‹ Paris qui souffre. Les prisons de Paris et les prisonniersChapitre 18 sur 32 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Doléances des détenus. — Le règlement de 1885. — La cellule. — Formalité humiliantes. — La, photographie. — Li fouille. — La nourriture. — La camixie. — Les entrepreneurs, — Les salaires. — Les gardiens. — Les punilions. — Là biblioilièque. — Le parloir. — Visite du Juge;

N 1777, Voltaire prétendait que la plupart des geôles étaient des cloaques d'infection, répandant les m.-)b« dies et la mort; en 1889, M. Emile Gautier, dont j'ai déjà cité les fines observations qu^il eut le loisir de faire, ayant par suite de condamnations politiques habité cinq ou six prisons diverses, de 18S2 à 1885, disait à son tour, dans la « Revue d'anthropologie criminelle », en se servant des mêmes expressions à plus d'un siècle de distance: « La prison, telle qu'elle est organisée, est un véritable cloaque épanchant dans la société un flot continu de purulences et de germes, de contagion pliysiologique et morale ; elle empoisonne, abrutit, déprime et corrompt. C'est à la fois une fabrique de phtisiques, de fous etde criminels. »

La question pénitentiaire n'est donc en réalité pas plus résolue qu'elle ne l'était du temps de Voltaire.

Un grand mouvement d'opinion, à la tête duquel marchait non seulement les philosophes, mais la Royauté elle-même et des hommes d'Etat, comme de Lamoignon, Malesherbes et Necker^

s'était élevé contre le système des lois pénales, et de toute part les assemblées provinciales exprimaient des vœux sur Tamélioration du régime des prisons.

Le centenaire a réveillé de différentes façons le souvenir des cahiers des Etats généraux et les a mis à la mode ; mais pour trouver la vérité dans ce genre de consultation, il faut que tout le monde y soit appelé; que les gouvernants comme les gouvernés, ceux qui appliquent la loi comme ceux qui la subissent, puissent apporter leurs idées ou faire entendre leurs doléances; par cette raison il me semblerait peu juste, pour ne parler que de la question pénitentiaire, de refuser la parole à celui qui est emprisonné, et de ne la laisser qu'à ceux qui ont le droit démettre les gens en prison; j'ai sous les yeux les notes d'un assez grand nombre de détenus, et sans entendre approuver tous leurs vœux, il me paraît intéressant de les exposer : ce sont ces cahiers d'un nouveau genre que je veux interroger.

On pourrait croire, à première vue, que le vœu des détenus serait, avant tout, la suppression de la prison elle-même ; pas le moins du monde; peut-être chacun en particulier le souhaiterait-il pour lui-même, mais il ne le voudrait pas pour ses compagnons, sachant mieux que personne combien ils sont redoutables.

« . Parmi tous ces hommes, dit un détenu de Sainte-Pélagie, il en est beaucoup qui sont à tout jamais perdus ; il y a des bêtes féroces qui sont toujours altérées de sang, qui tuent pour satisfaire le moindre instinct ; il en est de ceux-là comme des tigres et des panthères, il semble que cela leur fait plaisir de faire mal ; chaque crime commis par eux est un sujet d'admiration pour ceux qui les entendent ; il est regrettable que l'administration ne puisse pas les isoler non seulement des autres condamnés moins pervertis, mais même les isoler les uns des autres. »

4ax LES PRISONS DE PARIS

Les détenus se jugent entre eux beaucoup mieux que nous ne les jugeons nous-mêmes ; ils ne se laissent pas prendre si facilement à ces comédies d'innocence qui éveillent souvent les scrupules de notre conscience ; ils connaissent le fond des choses, i^abilemeni dissimulé à l'avocat aussi bien qu'au juge; combien par exemple ne devaient-ils pas sourire de certains attendrissements, les complices de Prado, assis à côté de lui sur les bancs de la Qjur d^assises. en l'entendant aftirmerson innocence sur la tête de sa fille, alors qu'il leur avait dit quelques jours auparavant, comme ils l'ont déclaré depuis : « j'ai une morte dans mon affaire, c'est moi qui ait fait le crime » ; les détenus sont plus sceptiques que nous ; ils n*ont pas les naïvetés dont s'honore parfois la justice.

« Qu'ils se taisent, écrit l'un d'eux, récidiviste et relégué, ceux qui prétendent qu'ils sont innocents, condamnés à faux, pour me servir de leur propre expression ; grâce à Dieu, les précautions prises pour avoir la preuve du délit sont pour l'inculpé des garanties dont on ne peut méconnaître la suffisance dans presque tous les cas. Il y a toujours un fait, une circonstance quelconque qui, rapprochés lesuns des autres et de certains actes émanés du prévenu, donnent à l'inculpation ou à la prévention un corps qui fait la base de la condamnation elle-même. J'ai vu et parlé dans les maisons centrales h des détenus qui se prétendaient innocents ; après quelques entreliens, l'emportais la conviction qu'ils ne croyaient pas k leur innocence, qu'ils y croyaient moins que moi, et Dieu saitsi j'étais fixé ! »

Mais en même temps que le prévenu fait, comme c'est son droit légal, tous ses efforts pour tromper la justice, il ne lui en veut point de ne pas se laisser prendre à ses ruses ; il est le premier à recon naître la légitimité de la peine; il comprend que le juge remplit un devoir et, à la condition d'être traité avec humanité, il a rarement

ae la haine contre lui, et si parfois il songe à le tuer, c'est par intérêt et non pas par vengeance.

