieux, des jeunes, des infirmes, des valides, des Parisiens, des ruraux, des étrangers, des naïfs, des escrocs, des fous, des innocents, des coupables, des voleurs, des mendiants, des assassins, quelquefois même, les jours de manifestation, des conseillers municipaux et des députés, on pourrait dire comme dans le « Bourgmestre de Saardam ».:- « Ambassadeurs, grands seigneurs, honnêtes gens et voleurs, mettezmoi tout ce monde en prison, j'y verrai plus clair demain matin. » D faut se débrouiller au milieu de ce chaos et on doit le faire vite; la loi exige que tous ces gens soient, avec les procès-verbaux qui les concernent, remis dans les vingt-quatre heures au plus tard à la disposition de la justice pour être interrogés, cette prescription inscrite dans nos lois modernes existait déjà sous l'ancienne légis-

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lation; comme les magistrats entendent avec raison se montrer rigoureux observateurs de la loi et remplir d'une façon efficace leur rôle de protecteurs de la liberté individuelle, ils ont été obligés quelquefois de donner à leurs réclamations une forme un peu comminatoire pour arriver à obtenir des commissaires de police ou des bureaux de la Préfecture l'envoi des procès-verbaux dans les délais légaux.

Ces retards seraient d'autant plus regrettables que bien souvent les arrestations, faites sans motif légal, ne sont pas maintenues par le magistrat j il peut suffire d'un mot un peu vif adressé à un gardien de la paix pour aller au Dépôt, surtout dans les temps agités, et je me souviens d'une circulaire d'un préfet de police, prescrivant aux agents d'arrêter toujours pour les outrages qui leur seraient adressés, sans tenir le moindre compte des considérations de domicile ou de condition sociale; il s'agissait alors de l'exécution des décrets; et k Dépôt se trouva rempli outre mesure.

Tout le monde sait qu'il y a deux catégories d'arrestations : celles qui se font en cas de flagrant délit par les commissaires ou agents de police ou même par le premier venu, témoin d'un aae criminel; et celles qui sont opérées en vertu d'un mandat d'amener décerné parle juge d'instruction, contre un individu recherché; en dehors du fiagrant délit, aucune autorité, autre que celle du juge, ne peut porter atteinte à la liberté individuelle ; ce droit est essentiellement réservé au magistrat inamovible.

S'il est un droit respectable au monde, c'est bien la liberté personnelle ; un mandat d'amener ne doit être décerné que s'il existe de graves apparences de culpabilité, et s'il y a lieu de craindre que le prévenu ne prenne la fuite, n'intimide les témoins, ou ne fasse disparaître les preuves; ce serait un détestable abus de pouvoir

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floe de prendre une semblable mesure à la légère, ou à dtre d'in-

timidacion ; dans les pays où on a le vrai sentiment de la I^alîcé,

on magistrat verrait rindignation publique se soulever contre lui,

s'il disposait trop (iacilement de la liberté des citoyens ; en France,

il n'aurait guère à compter qu'avec sa conscience. Nous excellons à

proclamer des principes, en même temps que nous nous soucions

peu de leur application ; toutefois, ce n'est pas en général dans les

délits de droit commun que la liberté individuelle court le plus de

risque, peut-être même trouvera-t-on qu'elle est trop respectée, et

<)u*on rencontre des gens qui seraient beaucoup mieux dans les

prisons que dans les rues.

Lorsqu'un individu est arrêté sur les ordres du juge d'instruction chargé de son affaire, il est amené directement devant ce Dïagistrat qui le relâche, si ses explications sont satisfaisantes, ou ^'envoie à Mazas dont je parlerai tout à l'heure, si sa culpabilité parait probable et si le dépôt de sa personne dans la maison d'arrêt est nécessaire à l'instruction.

Il y a quelquefois des bandits qui résistent et contre lesquels les •Ta-ves soldats de la Sûreté ont à engager, au péril de leur vie, des 'tittes terribles ; mais le pi us souvent dès que les gens se voient pris *ls courbent la tête avec une sorte de fatalisme, et se laissent emme- ''^f sans difficulté ; le récit suivant, d'un homme arrêté pour un fait ^^s grave, est à peu près l'histoire de toutes les arrestations.

« Je longeais, dit-il, le boulevard Haussmann, lorsque deuxindi-

^^dus, venus par derrière, me saisirent chacun brusquement par qn

""^ et me dirent ensemble : « Au nom de la loi, nous vous arrô-

^^Qs. » Je pensai immédiatement à ma femme et à mon bébé ; il n*y

*'^ait pas vingt francs à la maison ; l'idée me vint de défendre m»

Cné, que j'estimais valoir une vie; jeus envie de broyer, d'^^

aao

platir ces deux hommes, je m'en sentais la force ; cn6n» la raison triompha, et c'est presque immédiatement après leur déclaration que je leur dis ; a Pourquoi m'arrêtez-vous? — Vous le savez bien, me répondit l'un d'eux, nous avons mission de vous conduire ï la Sûreté. — Soit, dis-je, allons, m La Sûreté était à une demi-heure de là, personne ne s'aperçut de mon arrestation; nous cheminions auprès d'enfants joyeux, ayant dans la main leur joujou aiméjJcur vue me faisait penser au mien, et ce fut avec un véritable soulagement que je me trouvai loin de mon quartier; la route se fit sans échanger un mot. »

Cet abattement, cette sombre résignation se rencontrent souvent chez les individus qui se voient à bout de ressources et d'expédients, qui ne savent plus où se cacher, et puis, malgré tout, ces mots : « Au nom de la loi, » dits d'une certaine façon, ont encore une puissance magique ; et c'est ainsi que des hommes d'une force ordinaire, sans armes, renversent des colosses qui seraient capables de les culbuter d'un revers de main.

