CHAPITRE IX
Mazas. — M.Renoiiard, directeur. — La maison d'arrêt. — L'arrivée, — Impressions de dcicnus. — L'homme numéro. — La cellule. — La vie en prison. ~~ Le secrel. — La Souricière. — Une honte pour Paris. — La dctention préventive. — Présomption d'innocence. —Principes méconnus. — Riches et pauvres.
N face la gare de Lj^on, sur le cîiemm qui conduit les
heureux de ce monde au pays du soleil, s'élèvent de hautes murailles en pierres meulières entourant un vaste carre d'une contenance de quatre hectares environ.
Tout autour c'est le mouvement, la vie; les voitures roulent sur le pavé, les gens se pressent pour se rendre à leurs affaires ou à leurs plaisirs, des enfants jouent le long des murs à l'ombre des arbres qui en dissimulent la tristesse; de l'autre côté, un millier d'hommes immobiles, silencieux, enfermés dans d'étroites et sombres cellules, subissent l'épreuve souvent longue de la détention préventive.
C'est la maison d'arrêt qui, le 19 mai 1850, remplaçait la grande Force, et deux ans plus tard, recevait dans ses cellules les représentants du peuple, grâce à la politique qui de temps en temps rend les prisons honorables.
On l'appela, à cause du boulevard sur lequel est son entrée,
LES PRÉVENUS MJ
Mazas, nom d'un colonel que sa bravoure avnit rendu célèbre dans les années du premier Empire; elle a conservé ce nom, bien que depuis le Conseil municipal ait débaptisé la rue en l'honneur de Tautcur des <« Pensées philosophiques et de la Religieuse ».
« Vous savez, écrivait Prado h l'un de ses complices, que la prison où je suis se trouve boulevard Diderot ; or, en repassant dans mon esprit mes philosophes, je trouve de celui-ci, par une drôle de coïncidence, la maxime suivante : « D n'y a pas de lois pour le sage étant toutes sujettes à des erreurs ou à des exceptions, c'est à lui qu'il appartient de savoir quand il doit s'y soumettre ou s'en affranchir. M Et il ajoutait : « Il y a toujours A Mazas un millier de sages qui peuvent méditer raons Diderot et ses doctrines sujettes à ne pas être partagées par MM. les juges d'instruction, vraies pierres d'achoppement de cette belle philosophie. »
Un des caractères de l'architecture de la prison moderne c*estla vulgarité; ni tours, ni créneaux, ni poternes comme aux vieilles bastilles, d'où il était plus facile de se sauver, mais de grandes bâ- ^B dsses régulières, dont rien ne révèle la destination, et n'anime l'aspect banal ; sur le boulevard, une grande porte cintrée qui ressemble à une entrée de cimetière ; une première cour sur laquelle donnent les logements du personnel ; deux beaux lilas y fleurissent au prin-
k temps, et des lierres grimpant le long des murs jettent sur cette masse d'un brun rouge une note plus claire, comme pour rappeler aux employés qu'ils ne sont pas prisonniers eux-mêmes ; puis tout autour des chemins de ronde cù les sentinelles se promènent d'un pas lent et échangent la nuit leurs monotones appels.
P Quand on a franchi ce chemin et plusieurs grilles intérieures, on se trouve au centre de cette triste cité, d'un seul coup d'œil on peut en embrasser l'ensemble ; supposer un carrefour auquel abou-
tÎMient six routes longues de 80 mètres et vous aurez tout le plan de Mazas ; au milieu du carrefour s*élôve une rotonde sur laquelle sont écrites en grandes lettres rouges ces paroles d'espérance : « Gaudium erit in coelo super uno peccatore pœnitentiam ngente, quam super nonaginta novem jiistis qui non indigent pœnitentia. « De ce pavillon central l'œil embrasse les six avenues; en bas est le bureau des gardiens; en haut se dresse un autel d'une extrême simplicité, sur lequel chaque dimanche le prêtre, en vue de toutes les cellules dont on entrebfiille la porte, célèbre l'office divin. C'est de cet nutel que pendant !a Commune, le directeur et les gardiens nommés par elle, surveillaient et menaçaient les otages ; la haine avait remplacé la piété.
Le long de chacune de ces six grandes divisions sont disposées sur deux étages les cellules des détenus; celles du rez-de-chaussée ouvrent de plain-pied sur l'avenue, celles du secondât du troisième étage sur des balcons très étroits, garnis d'une rampe de fer ; ces longs alignements, ces dispositions symétriques, impriment à cette prison je ne sais quoi de glacial et de morne; on se demande si dçs êtres vivants respirent derrière les portes épaisses de ces cellules, ou si on n'est pas plutôt dans une sorte de musée où seraient collectionnés et étiquetés dans des armoires les échantillons variés des douleurs et des vices de l'humanité. La personnalité du détenu disparaît et dans ces galeries on n*entend retentir que l'appel du numéro sous lequel il est inscrit.
La prison de Mazns peut recevoir 1135 individus ; au 2 août 1889 elle en contenait 791 ; elle est spécialement destinée aux prévenus, mais les condamnés à moins de deux mois y subissent leur peine, et l'administration y garde souvent ;\ titre d'employés auxiliaires des condamnés pour un temps plus long.