« Je sais bien, remarque justement un autre détenu, que si les prisonniers devaient avoir toutes leurs aises en prison, on ne les y enverrait pas; que les privations qui n*inâuentpas sur leur santé ou sur leur constitution £dt partie intégrante de la peine infligée ; qu'il faut qu'ils conservent le souvenir de ce qu'ils auront souften, de façon que l'expiation de leurs fautes leur soit salutaire, que sans doute le régime matériel n'est pas si mauvais, puisque tant de gens viennent et reviennent en user. »

(c Dans le rapide aperçu que je vais faire de ma prison, disait un jour dans le même sens un célèbre assassin, je ne me ferai pas faute de mettre en évidence les abus routiniers, les contradictions choquantes, les mesures ridicules et inutiles qui subsistent dans le système pénitentiaire que jusqu'ici j'ai subi. Je dois avant tout déclarer que grâce aux idées libérales du siècle et à la philanthropie des législateurs, à l'humanité des lois, les prisons quels que soient les noms spéciaux sous lesquels on les désigne, répondent à l'idée de leur destination. Il y a loin d'elles au plomb de Venise et autres analogues de la même époque ; certes on y soufire, chacun selon sa naissance, son caractère, son tempérament, son imagination, mais une fois admis le droit que s'est arrogé la société d'élever des prisons contre ceux de ses membres qui sont en révolte contre ses lois, par des actes criminels et répréhensibles ou jugés comme tels, il serait stupide d'en faire un Eden on un Elysée. »

Mais en même temps que les détenus s'inclinent volontiers devant la légitimité des mesures prises à leur égard, ils sont très sensibles à ce qui leur semble injustement rigoureux ; c'est ainsi que

LïïS PRISONS DE PARTS

les prévenus sont unanimes à se plaindre que par avance on les traire, à quelque chose près, comme s*ils étaient condamnés ; j'ai dit, en parlant de Mazas, combien ces protestations me semblaient légitimes. L'un d'eux résume ainsi leurs sentiments.

« Le régime qui occasionne pour tous ceux qui le subissent des humiliations de toute nature, ne saurait, dit-il, être le même pour les prévenus que pour ceux que h Justice a frappés ; il ne difilre guère cependant que par le port du costume pènalj pour l'une et l'autre catégorie, la vie de famille est suspendue, les affaires d'intérêt sont arrêtées et par cela même compromises dans leur réussite; les relations cessent aveclesamis et les étrangers avec lesquels vous avez un commerce quelconque. Si l'instruction se prolonge, votre avenir est perdu, alors même que vous sortiriez indemne de toute accusation et de toute prévention. »

Dans le régime intérieur de la prison, ce que le détenu paraît supporter avec le plus de peine, c'est la cellule elle-même. Les malfaiteurs de profession cherchent à en sortir à tout prix, des hommes qui en sont à leur première faute aiment souvent mieux les plus répugnantes communautés ; d*autre expriment le voeu d'être classés par catégories.

«c Si la cellule, dit l'un d'eux ayant occupé dans le monde une situation honorable et arrêté pour abus de confiance, est un obstacle suffisant à un malheur complet, ne serait-il pas possible sous certaines restrictions, de réunir à une heure de la journée, deux ou trois fois par semaine au moins, les détenus qui paraissent offrir toutes garantie à tous les points de vue de la moralité et de l'éducation. La chose serait d'autant plus facile qu'il ne doit pas s'en trouver un nombre considérable. Pour cela on les laisserait ou plutôt on les conduirait dans une salle aâectée à cela, ou dans un prome-

C'est un peu ce qu'a voulu fnire l'article 28 du règlement général de 1885 en recommandant aux directeurs d'isoler autant que possible par groupes distincts les détenus ayant déjà subi des condamnatiom de ceux qui sonlsans antécédents judiciaires; mais, malheureusement, l*éut actuel des prisons ne permet guère de multiplier ces groupes autant qu'il le faudrait pour empêcher le mélange des éléments absolument corrompus avec ceux qui sont encore relativement sains.

Il est à remarquer que les détenus se plaignent en général bien moins de ce qui les fait souffrir que de ce qui les humilie et les avilit à leurs yeux; sans doute ils trouvent que la cellule n'est pas un lieu agréable, mais ils comprennent très bien que les prisons ne sont pas faites pour leur agrément; certaines mesures au contraire les irritent, les froissent, et leur semblent d'inutiles vexations.

<« Avant que !e juge nous ait interrogé, disent-ils, la Préfecture de police nous a obligé i être photographiés, si encore c'était pour garder notre portrait, mais on le donne i tout le monde, et les journaux le mettent dans leur salle. »

Sur ce point ce qui peut être justement critiqué c'est Tabui ces constatations étant au fond d'une grande utilité; mais pourquoi p.ir exemple, comme le fait observer un détenu, prend-on votre signalement et vous fait-on passer sous la toise toutes les fois qu'on change de prison; est-ce qu'une copie du bulletin de mensuration fait au service de l'anthropométrie ne devrait pas suffire une fois pour toutes et accompagner le dossier dans ses pérégrinations du Dépôt à Mazas, de Mazas à la Conciergerie, de la Conciergerie k la grande Roquette; le prisonnier serait ainsi affranchi de pénibles répétitions, sans compter que son signalement serait plus exact et que sa taille ne gagnerait pas ou ne perdrait pas quelques centimètres au gré de la toise de chaque prison.