Les individus arrêtés en état de flagrant délit par les commissaires de police, par les agents, par les passants, sont d'abord consignés dans les postes des gardiens de la paix.

Voici dans quels termes un détenu décrit Tun deces postes, pou^l lesquels l'Académie française elle-même a consacré dans sof») dictionnaire, le mot violon; qui, s'il faut en croire Kastner, viendrait de psalterion, nom par lequel on désignait tout à la fois une sorte de harpe et un instrument avec lequel on attachait les pieds du prisonnier :

« Après avoir, dit l'homme arrêté et peu soucieux à coup sûr de cette étymologie, écrit mon nom sur un registre, le brigadier qui se distinguait par le peu d'aménité de ses noanières, me

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dit : «Allons, videz vos poches, et n'oubliez rien ; » j'exécutai l'ordre, des agents contrôlèrent en procédant à une nouvelle fouille. Puis on mit dans mon mouchoir, mon foulard, mes bretelles, ma cravate, un cigare, un canif, une montre, un porte-monnaie ; chaque objet fut appelé pour être inscrit. L'opération terminée, le brigadier donna l'ordre de me conduire au violon qui se trouvait au fond du poste ; je demandai mon mouchoir et mes bretelles ; le brigadier me regarda comme si je demandais une chose exorbitante et me dit: « Si votre pantalon ne tient pas, relevez-le, si vous êtes enrhumé mouchez-vous comme vous voudrez, vous ne devez rien avoir, c'est le règlement; et puis voilà, assez d'observations comme cela, » et s^adressant h un gardien de la paix, il lui commanda : a Bouclezmoi cet homme l » le gardien de la paix prit une clef et se dirigea vers le fond du poste où je le suivis. Le fond du poste était occupé par une cloison en bols, vitrée h partir d'un mètre cinquante du so'j jusqu'au plafond; i droite et à gauche deux portes donnaient sur im corridor; l.î se trouvaient trois cellules, il me mit dans Tune d'elles. « C'était une cellule de quatre mètres; deux b.incs ét:iicnt scelles sur deux côtés; le troisième coin était occupé par une chaise oercée, dans le bas de laquelle se trouvait un baquet; Todeur qui IP dégageait avait une analogie frappante avec celle de la tanière des renards du Jardin des Plantes; un guichet grillagé occupait le milieu delà porte; la cellule était occupée par un va-nu-pieds, plein de vermine, sale et déguenillé, ramassé la veille à cinq heures du soir. Sa première parole fut pour me demander du tabac; surma réponse négative, il me demanda si je n'allais pas faire venir i manger ; il n*avait pas mangé depuis la veille au matin, et il était quatre heures de l'après-midi. Dans la disposition d'esprit où j'étais, je ne casais guère à manger; par commisération pour cet homnae, je

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6s demander du pain, du fromage ei du vin, il dévora ; je dirai peu de chose de cetre nuit passée au poste; j'eus très froid; mon compagnon dormit tranquillement jusqu'il minuit, mais le froid le réveilla, et à coups de pieds frappés à la porte, il appela un gardien de la paix auquel il demanda la permission de se chauffer dans le poste; elle lui fut accordée, et une demi-heure après je pris sa place près du poêle; on nous accorda encore cette permission à cinq heures. »

Ce simple récit, malgré certain accent de mauvaise humeur assez naturelle, dépeint très exactement la physionomie d'un poste et les désagréments que l'homme, même le plus innocent, est assuré d'y rencontrer; sans doute les postes de police ont été très améliorés depuis quelques années, mais ils laissent encore beaucoup k désirer, et je plains les gens bien élevés qui peuvent, par suite d'une simph erreur, avoir l'ennui d'y passer quelques heures. Il en sera ainsi tant qu'on n aura pas construit dans chaque quartier des édifices municipaux où seront centralisés les divers services; la Préfecture de police, pour loger ses postes, est obligée de louer un local dans des maisons particulières ; c est en général dans l'arrière-boutique, dans un endroit obscur, étouffé, insalubre, que, pendant un temps qui dépasse parfois vingt-quatre heures, elle entasse les gens ramassés dans la rue par le service de la police municipale.

