CHAPITRE III
La ptîson de Glaucin. — Le grand et le petit ChAtelet. — La Conciergerie. — Les Magdeloneties. — Sainte- Pélagie. — L'Abbaye. — Montaigu — Saint- Lazare. — For-1'Evêque. — La Force. — La petite Force-Saint-Martin. — Bîcètre. — Lï Bastille. — Le Temple. — Viaceones.
HISTOIRE complète des anciennes prisons serait longue à écrire, tant elle se mêle aux événements de toute sorte, aux troubles politiques, aux questions sociales, à la transformation de nos lois ; je me contenterai de dire quelques mots de chacune d'elles; si depuis un demi-siècle des volumes et des brochures, en nombre incalculable, ont été publiés sur le régime pénitentiaire, il nVn a pas été de même dans le passé ; on ne faisait pas de bruit autour des prisonniers et on laissait à la charité discrète le soin d'aller les visiter^ au fond de leur geôle; on ne bâtissait pas pour eux des édifices spéciaux, on se contentait de les loger tant bien que mal dans quelque vieille demeure, forteresse ou couvent, dont le sombre aspect était à lui seul une intimidation ; le mystère qui les enveloppait, le silence qui régnait autour de ces prisons, contribuaient à les rendre redoutables.
La Révolution y fit entrer des gens du monde, des écrivains, des philosophes, et ce fut surtout par la publication de leurs mé-
moires, que Ton commença à les connaître et à s'intéresser ï leur réforme.
Si j'ai, dans un précédent chapitre, rappelé les améliorations apportées dès le siècle dernier à leur régime et rendu hommage aux œuvres d'assistance privée, ce n'est pas assuiément que je me sois proposé de soutenir que les anciennes prisons valussent mieux que 'es nôtres ; j'ai voulu être équitable envers le passée sans méconnaître pour cela les progrès du présent ; il est certain que pour un criminel il vaut mieux vivre aujourd'hui qu*:iutrefois; et il est permis de penser que les prisons ne sont pas devenues trop dures aux prisonniers puisque la plupart d'entre eux s'empressent d y rentrer dès qu'on les a mis dehors.
La plus ancienne prison de Paris est la prison romaine que Grégoire de Tours désigne sous le nom de Glaucln, au moyen âge Glatigny, carar Gtaucinij et qui, devenue la petite chapelle de Saint-Symphorien de la Chartre, près la ruelle des Hauts-Moulins, a été récemment démolie ; c'est dans cette prison souterraine que saint Denys fut enfermé par le gouverneur romain.
je me borne à rappeler les prisons du Comte, dans une dépendance du palais de la Cité et plus tard au Chàtelet, de FEvèque dans son palais de l'Ile, du chapitre de Notre-Dame, des Abbés de Saint- Germain -des -Prés ou de Saint- Germain -l'Auxerrois, de Sainte- Geneviève, du prieuré de Saint-Martin, celles du bourg Saint- Marcel, du bourg Saint-Laurent, et je me hAte d'arriver à une époque plus récente se rattachant davantage à mon sujet.
Sous le règne de Louis XVI, Paris comptait douze prisons prîn-^ cipales : le grand et le petit Chfltelet, la Conciergerie, For-l'Evèque,* les Magdelonettes, Sainte-Pélagie, la Force, le Temple, la Salpôtrière, Bicctre, Saint-Lazare, la Bastille, sans compter des prisons
LES ANCIENNES PRISONS DE PARIS 6s
spéciales que je me contenterai de nommer : la prison Snint-Eloy, Saint-Martin rue Pavée-au-Mar.iis, certaines femmes y étaient mises à la disposition de l'administration, laTournelledite tour Saint-Bernard, où comme à Bicêtre phis tard, avait lieu le départ de la chaîne, et la prison de l'Hôtel-de- Ville pour les délits commis sur les ports.
Le jour où ce furent les honnêtes gens que les tribu*
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Le graaJ Chàtdci, (D'après un dessin du musée Carnavalet.)
tîaujt révolutionnaires envoyèrent dans les cachots, le nombre des prisonniers ayant considérablement augmenté, on ijnprovisa des prisons un peu partout et on n'en comptait pas moins de vingt-huit au 1 1 août 1794.