Ce qui est encore l'objet de réclamations, surtout de la part de la temme, c'est la fouille qui a pour but de s'assurer que le prévenu n'a sur lui aucun objet dont il pourrait faire un mauvais usage

Tous les détenus, porte l'article 34 du règlement, doivent être fouillés à leur entrée dans la prison, et chaque fois qu'ils sont extraits de la prison, menés à l'instruction ou à Taudience et ramenés à la prison. Ils pourront être également fouillés pendant le cours de leur détention aussi souvent que le directeur et le gardien-chef le jugeront nécessaire.

a Cette fouille, d'après un détenu, a lieu dans des conditions qui répugnent à tout homme ayant encore le respect de lui-même ; elle est complète et ne peut laisser dans l'esprit de la personne qui en a été chargée aucune crainte qu'il puisse être entré dans le séjour de la détention rien dont le règlement défende l'admission; pourquoi la fouille recommence-t-elle à la sortie du Dépôt, pour aller par exemple à Mazas et pourquoi se renouvelle-t-elle encore à Mazas dans les mêmes conditions ? »

« J'ajouterai, dit un autre, que l'on fait déshabiller trop souvent les détenus; il semble que qtiand l'on quitte Mazas pour aller h h Conciergerie, et la Conciergerie pour Mazas, il serait inutile de le faire se déshabiller, puisque l'on quitte une prison pour retourner dans une autre. »

Je comprends que les prisonniers soient fort opposés à la fouille, elle est pénible à ceux qui n'ont pas de mauvaises intentions, elle est désagréable pour les autres; mais elle est nécessaire et il serait bon qu'elle fÛt faite avec plus de soin ; elle doit lutter d'adresse avec le prévenu et si la main du fouilleur était trop discrète, elle laisserait passer plus d'un objet habilement dissimulé dans les retraites les plus intimes; si l'on réalisait les vœux des prisonniers sur ce

4î8 LES PRISONS DE PARIS

point les évasions deviendraient bien plus fréquentes, la vie des magistrats et des gardes serait chaque jour en péril; malgré li perspicacité des geôliers les plus experts, on voit sans cesse des prisonniersparveniràcacher des armes et de l'argent; un détenu est arrivé un jour du Dépôt avec un revolver chargé, un autre est venu dans le cabinet du juge avec un poignard et une échelle de corde, et dernièrement un fanfaron du crime qui voulait absolument commettre un assassinat de plus pendant l'instruction, avait trouvé le moyen d'apporter une arme aiguisée, faite avec l'un des boulons de son lit, toutes les fois qu'il était amené au Palais de justice.

Les détenus ont trop d'intérêt à la suppression de la fouille pour qu'ils puissent être écoutés sur ce point; mais ils raanifestcm d'autres répugnances qui peuvent sembler moins suspectes; tous se plaignent de ces sièges particuliers qui sont toujours sous leurs yeux et encore plus sous leur nez, dans un coin de la cellule; sans doute certains détenus savent en tirer un singulier parti, et M. Emile Gautier nous apprend qu'ils servent, à ceux qui ne craignent pas de s'y fourrer la tête, de tuyau acoustique pour communiquer avec le voisin et que d'autres y pèchent à la ligne des rats de l'espèce stercoraire qu'ils vendent pour un demi-litre de via ou un paquet de tabac. Mais la plupart des détenus considèrent qu'en lescondamnanti ce contact malpropre et à cet air irrespirable, on les traite comme des animaux plutôt que comme des hommes; les souffrances auxquelles se mêle de l'abjection ne servent qu'à faire perdre à tous ces hommes le peu de respect d'eux-mêmes qui leur reste encore; il est dangereux, a dit Pascal, de trop Aiire voir à l'homme, combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur.

Tous se plaignent de la ÏAçon dont ils sont conduits de la prison au Palais de Justice; la voiture cellulaire, les menottes sont

LES CAIIIHRS DES RRÉVENUS

extrêmement pénibles surtout à ceux qui ne sont pas habitués par ^ plusieurs condamnations à la vie des prisons. « Certains dé- H tenus offrant toute garantie,|dit l'un d'eux, pourraient être accom- H pagnes par un ou plusieurs agents, au lieu d'être conduits dans la H voiture, ce serait pour eux, ajoute-t-il, une occasion pour respirer.» H Mais ce mode de transport serait trop dispendieux et fournirait Toc- H casion de jouer, h des agents trop confiants, le mauvais tour de H s'échapper de leurs matos.