Les individus arrêtés se plaignent souvent non seulement do lieu, mais aussi de la façon dont ils sont traités par les agents; le plus simple, c'est de ne pas se faire arrêter et le plus sage de supporter cette mésaventure même quand elle est imméritée; les gardiens de la paix sont de braves gens, plutôt portés à unecerlaine mollesse ; il se peut que leur langage ne soit pas toujours très châtié, ils seraient des saints s'ils étaient toujours de belle huu.eur ;

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d'âUIeurs» icelai qui se plaint d'avoir été maltraité par eux néglige le plus souvent de dire qu'il a commencé par vouloir les assommer. Les gendarmes et les gardes républicains ont, pour maintenir leS' 'gens qu'ils arrêtent ou qu'ils sont chargés d'escorter, une chaînette avec manches de vrille en fer, qui s'appelle le cabriolet ou menottes; qaa.nd le poignet est serré par cettechaine, que la moindre pression, £ait entrer dans les chairs, la résistance est impossible. Les gardiens de la paix n'ont que leurs mains, je ne parle pas de leur sabre et de leur revolver dont ils ne se servent pour ainsi dire jamais ; les agents de la sûreté ont une espèce de cabriolet, composé. d'une corde terminée par deux manches de bois de la forme d'une olive; cette corde est passée au poignet du malfaiteur et l'agent tenant les deux morceaux de bois à h main n'a qu'à imprimer une Torsion ï la corde pour maintenir le poignet.

En 1879,1e journal «la Lanterne» publia sous le titre de: «Lettres <l*un vieux petit employé », une série d'articles suggérés par des agents désireux de supplanter leurs chefs; on y disait qu'il était <i*usage à la Sûreté de faire passer les prévenus à tabac, c'est-à-dire «le les ligoter au point de faire sortir le sang pour obtenir des 4veux. Le journal fut poursuivi et condamné pour diffamation ; à l'audience, le chef de la Sûreté, M. jacob, qui était l'honneur en personne, déclara hautement que s'il y avait jamais eu des violences <ie cette nature, c'était contrairement à ses ordres les plus formels et qu'il n'eût pas manqué d'en révoquer les auteurs ; le zèle des agents deviendrait coupable s'il dépassait certaines limites et mériterait alors une répression sévère; c'est là une pure hypothèse;' loin de redouter les agents, les prévenus sont toujours enchantés de sortir sous leur escorte, d'aller en extraction, comme on dit; Us espèrent toujours en obtenir quelques douceurs et préfèrent

lES PRISONS DE PARIS

leurs familiarités à la discipline militaire du garde républicain.

Deux fois par jour les voitures cellulaires passent dans les postes et conduisent au Palais de Justice tous les individus dont le commissaire de police a signé l'ordre d'envoi, après avoir achevé le procès-verbal d'arrestation. Il est très curieux d'assister au débarquement de ces voitures ; elles entrent dans la cour de l'infirmerie du Dépôt, et viennent s'adosser au bâtiment de la Cour de cassation ; c'est là qu'au-dessous de la juridiction supérieure, dernier recours des condamnés, commence le premier échelon de la procédure criminelle; on a installé, dans une salle du rez-de-chaussée, les bureaux dits de la permanence où des employés subalternes prennent, sans y mettre beaucoup de forme, livraison des nouveaux arrivants; dès que la voiture est arrctce, les gardes, le revolver en bandoulière, forment la haie afin d'empêcher toute évasion; on ouvre la portière, on développe le marchepied chaque individu sortant de sa case défile rapidement ; quani les détenus sont enregistrés, ils sont conduits par bandes au Dépôt; ils n'ont qu'une centaine de pas à faire dans la cour, où tout le monde peut les voir, le matin ou vers deux heures de l'après-midi, marchant les uns derrière les autres, et oHrant aux yeux des passants la triste procession de leur misère et de leur intamie, de leur cynisme et de leur humiliation.

La porte du Dépôt s'ouvre devant eux; un gardien qui, pour se préserver des courants d'airs, porte sur son uniforme un manteau en drap gris qui le fait ressembler à un berger, compte les brebis qu'on lui amène et les fait entrer une à une dans leur triste bercail; puis la porte de fer se referme lourdement.

Le vestibule a quelque chose d'imposant; on est déjà loin du poste de police et la solennité de la justice commence à se faire

Au Dépôt. — Les PromenoU», (D'après natare.)

des surveillants; c*est à leur guichet i^ue se présentent d'abord les nouveaux venus pour déclarer leurs noms et qualités et être ensuite inscrits sur le registre d'écrou ; c'est la meilleure place pour assister à ces défilés, sans cesse semblables les uns aux autres et pour observer la physionomie de tous ces malheureux au

moment où ils éprouvent pour la première fois la sensation du véi table emprisonnement.

Le premier que je vois arriver est un enfant en haillons, il n'a que dix ans, on l'a trouvé mendiant dans les rues.

Le second est un cocher au gilet rouge et au chapeau ciré ; il est de la grève et il applique les principes modernes sur la liberté du travail en renversant la voiture de ceux qui veulent travailler, il paraît avoir le sentiment de sa valeur et se réclame de M. Basly.

Le troisième est un homme âgé^ un jardinier de Vaugirard, sur lequel pèse l'accusation d'un crime ignoble j il est marié et père de famille; sa physionomie respire la c.iiideur et ne paraît guère justifier les théories de Lavater et de Lombroso.

Après lui apparaît une jolie tête d'adolescent; c*est un Arabe de quinze ans ; un officier l'avait ramené comme domestique, il a été arrêté au moment où il faisait passer une pièce fausse qu'il tenait d'un camarade.

Voici un homme très correctement habillé, aux allures de gentleman, il affecte de ne rien comprendre, il proteste par des gestes énergiques, c'est un pickpocket anglais qui a été pris dans les galeries de l'Exposition en train d'explorer les poches de ses voisins.