Leur histoire, si bien écrite par D;iuban, n'appartenant pas, à vrai dire, à une étude sur k régime pénitentiaire je n'en dirai
rien ; elles ont passé en un jour laissant derrière elles des traînées de sang ; parmi les prisons de droit commun beaucoup disparurent, et de ces anciennes maisons il ne reste aujourd'hui que la Conciergerie, Sainte-Pélagie et Saint-Lazare.
Lb grand et le petit Chatelet. — Je dirai peu de mots de ces deux prisons dont j'ai déjà eu l'occasion de parler à propos de la Basse Geôle.
Selon Budé on ne devrait pas dire le Chatelet, mais le Carceret, comme venant du mot latin, carctr (prison) \ selon ces vers d'un poète du temps :
Castellura hoc dixere patres nisi dicere raavis Carcellum, modid quod signât carceris antrum.
C'était bien cependant le Chatelet, l'ancien château fortifié de la Cité et plus tard son centre judiciaire, qui avait donné son nom à la prison; en 1398, le roi Charles VI ordonna que les petites prisons du petit Chatelet, à Textrémiié méridionale du petit pont serviraient de supplément h celles du grand Chatelet.
Elles étaient aussi malsaines les unes que les autres; tous les auteurs sont d'accord sur Thorreur de leurs cachots, auxquels un règlement fort curieux de 1425, avait donne des noms bizarres, dont le sens n'est plus toujours intelligible pour nous, mais, suivant la remarque de Paul Lacroix, nous donne à penser, par leur ctrangeté, même que le régime des prisons était alors soumis à d'odieux raffinements de cruauté vénale.
Sauvai rapporte qu'en 1507, les prisons du Chatelet étaicn: i" si mauvais état que les prisonniers furent transporiès au Château du Louvre pendant les réparations nécessaires, et que quatre nouvelles
Les anciennes prisons de paris
furent fïihes dans des
caveaux appelés Vallon Saint- Victor.
Le Châtelet était la prison municipale par excellence ; c'était là que les officiers du guet, les commissaires de police, faisaient conduire, en attendant l'interrogatoire du juge, tous les individus arrêtés sur la voie publique, depuis les plus grands coupables jusqu'aux tapageurs et aux joueurs suspects.
« Ces prisons, disait un magistrat en 1776 dans un mémoire adressé au Roi et à la Reine, n'ayant presque point d'ouverture extérieure, ne reçoivent de l'air que par en haut, ce qui établit seu» lementune colonne d'air à peine suffisante pour ne pas étouffer^ l'enceinte est trop petite ainsi que le préau ; les murs sont trop élevés et les cachots abominables. »
En 1780, le Roi ordonna la fermeture du petit Châtelet et sa démolition pour assainir les abords de l'Hôtel-Dieu ; le Grand fut maintenu et aflfecté spécialement, avec la Conciergerie, aux seuls prisonniers détenus pour « ester à droit en personne, à l'effet de Tinstruction et du jugement du procès ».
« Leurnombrc n'étant pas disproportionné avec IVspace qui devra les renfermer, nous comptons, « est-il dit dans la déclaration de 1 780», avec quelques réparations et de nouvelles distributions, faire arranger riniérieur de cette prison d'une manière convenable, et surtout détruire alors tous les cachots pratiqués sous terre. »
Les troubles politiques ont toujours une influence sur la criminalité, et le Châtelet qui suffisait en temps ordinaire, regorgea bientôt de prisonniers; leur chillre, qui était en moyenne de trois cents, s'éleva en 1790 à plus de huit cents; moins heureux que leurs devanciers, qui n'avaient eu à souifrir que du mauvais air et de l'humidité de leurs cachots, la plupart des individus, prévenus en général de très légers délits, qui s'y trouvèrent le 2 septetti-
}, qui s y
.bre 1793, périrent dans un massacre aussi stupide que crueï. Ainsi finirent les prisons du Châtclet dont il iie reste plus aujourd'hui aucune trace»
La Conciergerie. — Le Châtelet a disparu, mais Tantiqut prison construite en 1302 dans les jardins du concierge ou gardien du palais de k Citil*, est encore debout, enveloppée dans le nouveau Palais de Justice et revêtue, suivant la description que Balzac €n a donnée, de ce suaire noirâtre que prennent à Paris toutes les façades à l'exposition du nord. La vieille Conciergerie rappelle à Paris son histoire, en même temps que par son profil pittoresque elle vient rompre la solennelle monotonie de ses quais ; sur ses cinq grosses tours à poivrières, celle de la Reine Blanche et de l'Inquisi* tion ont été détruites en 1853 et 1871 ; il en reste trois : la tour de César où le greffe a pris la place du cachot dans lequel Damiens, suivant un dessin annexé à relation de son procès, était attaché sur une sorte de lit matelassé, avec de larges courroies fixées au sol par des anneaux; la tour d'Argent, qui servit de demeure à la Reine Blanche, et où maintenant les avocats communiquent avec les détenus, et enfin la tour Bon-Bec ; par un jeu de mot féroce, on l'appelait ainsi, à cause des cris des malheureux qui y subissaient la question, aujourd'hui on y a installé la pharmacie.