'our initier le lecteur à la vie intime de cette maison, je laisîHii souvent parler les détenus eux-mfimes ; parmi eux il s'en renîontre qui sont parfaitement capables de noter leurs impressions; fje ne crois pas que ce mode d'cnqutïte puisse 6tre critique, il ne faut négliger aucune source d'information ; sans doute le témoignage des létenus, les principaux intéressés dans la question, doit être contrôlé, mais il a aussi sa valeur ; il faut le rapprocher des rapports ofEciels et savoir faite dans ces récits de ceux qui ont vu les choses par eux-mêmes et qui en ont souffert, « quoique ipsemiserrimavidi »»,
H)a part des vaines récriminations et celle des réclamations légi> times.
Un détenu vient de quitter le Dépôt, il a été interrogé dans les conditions déjà connues; un de ces grands omnibus cellulaires qu'on appelle a calèche du préiet », encore « panier à salade », parce que les prévenus y sont secoués comme des salades, le mène à Mazas
Bjkvec une fournée de prévenus ; et il décrit ainsi ses premières impressions.
K. « n est neuf heures du matin, le gardien nous met dans les cellules d'attente qui se trouvent en dehors du mur d'euceînie ; un petit passage et une porte séparent le greffe de ces cellules; au bout d'une demi-heure d'attente on passe au greffe; chacun donne son état civil, montre ses avant-bras, passe sous la toise, le signalement déjà relevé i la Préfecture de Police est pris de nouveau et on sort du reffe; à la porte un gardien dirige le nouveau venu vers la prison; le détenu franchit l'enceinte entre deux grilles, monte une dizaine de marches et se trouve devant une porte grillée et vitrée derrière laquelle se tient un gardien uniquement chargé d'ouvrir et de fermer cette porte ; on est à Mazas; un surveillant dont le bureau se trouve sous le pavillon central de la chapelle, m'inscrit sur im ri5pcr-
toire en qualité de nouvel arrivant et me remet une plaque sur faquelle sont inscrits le numéro de ma division et celui de ma cellule; une fois muni de cette plaque un gardien me conduit aux bains qui sont dans une cellule du rez-de-chaussée de la sixième division; je me déshabille, je mets mes effets par terre, car il n'y a pasde chaises, et je m'introduis dans la baignoire; pendant ce temps le gardien visite minutieusement mes effets, met tout sens dessus dessous, mes bottines sont sur ma chemise, mon pantalon sur mon chapeau et ainsi du reste. »
Ici se place une réflexion du narrateur : « Heureux, dit-il, le nouveau débarqué lorsqu'il ne prend pas un bain dans une eau Side ayant déjà servi à de nombreux prédécesseurs et lorsque la toile qu'on lui donnera pour s'essuyer ne sera pas mouillée et sale comme si elle avait servi à essuyer les briques. »
L'un des dignes prêtres arrêtés par la Commune, l'abbé Lam:u£Ou, vicaire de la Madeleine, raconte dans un livre sur les otages, l'impression de dégoût que lui fît éprouver cette cellule des bains : « Lorsque le gardien m'ordonna de me déshabiller, dit-il, je demeurai un insunt interdit ; la vue d'une baignoire malpropre et d'un torchon fumant qui venait d'essuyer peut-être le corps d'un immonde rôdeur de barrière, me rendit toute mon énergie. « — Je ne prendrai pas de bain. — Le règlement l'exige, il faut se soumettre au règlement. — Je vous déclare que, dût-on me fusiller, je ne prendrai pas de bain. — Eh bien, à votre place, j'en ferais autant, me répondit le gardien. >»
Aujourd'hui le service s'est bien amélioré, l'eau est renouvelée, et à la condition de ne pas regarder le détenu qui précède, on peut, sans trop de dégoût, se plonger dans la baignoire.
Lorsque l'opération hygiénique du lavage est rapidement
achevée, le détenu, tenant sous son bras une partie de ses vêtements et le pain qu*on lui a donné à l'entrée, est remis avec sa plaque au soin du brigadier chargé de la division où il sera classé.
