‹ Paris qui souffre. Les prisons de Paris et les prisonniersChapitre 9 sur 32 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Les drames du revolver. — Épouses et maîtresses. — Amour maternel. — Spéculations manquées. — Le devoir du juge. — Le jury, — Sa responsabilhé. — La passion chez les hommes.

ORsauE vous visitez une prison, le gîirdien qui en fait les honneurs, ne manque pas de vous nommer les célébrités du crime qui s'y trouvent enfermées et de vous signaler leur scélératesse ; mais au moment où il passe devant certaines portes, il vous dit tout bas, sur un ton qui n'a plus rien de sévère et où perce même une certaine sympathie, voici la cellule de Mad.ime ou de Monsieur X... ; vous lui demandez quels sont ces personnages de marque, auxquels il p.uaît accorder une considération particulière, et il vous répond : « C'est un monsieur qui a tiré un coup de revolver sur sa maîtresse, ou une d.ime qui a inondé de vitriol la figure de son am.inc ; ils représentent dans la prison l'élément romanesque, tandis que les voleurs et les assassins ordinaires y représentent l'élément prosaïque.

C'est surtout à Saint-Lazare que cette impression se fait sentir ; il est passé par cette prison bien des femmes qui ont laissé derrière elles le souvenir, parfois touchant, de leurs aventures tragiques ;

leurs malheurs auquel leur beauté donnait parfois un attrait déplus, Bavaient exercé autour d'elles une sorte de séduction ; les bonnes sœurs elles-mêmes sont souvent les premières à en ressentir les efiets. Elles sont émues par ces histoires étranges, si différentes de leur propre vie, pleine de calme et d'activité; et puis comment ne seraient-elles pas disposées à se laisser attendrir par ces femmes qui, pour peu qu'elles soient un peu habiles, et quelquefois avec sincérité, sont à leurs yeux Timage vivante de cette Marie-Magdeleine, par laquelle la bonté de Dieu éleva le repentir à des hauteurs infinies; comment aussi les sœurs, vivant au milieu des blasphèmes, en contact avec les vices les plus repoussants, ne verraient-elles pas d'un œil plus indulgent ces femmes qui apportent dans la prison une meilleure tenue et un langage plus chaste; je ne veux citer aucun nom, mais il y a eu à Saint-Lazare des prisonnières qui ont leur légende ; on montre leur cellule, la table sur laquelle elles écrivaient; je sais même qu'à une certaine époque, des photographies furent faites par les soins de la Préfecture de police, pour permettre à une détenue très en vue, de conserver pour elle et son mari, le souvenir de sa vie journalière pendant la durée de sa prévention.

^ n y a quelques années, un orateur qui est plus encore qu'un "très illustre avocat, plaidant devant les assises de la Seine pour une femme du meilleur monde, dont le passé était des plus honorables, mais qui, à la suite d'une discussion avec son indigne mari, lui avait tiré un coup de revolver, s'exprimait en ces termes.

H « Si ce que vous avez à juger est le fait matériel, si votre ver- ' dict n*est que le procès-verbal d'un expert et d'un médecin, vous devez condamner. Mais votre mission est plus grave, votre mission

est plus haute, la loi ne vous demande pas si Taccusè a fait tel geste^ a fait tel acte, mais s*il est coupable. Ce que vous demande la loi, c*est de chercher le motif, la passion, non la passion banale, la passion vulgaire, mais la passion dans ce qu'elle a de plus noble, de plus élevé. C'est une recherche difficile, laborieuse, pleine de dangers, et c'est pour cela que la loi l'a remise entre vos mains loyales, entre vos mains intelligentes, interrogez votre raison, mais je vous en conjure, laissez aussi parler votre cœur; » la femme fut acquittée; mais son défenseur avait bien raison de dire, avec sa grande autorité, que dans de semblables affaires, la loi confie aa jury une recherche pleine de difficultés et de dangers.

C'est précisément pour cela que le jury se montre si souvent au-dessous de sa tâche et que, pour un acquittement justifié qu'il prononce de temps en temps, il en accorde chaque jour qui renversent toutes les notions de la morale et impriment à l'opinion publique une déplorable direction.

Malgré les progrès du matérialisme, ou si on aime mieux de l'organicisme, il n'y a guère aujourd'hui que de très hardis théoriciens pour oser contester la responsabilité des auteurs des crimes vulgaires, inspirés par la cupidité ; mais toutes les fois que le roman se mêle au crime, quantité de gens admettent les impulsions irrésistibles, les suggestions de la névrose, et font bon marché de la conscience et du libre arbitre.

On poétise le crime ; on refait chaque jour Tépopée contre la victime et les prisons, toute à la gloire de Claude Gueux.