Un petit homme chétii, vêtu d'habits râpés, lui succède; il a été trouvé la nuit sur les berges de la Seine, il arrive de Bretagne, il va en Italie où on lui a promis une place de professeur de français; il a une pièce de théâtre dans sa poche, mais ce n*est pas le lieu de l'entendre : « Plus tardj, lui ditHan, vous donnerez cela à votre juge d'instruction. »

Arrive à son tour un jeune homme, à la physionomie repoussante cheveux collés sur le troni, casquette plaie, col ouvert, il taisait

LA PRISON DE TOUT LE MONDH tV

panîe d'nne bande, les autres se sont sauvés, on a trouvé sur lui tout raiiirail des voleurs, des pinces, des fausses clefs, etc.

Je vois venir ensuite avec un certain fracas une grande jeune femme, jolie, fort bien mise, avec un chapeau cloche très fleuri, elle a eu des démêlés avec la police ; on voit qu'elle est habituée il ces aventures et qu'elle est de la maison ; puis, pour terminer cette série, une vieille, toute courbée et pouvant à peine se traîner, s'avance ea donnant la main à un petit garçon, qui mord à belles (icnts dans un morceau de pain qu'on lui a donné au poste; c'est la grand'mère et le petit-fils; ils viennent de bien loin et se trouvent sans ressources et sans asile.

Et c'est ainsi que cette procession continuera, que toutes ces misères viendront remplir d'immenses répertoires jusqu'au dernier jour de l'année, aussi bien quand la neige tombera que lorsque le soleil brillera dans toute sa splendeur, aussi bien quand I3 ville sera en deuil^ que lorsque les feux d'artifice de ses fêtes constelleront le ciel noir de leurs paillettes d'or.

Le Dépôt est un lieu de décharge où la police vient jeter tout qui l'embarrasse; non seulement elle y met ce qui est ramassé dans les rues, mais comme si cela ne suffisait pas à produire un <i«^plorable encombrement, on en tait un dépôt de condamnes, eti tics forçats, transférés de la Santé ou de la grande Roquette pour ^tre envoyés aux colonies, viennent quelquefois pendant plusieurs îours occuper des cellules qui font défaut aux prévenus.

Dès que les noms ont été pris aux guichets d'entrée et que les

nouveaux détenus ont été fouillés, il se fait un premier classement;

les hommes et les petits garçons sont dirigés sur leurs quartiers, à

droite, et les femmes à gauche; les petites filles sont logées à la

Conciergerie; en principe toute communication est interdite entre les

ins

filles de mauvaise vie et les prévenues ordinaires, mais le local exigu qu'elles se rencontrent souvent; ainsi, pour commencer, on les laisse dans la même pièce en attendant leur répartition dans les dilïcrentes salles delà maison; j'ai vu, assises sur les mûmes bancs £t causant ensemble, des mères arrêtées avec leurs enfants pour mendicité et des femmes dont la tenue indécente et le langa, grossier n'indiquaient que trop la honteuse condition.

Il y a parmi ces gens, que ramène le coup de filet quotidien de la police, de telles inégalités qu*il devrait y avoir une différence dans le traitement] sans doute certaines mesures s'imposent à tous, com linscription sur les registres de la prison, la constatation de l'identi et mûme la fouille, bien que rien ne cause plus d'Iiumiliaiiou celui qui est victime d'une arrestation injuste; en dehors de o indispensables formalités sur lesquelles je passe rapidement, d'autres ne devraient être réservées qu'à de certaines catégories. L'administration, dans d'excellentes intentions d'ailleurs, a pris l'habitude, avant même de livrer les détenus à la justice, de les soumettre, de sa propre autorité, à des opérations désagréables; je veux parler de la photographie et du signalement dit anthropométrique dont les indications reposent sur la connaissance des diverses longueurs osseuses relevées sur certaines parties du sujet examiné, telles que la taille, le doigt médius, le pied, la tête, etc.; la police, pour éclairer la justice, collectionne les photographies de tous les malfaiteurs, si souvent habiles à dissimuler leur identité, prend leur mesure exacte de la tête aux pieds par les procédés ingénieux de M. Alphonse Bertillon; il a créé de toutes pièces une vériiabl^H science; en même temps qu'elle déjoue les ruses imaginées par le^^ récidivistes pour cacher leur personnalité, elle rend de grands services aux études anthropologiques; mais ce qui est nécessaire et de;

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lors légitime à l'égard des individus dont Tarrestation est maintenue par la justice devient arbitraire et inutile quand on l'applique à des innocents : « L'anthropométrie, disait dernièrement en refusant de s'y soumettre, un député arrêté dans une cchautTourêe, est une peine dont aucun texte de loi n'autorise l'application à des prévenus; c'est déjà bien assez pour une personne arrêtée par erreur, dans quelque bagarre par exemple, que d'avoir à passer la nuit au violon et d'être amenée à la Préfecture dans la plus ignoble compagnie, sans être obligée encore de laisser son portrait dans la collection des criminels et de subir les investigations les plus indiscrètes de ranthropométrie. » Ces actes, qui soulèvent de temps en temps des protestations, en général peu écoutées, à moins qu'il ne s'a<»isse de quelque personnage, sont de véritables mesures d'information, il serait plus convenable de les ajourner jusqu'à ce que le magistrat, après le premier interrogatoire, ait décidé si l'arrestation doit être maintenue et s'il y a matière à poursuite.

