CHAPITRE XIV
Lu grande Roquette. — M. Beauquesne, directeur. — Les otages. — La prison de la mort. — L'échafaud. — La cellule des condamnés. —Claude Gueux et le Dernier jour d'un condamné. — La peine demort. — Sa nécessité. — Scandales des exécutions publiques. — Une loi urgente.— Préparation à la mort.— La dignité dans le supplice
^ES cortèges qui accompagnent les cercueils à la nécropole du Père-Lachaise gravissent la longue rue de
I la Roquette toute remplie par ces industries variées en même temps que lugubres, que la mort alimente; on ne voit dans les boutiques que couronnes d'immortelles, emblèmes funéraires, pierres tombales, croix de bois, monuments funèbres, tout évoque des idées de deuil; à peu de distance du cimetière la rue s'élargit et forme comme une place où la population pauvre du quartier vient s'asseoir sur des bancs à lombre de quelques arbres rabougris; toutes les fois qu'un convoi arrive à cet endroit, on voit les gens se pencher curieusement à la portière des noires voitures; ce qu'on regarde pour ainsi dire malgré soi, ce qui attire un [instant les yeux, même les plus attristés, c'est la grande Roquette, avec son portail de fer, devant lequel depuis un demisiècle quarante et un criminels ont été décapités.
On passe devant n'importe quelle prison sans même la remarquer, mais devant celle-ci on ne peut se défendre d'une impression pénible. Qui ne se souvient d'abord qu'ellefut, ily a dix-huit ans, le Calvaire que tant de nobles victimes durent gravir, pendant de longs jours de captivité, pour arriver à l'horrible fusillade du 24 mai 1871.
A l'extrémité du chemin de ronde de gauche, à l'endroit où l'Archevêque de Paris donna sa dernière bénédiction à ceux qui allaient tomber autour de lui, on a mis une plaque de marbre avec ces mots, simples comme leur héroïsme: « Rt^spcct à ce lieu Umcin de la mort des nobles et saintes victimes du 24 mai iSji; » des fleurs entretenues par des mains pieuses recouvrent la place où le drame s'est accompli; des lierres et des arbustes garnissent les hautes murailles qui entourent le chemin et au printemps de larges bordures d'iris violets semblent faire aux visiteurs attendris une haie de fleurs en deuil.
Ainsi cette prison évoque en même temps l'image de la mort qui ceint les fronts de la couronne des martyrs et de celle qui leur imprime une marque d'infamie.
Ce fut le 22 décembre 1836 que la grande Roquette, désignée d'abord sous le nom de petit Bicôtre, et dont la construction venait d'être achevée, fut aflectée au dépôt des condamnés k la réclusion et aux travaux forcés en attendant leur départ pour les maisons centrales de province et pour les bagnes de Toulon et de Brest, que remplacèrent en 1854 les établissements pénitentiaires de la Guyane et de la Nouvelle-Calédonie.
La réunion de ces malfaiteurs de première catégorie était un danger; en 1886, une révolte éclata dans les ateliers et, sans la courageuse intervention d'un vieux gardien chef très aimé et très respecté dans la maison, le directeur aurait été victime de la ven-
[geance des détenus. A la suite de cet incident, auquel aucune suite
judiciaire- ne fut donnée, la grande Roquette cessa de recevoir les
condamnés i des peines graves ; c'est maintenant dans les cellules
de la Santé, isolés les uns des autres, qu'ils attendent leur transfè-
rement dans les maisons centrales ou à File de Ré et à Avignon,
d'où ils partent pour les colonies.
H Les bâtiments de la grande Roquette, devenus ainsi disponibles,
ne reçoivent plus que les condamnés correctionnels, à plus d'un
an avant leur envoi dans une maison centrale et les récidivistes
âgés de plus de dix-neuf ans, condamnés à moins d'un an; au
31 août dernier, son efTecdi était de 369, dont 241 condamnés
Bsubissant leur peine dans la prison et 128 condamnés à plus
d*un an, devant être tranférés ; comme prison ordinaire, elle
ne mérite aucune mention, elle offre les mêmes inconvénients de
promiscuité que les autres prisons; les condamnés sont isolés la nuit,
mais dans la journée ils travaillent, mangent et se promènent
ensemble ; on peut lesvoir, aux heures de récréation surtout, entassés
I dans l'unique cour; par leurs gestes et leurs regards, par un mot
■ dit tout bas, ils communiquent avec une extrême facilité, tandis
I que sous Tœil des gardiens, ils marchent les uns derrière les autres
en files contraires, qui s'entre-croisent autour d'un point centrai :
^B c Porte -lanterne ou gibet,
a dit un de leurs poètes.
« Au haut duquel ne manquerait « Rien qu'une corde. «
La grande Roquette ne serait donc qu'une prison banale si deux grandes visions, le massacre des otages et l'échafaud, ne planaient sur elle.
LES PRISONS DE PAÎllS
Lorsqu'on exécutait place de Grève, les condamnés étaicin amenés le matin de Bicêtre à la Conciergerie; à partir de 1832 lieu des exécutions ayant été reporté barrière Saint- Jacques, on le amena directement deBicètrc; enfin, depuis 1851^ ils sont envoya à la grande Roquette dès le jour de leur condamnation, etilsn*< plus qu'à traverser la cour de la prison et les salles du greffe poi rencontrer l'échafaud.
Ce qui domine aujourd'hui dans la prison, c'est la mort; cH est partout; il semble même que cette maison soit un corps âme quand elle ne renferme aucun condamné à la peine capitale^
Tout se résume dans le condamné à mort et le directei auquel il faut plus qu'à tout autre le don de ne pas s'émouvoir bellement, est en quelque sorte le maître de cérémonie de r^uillotine.