H La nourriture est aussi l'objet de très nombreuses réclamntions ; ™ on sait qu'à Paris des entrepreneurs subviennent aux frais de l'entretien des détenus moyennant un prix de journée fixé en adjudi- B cation, plus une part du saLiire du détenu et les bénéfices de la cantine; ce système éveille les défiances du détenu et voici ce que je H lis dans plusieurs notes : <« ... Je me borne à dire qu'à Paris, le régime de la prison mis à la charge de l'entrepreneur est insuffisant pour le détenu qui a un appétit raisonnable, il empêche très certainement de mourir de faim, mais voilà tout et ce n'est pas suffisant... il est impossible au détenu de se suffire avec la nourriture accordée. C'est insuffisant d'une manière absolue pour une personne, surtout si elle est jeune et a bon appétit... » Des gens, pour ^ ne pas endurer des souffrances que le code n'a pas prévues, sont obligés d'implorer la pitié des gardiens qui leur donnent les pains

Ide la maison, dits boules de son, abandonnés par les prisonniers ayant de largent et pouvant acheter du pain blanc à la cantine. » Autrefois le prisonnier ne recevait que ce qu'on appelait le pain du Roi et de Feau; ce fut vers 1829 que l'usage de la vi<inde commença à s'introduire en même temps que le m.uelas vînt remplacer la paillasse légendaire.

Aujourd'hui le détenu peut-il se plaindre ? Voici, pour qu'on

puisse juger <le la valeur de ses réclamations, quel est son régime alimentaire.

« Le nombre des repas, dit l'article 50 du règlement, est de deux par jour; en toute saison le repas du matin a lieu à neuf heures et celui du soir à quatre heures ; le repas du matin se compose d'une soupe aux légumes ; le repas du soir de trois décilitres de haricots, lentilles ou de riz, soit au beurre, soit à la graisse de saindoux ; le dimanche ce repas est de cent grammes de viande désossée, avec des pommes de terre ; les individus soumis au régime cellulaire, qui est considéré comme affaiblissant, ont en outre même quantité de viande le jeudi; tous les détenus font aussi un repas gras aux fêtes de l'Ascension, de TAssomption, de la Toussaint, de Noël, le i""* janvier, le lundi de Pâques et le 14 juillet; la ration journaHère de pain, est de 850 grammes pour les hommes et de 800 pour les femmes. ^^Ê

Il est évident que si ce régime n'altère pas la santé, et quelque- 1 fois même la rétablit chez les gens ^tigués par les excès, il impose une abstinence, moins grande assurément que celle à laquelle les Trappistes se condamnent, mais encore fort sensible à ceux dont l'estomac est tant soit peu exigeant- Si cette souffrance n'avait d'autre objet que de punir les coupables, je serais loin de la trouver trop dure ; mais son utihté principale est de faire faire des économies à l'Etat en obligeant le condamné à se nourrir'avec l'argent qu'il gagne par son travail, et surtout avec celui qu'il reçoit du dehors. Il existe dans toutes les prisons, sous le nom de cantine, un débit de boissons et d'aliments où les condamnés peuvent acheter cinq cents grammes de pain de ration, une portion de légumes, ceufs, lait, beurre ou firomage, trente centilitres de vin ou cinquante centilitres de bière ou de

cidre, en outre, trois fois par semaine, une ration de ragoût ou de fruit; tous les détenus, on |le comprend aisément, sont partisans de la cantine, ils se plaignent seulement que les prix en soient trop élevés, et à tort ou à raison ils sont convaincus que l'entrepreneur s'enrichit à leurs dépens; je suis convaincu que cela n'est pas vrai, mais je trouve mauvais le système qui donne nécessairement lieu à de telles suppositions.

u Dans les maisons centrales, dit un détenu qui les a souvent habitées, tout est meilleur, plus volumineux et moitié moins cher que dans les prisons de la Seine; avec 20 ou 30 centimes par jour en centrale, vous avez des vivres supplémentaires qui vous permettent de vous nourrir relativement très bien et même de penser à ceux de vos co-détenus sans ressources momentanément ; or à Paris, alors que le gain journalier est bien moindre, vous ne pouvez vous nourrir comme en centrale sans dépenser au moins 50 à 60 centimes encore n'avez-vous comme quantité qu'une petite partie de ce que

Ivous avez là-bas. »

I « Tout s'y trouve coté plus cher que dehors, ajoute un autre, et encore nous n'assistons pas de visu au poids ou à la mesure dont on se sert, peut-être ne serait-ce pas inutile. » Un détenu entrant dans plus de détails trouve les prix exorbitants vu la qualité; il dit qu'un prévenu, pour vivre strictement en ne se servant qu'une fois par jour k la cantine, ne peut dépenser moins de i fr. 45, se décomposant ainsi : un plat de viande, 60 centimes, pain 25 cent., 75 centilitres de vin (c'est la quantité ac- |i cordée aux prévenus), 60 centimes; et il fait remnrqiier noum- ^pment qu'une simple tasse de café coûte aussi cher en prison que dans les plus luxueux établissements des boulevards, tandis qu'il y a aujourd'hui dans les quartiers populaires des débits 011 puur dix

centimes l'ouvrier peut se réconforter avec une tasse de café chaud; je n'ai pas à faire ici des rapprochements entre le prix des cantines et celui des restaurants économiques de Paris, je me bornerai pour prendre mes comparaisons dans un ordre littéraire, à faire remarquer que les prix des portions sont plus élevés dans les prisons que dans l'honnête et distingué buffet où la Bibliothèque nationale vient de mettre à la disposition de ses lecteurs le moyen de soutenir leurs laborieuses ardeurs.