« Les cachots de la Conciergerie étaient, avec ceux du Châtelci, ce qu'on pouvait imaginer de plus effroyable; Marot qui y fut enfermé quelque temps, n'a pas ailleurs placé son enfer.
• Si ne croi pas qu'il y ait chose au monde Qix\ mieux ressemble ua enfer tris immonde. Je dy ciifcr, et enfer puis bien dire Si l'aller ueoir, cucor le uerrcz pire. »
: La plus latolérablc saleté était un des fléaux de ces prisons souterraines ; il fallut que la peste s'y mît en 1548, pour qu'on cC\t l'idée de les assainir, et d'enlever les immondices accumulées depuis longues années.
D'après les cachots ou dépôts que l'on y voyait encore avant 1853, près des anciennes cuisines de Saint-Louis et qu'on appelait les souricières, on pouvait se figurer ce qu'étaient ces anciennes geôles où, sous d'impénétrables voûtes, suintant l'humidité, les pri-' sonniers étaient entassés.
a Les oubliettes, dit Edouard Fournier, n'étaient pas loin des cachots. Beaucoup ont cru qu'elles n'avaient jamais existé, mais" une découverte faite, il y a environ soixante ans, sous la tour Bon- Bec, ne permet plus guère de doute à ce sujet. On y mit à jour deux puits ou citernes dont le fond était de niveau avec la Seine, et qui gardaient encore sur leurs parois quelques débris de pointes I de fer, où se déchirait le corps des malheureux qu'on voulait y faire disparaître; dans les grandes crues, l'eau montait jusqu'aux oubliettes et les débarrassait de leurs cadavres. »
Saint Vincent de Paul se fit ouvrir la Conciergerie; il descendit dans ses cachots. Dans ces sortes de cavernes profondes, obscures et infectes, il trouva des malheureux dont quelques-uns croupissaient là depuis longtemps, rongés de vermine, exténués de langueur et de pauvreté, plus abandonnés encore dans leurs besoins spirituels que dans leurs souffrances physiques; à cette vue son cœur tressaillit et ses larmes coulèrent.
En 1618 et en 1776 deux terribles incendies, attribués à la malveillance des prisonniers, détruisirent une partie de la Conciergerie. ■ De grandes améliorations furent introduites sous Louis XVI dans «OQ aménagement intérieur. » Déjà, disait la déclarâdou de
1780, nous avons donné tous nos soins à la Conciergerie, nous y\ avons fait préparer de nouvelles infirmeries aérées et spacieuses où tous les prisonniers malades seront seuls dans chaque lit et nous y avons ordonné toutes les dispositions d'ordre et d'humanité qui nous ont été proposées, a Un quartier séparé de celui des hommes avait été affecté aux femmes. Des infirmeries propres et aérées avaient été garnies de lits où les malades couchaient seuls; les cachots n'étaient plus dans les caves; ils étaient sains et l'on y voyait clair. Une vaste cour, avec des auvents pour la pluie, un chauffoir pour l'hiver avaient été disposés. Ceux qui avaient opéré ces réformes dans un but d'humanité auraient-ils pu supposer, fait observer Albert Babeau, dans son excellent livre sur Paris en 1789, auquel nous empruntons ces détails, que cette prison, où l'on enfermait les accusés de crimes de droit commun, devait être quelques années plus tard la dernière résidence de la reine de France.