Après avoir franchi le grand préau commun, on a devant une grille plus formidable encore que les autres, on l'appelle grille des morts ; on est ensuite au cœur de ta place, et comi on salue un cercueil qui passe, on a presque envie de se découvrir" en entrant dans ce dernier abri de ceux qui vont mourir; sans l'idée qui s'y attache, le lieu par lui-même, n'aurait rien qui puiss terrifier, au contraire son aspect est calme et presque riant; c'ejj d'abord une petite cour pleine de soleil, bien sablée, avec un< fomaine, des fleurs, quelques arbres, une sorte de cloître où l'oi serait à l'aise pour méditer; deux hommes ;\ cheveux blancs, que \t prendrais pour des moines, s'ils ne portaiemle costume de la prison, assis sur un banc de pierre, se chauffent au soleil et se racontent sans doute leurs aventures passées ; un autre se désaltère dans la vasque de la fontaine oii une eau limpide coule lentement; c'est dans cette cour réservée aux vieillardsj qu'à certaines heures de la
Le mur des otages. — Grand chemin de Tonde» Grande Roquette.
ic ciel, entendre les oiseaux chanteret deviner l'espace et la liberté derrière les niiiniilles»
La porte de sa cellule ouvre sur la gnleria
qui entoure la cour Cette cellule a été souvent
décrite; on £n a xuême exhii>é une reproduction à l'Expositioa
universelle, en y ajoutant, pour mieux satisfaire certaines curiosités, les noms des criminels les plus famdux par lesquels elle fut habitée; c'est plutôt une chambre qu'une cellule; on n'y est pas à l'étroit comme dans les autres prisons, et le mobilier est plus confortable; le lit paraît meilleur, la table est plus large,J les murs peints en jaune sont propres, il y a plusieurs chaises et un bon poêle; raduiinistratioii fait bien les choses et si elle donne ailleurs, à ceux qui doivent retrouver la liberté, des cellules où on peut à peine remuer et respirer, elle se montre plus généreuse pour ceux de ses hôtes qui n'ont plus qu'à mourir ; le condamné à mort est l'objet de faveurs toutes spéciales; il connaît dans ses derniers jours un contortable qui souvent lui a manqué toute sa vie; on met à sa disposition des cartes, un jeu de dominos; il n'est astreint à aucun travail, il peut à sa guise rester couché ou se lever, parler où se taire, rire ou pleurer, fumer ou lire; on lui donne une nourriture plus abondante. Il a tous les jours de h viande et un peu de vin, sans compter ce qu'il peut faire venir de la cantine ou du dehors, s'il a de l'argent, et si ses parents ou ses amis ne l'oublient pas.
Mais comme on craint, que malgré tous ces adoucissements, il ne cherche à se débarrasser de la vie avant l'heure marquée par la loi, on veille sur lui avec le plus grand souci ; autrefois après sa condamnation, dès qu'il avait descendu les quatre-vingts marches de l'escalier obscur qui communique de la Cour d'assises à la Conciergerie, il était revêtu de la camisole de force ; vêtement de grosse toile dont le bout des deux manches, lié par une corde, tient enfemié dedans les deux mains du patient et va s'attacher, en pasjsant entre les jambes, à une courroie de cuir qui remonte s'agrafe derrière le dos; c'était comme le commencement de l'exécution, et
LA DERNlt-RH lÎTAPE
sous ces lîgotements, le condamné éprouvait une impression d'étouftemeni et sentait que son corps était déjà au bourreau ; on ne met plus maintenant cette camisole qu'aux condamnés indociles ; les autres restent libres de leurs mouvements ; mais nuit et jour, à la cellule comme à la promenade, deux inspecteurs du service de la sûreté surveillent ses moindres mouvements, lui rappelant ainsi par leur seule présence que sa vie appartient à la loi, et que celle-ci entend la garder pour l'immoler bientôt sous les yeux du peuple ; on pourrait croire que le condamné devrait prendre en horreur ses deux gardes du corps, tout au contraire Us deviennent souvent ses derniers amis; c'est une distraction pour lui de causer et de fumer ivec eux tout en faisant d'interminables parties de cartes ou en pous- 'sant les pions sur un petit damier crasseux tout usé par les doigts de bien des assassins ; il se prend à oublier que ses partenaires ne sont là que dans l'intérêt de la guillotine;, ces étranges parties paraissent ne pas avoir d'enjeu, le règlement le défend, mais dans le fond de sa pensée le condamné leur donne plus d'importance que 'il y avait des piles d'or sur la table; elles ont à ses yeux une unification mystérieuse et terrible, il lui semble que c'est sn tôte lême qu'il joue avec le bourreau, et qu'il aura sa grâce s'il parvient à gagner; les agents savent cela, et comme ils sont bons enfants, ils s'arrangent ^de façon à se laisser battre, surtout si leur adversaire leur paraît inquiet et nerveux.
Le condamné trouve aussi une grande distraction dans la lecture; avec une avidité fiévreuse il dévore en quelques semaines plus de livres qu'il n'en a peut-être lus dans sa vie tout entière; c'est pour le futur supplicié, apparaissant partout comme le premier rôle de la maison, que la bibliothèque, très bien tenue, réserve ses ouvrages les plus recherchés, les romans nouveaux, et par-dessus
tout l'œuvre presque entière de l'auteur des « Trois Mousquetaires ». Alexandre Dumas qui a récréé tant d'esprits honnêtes, n'eût peut-être pas considéré comme un de ses moindres succès d'avoir, plus que tout autre, le charme magique de dérider les fronts assombris par la vision de l'échafaud.
On tient à la bibjiotlièque un registre, bien étrange, pour les condamnés à mort, sur la couverture, un détenu, employé comme auxiliaire, a dessiné une tête de mort et les accessoires de l'exéculion ; on peut en le parcourant savoir, si cela intéresse, le nombre et le titre des ouvrages que chaque condamné a lus pendant les longs jours de son agonie ; l'approche de la mort ne les détache pas de ce qui peut faire aimer la vie, ce sont en général les voyages» les aventures qu'ils recherchent. Ils lisent rapidement et l'on sent, que malgré tout, leur pensée est ailleurs, tandis que leurs doigts tournent fiévreusement les pages ; dans l'espace de quarante-trois jours, Prado se fit donner soixante- huit ouvrages, parmi lesquels les « Guêpes w d'Alphonse Karr, où il put lire cette petite phrase, qui fit jadis beaucoup de chemin dans le monde : « Abolissons la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent », et quatre volumes des " Mémoires de Saint-Simon »; à la fin il revint aux œuvres dont le titre répondait fi ses instincts, et le dernier livre qui figure à son nom est un roman de Paul Féval, intitulé le« Fils du Diable «. Chaque condamné à mort a aussi, dans les archives de la bibliothèque un petit carnet individuel contenant la liste des ouvrages qu'il a demandés; sur la couverture la date et les circonstances de son exécution sont rappelées en quelques lignes soigneusement calligraphiées; le principal intérêt de ces singuliers résumés c'est d'être fait par des détenus et de laisser voir, par certains traits, ce qui se passe au ibud de leur conscience et la façon dont ils se jugent entre eux.