« Le sous-brigadicT après avoir pris de nouveau mes nom et prénoms, continue le détenu que j'ai déji ciié, crie dans la galerie : « A vous le 27 ; » c'était le numéro de ma cellule, le gardien reprend : «Envoyez», comme s'il s'agissait de ballots de marchandises que des commis se lancent les uns aux autres. »
Le détenu n'a plus de nom, c'est un numéro, celui de sa cellule ; l'assassin de Marie Aguettant, qui aimait beaucoup à observer, trouvait tris ingénieuse l'idée de cette petite plaque suspendue au dehors de la porte, que le détenu doit prendre dès qu'il quitte si cellule pour circuler dans la prison. « Impossible, ditil, de circuler sans ce passe-port; d'ailleurs vous passez de main en main, annoncé comme un messie, envoyez le 8, voilà le 8 ; 8, par ci; 8, par là. » C'est la loi commune et ces formalités ne sont pas réservées aux assassins de marque, à Taristocratie de la maison, fait-il justement remarquer, en pensant à lui-même non sans quelque vanité, « il en est de même pour tout le monde, il n'y a pas de danger qu'on se perde ou qu'on reste oublié dans quelque coin; ainsi quand mon juge me fait appeler au milieu de la journée à l'instruction, j'entends tout à coup : « Le 8 en supplément » ; puis une seconde voix : « Envoyez le 8 »; ma porte s'ouvre et un vieux surveillant qui se montre toujours très poli me dit : « M. le 8, préparez-vous »; — je lui réponds : « Je suis prêt, mon ami. » — Il me fouille, et dit : « Voilà le 8 » ; on met sur ma porte une plaque avec ces mots « Palais », pour qu'on sache que je suis à l'instruction ; le sous-brigadier note ma sortie, il me conduit à la rotonde centrale où il m'annonce sous ces mots :
H 8 supplément » j là, nouvelles inscriptions, puis l'on dit : « Emmenez le 8 » et le 8 part enfin. »
Cette transformntion de l'homme en numéro est une des choses qui impressionne le plus le détenu ; par elle, il sent dans son isolement la main toute-puissante de la société s'appesantir sur lui.
Ses premiers interrogatoires au Dépôt, ses allées et venues des bureaux de la Préfecture au petit Parquet, son transfèrement dans le panier à salade, les formalités du greffe, le bain, le numérotage, tout cela a été pour lui une sorte de distraction, mais c'est au moment où la porte de sa nouvelle demeure se referme, qu*U a bien la sensation de rcmprisonnement.
« Fût-il taré jusqu'aux moelles, a écrit un ancien détenu, l'homme vieux ou jeune qui, n'étant pas absolument corrompu, franchit pour la première fois le seuil du purgatoire pénal n'est pas loin de se croire irrévocablement perdu ; c'est un écrasement, un anéantissement moral et physique qui brise le cerveau, détend les nerfs, ramollit les muscles et fait du crâne une sorte de chiffon inerte. »
L'emprisonnement cellulaire est la règle générale ; mais elle reçoit de nombreuses exceptions, il existe trente chambres dites cellules doubles, où l'on réunit à d'autres prévenus ceux auxquels on suppose des intentions de suicide ; mais ces gardiens improvisés ne sont pas d'un grand secours et on devrait chercher tm autre mode de surveillance. « On m'a mis, écrivait Prado, avec deux individus qu'on a dû chercher exprès, ce sont de vraies figures de fossoyeurs, ils dorment comme des justes, s'il n'y a qu'eux pour me surveiller, ils me laisseront trépasser tranquille. »
Le détenu Innocent se félicite d'être seul, le malfaiteur souffre beaucoup de Tisolemeat ; aussi lorsque le juge entend un pré-
»^0 LES PRtSONS DE PARIS
venu réclamer h cellule double, il peut être presque certain qu'il a UD coupable devant lui; le tête-à-tètc avec le remords est une oriure que la plupart des criminels ne peut supporter. Cependant parmi les coupables il s'en trouve souvent qui ne sont pas profondément gangrenés et qui ont conservé un certain respect d'eux-mêmes ; pour ceux-là, comme pour ceux qui sont injustement soupçonnés, la cellule est un bienfait et même au milieu de leurs souArances et des pensées douloureuses qui viennent les visiter, ils iont moins malheureux que s'il leur fallait subir le contact de gens grossiers et cyniques.
Ce âerait assurément un par.idoxe que de vouloir faire Téloge de la prison, cependant j'ai rencontré des prévenus qui au fond éprouvnieni comme une détente au moment où après les formalités, les interrogatoires qui suivent l'arrestation, ils se trouvaient enfin seuls ; il leur semblait qu'ils reprenaient possession d'eux-mêmes; les gens que la justice enferme à Mazas ne sont pas tous insensibilisés par rhnbitude du crime ; il y en a qui auraient mieux aimé faire le bien que le mal, ils n'ont péché que parce que, à un moment donné, ils n'ont pas eu le courage de trancher dans le vif, on peut leur appliquer réternelle lamentation de la conscience humaine:
Meliora video détériora sequor.