Le baron Rîouf, dans ses Mémoires, raconte ce qu'il eut à souffrir dans cette prison où les détenus politiques se virent mêlés avec les malfaiteurs;
« Je fus plongé sous le nom de secret, dit-il, dans le cachot le plus infect de la maison, nous étions absolument privés de clarté; 'l'air était méphitique, la malpropreté, le plus grand des fléaux, nous recouvrait pour ainsi dire de nos propres immondices; elles refluaient Jusqu'à nous dans un terrain de douze pieds où nous avions jeté entassés souvent sept à la fois; j'y trouvai des voleurs et un assassin condamné à mort; le soir trois grands guichetiers suivis d'énormes chiens, vinrent nous visiter. Ce fut à la lueur de leurs flambeaux, qui apportaient la lumière dans cette caverne où ■ jamais celle du soleil ne pénétrait, que je vis de quels hommes
j'émis entouré ; « l'un était un assassin, l'autre un faussaire et le^ « troisième un voleur ; » parleurs méfaits ils appartenaient à ce qui dans tous les temps a été considéré comme r.nristocratie des prisons; aussi, dit l'auteur, les guichetiers les traitaient avec une sorte de bonté mais avec une grande supériorité protectrice. »
Il en a toujours été un peu de même ; les criminels de marque sont en général l'objet d'attentions particulières, à l'exemple de Cartouche, lequel, rapporte Barbier, avait h dîner, sur l'ordre do Régent, soupe, bon bouilli, petite entrée et trois chopines de vin. L'auteur de l'Almanach des prisons pendant la Terreur confirme la description donnée par Riouf; « le jour, dit-il, pénètre à peine dans ces cachots. Les pailles dont se compose la litière des prisonniers, bientôt corrompues par le défaut d'air et par la puanteur des seaux, en terme de prison griaches, où les prisonniers font leurs besoins, exhalent une infection telle que dans le greffe même, on est empoisonné lorsqu'on ouvre les portes ; « les prisoimiers sont ou à la pistole, ou à la paille, ou dans les cachots; les cachots ne s'ouvrent que pour donner la nourriture, faire les visites et vider les griaches ; les chambres de la paille ne diffèrent des cachots qu'en ce que leurs malheureux habitants sont tenus d'en sortir entre huit et neuf heures du matin. Du reste mômes incommodités dans leurs hideuses demeures; point d'air, des pailles pourries; entassés jusqu'à cinquante dans le même trou, le nez sur leurs ordures, ils se communiquent les maladies, les malpropretés dont ils sont accablés. »
II nous fait connaître aussi quel était le tarif des chambres à pistole; on payait pour un lit vingt-sept livres douze sous pour le premier mois et vingt-deux livres dix sous pour les mois suivants. «« Le même lit, dit-il, asouvent rapponéplusieurs loyers en un mois;
^a LES PRISONS DE PARIS
aussi la Conciergerie est-elle le premier hôtel garni de Paris, quant au produit. »
Le comte Beugnot, dans ses Mémoires, a fait un tableau non moins saisissant de l'infirmerie de la Conciergerie : « Thôpital le plus horripilant qui existe au monde, dit-il, il était impossible d'y renouveler l'air, on ne songeait pas seulement à le purifier, on ne songeait pas davantage à changer la paille des matelas et k nettoyer les couvertures, en sorte que le malheureux porté là était souvent enveloppé dans un tourbillon de mèphitisrae et de corruption. »»
Beaulieu, le rédacteur du « Courrier français », arrêté comme suS' pect, apporte un témoignage analogue.
« La Conciergerie était, dit-il, la plus affreuse, la plus malsaine de toutes. Il faut savoir par soi-même ce que c'est que ces lieux infernaux pour imaginer combien un pauvre lit de camp, dans le coin d'une telle prison, est cependant une douce jouissance. J'ai couché, ou plutôt je me suis trouvé trois nuits avec une bande de voleurs dans un cachot infect; les uns juraient, les autres fumaient, ceux-là racontaient leurs prouesses; il fallait boire de l'eau-de-vie avec eux, îeur payer ce qu'ils appelaient la bienvenue sous peine d'être maltraité et peut-être assommé. »
Lorsque ces tristes jours furent passés, la Conciergerie, avec son aspect féodal, resta une des plus sombres prisons de Paris; elle devint le vestibule de la Cour d'Assises, et joua son rôle dans les procès politiques, v Depuis les mauvais jours de la Révolution française, la Conciergerie, a dit, en 1846, un de ses historiens» ne manque jamais de subir le contre-coup de nos commotions politiques : elles frappent â sa porte pour lui jeter des débris qui sont des principes violés et des épaves qui sont des hommes proscrits.»