On n'en est cependant pas encore arrivé tout à fait, quoique on sente la chose venir, à chercher dans les théories du socialisme Ifl justification des meurtres commis par des voleurs i sur ce

point, la morale classique qui commande de respecter le bien et la. x^e d*autrui, n*a pas perdu tous ses droits et est, jusqu'à nouvel ordre, comnie on l'a dit avec raison, le moyen le plus sûr de garder intacte l'estime de soi-même et des autres ; mais il semble que CCS principes salutaires n'existent plus> toutes les fois que le crime a. tin autre mobile que la cupidité; et il est de mode d'absoudre le-s crimes de passion, euphémisme indulgent sous lequel se couvre l*idée sauvage de cette vengeance privée qu'on retrouve à l'origine er au déclin des sociétés, chez les nations trop jeunes et chez les peuples en décadence.

Supposez que le jeune Chambige soit entré dans la mansarde *î^ Sidi-Mabrouck, comme Marchandon dans la chambre de A4.«*»« Cornet, pour lui prendre de l'argent ou des bijoux ; aucune "^oîx, sauf celle des anarchistes, qui considèrent le vol comme

^^^^ moyen de réparer les inégalités sociales, ne se serait élevée en ^^ faveur; aucune peine n'eût paru assez forte pour punir son **^ï~faii ; au lieu de cela^ il satisfait une passion brutale et vient ï**"^ndre à un galant homme son bien le plus précieux, pour

^'^ faire le sujet de ses expériences psychologiques ; il tue U

^*^^re de famille qui lui résiste, ou que l'affolement lui a ^^Tée ; il se conduit comme un traître, il se défend comme

***^ lâche; mais il mêle habilement la littérature au crime, ^are les juges dans l'analyse infinitésimale de ses sensations mal-

^■^-ines et il arrive ainsi à s'en tirer avec une peine fort allégée,

*iv*e ses admirateurs trouvent encore trop sévère, et on crée, en ^^Ti honneur, une nouvelle classe de criminels» le meurtrier

"^^^alyste.

Le bon sens est tellement obscurci, la notion du bien et du mal ^^t tellement altérée, que le crime n'inspire plus d*horreur dès

qu'il affecte des prétentions littéraires et romanesques; bien plus, il devient intéressant, presque digne d'éloges, quand il est inspiré par ces passions, avec lesquelles se fabriquent les romans et les pièces de théâtre. La violence est partout, on voit à chaque instant le revolver sortir des poches, de celui qui attaque ou celui qui se défend j il est rargument des femmes abandonnées, des maris trompés, des plaideurs mécontents, des solliciteurs évincés, des ambitieux déçus ; c'est une décharge générale qui parfois se trompe début, et atteint dans la rue le pacifique passant; la politique aussi bien que k galanterie, lui sert de cible.

C'est en étudiant le monde des prisons, qu'on comprend bien la fausseté et le danger de ces théories; si elles venaient à triompher définitivement, elles dispenseraient l'homme de toute résistance à ses instincts, et l'autoriseraient à s'abandonner librement à leurs fantaisies et à leurs fureurs. Ces crimes, qu*on se plaît à appeler passionnels pour les opposer aux crimes d'habitude, ont aussi leur loi génératrice ; ils proviennent, bien moins qu'on ne le suppose, de l'explosion subite d'un sentiment violent, et on ne les voit, en général, survenir que dans la vie déjà troublée de ceux auxquels a manqué, pour tenir leurs passions en équilibre,le contrepoids d'une éducation sérieuse; les hôtes de Mazas et de Saint- Lazare fournissent plus d'un exemple sur ce point.

C'est peut-être chez !a femme que le crime passionnel se manifeste avec le plus de spontanéité ; les détenues de Saint-Lazare qui sont accusées d'avoir tué leur amant, valent mieux, en général, sous le rapport des antécédents du milieu social, et de l'éducation, que les détenus de Mazas, qui ont donné la mort à leur maîtresse.

L'école positiviste fait du criminel passionné un portrait corn-

plaisant : il présente, à l'entendre, une sensibilité physique et morale, extrême et même exagérée, ainsi qu'une vie précédente sans taches ; il agit par des motifs puissants et proportionnés i l'action, jamais par des motifs de cupidité. Il y a presque toujours en lui une lutte morale, contre la tentation criminelle, lutte suivie d'une exécution agitée et pour ainsi dire explosive du crime, sans guet-apens, en présence de témoins, avec des armes impropres, le tout suivi d'un remords sincère et môme violent; il y a aussi présentation spontanée et aveu aux autorités.