Ecoutez-les parler, ils expriment les idées les plus sages, ils distinguent parfaitement le juste de l'injuste et leur conscience a conservé la faculté de condamner ce qui est contraire à la morale et d'approuver ce qui est conforme à ses lois; ce serait se tromper que de vouloir expliquer par une simple hypocrisie la différence de leurs actes et de leurs discours, mais ils se sont laissés prendre dans de terribles engrenages ; ils ont, par une suite de daugo-
LES PRÉVENUS ïçi
rcuses concessions, tellement approché du bord du fossé, que leuf honneur a fini par y rouler tout entier ; c'est l'histoire, par exemple, de ceux qui commettent des escroqueries ou des abus de confiance, et qui gardent souvent au fond de leur cœur le désir sincère de réparer le dommage qu'ils ont causé ; beaucoup s'étaient étourdis, avaient dit à leur conscience : Faismoi encore crédit, laisse-moi recourir à ce dernier expédient, laisse-moi tenter cette dernière affaire, elle sera le salut et je redeviendrai honnête; c'est alors que la justice arrachant brutalement le bandeau qu'ils s'étaiciu mis sur les yeux, les place en Éice de la réalité ; leur arrestation met fin à cette lutte douloureuse qu'ils soutenaient contre leur propre conscience, sans oser regarder le lendemain ; et au moment où la prison s'ouvre devant eux, au milieu même de l'etToadrcment de leur honneur et de leurs rêves insensés, ils éprouvent cette sorte de soulagement que ressent le soldat sans bravoure, lorsque l'ennemi le faisant captif, le soustrait aux dangers du champ de bataille ; ils n'auront plus à combattre, ils n'auront plus à composer leur visage, à tromper ceux qui les entourent, à imagmerde nouveaux expédients; la cellule est pour eux une retraite où ils vont cacher leur honte, pleurer librement sur leurs fautes, sans avoir à supporter les regards et les reproches de ceux dont ils ont fait le malheur.
P Le malfaiteur de profession s'irrite au contraire d'avoir été interrompu dans le cours de ses exploits; il ne songe qu'à prendre sa revanche, il a peur de la solitude et il espère combiner avec des camarades une évasion ou quelque nouveau méfait; tous demandent à être en cellule double, surtout les assassins, comme s'ils avaient besoin d'un compa^jncn pour éloigner les fantômes qui viennent oubler leurs nuits.
lES PRÉVENUS a$S
Bsaî un jour une bien vive surprise à un homme d'un grand cœur, élix Platel (Ignotus), qui déjà taillair sa plume chevaleresque pour décrire les horreurs du secret qu'il appelait « l'empoisonnement légal », en lui racontant que, comme bien d'autres, je n'avais jamais mis personne au secret, même les plus fameux assassins, et que bien plus, si je n'avais été certain qu'ils s'empresseraient de prendre la tiiite, j'aurais aimé à en laisser quelques-uns en liberté en les faisant surveiller par d'habiles agents; l'homme qui se croit libre, qui peut parler, venir, chercher à revoir ses complices, se livre ien mieux que celui qu'on isole entre quatre murs et qui se trouve ainsi protégé contre ses propres imprudences.
tLa cellule en réalité a été adoptL^e dans notre système pénitentiaire en faveur du prévenu et non pas contre lui. Ce n'est pas que le séjour en soit agréable et qu'on puisse y prendre toutes ses aises; elle est petite, étouffée et sombre; elle a 3"», 60 de longueur sur i*",95 de largeur et 2", 8 5 de hauteur. Une lucarne ù vitre cannelée et dépolie, qu'on ne peut qu'entre-bâiller, laisse passer une lumière grise comme celle d*un jour d'automne; la teinte blanche et la surface lisse des murs les rendent plus tristes et plus monotones que les pierres frustes des anciennes prisons, et l'araignée qui consolait Pclisson ne pourrait môme pas y tendre sa toile. Lorsque le prisonnier commence à distinguer les objets dans ce jour trouble, voici ce qu'il aperçoit, selon une description très vraie que Victor Hugo lui-même en a donnée, à propos des événements de 1852 : « Des murs blanchis â la chaux et verdis çà et là par des émanations diverses, dans un coin un trou rond, garni de barreaux de fer et exhalant une odeur infecte, dans un autre coin une tablette tournant sur une charnière comme le strapontin des citadines et pouvant servir de tabkj, pas de lit, une chaise de paille. Sous les
pieds un carreau de briques ; la première impression c'est l'ombre, la seconde c'est le froid. »
« Quand j'arrivai, continue le détenu dont je reprends le récit, le gardien me demanda si je venais pour la première fois, sur ma réponse affirmative, il me dit de prendre connaissance des règlements collc's au mur, puis il sortit et donna deux tours de clef, j'étais seul; au bout de quelques instants j'achevais de m'habiller et je fis l'inventaire de ma cellule; je lus les règlements et les inscriptions écrites ou gravées le long des murs par mes prédécesseurs; dans le haut de la porte, dans l'ombre, on avait écrit au crayon le fameux vers du Dante : « O voi chi entrate », au-dessous, « 5 ans, juin 1886 ». Mauvais présage.»
Au Congrès pénitentiaire de Rome, un des assistants, M.Gcyer, professeur d'université en Bohême , avait dit : « N'écrivez pas sur la porte des prisons, quittez tout espoir, mais plutôt espoir, justice charité .»