On pourrait lui appliquer les mois du geôlier de Marie Tudor: « Vois-tu, Gilbert, l'homme qui connaît le mieux l'histoire de ce temps, c'est le guichetier de la Tour de Londres, » I Le dernier détenu politique de la Conciergerie fut, le i6 janvier 1883, le prince Napoléon Bonaparte, inculpé, à l'occasion de la publication d'un manifeste, de tentative d'attentat ayant pour but de hanger la forme du gouvernement ; à la suite d'un arr^t de nonlieu de la chambre d'accusation, il quitta la prison pour aller en exil ; on lui avait donné comme chambre le cabinet du directeur, dans la tour de César.
Les Magdelonnettes. — Un 1618, deuxfilles engagées dans le libertinage et tombées dans l'abandon et la misère trouvèrent le moyen de faire connaître leur situation au sieur Robert Montri, marchand de vin, que sa bienfaisance et la sainteté de ses moeurs rendaient respectable à tout son quartier. <( En implorant ses secours, rapporte de Saint-Victor dans son « Tableau de Paris <>, elles lui témoignèrent un tel repentir de leurs égarements, un désir si vif de leur malheureux état et de se convertir, que cet homme charitable, touché de leur affliction, les retira chez lui et forma dès lors le projet de procurer une retraite à celles qui voudraient suivre leur exemple. Après s'être assuré par une courte épreuve de la sincérité de leurs résolutions, il engagea la dame Chaillou qui demeurait près de la porte Saint-Honoré à se charger de ces deux infortunées, mais cette dame ayant rompu peu de temps après l'engagement qu'elle avait pris avec lui, Montri fit rentrer ces filles dans sa propre demeure, située près de la Croix-Rouge, et en prit une autre à loyer où il alla s'établir avec sa famille ; cet asile ne tarda pas à s'accroître par suite de donations, et enfin le 2^ octobre 1620, une
femme de grande naissance, la marquise de Maignelay, prenant en main Fœuvre du pauvre marchand de vin acheta rue des Fontaines la maison qui, après avoir été le couvent des filles de la Magdcieine, compris dans la censive du prieuré de Saint-Martin des Champs, devint la prison des Magdelonnettes, »
Sauvai dans ses « Antiquités de Paris » rapporte que la chapelle de cette maison était si conforme en tout à Notre-Dame de Lorette qu'il ne se peut s'en voir de plus semblable ; « le peuple» dit-il, les appelle Magdelonnettes tout persuadé quoique sans raison, que c'est un couvent de femmes débauchées qu'on a contraintes de se faire religieuses, comme si les vœux de la religion se faisaient par force; il est vrai qu'on y enferme les femmes un peu trop libertines, à cause de la sage conduite et de l'adresse de ces braves filles ;\ leur faire changer de vie. »
La maison des Magdelonnettes fut d'abord, en eflfet, un asile où étaient admises, par charité, les femmes voulant revenir k une vie régulière; les religieuses de la Visitation administraient ce cloître refuge, où on avait commencé par venir de bonne volonté, et qui devint bientôt une retraite forcée que la police assignait h. certaines femmes.
A l'époque de la Révolution, on y envoya les falsificateurs de faux assignats, les faussaires et les voleurs, on les mit sur la paille, dans les combles, tandis qu'on entassait les prisonniers politiques dans d'autres parties de la maison.
Cette prison passait pour la plus insalubre de Paris, elle méritait cette réputation ; les chambres, d'après une relation de Coittant qui y fut enfermé comme suspect, <t étaient très petites, ayant chacune deux fenêtres de six petits carreaux, ornées de grilles bien solides ; dans chacune de ces chambres se trouvaient deux crèches
accolées trois ensemble, chaque crèche avait un pied et demi de large sur six pieds de long, et garnie d'une mauvaise paillasse toute chargée de vermine ».
Cétait une petite prison ; « en y entrant, rapporte un des détenus de l'époque de la Terreur, nous entendîmes le concierge se plaindre hautement de n'avoir pas été prévenu de notre arrivée, et de ce que sa maison, destinée tout au plus pour cent quatrevingts individus, allait en contenir plus de quatre cents. »
En 1795, les Magdelonnettes devinrent le dépôt des femmes sous prévention de délits ; elles furent pour les femmes ce que la grande Force était pour les hommes ; plus tard, une partie des bâtiments reçut les femmes détenues pour dettes, jusqu'en 1834, époque où fut ouverte la maison de la rue de CUchy.
On transféra alors de Sainte-Pélagie aux Magdelonnettes, les jeunes détenues de moins de seize ans ; en dernier lieu, on fit de cette prison une succursale de la Force pour les hommes en prévention.