Mais prenant les choses de plus haut et laissant de côté les réclamations des détenus, ne peut-on pas penser aussi qu'on leur donne les moyens de se procurer trop de bien-ôtre ; la cantine, sans nous ramener au temps où Ton reprochait aux geôliers de vendre jusqu'à Fair aux prisonniers, foit trop ressembler la prison à une hôtellerie et en outre, si on peut admettre que le détenu auquel le régime de la maison ne suffit pas ait le droit d'obtenir par son travail une plus grande quantité d'aliments, il ne faut pas aller jusqu'à lui permettre de trop adoucir le régime et de varier à sa guise le menu de ses repas ; que l'État, se débarrassant enfin de toutes les industries qui s'exercent dans la prison, ait dans ses cuisines des fourneaux dans le genre de ceux des sociétés de charité et qu'au moyen de bons, représentant une portion du salaire gagné par le prisonnier, il puisse pour quelques sous, lui fournir non pas des vivres de choix, mais simplement des rations supplémentaires, cela se conçoit ; mais la cantine telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui donne lieu à bien des abus et rend le régime de la prison vraiment trop doux pour certains condamnés; mieux vaut assurément qu'ils puissent moins dépenser et qu'ils aient à leur sortie un pécule un peu plus fort.

L'administration des prisons n'ignore pas que l*organisation du

travail pénitentiaire est indispensable pour deux raisons; il occupe le prisonnier et lui procure pour le jour de sa sortie des ressources sans lesquelles sa rechute immédiate serait inévitable , il ne faut pas l'exposer à faire comme le détenu Bacquet, qui en 1885, étant sorti de la grande Roquette sans argent, n'eut rien de plus pressé que de s'en aller le lendemain assassiner un négociant de la rue Hauteville.

L'idéal de travail des détenus serait qu*il fût pénible pour les punir; rémunérateur pour leur fournir le pécule de sortie; régulier pour éviter les chômages qui engendrent l'oisiveté et le désordre; et applique par l'Etat pour ne pas faire concurrence par ses bas prix à l'industrie privée.

Ces conditions ne se rencontrent pas ; le travail est en général trop doux, c'est ainsi qu'à la petite Roquette les jeunes détenus font des fleurs et qu'à Sainte-Pélagie on fabrique principalement des ballons en papier pour les illuminations; il résulte aussi de cette organisation que le détenu apprend des métiers qu'il ne pourra pas utiliser, dans la vie libre; on a constaté que l'une des causes de l'insuccès de la relégation, c'est que les condamnés au lieu d'être préparés à des métiers virils, comme on prépare le soldat à la guerre, n'apprennent qu'à trier des chiffons, casser des noix, découper des boutons» faire des chaussons, des couronnes, des sacs en toile, tresser des paniers, fabriquer des cannes et des balais.

En second lieu le travail est souvent interrompu ; des divisions entières restent dans la plus dangereuse inaction ; en même temps il expose l'ouvrier honnête à une concurrence redoutable; ces petits objets qu'on vend à vil prix dans tous les bazars, lorsqu'ils n'arrivent pas de l'Allemagne, viennent des prisons ; préoccupé de cette situation. l'Etat essa ye de taire fabriquer des objets à son usage per-

LES CAHIERS DES PRÉVENUS 4îS

sonnel et c'est ainsi qu'on a pu voir à l'Exposition universelle des uniformes de gardiens et des imprimés administratifs, venant d'ateliers récemment organisés à la maison centrale de Melun.

Enfin tous les détenus se plaignent de ne pas être suffisamment rémunérés. Aux termes de l'article 72 du règlement, le produit du travail est réparti par portions égales entre eux et Tentrepreneur; il revient aux condamnés cinq dixièmes, dont la moitié est disponible pour leurs besoins journaliers ou ceux de leur famille, et l'autre mis en réserve pour former le pécule de sortie.

Si les travaux étaient mis en régie et non à l'entreprise, ce prélèvement aurait alors un caractère de pénalité, et le prévenu qui ne va pas au fond des choses, éprouverait moins cette impression mauvaise que son châtiment devient un instrument de richesse pour des industriels ; il est très juste que le condamné soit obligé de supporter les dépenses que par ses méfiiits il oblige la société à faire pour son logement et son entretien; mais en même temps il serait bon que le salaire fut assez élevé pour lui assurer des mryens d'existence à sa sortie.

« Le prix de confection, dit un détenu occupé à faire des sacs, est vraiment dérisoire; 1,000 cahiers à coudre à 0 fr. 60; 1,000 sacs à plier et à coudre, i fr. 15 ; 1,000 sacs à coller, de 35 à 50 centimes, et il n'est guère possible d'en faire plus de 6 à 700 par jour. »

Lesentrepreneursprétendent, il estvrai, qu'ils sont obligés de se couvrir contre les pertes résultant de l'inexpérience des détenus ; ceux-ci réfutent ainsi cette objection : « La détérioration des matières premières, disent-ils, vient surtout de la malveillance de certains détenus; il faut la frapper par des punitions personnelles, au lieu d'en rendre tous les autres victimes; quant

à la perte provenant du manque d'habitude, elle est presque nulle, le travail étant très facile et n'exigeant pour ainsi dire pas d'apprentissage. »