« Telles ne sont pas, à coup sûr, les pensées fortifiantes que peuvent évoquer aux premières heures de solitude les inscriptions "que dans son désœuvrement le détenu s'amuse à tracer avec ses ongles ou la pointe d'une aiguille, sur la pierre de sa cellule. Au moment où le nouveau venu souffre le plus de se sentir isolé, où il n*a pas encore pris l'habitude du silence, ces murailles chargées d'inscriptions l'attirent, elles semblent l'inviter à converser avec quelque chose de vivant et d'humain, mais elles ne lui parlent que pour lui inspirer la haine, le vice, la débauche, le désespoir ; ni le style, ni les pensées ne sont variées, la nature humaine apparaît là dans toute sa bassesse et se complaît dans l'ordure; d'ailleurs il est à remarquer que l'homme à tout âge, qu'il soit libre ou captif, n'a pas l'habitude de prendre les murailles pour confiUeot
lES PRI^VENUS
iS9
de ses scntîments honnêtes et nobles et qu'il ne s'en sert guère que pour afficher sa dépravation et sa bestialité; il y a dans les col lèges et dans les casernes des murailles qui pourraient rivaliser avec celles de Mnzas et si les épigraphistes de l'avenir n'avaient que ce* inscriptions pour reconstituer notre société, ils la mettraient au rang de celle qui, à Sodome et Gomorrhe, mérita les châtiments dont la tradition a gardé le souvenir.
1 La lecture du règlement, affiché sur les murs, est à coup sûr plus morale, mais elle n'est pas faite pour mieux réconiorter le cœur du détenu.
L II apprend, entre autre choses, qu*il lui est défendu de chanter, qu'il doit prendre certaiîies précautions hygiéniques, que la ventilation de sa cellule se faisant par Torilice du siège d'aisances, il doit le laisser découvert s'il ne veut être asphyxié; on lui dit qu'il doit plier avec soin ses couvertures et ses draps, ne pas appeler de la 7oixle surveillant, ne pas le déranger sans un motif urgent, se rendre avec célérité et en observant le plus grand silence au parloir, au promenoir ou au greffe, on lui rappelle aussi par un état de son mobilier, placardé sur le mur, que toute sa vaisselle se compose d'une gamelle et d'un bidon en fer battu, que Fusage de la fourcliette lui est interdit, de peur qu'il ne s'en fasse une arme, et qu'il devra pour tous ses aliments se contenter d'une cuillère de bois ; il a une serviette deux fois par semaine, et depuis quelque temps, on lui permet l'usage du mouchoir, auquel il devait suppléer autre fois par des moyens plus primitifs.
j Lorsqu'il s'est bien pénétré de la lettre et de l'esprit du règlement, qu'il a arpenté plusieurs fois les huit pieds carrés de sa cage, qu'il s'est frappé la tête contre la muraille ou qu'il a pleuré comme lorsqu'il était enfant, il ne lui reste plus qu'à écouler les paroles ré-
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confortantes du bienfaisant directeur, à se soumettre à la discipline et à se faire le mieux possible à la dure vie de la maison. Les premiers jours sont terribles ; h la douleur aiguë, à la révolte succède l'engourdissement, on se fait une vie végétative à Ij mesure de ce qui vous reste de liberté, et dans cette diminution d< la vitalité les choses les plus insignifiantes deviennent des plaisirs; n'est-ce pas le comble du malheur que d'en arriver à être heureux d'une simple diminution de souffrances.
<• A sept heures du mntin, la cloche sonne à toute volée, c'est le réveil; le détenu, c'est lui que je cite, saule à bas de son lit, passe son pniitalon, balaie contre sa porte les ordures de sa cellule, avec son petit balai de bouleau et met dehors le bidon destiné à sa provision d'eau pour la journée; quelques instants après la porte s'ouvre, un surveillant enlève les ordures, prend le bidon qu'il rapporte plein quelques instants après, avec le pain de la journée. «Le détenu plie ensuite ses couvertures et ses draps, roule le hatnac qui lui sert de lit, et se lave comme il peut dans sa terrine ; à huit heures, on distribue la soupe, dite l'eau chaude à cause de la rareté des légumes que l'on y voit surnager ; dans la journée il y a une promenade de trois quarts d'heure; à trois heures, deuxième et dernier repas; la gamelle contenant les légumes est placée sur le guichet, au bout de vingt minutes on vient la reprendre ; ou n'a de la lumière le soir que si on travaille. »
Les journées sont longues à passer entre ces quatre murs; le prévenu se distrait difficilement, ni les livres qu'on lui donne, ni le travail qu'il obtient quelquefois ne suffisent ;\ éloigner sa pensée des préoccupations que lui cause son affaire ; c'est le point fixe qui l'hypnotise en quelque sorte; partagé entre la crainte et l'espérance, il désire plus qu'il ne les redoute des entrevues avec son juge d'ins-
LES PRÉVENUS 26c
j, truction ; il aime encore mieux ia lutte, les accusations des témoins,
Hiles interrogatoires où il se sent perdu, que l'inaction et le silence
Hidc la cellule ; lorsque le magistrat tarde trop à le faire appeler, it
lui écrit pour lui demander une audience, il imagine toute sorte de
prétextes pour revenir devantlui le plus souvent possible; il s'adresse
|k-à tout le monde, au Procureur général, au Ministre de la justice, au
"'Président de la République, pour se plaindre de ne pas être assez
souvent interrogé; et cependant, toutes les fois qu'il va au Palais de
I Justice, il lui faut supporter, avant d'entrer dans le cabinet du juge,
^^a voiture cellulaire, les menottes au poignet, la longue attente dans
d'affreux cabanons, le jeûne s'il est extrait avant l'heure du repas,
H Le lieu de passage où les prévenus attendent leur comparution
' soit devant les juges d'instruction, soit sur les bancs de la police
correctionnelle, se nomme officiellement le Dépôt du Parquet, mais
il est plus connu sous le nom de Souricière, et en argot on l'appelle
« les trente-six carreaux » à cause des petits châssis de verre qui
garnissent les portes des cellules. Il était autrefois quai de THorloge,
H au-dessous du niveau de la Seine, dans les anciennes cuisines de
Saint-Louis ; les prisonniers s'y trouvaient fort mal, ils souffraient
Ide rhumtdîté, et s'ils se laissaient aller au sommeil, les souris venaient manger leurs vêtements, on dit même que le nom de Souricière est venu de là ; l'endroit d'ailleurs ne manquait pas de majesté, et les détenus ayant des goûts distingués trouvaient une distraction dans la contemplation de ses beautés architecturales; comme l'écrivait l'un d'eux, « l'aspect de cette crypte, de ces •piliers élancés, de ces arêtes arrondies en ogive, plonge Timagi-
H nation dans les profondeurs de la rêverie ».