je me permettrai de ne pas accepter comme des vérités, ces formules trop absolues ; dans ces crimes comme dans les autres, je considère comme une exception, Térupiion subite du crime ; si on observe attentivement le passé des héroïnes de ces attentats, on voit que leur vie n'était pas précisément sans tache; ces crimes, qu'on se plalt à appeler les drames de l'amour, ne sont, le plus souvent, que les drames de l'inconduite et de b spéculation. Presque toutes ces femmes avaient déjà rompu avec la morale, et contracté des habitudes bien faites pour développer leurs passions aux dépens de leur raison et de leur conscience; la plupart avaient cherché le malheur qui est venu les frapper et auraient dû commencer par s'en accuser elles-mêmes, au lieu de le faire expier aux autres ; elles n'ont pas su se défendre, parce qu'elles avaient intérêt à succomber ; elles ne trouvent de l'énergie que le jour où elles souffrent d'être délaissées. L'honnête fille, qui a le malheur de tomber de bonne foi dans les pièges de la séduction, n'a d'autre souci que de cacher sa honte; elle pleure en silence, et cherche l'oubli dans une retraite profonde ; parfois le désespoir la conduit à la folie ou au suicide. Chez la femme qui se venge bruyamment, il y a toujours quelque chose de théâtral dans la manière de faire,

igS

un besoin de poser devant le public, de rechercher ses applaudissements, de devenir célèbre, il l'exemple de l'incendiaire du temple d'Ephèse; rien ne lui serait plus sensible que de voir son crime passer inaperçu.

Ce serait le plus souvent lui faire beaucoup d'honneur que de la regarder comme incapable d'obéir à un sentiment de cupidité; neuf fois sur dix, ses violences auraient été évitées, si le séducteur s'était montré pks généreux dans le règlement des questions d'intérêt, et avait su appliquer sur les blessures du cœur le baume bienfaisant des billets de banque.

Je m'étonne aussi d'entendre soutenir que le criminel passionné ne sait choisir ni son temps, ni son arme. J'ai vu plus d'un malheureux écloppé, dont les blessures attestaient que h main d'une femme passionnée sait parfaitement manier un revolver et choisir le bon endroit pour assurer sa vengeance; j'ai même remarqué que la plupart apportent beaucoup de persévérance dans la préméditation, et de ruse dans le guet-apens. Elles achètent l'arme longtemps à l'avance, et se familiarisent avec elle ; il y en a qui, pendant plusieurs jours, visent sur des cibles, pour être plus sûres de leur coup, et presque toujours c'est pendant le somnietl de leur victime ou par derrière, qu'elles ont soin de frapper.

Je n'admets pas non plus que ce genre de crime soit suivi d'un remords sincèrej tout au contraire, le premier sentiment, chez la femme surtout, est de s'en glorifier ec de manifester hautement sa satisfaction. «Il m'aab.mdonnée,disait l'une d'elles, dans un langage qui est celui de toutes, en se contentant de me jeter un peu d'argent à la face; je l'ai vu au bras d'une autre femme ; des sentiments de vengeance, de jalousie, se sont emparés de mon esprit, au point de m'obséder jour et nuit] en le frappant, j'ai éprouvé, je ne vous le

cache pas, une sorte de satisfacûon. » Une autre, qui avait eu soin de metire bien en vue, sur sa table, le journal de sa vie, tout plein de l'expression de son amour et de sa vengeance, disait, avec une sorte d'orgueil, aux agents chargés de l'arrêter: « Je vous attendais! »

S'il est parfaitement vrai que loin de chercher à prendre la fuite, elles vont elles-mêmes la tète haute» se livrer à la justice, ce n'est pas qu'elles se repentent; tout au contraire; sachant d'ailleurs qu'elles peuvent compter sur la bienveillance du jury, elles seglori- Aenr de leur action, elles en parlent avec plaisir, s'imaginant que Paris tout entier a les yeux fixés sur elles et qu'elles ont rempli, au profit de leur sexe, le rôle à la mode de grand justicier.

Je ferai cependant une distinction parmi ces femmes entre celles

<jui sont mariées et celles qui vivent en concubinage : lorsqu'une

femme tue son mari, il est rare que ce soit la jalousie qui l'inspire.

L'infidélité du mari amène l'épouse à le mépriser, à lui devenir indif-

î6rente, à trouver ailleurs des dédommagements plutôt qu'à chercher

la ne vengeance dont le scandale retomberait sur elle et sur ses

nfants, le meurtre de l'époux n'est le plus souvent qu'un acte de

^yitime défense; dans certains ménages il peut arriver un moment

ù la femme est poussée à bout ; elle ne se sent plus le courage de

Supporter les mauvais traitements d'un homme brutal et ivrogne,

^lle succombe sous les coups, alors un jour elle se laisse alkr i se

^aire justice elle-même; mais c'est surtout lorsqu'elle est atteinte

c^ansson amour maternel, la substance môme de son être, et qu'elle

•^sst menacée de se voir enlever son enfant, qu'elle n'écoute plus

les conseils de sa raison, et on la voit se jeter, affolée et furieuse,

dans quelque tragique aventure. Aussi est-ce dans cette catégorie de

^XJupablcs que se rencontrent les sujets les plus dignes de pitié. Sans

doute, comme tous les autres, ces crimes entraînent une respon — sabilité et auraient pu être évités par une résignation plus courageuse, mais par exception ils trouvent leur cause bien moins dans la perversité antérieure de leur auteur que dans la méchanceté de la victime elle-même.