Voici, par exemple, ce que j'ai lu sur le cahier de l'assassin Schumacher : « En vertu du réquisitoire du procureur général, le susnommé a été exécuté le 10 septembre 1888, à 5 heures 45 minutes; après avoir demandé pardon à Dieu et aux hommes du crime qu'il avait commis, il dut recevoir les dernières consolations et les baisers d adieu du pasteur protestant qui l'accompagnait à l'échafaud; M. Arboux ne fit en cela qu'accomplir les dernières volontés du condamné mort courageusement. La presse ayant fait entendre quelques murmures, M. Arboux répondit : a C'est pour son père. » Les gens qui assistaient à la lugubre cérémonie, étaient peu nombreux. Nos félicitations à M. Arboux et le pardon à celui qui a payé justement la dette de son crime. »
Chaque condamné donne lieu ainsi, de la part du détenu qui tient les cahiers, à des appréciations variées au fond desquelles on trouve toujours une sorte de respect pour le coupable qui a subi la peine capitale ; il personnifie la prison, il est celui vers lequel tout converge, et l'on garde précieusement son compte de bibliothèque, comme dans les écoles on inscrit au tableau d'honneur, pour la plus grande gloire de la maison, le nom des élèves qui ont obtenu les premières récompenses.
Lorsque la lourde porte grince sur ses gonds pour laisser passer la voiture qui amène de la Conciergerie l'homme que le verdict du jury vient de condamner à mort, la nouvelle s'en répand bien vite aux quatres coins de la prison, chacun cherche à l'apercevoir, et si les détenus en avaient la permission, ils se presseraient en foule pour contempler curieusement et peut-être même pour saluer au passage une des célébrités de leur monde.
C'est un moment solennel que celui où le condamné franchit pour la première fois la grille des morts pour entrer dans le quartier
qui lui est réserve, jusqu'à sa dernière heure ; les luttes de Tinstruction, de l'audience sont terminées, il n'a plus l'espoir de tromper, d'apitoyer ses juges, d'échapper à ses gardiens; tout est consommé, il en a conscience, il sent le contact de la mort» parfois il y a chez lui une velléité de révolte ; Campi, en arrivant, voulut prendre une bûche pour assommer le surveillant; depuis cette époque, on enferme le bois dans une armoire ; mais le plus souvent le condamné pâlit, et quelquefois môme, il pleure; les surveillants trouvent en général de bonnes paroles pour lui rendre du courage ; je pourrais en citer un qui est depuis fort longtemps dans la maison, et dont le cœur s'est si peu endurci à tous ces spectacles, qu'on surprend une larme dans ses yeux, lorsque avec émotion il raconte les scènes profondément émouvantes dont il a été le témoin. Pendant la première nuit, le condamné, fatigué par les longues audiences de la Gîur d'assises, don presque toujours d'un sommeil très lourd ; le corps épuisé ne laisse plus i l'esprit la force de penser, mais le réveil est plein d'angoisse, et quand le prisonnier aperçoit en ouvrant les yeux les deux hommes qui veillent à son chevet, il comprend que la société le tient bien et ne le lâchera plus, c'est à ce moment surtout qu'il perd courage et qu'il tombe dans un abattement profond; et vraiment, ayant vu de près un grand nombre de ces malheureux, je ne comprends pas que Lombroso ait pu dire o que la plupart des condamnés conservent une grande indifférence jusqu'à la dernière heure et qu'ils prouvent par cette attitude que l'amour delà conservation, l'instinct le plus commun et le plus fort dans l'homme, a complètement disparu de leur âme» ; deux ou trois jours après leur arrivée, l'instinct de la vie reprend le dessus, le condamné accepte quelques distractions, il espère dans le pourvoi que son avocat est venu de lui faire signer; alors, pendant quelque temps, la fatale pen-
lA DERNIÈRE ÉTAPE
sée cesse de l'obséder, il arrive presque à l'oubli ; il se fait à sa vie nouvelle, et se sentant bien nourri, bien choyé, entouré de gardiens qui se prêtent à tous ses désirs, et ont l'ordre de ne pas lui parler de son affaire, il se dit qu'après tout, les exécutions sont rares, et que ce D'est pas pour le faire mourir qu'on le traite aussi bien.
Mais le temps a marché : un jour il s'aperçoit qu'il est là depuis un mois, il se souvient par les récits qu'il a lus, que c'est en général au bout de ce délai que le recours en grâce est admis ou rejeté; alors, tout lui revient à l'esprit, son passé, son crime, la G^ur d'assises, l'échafaud ; son front se mouille d'une sueur froide, un frisson passe dans tout son être ; désormais il n'aura plus de repos, ses nuits seront agitées, toujours inquiet, nerveux, il ne pourra prendre aucune distraction, il n'aura d'autre désir que de voir finir cette poignante anxiété et ce sera pour lui une délivrance que d'entendre enfin, au lever du jour, le directeur de la prison entrer dans sa cellule et lui dire : « Votre pourvoi est rejeté » ; cequi signifie, dans dix minutes vous aurez vécu.
El « Autrefois, dit M. Maxime Ducamp, la justice, dans le louable esprit d'humanité qui doit toujours inspirer ses actes, avait compris qu'il était cruel de laisser trop longtemps un condamné à mort se débattre dans la dure alternative de la terreur et de l'espérance, elle activait l'oeuvre de la séparation suprême. » Ces habitudes, d'une humaine célérité, ont fait place à des lenteurs qui rendent parfois digne de pitié les plus abominables scélérats.
La dernière exécution rapide fut celle de Tropmann; condamné le 30 décembre 1869, il subissait sa peine vingt jours après.
Voici quels ont été depuis, à Paris, les délais écoulée entre !c yeidict du jury et rexccution :
400 LES PRISONS DE PARjS
Moreau, l'herboriste empoisonneur. Condamnation, ii septembre 1874; exécution, 13 octobre. — 33 jours-
Boudas, assassinat et vol d*un vieux brocanteur. Condamnation, 12 septembre 1874; exécution, 13 octobre. — 32 jours.
Bacquct, assassinat suivi de vol. Condamnation, 26 février 1875 ; exécution, 31 mars. — 35 jours.
Gervais, assassinat de la mère de sa fiancée pour s'emparer de sa fortune, enfouissement du cadavre dans une cave. Condamnation, II juillet 1876; exécution, 12 août. — 29 jours.
Billoir, sous-officier retraité, assassinat d'une femme et dépeçage du cadavre. Condamnation, 15 mars 1877; exécution, 26 avril. — 41 jours.
W.ilker, assassinat d'une jeune fille et profanation du cadavre.' Condamnation, 13 août 1877; exécution, 12 septembre. — 29 jours- Albert, assassinat suivi de vol. Condamnation, 28 septembre 1877 ; exécution, 25 octobre. — 27 jours.