H U n'en est pas de même, assurément, dans la nouvelle Souricière installée au sous-sol des bâtiments de la police correction-
nelle, cour et me de la Sainte-Chapelle ; on ne peut rien imaginer de plus laid et de plus incommode en même temps. Le long d'une galerie communiquant, par un escalier intérieur, avec les salles d'audience et les cabinets des juges, on a dans deux sections, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes, établi deux étages de cellules, si Ton peut appeler ainsi des petites cases puantes, pleines de vermine et semblables à des latrines, où il est à peu près impossible de se remuer et de respirer; ce qui n'empêche pas, comme il n'y en a que six et qu* il faut recevoir dans la journée plus de cent détenus, de réunir plusieurs de ces malheureux dans le même trou ; c'est grande pitié de voir traiter ainsi des créatures humaines, et une honte pour le Palais de justice d'avoir dans ses murs une pareille prison.
Comme la galerie est elle-même assez sombre, il en résulte qu*on ne voit pas clair du tout dans ces odieuses cellules. Les détenus, les femmes surtout, passent leur temps à se lamenter, à demander qu'on leur ouvre la porte, qu'on les laisse respirer un peu ; de guerre lasse ils prennent les murs pour confidents de leurs peines, ils les couvrent d'inscriptions tracées pour ainsi dire à tâtons; c'est par milliers qu'on les compte, elles ont leur intérêt et laissent voir les passions qui fermentent dans le cœur de ces hommes ; chez les femmes, comme j'aurai l'occasion de le dire en parlant de Saini-Lazare, la religion et l'amour sont les deux sentiments qm dominent ; chez les hommes, c'est l'orgueil, la haine et la vengeance.
Presque tous se plaisent à graver leur nom le plus profondément possible, en le faisant suivre du sobriquet qui le rendait célèbre dans leur monde, c'est d'Artagnan du Châtelet, Fou d'amour de la Courtillc, l'avocat de Montmartre, le Chourineur de la Vil-
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lette, Filcnver de Montparnasse, le Bégain des dames, etc. Puis, ce sont des déclarations de guerre à la Société ou des menaces contre les magistrats ; tt Mort au juge, Vive l'anarchie ! Vous sauterez bourgeois ! Vive k Révolution sociale ! Nous vengerons nos souffrances, Vive la Villette, faites sauter toutes les prisons 1 » Il faut avouer, à la décharge de ces malheureux, que les dégoûtantes cellules dans lesquelles on les enferme ne sont pas faites pour leur inspirer des sentiments bienveillants à l'égard de la société. Mais la vengeance à tirer du délateur ou de k maîtresse qui a trahi est encore le sentiment qui paraît les dominer; il n'est pas une pierre où on ne lise des inscriptions comme ceilcs-ci : <• Vengeonsnous »», « Je te tuerai quand je sortirai >», « Mort à la vache de Fernand qui m'a fait emballer, quand je vais sortir, je lui sortirai les tripes du ventre ; vivent les amis ! » Bidochede k Bastille, donné par sa femme Joséphine : « J*allais être renvoyé en non-lieu, lorsque ma femme a déclaré que j'étais sous faux nom, que j'étais évadé deCkirvaux, — je me vengerai. » Souvent aussi ces inscriptions, que k police ne devrait pas négliger, contiennent des recommandations à des complices, du genre de celle-ci « C'est Louis de la Villette qui vous dit bonjour, courage et sang, Georges l'Anglais à V, et B. à tous les amis, courage, voilà la première fois que je viens à l'instruction, lundi et juin, et rien de neuf, pas de nouvelles de Londres, écrivez à L... »
On voit par ces quelques exemples que, non seulement cette prison, par son exiguïté et sa mauvaise installation inflige aux prévenus de réelles souffrances, les fatigue, les énerve, les prépare mal à se présenter avec toute leur présence d'esprit devant le magistral, mais qu'elle est encore très nuisible aux intérêts de la justice ; au milieu de cet énorme va-et-vient, sur ces bancs où on fait asseoir
les gens quand les cellules sont doublées et triplées, dans ces cellules dont les cloisons soiït très minces^ les détenus ont toutes les facilités possibles pour communiquer, rendre inutiles les précautions prises à M:r/.is afin de les isoler, s'entendre, se faire passer des lettres, se parler de leurs affaires et môme de celles des autres, c'est ainsi qu'un prévenu est averti de l'arrestation de ses complices et qu'il connaît tout de suite les déclarations qu'ils ont faites à l'instruction.