Le procès que je rappelais tout à l'heure, montre bien com-

ment la conscience d*une femme honnête qui aur2 résisté à

toutes les mauvaises inspirations de la jalousie, pourra -'■' enfreindre la toi qui défend de tuer, le jour où elle sera blessée dans ses affections maternelles; elle aura, pendant des années, supporté toutes les humiliations, elle se sera courbée devant tous les outrages, elle aura su pleurer en silence, et voici qu'un jour elU croit qu'on veut lui prendre son Hls; elle a dit à son mari : « J( veux bien m'en aller, mais je veux mon enfant, » et comme il répond : a Non, vous ne l'aurez pas, » elle saisit l'arme meurtrière.

Il n'y a pas d'éloquence qui ait jamais mieux servi la mère sur les bancs de la Cour d'assises que la simple évocation de son enfanta <t Le voilà, disait Dumas, dans une de ses plus fines analyses dt drames de la passion, qui entre dans le débat et qui, légitime ou.^ non, vivant ou mort, du sein de sa mère, du fond de son berceau, ou du fùTid de sa tombe, prend la défense de sa mère, que vous^ voulez condamner, contre son père qui vous échappe, «t le voilà défiant la loi qui recule. »

De tous les sentiments celui auquel le jury se laisse le plus facilement prendre, parce qu'il est le plus touchant, et d'ordinaire le plus sincère, c'est encore l'amour maternel : que ce soit la femme légitime ou la maîtresse, il est bien rare qu'une femme soit condamnée quand on s'imagine, à tort ou à raison, qu'elle a voulu défendre son eafant ou qu'elle a été outragée dans ses afifectious

ioi

:es prisons

paraît digne de pitié aux yeux de ceux qui considèrent combien est focile à l'homme de se dérober lâchement aux devoirs de la pâte nité; 1:1 tâche de l'avocat devient aisée lorsqu'il peut lire aux juré des interrogatoires où l'accusée s'écrie, par exemple, en s'adressa à sa victime : « Vous êtes la cause de la mort de ma fille, si vo l'aviez laissée auprès de moi elle serait vivante et je n'aurais p; cherché à vous tuer; elle est raone, j'ai voulu la venger. »

Je me souviens d'un drame de ce genre qui s'est accompli a quartier Latin où le revolver, passant les ponts, vient de temps autre attester les progrès de nos mœurs. Une jeune fille était accus d'avoir voulu tuer dans un l.^che guet-apens un étudiant tro volage ; toutes les circonstances de raflaire semblaient appeler S' elle la sévéricé du jury; mais son enfiint qu'on lui avait laissé à Saint Lazare vint à mourir d'une angine et le récit de son crime qu'ell avait envoyé au juge était interrompu par ces mots : « Aujourd'h ma fille est morte, enlevée en deux jours dans d'horribles souffrance je suis folle de douleur, il m'est impossible de terminer mon mi moire, je ne pense plus qu'à mon enfant.... I» La défense n'eu qu'à lire ces lignes pour obtenir un acquittement.

Le jury, allant beaucoup plus loin, a paru admettre quelquefoi que le meurtre pouvait être un remède suprême à l'indissolubîlit du mariage et de récents acquittements ont semblé consacrer c mode de procédure; on a même été jusqu'à absoudre une femm qui, plaidant en divorce et trouvant que le procès ne marchait p assez vite, tira sur son mari ; on prétend que l'émeute n'est plu à craindre, depuis le suffrage universel sert d'exutoire aux caprice: populaires ; les coups de revolver conjugaux ne devraient plu être de mise, aujourd'hui que le divorce a fait du mariage une camaraderie passagère et permet à chacun de reprendre sa liberté.

Je comprends à la rigueur que pour les femmes qui ont été

bonduites au crime non pas par le vice mais par déviation d'un bon

intiment, on cherche il adoucir le plus possible le régime de la

•rison, et à ne pas les confondre avec les miscrables créatures qui

rs entourent.