Barré, clerc de notaire, et Lebiez, étudiant en médecine, assnssinat, dépeçage du cadavre et vol. Condamnation, i" août 1878; exécution, 7 septembre. — 36 jours.
Prévost, le gardien de la paix, assassinat et vol. dépeçage du" cadavre. Condamnation, 9 décembre 1879; exécution, 19 janvier 1880. — 39 jours.
Menescloux, assassinat de sa fille. Condamnation, 30 juillet 1880; exécution, 7 septembre. — 38 jours.
Campi, double assassinat et vol. Condamnation, 22 mars 1884; exécution, 30 avril. — 33 jours.
Gamahut, assassinat de M™' Ballerich et vol. Condaumaùoû. II mars 1885; exécution, 24 avril — 43 jonrs.
i02 lES PRISONS DE PARIS
Kœnig, attaque nocturnen et assassinat. Condamnation, lo février 1886; exécution, 8 avril. — 58 jours.
Frey et Rivière, ass.assinat et vol. Condamnation, 9 juillet 1886; exécution, 4 octobre. — Ce qui fit dire à Rivière pendant qu'on le liait: « Je m'en doutais, mais vraiment quatre-vingt-six jours d'attente, c'est trop long ! » — En même temps, un nommé Emile Furet, condamné par la Cour d'assises de la Charente- Inférieure, pour un double assassinat, avait attendu 87 jours son exécution ; il est vrai qu'i cette époque il y eut dans les prisons de France, jusqu'à vin^t-deux condamnés à mort.
Pranzini, triple assassinat. Condamnation, 16 juillet 1887; exécution, 51 août. — 44 jours.
Schumacher, un jeune soldat, assassin et voleur. Condamnation, 12 juillet 1888; exécution, 10 septembre. — 58 jours.
Maihelin, assassinat et vol de son camarade. Condamnation, 8 septembre 1888; exécution, 31 octobre. — 53 jours.
De Linska de Castillon, dit Prado, assassinat, tentative de meurtre et vol. Cond^imnation, 15 novembre 1888; exécution, 28 décembre. — 43 jours.
Géomay, c.iporal dans un régiment de ligne, assassin et voleur. Condamnation, 26 mars 1889, exécution, 2} mai. — 58 jours.
AUorto et Sellier, assassinat et vol. Condamnation, 2S juin 1889; exécution, 18 août. — 51 jours.
On voit par ce simple tableau jusqu'il quel point les délais tendent à se prolonger, puisque de vingt jours en 1869 ils se sont élevés jusqu'à cinquante-huit et même quatre-vingt-cinq jours, bien que la procédure du pourvoi en cassation et les formalités du recours en grâce n'aient subi aucune modiâcation et n'exigent pas plus de temps qu'autrefois.
La dernière étape
ft ^ »
Aux termes de l'article 376 du code d'instruction criminelle, si le condamné veut, à la dernière heure, faire une déclaration, elle sera reçue par l'un des juges du lieu de l'exécution; il faut donc qu'un juge soit présent; cette prescription, tombée en désuétude, fut reprise à Foccasion de Pracusini qui avait insinué qu'au pied de l'échafaad il fournirait la preuve de son innocence en justifiant d'an alibi. Le magistrat qui a été chargé de l'instruction doit décliner la mission de recevoir les dernières déclarations, non point qu'il n'ose accepter la suprême conséquence de son œuvre sociale, mais parce qu'il ne serait pas convenable que la justice eût l'air de triompher en se trouvant sur k passage de Thommc qu'elle a vaincu; tout homme de cœur, qui a exercé des fonctions judiciaires, sait que l'accomplissement d'un devoir pénible entre tous n*a rien qui ressemble à un triomphe; disposer de la vie des autres, aussi bien dans les prétoires de la justice que sur les champs de bataille, est toujours un acte terrible qui fait tressaillir le cœur des plus braves et des plus convaincus.
Le magistrat, comme on l'a entendu dire quelquefois, par des hommes intègres du haut du siège du ministère public, peut envisager avec anxiété les graves questions que soulève la peine de mort et souhaiter que l'humanité puisse un jour être dispensée de recourif à des châtiments si terribles, mais s'il requiert au nom de la loi, c'est que dans sa conscience qui ne saurait transiger sur ce point, il estime que le châtiment est légitime, que la loi est juste et que ses ordres sont de ceux auxquels il est permis d'obéir.
La légitimité de la peine de mort a soulevé d'ardentes controverses, mais, chose digue de remarque, elle a rencontré des défenseurs aux pôles extrêmes de b philosophie. Le cinquième précepte
du Décalogue nous dit : « non occides »>, mais l'Eglise bien qu'elle flit toujours condamné le meurtre, le duel, le parricide, les guerres injustes, a en même temps admis que la guerre est légitime quand elle se fait conformément au droit des gens pour une cause juste et vraiment grave. «Justa bella définir! soient, disait saint Augustin,! quîe ulciscuntur injurias; » de même il est permis de tuer d*autorité privée un injuste agresseur pour conserver sa vie et celle de ses semblables : « Vim vi repellere omnes leges omniaque jura permit-' tunt, » enseigne saint Thomas.
C'est ainsi que les théologiens ont toujours accepté la peine de mort. « Comme elle est nécessaire, dit Gousset dans un livre classique, pour protéger les innocents, et qu'elle est un moyen' de juste et de légitime défense pour la société, le législateur peut la décerner contre ceux qui sont coupables de quelque grand crime; les tribunaux sont obligés de l'infliger dans les cas déterminés par la loi en se conformant aux procédures et formalités prescrites. » De leur côté les matérialistes arrivent aux mêmes conclusions; l'homme n'étant à leurs yeux qu'un animal, il n*y a pas plus de raison pour épargner sa vie, s'il est malfaisant, que pour interdire la destruction des bêtes fauves; il n'y a pas à regarder la qualité de la bête, mais seulement à sa férocité. Aussi à un congrès de Rome la peine de mort a été défendue au nom des principes de l'école positiviste.