Après que toutes les opérations préliminaires de l'écrou, de la fouille sont terminées et que l'inculpé a reçu un pain, on l'introduit dans la prison ; elle est bien faite pour l'impressionner ; dans ces galeries presque souterraines, où l'air manque, où l'on ne verrait pas clair si quelques becs de gaz n'étaient toujours allumés, on se croirait à tond de cale de quelque grand navire; les détenus sont répartis les uns dans des cellules simples, doubles ou triples, les autres dans une petite salle, les autres enfin dans une grande salle commune.

Au 31 août 1889, il y avait au Dépôt 654 individus dont 442 hommes et 212 femmes et le nombre des cellules est de soixante seize pour les hommes et autant pour les femmes ; elles sont réservées à l'aristocratie de la maison, aux grands criminels et à tous

les individus arrêtés en vertu d'un jugement ou d'un mandat du juge d'instruction.

La petite salle est surnommée la Salle des habits noirs, parce quelle reçoit les gens convenablement vôtus; l'escroquerie, l'abus de confiance sont en général les délits qui les y amènent. « C'est tous des gens d'affaires, des clercs de notaires, des hommes de lettres, » me dit le surveillant, avec un certain sentiment de considération; ils ne sont pas beaucoup plus à leur aise pour cela; dans le jour ils ont à leur disposition une cour dont la description très exacte est ainsi donnée par l'un d'eux : « Elle a vingt-cinq mètres carrés, tout autour se trouvent des banci en fonte scellés au mur; dans un coin une latrine; c'est là que grouillent en moyenne trente ou quarante individus; en hiver on séjoume dans cette cour de sept heures et demie du matin à quatre heures et demie du soir; il faut qu'il fasse excessivenent froid pour qu'on donne l'ordre de remonter plus tôt; on n'a pas d'air, on est entouré de toutes parts par de hauts bâtiments, on est véritablement au fond d'un trou, aussi dit-on la Fosse aux Ours; une toiture vitrée en recouvre les deux tiers, on ne voit donc qu'un petit coin du ciel; quand il ne pleut pas, on ne peut f:iire trois pa^i sans se heurter à quelqu'un, quand il pleut, on ne peut plus bouger. »

Ces promenoirs sont organisés de façon à pouvoir établir certaines séparations dans ta masse des détenus et à rendre ainsi la surveillance plus tacile; si on n'appliquait la maxime, diviser pour régner, les gardiens qui déplairaient seraient exposés à être étouffés dans quelque formidable poussée, sans qu'il soit môme possible de leur porter secours.

Dans deux préaux encaissés par les bâtiments du Palais de Justice on a établi une seconde enceinte, divisée elle-même par des

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cloisons de briques en plusieurs compartiments, assez semblables à

Iaes chenils ; ils sont fermés par des grilles permettant de voir ce qui se passe à rintérieur ; au-dessus, s'élève une sorte de platefontic d'où la surveillance peut s'exercer de tous les côtés à la fois; elle repose sur des piliers en fer couronnés en guise de chapiteau par des pointes acérées disposées obliquement de façon h empêcher d'y grimper; c'est dans ces cages que pendant la journée on parque fes détenus par séries, pour leur donner un peu d'air si ce mot peut être employé, ou plutôt pour les empêcher d'être asphyxiés par un séjour trop prolongé dans les salles communes. ^^ La grande salle peut contenir deux cent cinquante personnes ; " on s'y tient dans le jour quand le temps est mauvais et la nuit on y couche en commun sur des paillasses étendues par ^^erre; elle est toujours comble, c'est là qu'on entasse les vaga- ^fconds, les mendiants, les pouilleux de toute espèce; on y rencontre les types les plus étranges, des déclassés, des pauvres honteux, <ies habitués, des repris de justice, des vagabonds, des individus arrêtés pour des actes d'immoralité et même de malheureux -mendiants qui, après avoir subi leur peine, sont misa la disposition <le la préfecture de police qui les envoie gagner quelques sous avant <le les rendre à la liberté ; enfin tout ce qui constitue les couches

Pies plus inférieures du vice et de la pauvreté. La salle est vaste mais sombre et mal aérée, elle reste toujours imprégnée d'une vapeur humaine, elle prend le peu de jour que les

t architectes lui ont ménagé sous l'escalier monumental derrière les deux lions qui semblent veiller auprès des statues de la Justice ; quand on gravit ces degrés majestueux, on a sous les pieds tout ce qu'il y a de plus vil, de plus misérable dans Paris ; c'est pour un Palais de Justice un singulier piédestal ; et si on prête l'oreille à ccr-

taines heures du jour, on entend sortir par les grilles des soupiraux comme le grondement lointain de cette marée humaine allant et venant sur elle-même dans ce gouffre maudit.

On ne peut voir sans un profond sentiment de tristesse tous ces êtres humains entassés dans cette salle, n'ayant aucun moyen de s'occuper, marchant de long en large, comme des bêtes fauves; sur les dalles sonores, ou bien serrés les uns contre les autres sur des bancs trop étroits; les surveillants pleins de zèle ont bien du mal à mettre dans cette foule un peu d'ordre et de propreté, mais ce qu'ils ne peuvent empêcher, c*est la pourriture morale; le vice trouve là un admirable sol; de même que dans les terrains marécageux les végétations malfaisantes surgissent pour ainsi dire à vue d'œil, il suffit d'une heure passée au milieu des impuretés du Dépôt, pour que la semence du vice, aussitôt fécondée, se développe dans toute sa puissance.