Jene m'explique plus du tout la faiblesse du jury, sa pitié, lors-

[u'elle profite à la maîtresse qui se venge ; dans ce cas si on va au

td des choses, si on les dépouille de leur vernis, on retrouve

les causes ordinaires des crimes, la mauvaise éducation, le désordre

^es mœurs, l'amour de l'argent : qu'est-ce que l'amour qui frappe,

^b-t-on dit avec raison, sinon de l'égoîsme à l'état furieux; c'est bien

j>lutôt le dépit d'une opération manquée, Tavortcment d'une in-

Trigue habilement combinée, une ambition déçue qui excitent la

«lolère de ces femmes contre celui dont l'abandon fait tomber

^<i*un seul coup un échafaudage savamment construit.

■ Toutes ces célébrités de Saint-Lazare sont en réalité des per-

I sonnes fort peu intéressantes et très habiles k mélanger l'astuce et la candeur, la ruse et la naïveté; j'admets qu'elles puissent être sans antécédents judiciaires mais elles en ont d'une autre nature ; si on examine leur vie de près, si on en pénètre les dessous, on la voit remplie d'une foule de fon vilaines choses; ce sont des femmes qui jouent une partie et qui ne la gagnent pns toujours; elles mettent sans scrupule dans leur jeu la fraude, la vanité, le plaisir. Dans ces liaisons éphémères où le jeune homme, trop tôt émancipé, apporte son inexpérience, sa frivolité, les vices que développes! bien l'éducation moderne, et la femme des

■ désirs ambitieux et romanesques, la soif de la richesse, c'est à qui tirera le plus d'agrément et de profit ; si la femme perd, elle se lamente, elle se pose en victime du sexe fort, elle masque sous

l'apparence d'une blessure faite à un amour désintéressé les décep^ —

tiens de l'ambition, et alors qu'elle n'est touchée que par le ren^ — '

versement de ses calculs, elle se pose en Ariane éplorée et nea recule devant rien pour ressaisir non pas le cœur, mais la cassettes qui va lui échapper; personne n'a oublié l'histoire de cettes femme qui, pour mieux assurer sa domination sur son amant tcM s'emparer de sa fortune, avait imaginé de le rendre aveugler en lui brûlant les yeux avec un liquide corrosif; Taventure-^ de la veuve Gras est restée célèbre et la cellule où elle passa le longs mois de sa prévention est devenue avec quelques auires uue-^ des curiosités dont Saint-Lazare se glorifîe.

Personne ne songe à prendre la défense d'une malheureuse ^^femme qui, se trouvant sans ressources, a la faiblesse de dérober 'ra un objet de peu d'importance, on trouverait fort mauvais que -^ l'impunité lui fût accordée, mais qu'une intrigante, après avoir ^^ essayé de jeter ses fîlets sur quelque fat ou quelque niais, le tue ou m

le défigure par dépit de le voir lui échapper, pour un peu on trouve

rait cela superbe ; nous ne nous étonnons plus de voir la passion -M aboutir à un acte criminel, parce que chaque jour, dans nos -^ mœurs, dans notre littérature, elle se manifeste par des sensations -^ brutales, matérielles, et non plus par des sentiments d'un ordre pur et chevaleresque.

Les surprenantes complaisances du jury, il faut bien l'avouer aussi, ont parfois leur explication dans les torts de la victime; l'avocat général dit bien du haut de son siège et sous le manteau de pourpre de l'accusation : « Vous, messieurs les jurés, qui avez prêté le serment denepas trahir les intérêts de la société, pouvez-vous admettre qu'on se fasse justice à soi-même, pensez au principe de l'égalité devant la justice, Tacquittemcnt en pareille matière est une prime

d'encouragement. » Mais en môme temps, lorsque du côté de l'accusée un défenseur habile vient étaler toutes les roueries du séducteur, lire ses lettres brûlantes, rappelier son langage passionné et trompeur, opposer les tendresses de la veille à l'abandon du lendemain, le jury éprouve comme un sentiment de dégoût, cela le rend miséricordieux; il s'imagine être impartial en s'abandoanant à des accès de sensibilité ; il oublie qu'il donne ainsi les plus déplorables encouragements et qu'il autorise la vengeance individuelle à prendre ouvertement la place de la justice sociale.

Il est certain que les crimes de cette nature donneraient moins souvent lieu à des acquittements regrettables si les hommes qui en sont les victimes, étaient plus intéressants. Trop souvent ils semblent avoir servi de modèle à ce portrait qu'un écrivain moderne vient de tracer du viveur de notre temps, qu'il appelle si bien un nihiliste délicat : « Qu'il fasse delà politique ou des affaires, delà littérature ou de l'art, du sport ou de l'industrie, il n'a que lui-même pour Dieu, pour principe, et pour fin; il ne croira jamais à quoique ce soit, sinon au jeu amusé de son esprit qu'il a transformé en un outil de perversité élégante; c'est un égoïste brutal et raffiné, dont toute l'ambition consiste à admirer son vice, aie parer de sensations nouvelles. »