« La société, a-t-on dit, en faisant tomber la tête d'un homme Opère ce travail de sélection que le darwinisme considère comme la loi naturelle du perfectionnement; en condamnant à mort le délinquant né ou instinctif, la société favorise en l'accélérant l'œuvre de la nature dans le but d'obtenir la réalisation de l'intérêt social; les nécessités de la vie civile et l'influence du milieu
ambiant ont altéré les conditions naturelles de la latte pourrexi*»-: tence parmi les membres de la société; aux forces delà nature ontété substituées celles des conventions sociales; il serait dangereux pour la société de ne pas se délivrer, du moins par approximation, des éléments criminelsqui l'infestent. »
0 Je comprends, dit encore M. Garofalo, l'opposition à la peine de mort de la part de ceux qui voient dans le criminel, un homme susceptible de remords ou de repentir, je ne puis la comprendre de la part de ceux qui soutiennent l'existence du criminel né ou ins-' tinctif ; et sa conclusion est celle-ci : « Soyons donc logiques et ne nous laissons pas influencer par des considérations d'un ordre inférieur, lorsqu'il s'agit de laisser intacts les principes qui sont la raison d'être de notre doctrine. »
En 1829 et en 1832, Victor Hugo, dans deux pamphlets retentissants : « Le Dernier jour d'un condamné et Claude Gueux », fit contre la peine de mort ces réquisitoires célèbres, dont toutes les imaginations se sont nourries en attendant l'âge de l'expérience.
Claude Gueux, son héros, personnage très réel, était le plus abominable coquin qui puisse se rencontrer ; condamné une première fois, pour tentative de meurtre sur un gardien de Clairvaux, il fut gracié; quelque temps après, il en assomma un autre à coups de hache, pour se venger d'avoir été séparé d'un infâme compagnon d'atelier, condamné comme lui aux travaux forcés pour meurtre, et avec lequel il troublait l'ordre dans la maison; le poète mettant les choses sens dessus dessous fit de ce misérable un mart3nf et des juges d'haïssables bourreaux; j'ai sous les yeux une lettre écrite en 1844, par l'inspecteur général des prisons, Moreau Christophe, au procureur du roi, à Troyes, où le procès avait été jugé, dans
laquelle il dit : « On ne peut s'imaginer à quel point Victor Hugo s*est moqué de la vérité, de la Justice et de ses lecteurs, j'ai sur la conduite du condamné à Bicôtre et au bagne des détails qui font frémir. >» Les deux livres, grâce à Téclat du style, n'en soulevèrent pas moins un vif mouvement d'opinion ; il devint à la mode de prendre le parti des criminels contre la justice, et de trouver les condamnés à mort plus intéressants que leurs victimes ; les assassins eurent le tort d'abuser un peu trop de la sympathie qu'on leur témoignait «loin de désarmer ils poursuivirent leurs exploits avec une incorrigible ardeur, répondant sans cesse par de nouvelles férocités aux manifestations sentimentales dont ils étaient l'objet, et couvrant la voix de leurs défenseurs par le retentissement de leurs forfaits.
Aujourd'hui, le parti des abolitionnistes a perdu beaucoup de terrain, et ce fut l'excès de la clémence qui ramena la société à un sentiment plus exact de ses intérêts. Sous la présidence de M.Grévy, qui avait pour la peine de mort la même aversion que le roi Louis- Philippe, les criminels virent leurs chances d'être graciés augmenter sensiblement; les exécutions retardées le plus possible n'eurent plus lieu qu'à la dernière extrémité, sous la pression de l'opinion, de façon à lui en laisser toute la responsabilité ; mais comme en mime temps les crimes se multiplièrent à Paris, au point que la population fut effrayée par la fréquence des attaques nocturnes et des vols à main armée au centre même de la ville, le public se prononça contre ces trop rares applications de la loi, et pour un peu il eût demandé la suppression du droit de grâce luimême; on pouvait admettre sous l'ancienne naonarchie, disait-on, que le roi, investi par la naissance d'un droit antérieure! supérieur aux lois corrigeât par sa clémence les rigueurs de la justice, mais
sous la République, qui doit être le régime de la loi pure, la justice K sociale ne peut être tenue en échec par le bon plaisir d'un seul, fût-il le premier dans l'Etat; d'autres ajoutaient : « un tel arbitraire accordé à un être humain est exorbitant; c'est a la loi seule et à ses organes réguliers qu'il doit appartenir de prononcer les arrêts saprêmes; quand ils ont définitivement parlé, tout doit se taire.
IAu moment où pendant près d'une semaine la foule se dirigeait tous les soirs place de la Roquette, dans l'espoir de voir tomber la cête de Pranzini, la question du droit de grâce fut discutée dans toute la presse; les plus brillants rédacteurs des journaux, représentant les opinions les plus avancées, depuis M. Auguste Vacquerie, M. Henri
■ Rochefort, jusqu'à M. Jules Delafosse, se prononcèrent avec une grande vivacité contre le maintien de ce vieux droit. M. Edouard Hervé, s'élevant avec rautoriré de son talent au-dessus des raisons passagères et personnelles, fut un des rares défenseurs de cette prérogative nécessaire du pouvoir suprême, il répondait avec raison :
H « Vous pouvez dire : les décisions de ta justice doivent être toujours exécutées. Vous ne pouvez pas dire : les décisions de la justice doivent être exécutées uniquement quand elles entraînent la mort. Vous reculeriez devant une si monstrueuse contradiction. Celui qui sera condamné à un an de prison restera effectivement enfermé pendant douze mois. Je me demande ce que deviendront alors les prisons, ou plutôt je ne me le demande pas! Il faudra renoncera tout
^ espoir d'amender les condamnés le jour où on ne pourra plus leur offrir comme récompense de leur repentir ou de leur soumission,
»la remise d'une partie de leur peine. » Ces réflexions sont pleines de sagesse, l'abus du droit de grâce peut être fâcheux, mais la suppression de ce droit serait un mal plus grand encore et les jurés n'oseraient plus prendre la responsabilité
4o8 LES PRISONS DE PARIS
d'une condamnation capîwle, s'ils ne savaient que dans des cas exceptionnels le chef de TEut pourra adoucir la rigueur de leur verdict.
Mais en même temps que le droit de grke répond h. certaines situations et h Tinstinct môme des masses, la peine de mort répond aussi à ce besoin de défense dont la société reconnaît plus que famais l'impérieuse nécessité; ce châtiment constitue à l'heure actuelle, en attendant que l'humanité devienne meilleure, un des rares moyens de protection un peu efficaces contre les entreprises des malfaiteurs; sa nécessité fait sa légitimité; si je suis attaqué par ces rôdeurs nocturnes, si nombreux aujourd'hui, qui se battenr comme des sauvages, vous défoncent la poitrine d'un coup de tête et vous font sauter l'œil d'un coup de pouce, serai-je un assassin si je les tue pour me défendre?