« Que ce soient, ajoute l'un d'eux, qui avant son entrée à Mazas ne s'était jamais livré à aucun travail manuel, des cahiers d'enfant à plier et à coudre, des anneaux en fer ou en acier à joindre d'une façon ou de l'autre les uns avec les autres; des sacs en papier à coller sur un moule, des perles à enfiler les unes à côté des autres et enfin une série de travaux de ce genre, il n*est nullement nécessaire d'apprendre et le moins exercé peut au bout d'une heure en savoir faire autant que le plus vieux prisonnier. »

Le système de la régie, par lequel l'Etat fait travailler pour son propre compte et assure lui-même T entrelien des détenus, est celui que d'instinct ceux-ci paraissent préférer; à tort ou à raison ils considèrent l'entrepreneur comme un exploiteur, qui les lai<!se chômer quand le travail ne lui rapporte plus, réalise à la cantine des bénéfices à leur préjudice, leur fait payer très cher le comraissîoniiaire qui apporte dans l'inrérieur de la prison les objets remis par les parents, ne les considère que comme une chose dont il faut tirer au point de vue industriel le meilleur parti possible et obtient de l'administration, comme cela vient d'arriver à Mazas, la suppression d'un jour de parloir pour avoir une journée de plus de travail; le seul avantage qu'il ait peut-être à leurs yeux, c'est que par les contremaîtres qu'il introduit dans la maison, il facilite les communications avec le dehors et l'entrée des journaux. Les détenus se louent beaucoup des directeurs, ils rendent hommage à leur dévouement, emportent un souvenir reconnaissant des marques d'intérêt qu'ils en ont reçus et bien souvent leur écrivent de bien touchantes lettres de remercîment.

Ils n'ont pas toujours les mêmes sentiments à l'égard des gardiens, sans doute il y a parmi ceux-ci des hommes d'un vrai mérite, ayant le sentiment très juste et très élevé de leurs devoirs, mais il s'introduit dans leur rang des nouveaux venus qui n'ont pas la moindre aptitude pour ces difficiles fonctions ; les détenus s'en aperçoivent tout de suite et on sent que leur soumission n'est pas . celle qu'inspire l'autorité morale.

« Les uns sont bons, écrit un détenu, d'autres sont grossiers . et toujours de mauvaise humeur ; mais ma foi, ajoute-t-il, avec . franchise, il faut être d'une trempe toute particulière pour consentir à passer sa vie dans une pareille situation; prisonniers autant que les condamnés eux-mêmes, tenus aussi militairement que des conscrits, presque toujours en défaut dans leur service, ils subissent des mercuriales de leurs chefs qui ne les ménagent guère. n en résulte qu'ils sont presque toujours sous l'influence d'un mécontentement et qu'ils se vengent en quelque sorte sur leurs hommes des désagréments de toute nature dont ils ont à souffrir. »

Les nouveaux surtout, arrivant avec cette idée, assez naturelle, qu'ils vont être en contact avec une fort vilaine engeance, s'imaginent qu'ils ne se feront respecter que par la sévérité et la dureté du commandement.

« Un surveillant récemment nommé me demandait, dit un détenu, en prenant le service, quelques renseignements sur les hommes de l'atelier, je lui répondis : « Ne voyez, n'entendez que « ce qu'il faut absolument voir et entendre, fermez les yeux sur les a choses insignifiantes, votre prédécesseur irritait tout le monde, on « ne travaillait plus et pendant le dernier mois la moitié de l'atelier « a été punie, ft — Il suivit mon conseil; à la fin du mois la feuille de paie était de deux cents et quelques francs plus élevée que la .

précédente, il n'y avait pas eu de punition et le gardien a\-aît été tranquille. »

Les prisonniers manifestent d'ordinaire une assez grande aversion pour ceux de leurs camarades qui sont employés comme auxiliaires, soit que cette faveur excite leur envie, soit qu'ils supposent qu'elle est le prix de quelque délation.

« H est regrettable, disent-ils, qu'aux surveillants soient adjoints âcs détenus qui sont pour leurs compagnons des délateurs tout en étant leurs complices d'infractions plus ou moins importantes; quelques surveillants peu scrupuleux s'en remettent à des détenus qui ont captivé leur confiance, du soin de les prévenir de ce qui pourrait se passer d'irréguHer dans Tatelier ou partout ailleurs. Il en est qui ont payé de plusieurs mois d'hôpital des rapports vrais ou mensongers faits contre leurs camarades, et cette correction n'était pas toujours imméritée. »

Il faut excuser ces soupçons chez des gens qui souffrent et se sentent l'objet d'une surveillance continuelle, mais jamais, il faut le dire bien haut, la délation u*a été encouragée.

« Loin de la favoriser, les directeurs (c'est un autre détenu qui parle) ne manquent pas de frapper indistinctement d'une peine disciplinaire le délateur et celui qui s'est vengé de la délation; ils considèrent mOme le délateur comme un agresseur et le punissent quelquefois davantage. »

Aussi le détenu prudent et qui veut vivre en bonne intelligence avec ceux dont il lui faut subir la compagnie, évite avec grand soin de paraître trop intime avec les gardiens et de s'exposer ainsi aux soupçons de ses camarades.