Ce n'est pas une raison pour donner au vitriol et au revolver le droit de troubler ses plaisirs égoïstes; mais la foule aime à prendre parti pour le faible contre le fort, sans aller au fond des choses, sans se demander lequel des deux a tort ou raison ; or le jury tel qu'il est organisé aujourd'hui, n'est-il pas la foule avec ses erreurs, ses impressions, ses préjugés; si du temps de nos pères les maîtresses délaissées s'étaient avisées d'arquebuser leurs infidèles ou de les défigurer,on eût trouvé quelque hôpital pour les corriger de cette dangereuse manie; aujourd'hui la justice intervient; or

comme il est de son devoir de se montrer impartiale et d'instruire à charge aussi bien qu'à décharge, il lui arrive de relever des circonstances qui n'auraient pas grande prise sur l'esprit de magistrats expérimentés, mais qui devant d'autres deviennent de puissants arguments de défense; en recherchant les causes premières comme il convient de le faire, en démontrant que le crime n'a pas été un acte irraisonné, il se trouve que le juge fournit aux jurés des prétextes d'absolution ; que veut-on cependant qu'il fasse? faut-il qu'il ferme l'orcillc à toutes les explications de l'accusée, qu'il trouve des maisons de «aniéspéciales ison usage, doit-il lu: mettre unbâillon sur les lèvres lorsqu'elle s'écrie : « Parviendrez-vous à bien me comprendre, je ne me connais pas moi-même, vous verrez que les sentiments les plus divers en apparence, les plus opposés, se sont pour ainsi dire heurtés dans mon cœur, et m*ont inspiré des actions qu'on ne comprendrait pus, si on voûtait les expliquer au point de vue de la raison qui calcule. » Faut-il qu'il refuse les confrontations qu'elle sollicite, par cela seul qu'elles exposent la victime à des émotions désagréables; quoi qu'il en soit, c'est le jury, une réunion d'honnêtes citoyens, peu habitués à scruter les consciences, qui a fait le succès du revolver ; c'est lui qui a h grosse part de respon- •abilité dans les acquittements qui semblent ériger en principe le droit de »e faire justice à soi-même; depuis le jour où le premier coup do revolver a trouvé grâce, l'usage s'en est singulièrement répandu ; «ans doute, il arrive encore que de braves gens soient iiHuliinnéii à l'amende pour avoir été trouvés porteurs de ces pistiilclii de poche qui se vendent ouvertement, mais ce qui est beaucoup pluK rare, c est de voir condamner la femme qui envoie une lui Ile àMU Ia létc de son amint, ou le rend hideux à tout jamais, |t,u Itia hurribluN murmures de l acide sulfurîque.

Si encore cela pouvait profiter à la raoralct on s*en consolerait ; si ces dénouements assez fréquents de certaines liaisons, décourageaient les coureurs d*aventure, on pourrait presque s'en applaudir; maJs les moeurs restent les mômes» la crainte du revolver n'a inspiré aucune sagesse, et les amours ne sont ni plus durables ni plus sérieuses; le jury d'ailleurs ne voit pas si loin, il ne prétend pas réformer la société; il se laisse tout simplement entraîner à certaines «iéfaillances, n'ayant pas la force de réagir contre ces courants absolument factices que les journaux font naître avant les affaires d^aç^ sises, sauf ensuite, si leur humeur change, à tomber à bras raccour- *^^ snr celles qu'ils avaient le plus défendues. Ce sont à coup sûr^ *^s Jurés qui, par imprévoyance et absence de principes, ont été les ë^ands propagateurs des attentats de cette nature; leur excuse, c'est Su ils ne s'en sont même pas doutés; bornant leur vue à l'affaire P*"^sente, ils n'ont pas compris qu'on ne leur demandait rien moins S*^e de faire revivre un droit barbare au profit de ceux qui prati- *ÎUeiit la morale libre ; ils ne se rendent pas compte qu'ils vont au '^^"Ours de la civilisation; pas un seul parmi eux n'oserait se faire

'^^^enement le défenseur de la peine du talion, ou de la loi de r 3^*^ch, cela leur semblerait féroce et sauvage, cependant ils la pro-

^*ïient inconsciemment, en absolvant ceux qui, se croyant lésés,

*i^ignent la justice et procèdent à des exécutions sommaires.