La société ne fait pas autre chose; ses prisons ne suffisent pas à la protéger, elles n'inspirent aucune terreur; le bagne transformé par la transportation est devenu un attrait, et les assassins graciés partent en chantant pour k <t Nouvelle », comme ils disent; on prétend que la peine de mort n'effraye plus, rien n'est plus faux; on cite l'exemple de Gilles et d'Abadie qui ne manquaient jamais une exécution ; leur forfanterie venant de ce que se croyant plus habiles que les autres, ils pensaient ne jamais se laisser prendre, mais dès qu'ils ont été entre les mains de la justice, ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour sauver leur tête ; alors même qu*on ferait de la prison de véritables lieux de torture en ressuscitant les anciens in-pace par l'encellulemcnt perpétuel, elle laisserait toujours aux condamnés l'espoir pour ne pas dire la certitude des réductions de peine, des grâces, des amnisties.
J'avais dernièrement sous les yeux deux lettres écrites par u
condamné à mort la veille et le lendemain de sa grâce; dans la première apparaît à chaque ligne l'effroi inspiré par l'approche du supplice : « Je crois que ma raison s'égare, c'est en pleurant que j'écris ces lignes, chose qui ne m'est jamais arrivée depuis mon arrestation; la mort involontaire, ftitale, me répugne, la pensée du suicide me sourit; tout ce que je demande c'est de ne pas être exécuté pour la mémoire de ma famille ; peut-être lorsqu'on m'annoncera ma commutation cela me changera les idées, pour le moment je suis complètement démoralisé. » Dans la seconde lettre la joie déborde, le condamné parle de son avenir et de la vie nouvelle qu'il veut se faire, comme s'il s'agissait tout simplement de quelque fredaine de jeunesse à réparer. Le crime diminue singulièrement de gravité aux yeux du coupablegracié, rien n'en fait mieux comprendre l'horreur à lui-même et aux autres et n'excite plus au repentir que la vue de Téchafaud.
D'ailleurs certains hommes, et c'est pour ceux-là surtout que la peine de mort s'impose, restent dangereux même dans la prison la plus rigoureuse et la mieux gardée, en les graciant, on condamne des honnêtes gens à mort ; il y a des détenus qui, un jour ou l'autre, tueront certainement un gardien ; dernièrement le jury de la Seine accordait des circonstances atténuantes à un anarchiste qui, par pure haine de la richesse, avait tiré à la Bourse des coups de revolver sur les agents de change ; à peine était-il arrivé à Nouméa que sur une observation qui lui fut faite par son gardien, il s'écriait : -t 11 faut en finir avec ces oppresseurs ! » et il lui brisait les reins d'un coup de pioche,
11 faut en prendre son parti, la peine de mort restera longtemps encore la ressource suprême, mais, pour qu'elle soit en même temps une grande leçon, il faut qu'on en fasse autre chose que ce qu'elle
est aujourd'hui ; la manière dont on traite le condamné manque de dignité et de logique; elle offre un singulier assemblage d'idées matérialistes et de sentiments religieux, de petitesse et de grandeur.
Les dernières heures d'un condamné ne ressemblent en rien i Tagonie de Thomnie libre qui, étendu pendant de longs jours sur son lit de souffrance, se sachant perdu, s'habitue à l*idée de sa fin prochaine, et fait avec résignation le sacrifice d'une vie souvent heureuse ; à l'aide de petits moyens inspirés par une fausse sensiblerie on cherche à éviter au criminel ces angoisses salutaires, i écarter de lui jusqu'à la pensée de la mon; on le distrait, on Toccupe, on le trompe, son avocai, qui à force de répéter qu'il est innocent a fini par en être persuadé lui-même, est obligé par les règlements de la prison de se prêter à ces subterfuges; chacun jQÎt croire au condamné que son pourvoi n'est pas encore jugé, que son recours sera admis, on l'endort dans de fausses espérances; autant vaiidrait administrer un narcotique et tuer doucement, pendant son sommeil, celui qui n*a pas craint pour un misérable intérêt de faire subir aux autres la mort la plus atroce. Sans doute par tradition, on lui permet de voir l'aumônier et dans la chapelle il a une place où le dimanche, derrière une grille, il peut entendre la messe ; mais si au moment où on le réveille subitement pour le prévenir qu'il va mourir, il veut voir le ministre de sa religion et s'entretenir avec lui, le bourreau lui en laisse :\ peine le temps et le pousse en toute hâte vers la porte derrière laquelle l'attend l'échafaud et la foule qui hurle et piétine comme lorsque le rideau tarde à se lever.
Il ne serait pas cruel mais au contraire plus digne, plus humai n^ et en même temps plus exemplaire, de prévenir le condamné au moins la veille de son exécution, afin que voyant bien la mon eu
ce, il ait le temps, même en dehors de route idée religieuse, d'exprimer ses volontés, de repousser le prêtre si cela lui convient, et s'il l'accepte, de se recueillir avec lui au lieu de se contenter le plus souvent, dans le trouble des horribles préparatifs, d'appliquer machinalement ses lèvres décolorées sur le crucifix au moment où l'instrument de son supplice se dresse devant ses yeux effarés.
Dernièrement un assassin, qui était cependant un grand sceptique, disait : « On a eu tort de ne pas me prévenir hier, j'avais des dispositions à prendre pour assurer le sort de mon enfant. » l^L Un autre, celui-là un homme du peuple, s'exprimait ainsi : ™ « Une seule chose me chiffonnera, ce sera de n'être prévenu qu'au dernier moment; on a beau être brave, avoir l'âme bien trempée, quand on n'a que dix minutes pour recouvrer le sang-froid, il y a toujours un instant d'émotion; je ne crains pas la mort, je la braverais, mais je donnerais bien des choses pour avoir deux heures devant moi; avant de faire le saut de l'éternité il est bien permis de vouloir se reconnaître. »
De même que dans les abattoirs on cherche avec raison à faire souffrir les animaux le moins possible et à les tuer par les procédés les plus expéditifs, il semble que la philanthropie serait pleinemenc satisfaite si on arrivait à faire passer le condamné de vie à trépas sans qu'il ait le temps de s'en douter ; on ne pense qu'à lui épargner une douleur ei une émotion physiques; c'est à peine si l'on songe à la pauvre âme que le couperet du bourreau envoie, repentante ou souillée de crime, dans les régions de l'éternité.