Après être resté des journées entières, quelquefois jusqu'à huit heures du soir dans ces lieux, le prévenu retourne à Mazas, aâfamé et souffrant, le dernier repas ayant eu lieu à trois heures, il trouve sa soupe froide; il essaie de la réchauffer sur le bec de gaz, et souvent il s'en passe, il n'a plus qu'à faire son Ht et à sept heures il lui est permis de se coucher.
C'est à ce moment que les gardiens de nuit viennent prendre leur service ; on éîeint le gaz, les guichets ménagés dans les portes sont ouverts pour la surveillance ; le sommeil qui apporte l'oubli, ne visite pas toutes ces cellules, mais la nuit amène le silence réglementaire ; dans le lointain, on entend sonner les horloges de la ville ; dans les galeries, les surveillants, chaussés d'épaisses pantoufles, pour assourdir le bruit de leurs pas, viennent  des intervalles réguliers regarder par le guichet si quelque malheureux, obsédé par le remords ou le chagrin ne cherche pas à se débarrasser de la vie, ce qui arrive encore assez souvent; les ténèbres enveloppant ces longues nefs leur enlèvent leur vulgarité et leur donnent un aspect imposant ; au rez-de-chaussée de la sixième division le gaz reste allumé dans les cellules réservées aux grands criminels soumis à une surveillance spéciale, c'est pour ainsi dire le crime qui projette ses feu\ \ travers k nuit, puis au-dessus de la
LES PRéVENUS 36$
rotonde centrale, ob. veiJlent quelques employés, on voit parfois un rayon de lune passant à travers le vitrage de la coupole faire sortir ïe l'ombre, comme une apparition, la blanche statue de la Vierge des mis<^ricordcs.
Les rêves consolateurs visitent rarement les cabanons de Mazas : mais je sais, par plus d'une contîdence dont la sincérité ne peut être mise en doute, que ces nuits de douze heures sont effroyables à passer pour tous ceux chez lesquels la sensibilité n'est pas éteinte ; tandis que le sommeil les fuit sur les lits incommodes, tandis que l'obscurité les enveloppe, tandis qu'ils sont obligés de rester couchés pour éviter des punitions, tandis qu'ils ne peuvent rien faire pour combattre l'insomnie, le remords s'ils sont coupables, l'anxiété s'ils sont innocents, le souvenir poignant de tous ceux qu'ils aiment, les angoisses du présent et de l'avenir, viennent les trouver à leur chevet ; il y a dans la séparation forcée de tout ce qui plaît, de tout ce qu'on aime, une souffrance plus insupportable pour certaines natures que le supplice qui ferait saigner la chair; c'est la mort avec les sensations de la vie, ce sont toutes les aspirations de la nature violemment refoulées, on a la vision confuse de tout ce qu'on a laissé derrière soi et on ne peut le ressaisir, on ne s'appartient plus. Après quelques instants de somnolence, surtout dans les premières nuits, les réveils sont atroces, et chaque fois font revivre la douleur; dans un rêve le malheureux croit qu'il est encore chez lui, il aperçoit sa , chambre, les personnes, les choses au milieu desquelles il est habitué vivre, il se voit entouré de sa femme et de ses enfants ; bien soigné s'il est malade, soutenu, encouragé par d'affectueuses paroles [au milieu des épreuves ; puis tout à coup le voile du sommeil se déchire, ia cellule apparaît dans son horrible nudité, c'est à
ce moment que si le gardien prêtait l'oreille il entendrait dans le calme de la nuit le bruit des sanglots étouffés.
Sans doute il peut être bon que le prisonnier souflfre si cela peut le corriger et lui faire expier le mal qu'il a fait, mais les rigueurs légitimes et nécessaires vis-à-vis des uns ne le sont pas à l'égard des autres; un économiste distingué, Villermé, écrivait en 1820 : « Le« prévenus sont plus maltraités en France que les condamnéS) on ne leur distribue aucun vêtement, on les chauffe moins souvent en hiver, on ne leur permet pas toujours de travailler.» Les mêmes inconvénients subsistent encore. Il ne faut pas oublier que Mnzas est une prison destinée à détenir les prévenus pendant la durée de l'instruction et non pas à faire subir les peines aux condamnés. Les seules différences entre eux sont que les prévenus ne por-» tent pas le costume et ont le droit de }<eler, malgré la température! réglementaire de treize degrés environ, s'ils n'ont en hiver que leurs vêtements d'été ; ils peuvent conserver leur barbe, ils peuvent faire venir leur nourriture du dehors, himer, ce qui n*esi permis aux condamnés que dans les cours; ils ne sont pas astreints au travail, et si, pour gagner quelques sous, ils obtiennent de l'entrepreneur quelques sacs de papier à coller, ils touchent sept dixièmes du prix du travail tandis que le condamné a dnq dixièmes. Enfin le directeur leur accorde parfois la faveur d'être! doublés, tandis que le condamné reste toujours seul.