Cette maison, paraît-il, n'avait pas l'aspect sinistre des anciennes prisons : « C'est, en apparence, rapporte un de ses hôtes, Pierre Joigneaux, un hôtel entre cour et jardin, un hôtel avec un vestibule charmant, où l'on s'imaginerait rencontrer toutes les commodités le la vie; ses deux grandes cours, l'une réservée aux prévenus, l'autre aux condamnés, sont plantées de tilleuls qui rafraîchissent le regarddes prisonniers, leurs rameaux verdissentaux premiers jours du printemps; « maisFintérieur était moins séduisant : « Toute l'illusion s*envole, ajoute l'auteur, on ne s'imagine plus être dans un hôtel, mais dans une prison des plus laides!.. J*ai vu dans le chauffoir, près de deux cents personnes entassées dans cette pièce humide,.. Je
né sais comment on peut vivre l.\ dedans, pendant quatre mois d'hiver, dans une atmosphère de tabac, d'exhalaisons empoisonnées, d'odeur de suint répandue par la laine, au milieu d'une population crasseuse de corps et d'âme, ignoble dans ses manières, dans ses habitudes et dans son langage. Pour gagner la porte, il fallait se frayer un passage avec les coudes, froisser des gens qui n'étaient jamais de bonne humeur, et tenir constamment les mains sur ses poches, pour n'être pas volé. »
Ceci remonte i 1841, et aujourd'hui, au Dépôt, à Sainte-Pélagie et à Saint-Lazare, les choses se passent à peu près de la même façon.
La prison des Magdelonnettesdont les bâtiments furent démolis pour le percement de la rue Turbigo, fut fermée en 1867, et remplacée par la prison de la Santé.
Sainte-Pélagie, Clichy. — Une femme d'une grande charité, Marie Bonneau, veuve du sieur Beauharnais de Miramion, conseiller au Parlement, fonda vers 1665 au faubourg Saint-Marcel, rue du Puits-rHermite, une maison de refuge qui devint une prison et lui donna pour patronne sainte Pélagie, qui, après avoir été comédienne, mourut dans les plus grandes austérités.
Avant la Révolution, cette maison était divisée en deux parties s l'une, véritable prison, du côté de la rue du Puits-PHermite servant de refuge aux femmes de mauvaise conduite, renfermées d'office, ou contre lesquelles un père ou un mari mécontents avaient obtenu des lettres de cachet et aussi à celles qui se présentaient volontairement ; l'autre partie, était occupée par des femmes honnêtes, avait son entrée par la rue Copeau • elles y payaient pension ; la prison dépendait de 1 hôpital général et était placée sous la même administration.
En 17^2, elle fut convertie en prison pubîîque et on y entassa ^out à la fois des hommes et des femmes, aussi bien pour des accusations politiques que pour des crimes et délits ordinaires, I M"" Roland qui y fut enfermée avant de monter à l'échafaud en a tracé un assez triste tableau.
\ « Le corps de logis destiné pour les femmes est divisé, dit-elle,' en longs corridors fort étroits, de l'un des côtés desquels sont de petites cellules ; c'est là que, sous le même toit, sur la même ligne, séparée par un plAtrage, j'habite avec des filles perdues et des assassins. A côté de moi est une de ces créatures qui font métier de séduire la jeunesse et de vendre l'innocence ; au-dessus est une 'femme qui a fabriqué de faux assignats et déchiré sur une grande route un individu de son sexe, avec les monsti'es dans la b.inJe desquels elle est enrôlée; chaque celluîe est fermée par un gros verrou à clef qu^un homme vient ouvrir tous les matins en regardant effrontément si vous êtes debout ou couchée; alors leurs habitantes se réunissent dans les corridors, sur les escaliers, dans une petite cour ou dans une salle humide et puante, digne récept.iclc de cette écume du monde ; on juge bien que je gardais constamnicnt ma cellule ; mais les distances ne sont pas assez considérables pour sauver les oreilles des propos qu'on peut supposer à de telles femmes sans qu'il soit possible de les imaginer pour quiconque ne les a pas entendus. »
i Le 9 mars 1793, la contrainte par corps avait été abrogée en matière civile; lorsqu'elle fut rétablie en 1797, on affecta aux dettlers dans la prison de Sainte-Pélagie le bâtiment du centre qui a conservé le nom de bâtiment de la Dette ; les détenus étaient entassés par quatre et cinq dans des petites chambres.