Dans le couloir qui mène chez les femmes, je lis sur le mur cette inscription : « Collette aime son petit homme de la Bastille pour la vie, vivent les voleurs et mort aux honnêtes gens. » Autrefois la salle commune des hommes n'était séparée que par un mur de celle des femmes ; ce voisinage, les efforts tentés par les prévenus pour établir des communications, étaient une cause continuelle de désordre ; on prit le parti d'éloigner les femmes ; maintenant il y a entre elles et les hommes une grande salle qui sert à emmagasiner des matelas ; grâce à cette espèce de blindage les passions sont amorties et leurs manifestations sont devenues moins redoutables pour le bon ordre de la maison.

Au Dépôt comme à Saint-Lazare la présence des sœurs au milieu de toutes ces hontes offre un singulier et bien touchant contraste; par certaines fenêtres du Palais de Justice, notamment près

enveloppées dans de grands voiles sont assises en rond autour d'une blanche statue de la Vierge, ornée de quelques fleurs; les unes prient, îes autres travaillent en silence; ce sont les sœurs qui prennent leur heure de repos ; ainsi s'oôre aux yeux la plus violente opposiiioo qui puisse se concevoir : la vertu dans ce quelle a de plus sublime, le vice dans ce qu'il a de plus abject, la femme élevée jusqu'à une héroïque charité par la foi, la femme abaissée par le matérialisme jusqu'à la bestialité : '< Ceci tuera cela, » adit le poète ; le monde est là tout entier, et bien coupables seraient ceux qui dans cette lutte prendraient parti pour les vierges folles contre les vierges sages.

L:i vie au Dépôt est pénible surtout pour les gens qui n'ont pas d'argent ; on reprochait aux anciennes prisons d'être beaucoup plus dures pour le pauvre que pour celui qui pouvait acheter certains adoucissements ; c'est toujours la même chose ; la pauvreté dans les prisons, où la charité privée n'a plus son entrée, est plus pénible qu'ailleurs ; certains détenus se plaignent de ces inégalités et un célèbre assassin, Prado, dont Fesprit d'observation était sans cesse en éveil, écrivait à ce sujet : «J'arrivai au Dépôt, où, à ce qu'il parait, quelques survenants sont mis en cellule, tandis que la plupart sont mis en commun, grouillant parmi toutes sortes d'insectes et d'immondices; je fus avantagé d'une cellule, il fallut payer quarante centimes pour avoir des draps de lit, les nuits suivantes sont à moitié prix, payées d'avance. Voilà, ajoute-t-il, une imposition forcée que je ne m'explique pas. » C'est là, en effet, le prix qu'il faut donner à Tadrainistration si on ne veut pas trop souffrir de l'hospi talité qu'elle vous impose. Tout se paie, et le malheureux, qui n'a pas le sou pour acheter une feuille de papier à lettre et pour envoyer le commissionnaire patenté de la maison prévenir les siens qui ne connaissent pas le plus souvent son arrestation, est pri\é

LA PPT50NDE TOUTLE MONDE ajs

in et de tonte commonication avec le dehors; est-ce

imistrâtioâ ae ferait pas une chose humaine et n'éviterait

telles inquiétudes à bien des gens si elle prenait elle-même

de prévenir sans retard la famille de tout individu arrêté?

'La nourriture est mauvaise et insuffisante pour ceux qui ne peuvent s'approvisionner à la cantine ou la faire venir du dehors ; celui qui a la chance d'être arrêté le jeudi ou le dimanche a de la viande, les autres jours il faut se contenter du pain et de la pitance maigre. n n*y a pas de réfectoire; les malheureux qui ne sont pas en cellule sont obligés de manger dans des conditions par trop primitives dont j'emprunte à un détenu la description très fidèle : « Au signal donné par le gardien, on sort les uns derrière les autres ; chacun prend en sortant une terrine que lui tend un homme de la salle commune et tourne tout autour de la cour en longeant les murs; nu troisième côté, il passe devant un homme qui, armé d'une louche, prend une cuillerée de soupe et la verse dans la terrine; l'homme servi continue son chemin et rentre dans la cour où il mange sa soupe; pendant cette promenade on a bien soin de garder son pain sous son bras, car si on s'en séparait un instant, on ne le retrouverait plus; chacun mange comme il l'entend, les uns pèchent les légumes avec des morceaux de pain, d'autres qui n'ont plus de pain avalent tout doucement leurs légumes en penchant la terrine; le dimanche et le jeudi, en passant devant l'homme à la louche, on prend sur la louche un morceau de viande, on revient dans la cour en le tenant à la main et on le déchire à pleines dents, >« et le prévenu termine par cette réflexion : « J'ai vu manger de la même &çon au Jardin des Plantes, mais ce n'étaient pas des hommes. »

Sans doute la candne est là, supplice de Tantale pour ceux dont les poches sont absolument vides et c'est le plus grand nombre.

ressource précieuse pour les autres ; elle vous fournit un mena assez varié, mais malheur au richard qui apporterait ses provisions dans la salle commune sans en donner la plus large part à se* voisins.