« Un gardien, écrit un détenu, me demandait un jour de lui prêter mon concours pour prendre en dcûiut un condamné qui lui

avait attiré une semonce d'un de ses chefs ; j'appelai immédiatement cet homme et lui dis : « Monsieur me demande de l'aider à vous prendre en défaut; je lui ai promis, méfiez-vous de moi ; » le gardien était présent, il se retira en riant à moitié, il avait compris qu'il avait fait une sottise. »

On parle beaucoup de la rigueur des punitions qui sont infligées aux prisonniers; dans son livre M. l'abbé Moreau, aumônier de la grande Roquette, a eu le tort, surtout à cause de son caractère, d'exagérer et de généraliser des faits particuliers, de répandre dans le public cette idée qu'un directeur trop bourru peut frapper un détenu ; les punitions sont soumise^ au contrôle du prétoire, on appelle ainsi une sorte de tribunal composé du directeur, de l'inspecteur, de l'instituteur et du gardien-chef; le prévenu est autorisé à fournir ses explications ; les punitions fixées par l'article 52 du règlement sont : la réprimande, la privation de cantine, de vin, la mise au pain sec pendant trois jours au plus, le cachot pendant quinze jours, la mise aux fers, l'usage de la promenade, de la lecture, la suppression des correspondances, des visites, de .'.'usage du tabac.

Les &utes qui peuvent être ainsi punies sont, bien entendu, d'un ordre purement disciplinaire, telles que celles-ci que je relève sur le registre de punition de l'une des prisons de Paris : « S'est moqué d'un gardien ; s'est battu au chaufibir ; quitté son travail sans autorisation ; s'est endormi à l'atelier ; a déchiré son ouvrage ; a donné un démenti à un garde; paresse invétérée; • cache du tabac dans son pain ; surpris à fumer une cigarette ; trriic d'aliments ; attitude insolente devant un gardien; surpris à lire le journal ; a coupé les doublures de son gilet; a averti ses co-détfjius de l'arrivée du gardien; a joué aux dominos; a écrit à sa maîtresse; port de barbe

440 UES-PKISUHS DE PARIS

non autorisé ; a perdu un livre à la bibliothèque; a écrit à un codétenu une lettre ordurière » ; et ainsi de suite pendant des pages entières.

Malgré tout, les détenus reconnaissent qu'on peut arriver à éviter les punitions.

c( Je ne fais aucune difficulté de reconnaître quant à moi, dit Tun d'eux, que je resterais des années dans une cellule sans donner lieu à aucun surveillant, fut-il le geôlier le plus rigoureux, de pouvoir sous quelque rapport que ce soit, m'adresser le plus petit reproche justifié par ma conduite ; mensonge donc de la part de ceux prétendent qu'on ne peut éviter les punitions. »

A côté des punitions destinées à assurer l'ordre matériel dans ce monde où tous n'ont pas l'humeur aussi facile que celle du détenu que je viens de citer, le règlement a prévu certaines distractions, la promenade, la lecture, le parloir.

On sait ce qu'est la promenade : un triste défilé qu'on ne peut voir sans un serrement de cœur, les jeux de toute sorte sout interdit», mais des exercices reconnus nécessaires à la santé peuvent être autorisés par le ministre, sur l'auiorisation du préf«c ; ce serait répondre aux vœux de beaucoup de prévenus que de provoquer plus souvent cette autorisation ; mieux vaudrait pour la mor.iliié des prévenus, des exercices et môme certains jeux que ces promenades abrutissantes en file indienne ou « en queue de cervelas f, comme ils disent, qui ressemblent au mouvement des chenilles processionnaires.

La bibliothèque est aussi l'occasion de bien des réclamations. Les condamnés qui n'ont pas la bibliothèque défaveur se plaignent d'avoir des livres dépareillés, sans intérêt et dont les pages sont trop souvent couvertes d'expressions ordurières; celui qui traite ainsi

les Uvres est puni, mais comme le fait observer justement un prévenu, ne devrait-on pas aussi supprimer le livre ou au moins en faire disparaître les souillures.

En traversant une salle d'école de la Santé, je prends au hasard un volume, 1* <• Histoire des Merveilles », par Figuier, et je vois, ces mots sur une des pages : « Oh liberté chérie I Adieu Paris, Chariot de la Villette, Mort aux femmes infidèles, courage Chariot »; en revanche sur une autre page, un poète, dont les idées valent mieux que les vers, a écrit :

La vie, mais c'est un court espace Donné par Dieu i Thomme Dont la limite a pour base Une mort plus ou moins bonne.

Si j*ai pris ces exemples à la Santé je ne veux pas dire que la bibliothèque y soit moins bien tenue qu'ailleurs, tout au contraire, elle est une des mieux organisée, et je me plais à citer cet article du règlement fait par l'instituteur : « Le bibliothécaire doit s'inspirer pour le choix des livres, des aptitudes intellectuelles du détenu et ne pas oublier que la lecture ne doit pas être simplement un élément de distraction, mais un moyen puissant pour influer sur le cœur et Tesprit des détenus, afin d'éveiller en eux des sentiments nobles et généreux qu''une lecture mal ordonnée pourrait au contraire éteindre davantage. »

Le parloir est encore la distraction à laquelle le détenu tient le plus; il y voit son avocat et les personnes auxquelles l'autorité judiciaire ou administrative, selon qu'il s'agit d'un prévenu ou d'un condamné, a donné un permis.