Le 3 janvier 1834 on les transféra à la prison de Cil-
7» tES PRISONS DE PARIS
chy, à côté du jardin de Tivoli, dans l'ancien hôtel Saillard.
Quand ils arrivèrent dans leur nouvelle demeure, ils se crurent, dit-on, dans un paradis, un palais de fées, par comparaison avec Sainte-Pélagie, aussi beaucoup n'en voulaient plus sortir et les créanciers se lassaient de payer leurs frais de nourriture; lorsque la contrainte par corps en matière civile fut abolie, les bâtiments de Clichy furent vendus, et les dettiers pour amendes, et dommages-intérêts en matière correctionnelle, furent renvoyés à Sainte-Pélagie.
En 183 1, on y avait mis les enfants au-dessous de seize ans, répartis jusque-là dans les diverses prisons de Paris.
Sous le premier Empire elle devint aussi une prison d'Etat, ou sî on aime mieux de prévention administrative comme le porte le registre d'écrou paraphé à la date du 3 1 mars 181 1 par M. Pasquier, préfet de police. Une des divisions de la prison était en outre réservée aux condamnés politiques représentant les différentes opinions que notre siècle a vues tour à tour triomphantes et vaincues.
L'Abbaye- MoNTAiGUT. — La prison de l'Abbaye fut d'abord une dépendance de la justice de Tabbé de Saint-Germain-des-Prés ; en outre des religieux frappés par des condamnations ecclésiastiques, elle recevait en correction des fils de famille débauchés ou dissipateurs; elle fut ensuite réservée aux soldats et l'indiscipline des Gardes-Françaises ne la laissait jamais vide.
Après la Révolution, qui la rendit célèbre par les massacres de septembre, elle resta prison militaire jusqu'au jour où, tombant en ruines, signalée par tous les médecins militaires comme un lieu infect et malsain, elle hit remplacée par la prison de la rue du Cherche-Midi, bâtie suivant le système cellulaire»
L'ancien collège Montaigut, place Sainte-Geneviève, servait sous l'ancien régime aux militaires de passage ou en punition disciplinaire; elle devint après la Révolution, la prison de la Garde Nationale; on fit un mauvais jeu de mots avec le nom d'un colonel, le baron Darricaud, en Tappelant l'hôtel des Haricots; elle fut ensuite transférée à l'hôtel de Bizancourt, rue des Fossés-Saint- Bemard, puis près de la gare d'Orléans et enfin en face le pont de Grenelle, où elle disparut avec l'institution qu'elle s'eflforçait vainement de rendre sérieuse.
Beaucoup d'hommes d'esprit et de talent passèrent dans celte maison, souvent joyeuse, et,sur lesmursde la cellule n° 14, on futur académicien, qui me permettra de lui rappeler ce souvenir de jeunesse, avait tracé ces mots :
Avant l'habit qui le recouvre Ce réduit ét.iit gai, gai comme une prison Mais vous êtes venus, peintres de Barbisoo
Et notre cachot est un Louvre.
Saint -Lazare. — La prison de Saint-Lazare, située sur l'ancienne route de Paris à Saint-Denis, commença par être une léproserie qui paraît avoir été bâtie de it 15 à 115.) par Adélaïde de Savoie, deuxième femme de Louis VI; les rois de la troisième race se plurent toujours à la visiter, à l'enrichir de leurs dons ; à lui conférer des privilèges et des exemptions. Dans ces lieux, marqués aujourd'hui d'un cachet d'infamie, les rois et les reines venaient Élire une retraite avant leur entrée solennelle et, après leur mort, ine dernière station avant de descendre dans les caveaux de Saint- Denis.
Cette maison était la première Seigneurie ecclésiastique du
royaume, avec droit de haute, moyenne et basse justice; sa vieille église, dont quelques parties remontaient au xu* siècle, voyait tous les ans, aux Rogations, se diriger vers elle le Chapitre de Paris.
Des fouilles, récemment exécutées pour l'établissement d*uo calorifère, ont fait découvrir des parties importantes et bien conservées de chapelles souterraines; je les signale en passant à l'attention des archéologues; elles offrent un intérêt réel ci il est à souhaiter qu'elles puissent être complètement dégagées.