Le Dépôt n'est pas une prison dans le vrai sens du mot, c'est une sorte de campement dans la vermine et dans la saleté, car saui l'arrosage des cellules à l'acide phénique aucune précaution hygiénique n'y est prise et il ny a que deux baignoires pour toute b maison. Les habiles et les audacieux s'y tirent mieux d'affaire que les autres ; bien entendu on n'a ni livres, ni travail ; le temps passe comme il peut avec les quelques distractions qu'apportent les actes de l'instruction préparatoire ; c'est un va-et-vient perpétuel, et on entend sans cesse la voix retentissante des gardiens appelant un te pour l'instruction, un tel pour la photographie, pour la mensuration, la préfecture, le médecin, etc.

On comprend avec quelle impatience les détenus désirent le moment où, après avoir été interrogés par le juge, ils seront mis en Hberté, ou envoyés à la maison d'arrêt de Mazas ou de Saint- Lazare. On a comparé le Dépôt à une vallée de Josaphat, où les grands et les petirs, les innocents et les coupables, attendent l'instant de paraître devant le juge toujours redoutable, mais non toujours inflexible, de qui dépend son sort.

Deux substituts et deux juges du tribunal de la Seine désignés à tour de rôle pour une période de six mois, procèdent, dans les formes expéditives de la loi de 1886 sur les flagrants délits, aux premiers interrogatoires et à des instructions sommaires, dans des salles au rez-de-chaussée de l'aile gauche de la façade du palais de justice sur la place Dauphine, désignées sous le nom de petit Parquet.

LA PRISON DE TOUT LE MONDE

M. Mnximc Ducamp a très exactement décrit le petit Parquet tel qu'il existait, en 1872, à gauche du porche de la Sainte-Chnpelle, jdans des pièces humides, étroites et sombres, au-dessous de la preîiière chambre de la cour et de la bibliothèque des avocats ; il n'est guère mieux installé aujourd'hui, et on cherche à lui trouver dans le bâtiment du grand Parquet et de l'instruction, sur le boulevard du Palais, un emplacement plus convenable et surtout moins mal- ,sain.

Les audiences du petit Parquet commencent vers midi; dûjù, Sur les bancs d'un grand vestibule auquel une demi-obscurité et de )urdes colonnes en fonte simulant le granit donnent un aspect sépulcral, sont assises des femmes qui viennent réclamer leur m.iri ou leur enfant; les magistrats parcourent rapidement les procèsverbaux que la préfecture de police leur transmet ; puis les détenus sont amenés par les gardes de service ; ils arrivent par un souterrain ménagé dans le soubassement de la façade, sur la place Dauphinc. dette galerie très longue, à peine éclairée, ne manque ni de style ni «Je couleur locale j le détenu, dès qu'il sort de cette obscurité, znpparaît en pleine lumière devant le magistrat, qui l'observe et se fait d'après sa physionomie, une première impression ; à ce xnoujent le garde enlève les menottes au prisonnier, la loi voulant «qu'aucune apparence de contrainte matérielle ne puisse gêner la liberté de sa défense, au risque même d^exposer la vie destémoins, les gendarmes et des juges.

Au petit Parquet les instants sont comptés, il faut que le substitut se fasse vite une opinion ; s'il ne voit aucun délit dans le fait €\m a. motivé l'arrestation, il met le détenu en liberté, en lui donlant presque toujours une lettre de recommandation pour un asile ou un patronage ; il n'y a p.is de lieu où on soit plus provoqué i

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taire la charité, où l'on ail de plus fréquenies occasions de soulageT la misère ; à ce point de vue, il n'y a pas au tribunal de service plu? attachant, et c'est ainsi que l'ont toujours compris ceux qui pensent que la justice n'est pas seulement faite pour punir; si le délit est dès à présent prouvé, Tinculpé est envoyé séance tenante devant le tribunal ; enfin, s'il y a des témoins à entendre ou des recherches à faire, le magistrat envoie le dossier au juge d'instruction qui siège dans le cabinet voisin ; là, le détenu est interrogé plus à fond, et quelquefois à la suite de cette seconde épreuve il est relâché; si l'affaire est simple, le juge la conserve; si au contraire, elle est grave et compliquée, il l'envoie aux juges de la grande

instruction.

On ne devrait rester au Dépôt que vingt-quatre heures, on y

reste souvent cinq et six jours, soit parce que les pièces ont été transmises tardivement au juge d'instruction, soit parce que ce magistrat ayant besoin d'avoir l'inculpé sous la main avaot de l'envoyer à Mazas, désire lui éviter des transfèrenients toujours pénibles.