Xe revolver a commencé par s'introduire sous la forme la plus

*^limentale; l'amour le tenait dans sa main à la place de la torche

** VI carquois; maïs bientôt il s'est présenté sous un aspect moins

^^^ tique; on s'est dit que puisque le jury reconnaissait à la

^^ tresse abandonnée le droit de se venger, on pouvait bien

*>-s d'autres circonstances se donner librement toutes les saiis-

^tions de la vengeance; après la femme qui tue son amailt.

nous avons vu la femme qui tue son calomniateur ; le meurtre, au milieu de ce détraquement général, devient le plus saint de tous les devoirs; des hommes, chargés de faire les lois, peuvent en pleine audience, sans être interrompus, glorifier la vengeance privée; on proclame la meurtrière plus forte, plus puissante, plus juste que les juges, le Cercle social des femmes lui envoie ses emphatiques félicitations, et un écrivain fort connu, lui apportant l'hommage de la Révolution, s'écrie : a Ne gâchez pas votre plomb, gardez vos « cartouches pour le jour où toutes les souffrances se seront doonè « rendez-vous, et tireront dans la même ligne. » Des idées dangereuses et fausses, qui amèneront de nouveaux crimes, sont ainsi répandues dans les esprits, et le lendemain de ces verdicts transformés en apothéoses, le droit de tuer est affirmé, et on peut lire dans les journaux des phrases comme celles-ci : « Après avoir salué celle qui aura le bénéfice et la gloire du verdict, je me prends h songer à toutes celles et à tous ceux qui auraient le droit d'armer un pistolet ei d'en lâcher la charge sur qui fut l'agent de leur déshonneur ou de leur ruine. »

Aussi est-ce vers le jury que les exaltés, les déclassés, tous ceux qui cherchent le scandale, tous ceux qui se posent en redresseurs de torts et en réformateurs de la société, ioui>* nent leurs espérances ; c'est devant lui qu'ils prétendent poser ou débiter leurs discours emphatiques : « On est surpris, écrivait l'un d'eux, après avoir tiré sur son créancier, que la vengeance n'ensanglante pas journellement les pavés de Paris... D faut que par un acte je soumette ma triste situation au jury, si éclairé et si juste du département de la Seine, où je suis assuré de trouver justice. )j

Quel remède convient-il d'appliquer à cet étal psychologique qui,

blesse du jury, que delui donner la possibilité défaire prononcer de peines ridicules, et la loi ne semblera-t-elle pas admettre elle-mèm* l'excuse lirèe de la passion , le jour où celui qui aura assassinât par haine, par vengeance, par jalousie, pourra n'encourir que quel— J ques jours d'emprisonnement. Sous un sage régime péniten — -M tiaire, il convient, sans doute, de faire d'intelligentes sélections « entre les différentes catégories de criminels, et de ne pas coafondr dans l'odieuse communauté de la même salle, les assassins voleurs,. et ceux dont la jalousie ou le désespoir ont armé le bras, mais il ne faut pas aller plus loin ; on Ta dit avec raison^ la loi perd so empire le jour où elle autorise des condamnations dérisoires. Un^ fois qu'on entre dans cette voie, mieux vaudrait supprimer le Cod^ pénal; .lutrement on pourrait dire avec un homme de beaucoup d'esprit : « Un jour notre Code se composera d'une loi unique en» un seul article : Il n'y a plus rien. »>

SI ta passion excuse le crime, il n'y a plus de crime, car, ^ moins d'être un fou, on ne commet un crime que pour satisfaire une passion ; s'il suffit qu'un sentiment soit violent pour devenir une excuse, on voit alors se produire des acquittements autre- ment monstrueux que les châtiments infligés par la sévérité de nos pères; un jour, par exemple, une jeune fille de vingt an^ tue à coups de marteau, pour la voler ensuite, sa grand'mèr^^ âgée de quatre-vingts ans; l'accusation demande contre elle la pein du parricide ; le défenseur, avec une témérité que la défaillance d( nos moeurs peut seule expliquer, plaide l'acquittement ; sa clienr n'est pas coupable, parce qu'elle n'a pas eu conscience de Tact qu'elle commettait; emportée par la colère qu'avait provoqué l'avance de son aïeule, elle a saisi le premier objet qui lui est tomb sous sa main, et elle a frappé la vieille femme dans une étreinte qu

CRIMUS PASSIONNELS an

a trop peu duré, pour qu'un éclair de raison traversât son cerveau ; et cette thèse est accueillie par le }iiry.

Les hommes n'ont pas voulu laisser aux femmes le privilège de la vengeance; à Mazas aussi bien qu'à Saint-Lazare» on voit des gens qui ont la prétention de ne pas être des criminels, par cette unique raison qu'ils ont la tête chaude, Thumeur irritable, qu'ils ont agi sous l'empire d'une passion prétendue.

J'ai dit tout à l'heure qu'il fallait se garder d'un trop grand enthousiasme en faveur de ces femmes qui ont la prétention de s'ériger en justicières, et que les sentiments qui les faisaient agir étaient le plus souvent de médiocre qualité; je reconnais cependant qu'à raison de sa nature plus faible et plus impressionnable, de la vivacité de son imagination et de ses instincts affectifs, la femme cédera plus fiiciîement que l'homme à l'impulsion de certaines impressions, et que, si elle mène une existence agitée au lieu de filer la laine et de garder la maison, elle arrivera plus vite au crime, en brûlant pour ainsi dire les étapes qui y conduisent habituellement.