A Tune des dernières exécutions il se passa une scène profondément triste, qui montre bien le point de vue exclusivement matérialiste auquel la mort est aujourd'hui envisagée par un grand nombre ;
le condamné, un tout jeune homme, ayant voulu, presque au pied de réchafliud, faire une recommandation dernière au pasteur protestant, qui l'accompagnait, des murmures d'impatience et de protestation se firent entendre dans les groupes les plus rapprochés; le pasteur n'en continua pas moins à écouter le malheureux; le lendemain quelques journaux l'attaquèrent avec une extrême violence, le traitèrent d*homme barbare, cruel, fanatique, et demandèrent de supprimer désormais « toutes ces mômeries » ; chose étrange, ce fut dans la prison, par tous ces misérables, que le rôle du pasteur fut bien compris et dans le récit de l'exécution écrit par un détenu sur le carnet de biliothèque du supplicié, on peut lire ces mots que j'ai déjà cités : « Honneur à M. le pasteur Arboux. ■
Il y aurait donc tout à la fois plus de dignité dans le châtiment suprême et plus de profit moral pour le condamné à ne pas attendre la dernière minute avant de lui faire connaître lerejet de son recours en grâce ; au lieu de penser à lui épargner des émotions, mieux vaudrait qu'on s'occupât d'avantage de le protéger contre les indis* crétionsde ceux qui le gardent; dès qu'un homme est condamné à mort, la loi, par respect pour les arrêts de la justice, pour la douleur d'une famille, par respect aussi pour celui qui va expier sa faute d'une façon si terrible, devrait imposer le silence autour de lui et débarrasser la prison, où il attend la mort, de ces curiosités mauvaises qui cherchent à arriver jusqu'à sa cellule. Depuis quelque temps surtout, il semble que le condamné soit exposé sur une sorte de pilori aux regards de tous; les gazettes, dans leurs faits divers, réservent une place importante à ses moindres actions; on publie les prétendues poésies qu'il compose, on raconte les visites qu'il reçoit, ses conversations avec sa famille, ses impressions, ses angoisses, on donne k nombre des cigarettes qu'il lume, des verres.
de liqueur qu'il bdit; ces informations, le plus souvent inexactes, ont non seulement l'inconvénient de donner une sorte de célébrité aux criminels, qu'il faudrait laisser dans l'oubli, mais elles leur sont très préjudiciables en soulevant contre eux des courants d*opinion, en les rendant encore plus odieux qu'ils ne le sont vraiment; ainsi tout récemment, pendant que trois condamnés à mort attendaient leur sort, on racontait que l'un d'eux, le plus jeune, manifestait les sentiments les plus abominables^ qu'il se glorifiait de son crime et annonçait l'intention d'en commettre d'autres; tout au contraire il donnait à ce moment même les preuves du plus grand repentir; il écrivait à sa famille des lettres tou-' chantes pour implorer son pardon; c'est ainsi que trop souvent lorsque l'avocat se présente devant le chef de l'Etat, afin d'appuyer le recours en grâce, il est obligé de défendre son client non seulement contre le verdict du jury, mais encore contre les articles des journaux; je n'ai pas à rechercher ici l'origine de ces informations; l'administration pénitentiaire s'en est beaucoup émue, et elle pense, à tort ou à raison, qu'elles seraient plus souvent évitées si on faisait garder les condamnés à mort par les surveillants de la prison au lieu de mettre auprès d'eux, par un vieil usage qui ne se comprend guère, des agents de la sûreté, dont le temps serait mieux employé à rechercher les malfaiteurs qui courent les rues.'
Déjà par l'ignorance dans laquelle on se plaît à laisser le condamné sur son sort jusqu'à la dernière seconde, aussi bien que par le tapage inconvenant qui se fait autour de lui, la grandeur de la peine capitale se trouve singulièrement diminuée, mais le jour de l'exécution elle disparaît tout àHiit au milieu des scènes honteuses dont la place de la Roquette est devenu le théâtre habituel.
Tandisque l'autorité militaire, moins complaisante pour lacurio-
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site du public trouve le moyen de procéder avec décence à ses imposantes exécutions, loin du tumulte et des clameurs de la populace, il n'est pas un seul criminel condamné par les cours d'assises qui puisse payer sa dette sans que sa mort ne soit l'occasion d^ plus tristes scandales. Chaque fois que l'échafaud se dresse à Paris, vous pouvez ouvrir au hasard n^mporte quel journal, vous Âtes sûr d'y trouver les lignes suivantes : « Il n*y a qu'une voix pour protester contre les hontes de la Roquette; c'est un rende2*vous pour les oiseaux de nuit, pour les rôdeurs et les noceurs; un petit souper matinal qui couronne et motive une orgie, une descente delà Courtille après un bruyant carnaval de quelques heures; tout ce que la débauche entretient ou ruine de misérables afflue à cette foire et h société fait tomber une tête pour donner une représentation gratuite à la canaille avinée. »
Quel que soit le criminel que la loi ait livré au bourreau, les choses se passent toujours de la même façon ; le chroniqueur peut même se dispenser de sortir de chez lui, il n'a qu'à prendre dans son tiroir le cliché relatif aux exécutions capitales, avec ses divisions habituelles: mesures d'ordre; — minuit; — le réveil du condamné;— la dernière heure; le ligottement; — l'échafaud; — arrivée de la justice; — la cellule; — après l'exécution; — simulacre d'inhumation; — cadavre réclamé ;— expériences ; — la vie après la décapitation; — le moulage; c'est toujours la même chose; il peut, en changeant seulement les noms, adapter ses descriptions réalistes à n'importe quelle exécution. ^^M
Cette publicité donnée aux détails les plus répugnants du sup-^* plice, aux désordres de la foule^ à ses débauches sanguinaires, enlève à l'expiation suprême toute sa majesté et la transforme en un sujet de trouble et de démoralisation.
la
LA DERNIERR ÉTAPE
En 1839 le garde des sceaux recommandait d'éviter de faire les
exécutions les jours de marché; a la réunion d'une grande foule,
lisait-il, disant d'une peine un spectacle populaire qui, loin de
:pandre d'utiles enseignements peut contribuer à la dépravation
'des mœurs ».