Pendant cette première période de l'instruction, il arrive parfois que les prévenus sont, par ordre du juge, conduits par des agents de la sûreté sur le lieu du crime ; c'est à cela sans doute, que M. Maxime Ducamp faisait allusion en disant à propos du Dépôt : a Les inspecteurs de la sûreté viennent chaque matin dans une petite salle isolée interroger un à un les gens accusés de crime ; on essaie d'obtenir d'eux l'aveu du méfait reproché ; » on pourrait supposer par là que Tinterrogatoire, cet acte si solennel, que la loi anglaise n'admet pas, que noire législation entoure de garanties et auquel on songe à associer le défenseur luimême, serait abandonné à de simples agents auxiliaires de police;

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5t une erreur qu'il importe de rectifier; sans doute, il peut arriver que des agents au moment de Tarrestation ou lorsqu'ils sont chargés d'escorter un détenu pour quelque opération de juslice cherchent d'eux-mêmes et par excès de zèle à le questionner et k lui persuader qu'il est de son intérêt de dire la vérité ; mais s'ils allaient dans les prisons faire parler les détenus, si les portes des cellules s'ouvraient devant eux pour ces entretiens familiers, ils sortiraient de leur rôle, gêneraient l'action de la justice, et pourraient la compromettre en employant des arguments indignes d'elle, et de nature à inspirer aux prévenus de flcheuscs défiances. Les romans, les chroniques, les journaux, donnent l'idée l.i plus fausse des procédés judiciaires; on y voit des magistrats promettant l'impunité à des complices pour en taire des accusateurs, i <3es maîtresses pour qu'eUes dénoncent leurs amants et se fassent, <:onimeondit « des pourvoyeuses de guillotine, » on les reprc- ^sente soutenant le faux pour savoir le vrai, et usant d'artifices tlâmables afin d'obtenir des révélations par cela même suspectes, ; on raconte journellement des histoires de ce genre, et malgré leur exagération et leur fausseté, elles n'en sont pas moins accueillies ^ar un certain public, comme des faits acquis sur lesquels la calomwde et la sottise prennent volontiers an point d'appui. Tels pouraroient être sans doute les interrogatoires s'ils étaient faits par un simple agent, dans un esprit exclusivement policier ; pour cvi-» XCT ce danger, la loi a entendu les réserver au magistrat lui-môme; .à celui qui représente l'impartialité et la dignité de la justice jamais le moindre mensonge ne doit sortir de sa bouche ; sans <loute, il a devant lui des inculpés qui mettent toute leur intelligence à le tromper, et se dérobent à ses efforts; sur ces claviers divers et si peu sonores, il est bon, comme on l'a dit, de savoir

quelle touche on doit attaquer, mais l'habileté cesserait d'être légitime, si elle devenait déloyale, et mieux vaudrait se passer d'aveux que de les surprendre en abusant un prévenu par des allégations contraires à la vérité

La Préfecture de police fait servir le Dépôt à tant d'usages, qu'elle le considère comme sa maison, ne devant dépendre que de son autorité ; assurément elle y met bien de5 gens qui ne relèvent pas de la justice, ainsi la fille ramassée dans les rues, le malade auquel on donne un Ht à l'infirmerie en attendant l'hôpital, le fou destiné à l'asile, les malheureux qui réclament en vain les secours de l'assistance publique; mais au niitieii de tous ces individus détetcnus à titre administratif en vertu de règlements spéciaux, laissant une certaine place à l'arbitraire, il ne faut pas perdre de vue ceux qui ont été arrêtés pour des faits de droit commun ; ils appartiennent à la justice ; ils ont le droit de réclamer la stricte application de la légalité, et plus ils sont exposés à être confondus avec ceux que l'administration détient, plus iJ importe que les magistrats redoublent de vigilance afin de protéger la liberté individuelle et d'assurer aux prévenus les garanties qui leur sont particulièrement nécessaires dans ces murs où la prison se môle à l'hospice et au dispensaire. On s'explique mal qu'on aiteula malencontreuse idée de tout réunir dans cette enceinte étroite et d'enfermer une prison si peuplée au milieu du Palais de Justice, de lui mesurer l'espace, Taîr, la lumière dont elle avait besoin plus que toute autre ; il eût été si facile, sans l'éloigner du Palais, de lui trouver une meilleure place dans la cité j la faute a été commise, et comme elle a coûté cher, elle est presque irréparable; il est probable que pendant bien longtemps encore, les malheureux prévenus seront condamnés à habiter ce logis.

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Ceux qui ne voient que sa façade en pierre de taille, son beau vestibule, ses dalles soigneusement lavées, ses parquets bien cirés, tout ce qui constitue en un mot la partie décorative, ne s'en font aucune idée et peuvent l'admirer; j'ai montré que l'intérieur répondait bien mal à ces apparences ; mais les inconvénients matériels ne sont rien à côté de la promiscuité à laquelle on est condamné faute d'argent ou de cellulle libre.

M On peut aisément concevoir, disait de l'ancien Dépôt un inspecteur général des prisons, tout ce que cet amas de matières fangeuses et de cœurs dépravés engendre de corruption physique et de contagion morale. » Le Dépôt a été rebâti depuis, mais le danger est le même, il s*est plutôt aggravé par raccroissement de la population ; le criminel y exerce son empire, l'honnêteté chancelante y succombe, l'innocent est livré aux botes, la femme en sort souillée, et l'enfant emporte des leçons et des exemples qui pèseront sur sa vie tout entière.

C'est une prison à reconstruire sur un terrain plus vaste, de façon que les gens, arrêtés quelquefois sans motif ou pour une simple peccadille, soient traités comme des prévenus et non pas comme des condamnés, et puissent être tenus à la disposition de la justice sans eue exposés k des contacts qui avilissent ou dépravent.

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