L'article 20 du règlement défend aux gardiens « d'agir de façon directe ou indirecte auprès des détenus, pour influer sur leurs

moyens de défense et sur le choix de leur défenseur »i, la dignité du barreau a tout à gagner à ce que le prévenu déclare devant le magistrat quel avocat il lui plaît de choisir ou signe la lettre imprimée, mise à sa disposition, pour demander au bâtonnier un avocat d'ofHcc; les détenus se plaignent aussi que les parloirs sont mal installés; les jours de visite trop rares et leur durée trop courte.

L'article 7 du règlement porte que les prévenus pourront recevoir des visites tous les jours; rien de plus juste et de plus naturel; le juge, auquel appartient le droit de faire sortir les gens de prison, doit également pouvoir leur accorder toutes les communications possibles ; cependant les prévenus se plaignent qu'il n'y ait de parloir que deux fois la semaine ; en outre les visiteurs doivent à titre de mesure d'ordre, faire viser à la préfecture de police le permis donne par le juge pour le parloir de faveur; or, comme ce sont le plus souvent de pauvres gens dont le temps est précieux, ces exigences ks obligent à des allées et venues, à de longues attentes à la porte des bureaux et ils s'en montrent généralement tort irrités ; c'est h ceux qui souffrent, qui sont aigris par le malheur qu'il importe défaire bon accueil, c'est pour eux surtout qu'il faut simplifier des démarches pénibles.

j'ai noté aussi chez les détenus le regret de sentir les magistrats sinon indifférents au moins impuissants à leur égard, en ce qui touche, bien entendu, le régime de la prison.

« Je ne veux pas oublier une autre habitude qui m'a tout l'air d'être une duperie, écrivait Prado dans son très curieux mémoire sur jMazas, auquel j'ai déjà emprunté plusieurs citations, tous les mois il passe à Mazas un magistrat qu'on m*a dit être un juge d'instruction ; il vient savoir si quelque détenu a à faire des réclamations, un employé passe dans chaque ceUule l'annoncer, j'ai remarqué que

les réclamations qu*on lui faisait restaient sans résultat, j'en ai déduit que sa mission était de pure forme. »

La conclusion ne manquait pas de justesse; l'article 611 du Code d'instruction criminelle porte bien que le juge d'instruction est tenu de visiter au moins une fois par mois, les personnes retenues dans la maison d'arrêt, et que dans le cours de chaque session ' d'assises, le président doit visiter la maison de justice, mais ces' visites se bornent à constater que les écrous sont réguliers, qu'il' n'y a aucune détention arbitraire et que les procédures ne subissent pas de trop longs retards; le magistrat n'a pas à s'occuper des réclamations concernant le régime et le personnel de la maison ; il ferait naître des conflits s'il écoutait, en tant que juge, les plaintes des prisonniers sur d'autres points et on lui reprocherait de méconnaître le grand principe de la séparation des pouvoirs; d'ailleurs son inspection doit se borner aux prisons de prévenus, et un direc- ■ teur qui, par impossible, n'aurait pas le sentiment des convenances, aurait, à la rigueur, le droit de lui refuser l'entrée d'une prison de condamnés, s'il n'avait une autorisation du ministre de- l'inté-. rieur ; c'est ainsi que petit à petit la justice a été un peu mise à la porte de chez elle, et nous sommes bien loin du temps où à propos de cet article 611, le rapporteur de la loi disait devant le Corps législatif de 1808 : « Il me semble que les apparitions des magistrats sont non seulement des devoirs remplis envers l'infortune, si bien nommée res sacra y mais encore des actes de haute moralité publique. »

Ce qui cause aussi un certain étonnement aux détenus pour lequel le mot de religion n'est pas encore tout à fait dénué de sens, c'est de voir sa place à peu près vide dans les prisons! « Il y a des ministres des cultes, écrie l'un d'eux, mais on ne voit jamais d'au-

mônier; les dimanches seulement, les détenus savent qu'il se dît une messe, ou du moins il s'en doutent parce qu'on entre-bâille leurs portes. »

n y en a, quî, peu nu courant des choses, s'imaginent que cela vient de l'indifférence de l'auniônieret dans une note de l'un d'euv, empreinte des sentiments haineux, je lis cette phrase t « Le pasteur et le rabbin visitent toutes les semaines leurs coreligionnaires, le curé probablement parce qu'il en a trop, ne visite que les détenus qui lai demandent un entrelien, je ne crois pas que ces visites lui fassent perdre beaucoup de temps.

Je ne veux pas multiplier ces citations, mais que d'avertissements on peut y rencontrer; j'espère que personne ne trouvera mauvais que j'ai voulu, dans ce rapide exposé, faire une part aux sentiments personnels des détenus, sur le régime auquel ils sont soumis; si quelqu'un se montrait surpris de ce procédé d'observation, je me contenterais de lui répondre par cette recommandation de d'Aguesseau aux conseillers du Parlement chargés de visiter les prisons :

« On y doit ouïr les plaintes et requêtes des prisonniers, les faire venir, les interroger du temps et des causes pourquoi ils sont prisonniers, et autre chose que lesdits conseillers verront être à faire, et meiiront par écrit k réponse faiite par iceux. »

Page 1