r En 1848, le gouvernement provisoire abolissait le carcan et ■i*expositioii publique comme étant de nature à éteindre le sentiment de la pitié et à familiariser avec la vue du crime ; depuis on s*est appliqué à simplifier de plus en plus la mise en scène de l'échafaud ; on l'a fait descendre de son estrade pour le mettre à ras de terre, on a supprimé la chemise rouge pour l'assassin et l'incendiaire, le voile noir, les pieds nus, la mutilation du poignet pour les parricides ; enfin depuis bien des années les crirainalistes et n'ont pas cessé de réclamer la suppression de la publicité absolue des exécutions telle qu'elle existe aujourd'hui. M. Bérengcr (de laDrôme), en 1854, dans un de ses plus beaux livres, M. Charles Lucas, dans de nombreuses pétitions adressées aux pouvoirs publics, M. Jules »imon, à la tribune du Corps législatii, M. Dufaure et M. Bardoux pendant leur passage au ministère de k justice se sont faits tour à tour les défenseurs de cette réforme ; le Sénat impérial, le Sénatrépublicain, les Chambres, ont été saisis de la question, des projets de loi qui auraient pu être votés en une séance, taiu ropinion était unanime, ont été mis à l'étude, et au mois de janvier 1885, la Cour de cassation, résumant le désir de la magistrature tout entière, s'exprimait en ces termes dans un remarquable rapport de M. l'avocat général Arthur Desjardins : « La Cour ne croit pas que l'opinion publique ait sur ce point depuis plus d'un demi-siècle fait fausse route; la publicité desexécutions capitales offire, à ses yeux, dans la pratique, au point de vue des mœurs publiques, des inconvénients
de nature à en justifier la suppression ; dans les grandes villes le scandale est à son comble. »
Mais en même temps que la Cour consacrait par sa haute autorité le principe de la non-publicité, elle le rendait presque illusoire par de trop nombreuses exceptions; outre les fonctionnaires, dont la présence est à coup sûr indispensable pour constater l'exécution de la loi, non seulement d'autres personnes, telles que tous les magistrats du département, les conseillers municipaux, les jurés, les journalistes, etc., seraient admis à assistera l'exécution, mais en outre on réserverait des places au public ordinaire, les femmes et enfants exceptés, et les portes de la prison seraient ouvertes pour leur introduction.
La Cour suprême ayant dans cette circonstance exprimé un avis et non pas rendu un arrêt, il est permis, sans manquer au respect qui lui est dû, de penser que la combinaison qu'elle propose laisserait subsister, en ies aggr.ivant peut-être, tous les inconvénients du système actuel- A quoi bon ouvrir les portes à cette populace et lui laisser croire par hï même que le coupable pourr.iit être soustrait au châtiment par des magistrats et des fonctionnaires complaisants, si elle n'était là pour les surveiller de près; ce sont des idées qu'il est dangereux de répandre dans les foules; jusqu'à ce jour les représentants du pouvoir judiciaire n'avaient pas besoin de s'entourer de la foule pour donner de l'auihenticité aux actes qu'ils étaient chargés de dresser; leur caractère, les élevant au-dessus du soupçon, suffisait à garantir la sincérité de leurs constatations ; procéder autrement lorsqu'il s'agit d'exécution capitale ce n'est pas seulement exposer les représentants de la loi à des soupçons immérités, c'est perpétuer les scandales de la publicité. Un journaliste bien connu, un des grands maîtres du reportage parisien, M. Georges Grisou, qui a assisté, je
crois, à toutes les exécutions depuis bien des années et qui mieux que personne pourrait en raconter l'histoire, écrivait à ce sujet :i I « Alors que dans la foule étendue sur plus de cent mètres on se bouscule, on se bat pour avoir le premier rang, quelles scéaes n*aurez-vous pas quand cette foule saura que vingt-cinq à trente personnes sorties de son sein pourront pénétrer dans la prison» Tout le monde voudra en être et pour cela cherchera à se nîettre en tête. ^I1 y a déjà des étouffements ; il y aura des massacres. » ^M Ce qu'il faut d'ailleurs, ce n'est pas seulement repousser cette tourbe humaine qui assiège l'échaiaud, c'est empêcher aussi la publicité excessive qui suit l'exécution ; de même que te huîs-clos des audiences ne permet pas de rendre compte des débats, le huisclos de l'exécution devrait aussi imposer une certaine réserve; et la plume des journalistes pourrait s'employer plus utilement qu'à décrire les horreurs d'un supplice, je suis sûr qu'ils seraient les premiers enchantés s'ils pouvaient se dispenser d'aller i chaque exécution se bousculer et se morfondre sur la place de la Roquette pour la I satisfaction du public. Il faut ou bien revenir aux cérémonies du L moyen âge qui ne manquaient pas de grandeur, au cortège du ^■supplice avec les pénitents récitant les prières des morts, au cos» I tume rouge du bourreau, à une mise en scène qui frappait les ima- I ginations populaires ou bien alors supprimer cette publicité moderne, mesquine, honteuse d'elle-même qui ne sert qu'à satisfaire les mauvais instincts des foules.
Il est grandement temps que cette publicité disparaisse; quant aux esprits malveillants qui s'imaginent qu'à la faveur du huis-clos on pourra sauver un condamné, il ne faut pas s'en inquiéter; des procès-verbaux dressés par des magistrats ou des tonctionnaires
d'un rang élevé auront en fin de compte plus d'autorité que de mi*
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sérables et ridicules insinuations. D'ailleurs il y aurait deux exce. lents moyens de prouver la réalité de l'exécution ; l'un, trop moderne peut-être, serait, si Ton veut, de dresser avec les appareils de la Préfecture de police, ce que j'appellerai le procès-verbal photographique de l'exécution; le second, d'ordonner que la peine capitale se compléterait par la remise du corps des suppliciés à la faculté de médecine.
Cette dernière disposition aurait en outre l'avantage de donner satisfaction aux vœux de la science, exprimés encore dans le dernier congrès de médecine légale, et de prévenir les scènes scandaleuses qui se sont quelquefois passées sur le bord de la tombe entre le délégué de la faculté réclamant un sujet pour des expériences et le prêtre lui opposant la volonté dernière du condamné, de reposer tranquillement dans la tombe ; volonté très légitime ci devant êtrerespectée dans l'état actuel de notre législation.
Plus la peine de mort sera débarrassée de tous ces scandales de la rue, plus le peuple la verra de loin» plus elle fera d'impression sur lui, plus elle mettra un terme à cette forfanterie dangereuse par laquelle à leur dernière heure les criminels semblent se transformer en héros.
Une enceinte réservée, aux portes de Paris plutôt que dans la ville même ; quatre ou cinq magistrats et fonctionnaires d'un ordre très élevé ; un procès-verbal sans phrase et plus digne que ces rapports épisodiques de mode aujourd'hui; si Ton veut encore, une sonnerie de cloches, un drapeau noir hissé sur quelque édifice, l'affichage du procès-verbal et l'interdiction de tout autre compte rendu, voilà ce qui ferait du châtiment suprême autre chose qu'un amusement corrupteur pour un certain monde.
Ce n'est pas la peine de mort qu'il faut supprimer, c'est la façon
dont on l'applique qu*il importe demodiBer; l'état de la criminalité exige qu'elle soit maintenue, la moralité commande de la rendre exemplaire et vroimeut imposante.