L'homme, au contraire, précisément parce que ses sensations sont moins violentes, aura besoin d'être plus profondément perverti pour accomplir certaines actions; aussi, dans la plupart des cas, celui qui commet uude ces crimes dits passionnels, a-t-il des antécédents judiciaires qui le placent dans la condition des criminels ordinaires.

Tous les jours, pour ainsi dire, on arrête des individus accusés d*avoir assommé, tué, défiguré la femme avec laquelle ils vivent ; presque tous sont des repris de justice, des malfaiteurs de profession, des souteneurs, que l'abandon de leurs maîtresses atteint dans leur intérêt bien plus que dans leur affection ; c'est bien au sujet de ces trisies personnages, qu'apparaît dans toute sa fausseté la

doctrine qui veut faire du crime inspiré par la vengeance ou pai la jalousie, un acte à part, échappant aux lois ordinaires de \x:^ criminalité, et apparaissant tout à coup, sans le moindre pro— ' drôme, au milieu d'une vie jusque-là honnête ; la Cour d'assises jugeait dernièrement un jeune homme de vingt ans qui, par jalou — j sie, avait tué une malheureuse fille dont il était le protecteur ;^

or il venait de sortir de prison, il avait déjà subi plusieurs con

damnations et Tinstruction révéla que dès Tâge de quatorze ans if avait participé à un assassinat.

Tels sont, à des degrés divers dans le mal, la plupart des genss

qui deviennent des meurtriers le jour où leur volonté, depuis long :

temps affaiblie, est dominée par un sentiment violent.

Sans doute il se rencontre quelquefois des hommes qui souss l'action d'une idée généreuse se laissent aller à se faire juges et: bourreaux dans leur propre cause ; on peut les plaindre, bien qu'ilssoient rarement sans reproche ; il y a cependant à Mazas des cellules devant lesquelles on ne peut passer sans se souvenir des grandes infortunes et des touchantes douleurs qu'elles ont abritées; il m'est arrivé d'y voir, en même temps, deux fiommes, entraînés par la passion la plus pure qui puisse faire battre le cœur, l'amour paternel et l'amour filial.

L'un, dans un accès de désespoir, et à la suite d'une scène violente, avait eu le malheur de tuer son gendre qui torturait sa fille j l'autre, était un commissaire de police, sa mère venait d'être assassinée par la bande de Gamahut; un misérable, dont le nom fut longtemps caché à la justice, avait eu TinEimie de le plaisanter k ce sujet dans le « Cri du Peuple » ; si le bonheur eût voulu que l'article passât sous les yeux d'une femme de talent qui écrivait alors dans ce journal, et dont la plume quelquefois téméraire a ioujour& été

généreuse, il eût été jeté au ruisseau d'où il venait ; il provoqua chez celui qu'il visait une explosion de colère; oubliant tout, le respect de la loi, ses devoirs de fonctionnaire, il arriva l'épée à la main, accompagné de son frère, officier de paix; ils firent irruption dans les bureaux et y déchaînèrent, comme s'ils étaient dans un pays sans loi et sans justice, une lutte terrible où son frère, un brave et beau garçon, tomba mortellement frappé.

J*ai cité ces deux douloureuses affaires comme des exceptions ; elles ne font que confirmer la règle ; si dans la foule de ceux qui tuent pour obéir à leurs passions on en rencontre de temps h autre dont la vie jusque-là a été exempte de reproche» dont le mobile a été généreux, dont les ijitentions ont été honnêtes et chez lesquels la commotion passionnelle a été si forte que la volonté s'est trouvée momentanément paralysée et qu'on peut leur appliquer cette excuse admise par saint Thomas lui-môme. « Si talissU passio quatotalifer invoîuntarium reddat actum sequentem^ tolalittr a peccaio excusât » ; presque tous ont suivi les mauvais chemins qui aboutissent au crime et présentent les caractères généraux que l'on rencontre chez les coupables; ces constatations sont rassurantes au point de vue du libre arbitre ; elles excluent ces idées d'impulsivité par lesquelles on veut expliquer le crime passionnel, comme on veut trouver dans l'atavisme la cause du crime ordinaire. L'homme tue pour satisfaire une passion, le désir ardent, le mouvement intérieur, le penchant qui le porte plus ou moins fortement vers un objet sensible et agréable i sa nature ; mais la passion naît et se développe par la mauvaise surveillance de soi-même et le relâchement des mœurs ; nous pouvons la dominer, la contenir, en faire un instrument de vie et non de mortj s'il nous plaii de

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