Le régime est d'ailleurs absolument le même, le prévenu habite les mêmes cellules que le condamné, il a la même nourriture s'il n'a pas d'argent pour acheter des vivres supplémentaires; il n*î d'autre promenade que les petites cours entourées de griHes.
Bien avant la Révolution on demandait que les simples prévenus| fussent traités autrement que les condamnés. « La loi, écriv.iit
Mercier, arrête Tinnocent comme le coupable, lorsqu'il s'agit de constater un délit, or pour s'assurer de ma personne, U ne faut pas pour cela attaquer ma santé, me priver des regards du soleil et de l'air, me jeter dans une demeure infecte, me faire languir au milieu d'une troupe de brigands, dont la seule vue est un supplice; si le soupçon exige que je sois totalement privé de ma liberté, que je ne sois pas à la merci de Tavarice d'un geôlier; qu'en m'arrachant à mes foyers on ne me confonde pas avec ceux qu'on va conduire au gibet, car je puis être innocent. »
Dans le royal édit de 1780 on lisait ces mots : « Nous ne voulons plus que des hommes accusés ou soupçonnés injustement et reconnus ensuite innocents par les tribunaux aient essuyé d'avance une punition rigoureuse par leur seule détention dans des lieux ténébreux et malsains. »
Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne rdoit être sévèrement réprimée par la loi. C'est dans ces termes que la Déclaration des droits de l'homme, si souvent invoquée, proclamait le respect de la liberté individuelle et fixait le caractère de la détention préventive.
Dans tous les discours, dans tous les livres, ces principes ont été
rappelés à satiété au point de devenir des lieux communs ; mais
on s'est contenté de vaines formules et, en réalité, sans que les raa-
l-gistrats puissent faire autre chose que de le déplorer, les prévenus
>et les condamnés sont traités à peu près de la même façon.
Sans doute il ne faut rien exagérer et si en théorie il est vrai que tout prévenu est réputé innocent, en fait, on doit, dans les précautions que l'on prend, user vis-à-vis d'un malfnitcur dont le
crime est flagrant, ou qui est en état de récidive, d'une rigueur qui ne serait pas justifiée à l'égard de rhorame arrêté pour la première fois sur lequel ne planeraient peut-être que de légers soupçons; or, Mazas a été construit de telle façon, sur un plan si uniforme, qu'il est impossible de faire ces distinctions nécessaires ; les cellules sont les mêmes pour tous, aussi bien pour les assassins pris sur le fait que pour de petits délinquants dont la culpabilité n'est pas encore prouvée.
Un tel état de choses est contraire, non seulement à l'équité, mais au vœu formel de la loi et à son principe le plus fondamental; il met le juge d'instruction dans une cruelle perplexité; s'il n'arrête pas certains individus, il s'expose à compromettre gravement les intérêts publics ; s'il les arrête il les soumet, avant que la preuve soit faite, à un châtiment anticipé, qui, par une bien injuste rigueur de la loi, n'est même pas imputable sur la durée de la condamnation.
Je sais bien que Mazas est pour quelques prévenus un séjour fort supportable; ils pourraient dire comme l'un des personnages de Walter Scott : « Qp'est-ce qu'une prison, après tout, une maison dont on ne peut sortir, supposez un accès de goutte, je serais en prison. »
Les privilégiés qui possèdent de l'argent, même s'il est aux autres, ne sont pas trop à plaindre et pâtissent peut-être moins que leurs victimes; l'ancien chef de la Sûreté, M. Macé, dans ses curieux » Lundis en prison », rappelle que plus d'une fois des ânanciers, que ses agents avaient été chargés d'arrêter, purent adoucir sensiblement les rigueurs de leur sort, en se couvrant de chauds vêtements et en remplaçant la cuisine de la maison par celle du meilleur restaurant du quartier ; on pourrait même en citer auxquels la cellule de Mazas
rendit la chance et qui occupèrent leurs loisirs en redevenant millionnaires; le règlement le permet et on ne saurait l'en blâmer, puisque le prévenu tant qu*il n'est pas condamné, doit être tenu pour innocent; je me borne à plaindre ceux qui, n'ayant pas les mêmes ressources, souffrent sans être plus coupables, dans la cellule voisine, de la faim et de la misère. Sans fournir au prévenu' indigent, que secouraient autrefois les associations charitables, des mets délicats et de confortables robes de chambre, on pourrait au moins lui épargner des souffrances qui ne sont légitimes qu'à l'égard des condamnés; à Taudience du juge d'instruction, le prévenu est garanti par une présomption d'innocence, à Mazas, il est traité comme un coupable.