Après avoir été desservi par diverses communautés. Saint* Lazare était, en 1630, occupé par huit chanoines; il n'y avait plus guère de lépreux et l'hôpital était sans objet; c'est alors que le prieur, Adrien Le Bon, ayant entendu parler de missionnaires qui se livraient à l'instruction du peuple, sous la direction de M.Vincent, alla le trouver et mit à sa disposition son couvent. « J'aimerais mieux que nous demeurassions toujours en notre pauvreté, commença par lui répondre celui dont le nom est devenu le synonyme de charité », mais il finit par céder à de pressantes sollicitations, et le 8 janvier 1652 il se rendait pour la première fois à Saint-Lazare et en prenait possession le 25 janvier 165e, entouré par les vingt prêtres qui devaient être ses auxiliaires dans ses œuvres admirables ; il y faisait le vœu de travailler tout le temps de sa vie au salut des pauvres gens.
Ce fut i Saint-Lazare qu'il concentra ses principales œuvres : U maison fut tout à la lois un séminaire, un hôpital et une sorte de prison; on recevait des aliénés et on recueillait^ avec l'autorisation et le concours du lieutenant de police, des jeunes gens de condition, que leurs familles étaient obligées de faire enfermer à cause de leur inconduitc.
« Bénissons Dieu, disait le saint prêtre en parlant de ses hôtes, et lé remercions, mes frères, de ce qu'il nous applique au soin de ces pauvres gens, privés de sens et de conduite. »
Sous les souittnres que le vice a depuis répandues sur toutes les murailles de celte maison on peut retrouver encore la trace des vertus dont elle fut si longtemps le témoin.
Jusqu'à la Révolution Saint-Lazare resta une maison de refuge et de correction, mais le régime s'en était singulièrement relkhé et le fameux chevalier de la Morlière, après y avoir fait plusieurs séjours, écrivait au prince de Conti : *< Saint-Lazare est le genre de prison qui classe un homme, si l'on m'eût mis à la Bastille^ j'aurais été, àmasortie, prendre rang parmi les gensdebien, mais en quittant Saint-Lazare j'ai dû prendre rang à la tête des mauvais sujets. »
Le couvent fut pillé au commencement de la Révolution pai" la populace à laquelle les meneurs avaient persuadé que de grandes quantités de blé s'y trouvaient renfermées. Les religieux furent expulsés, et le 29 nivôse an II, la prison les remplaça.
Elle reçut un grand nombre de suspects parmi lesquels figurait le poète Roucher; d.ins ses lettres à sa femme il donne des détails intéressants sur cette maison ; il en vante justement les grandes salles et les cours spacieuses.
Saint-Lazare servait aussi à loger des détenus de droit commun venant de Sainte-Pélagie ou des Matîdelonnettes; Roucher nous les montre arrivant dans des chariots, liés deux à eux par le corps et par les bras. « C'est en plein jour, dit-il, qu'on montre k tout Paris des prisonniers dont un très grand nombre sont souillés de crimes que la société, dans tous les gouvernements, dévoue à la mort; tout Paris saura donc que Saiat-'Lazare est une des grandes sentines de la République. »
m ^H^r ins PRISONS DE FARIS
.- It raconte que dans la nuit de leur arrivée, ces hompies cherchèrent à s'échapper; on prit prétexte de cet incident, transformé en conspiration contre la République, pour procéder à dp sanglantes exécutions et le pauvre poète, plein d'illusions, fut un des premiers à monter à l'éciiafaud.
Après la Terreur, Spint-Lazare devint exclusivement une prv— sonde femmes prévenues et condamnées; les Magdelon nettes <s^^ Sainte- Pélagie ayant cessé de servir d'asile atix femmes de mauvaise vie, il n'y eut plus à Paris, qu'une seule prison, mais avec *i-^s quartiers séparés pour les prévenues, les condamnées et les dért^S" nues par mesure de police.
FoR-L'ÉvÈauE. Forum — cpiscopi. Cette prison était située x* Saint-Germain-l'AuXerrois; après avoir été à l'origine un édifî ^--^ religieux et une prison ecclésiastique, elle fut affectée aux déter» "•—^ insolvables, aux personnes arrêtées en vertu de lettres de cact^ et surtout aux comédiens récalcitrants; Girault de Saint-Farge^^ prétend que les caves de la maison portant le n"* 65 de cette r« étaient les anciennes oubliettes de cette singulière prison.
Voici la description qu'en faisait, en 1776, le magistral, do j'ai déjà cité le mémoire,
" Le For-l'Evéque peut avoir quarante à cinquante pieds de pr fondeur, sur à peu près autant de largeur; encore cette largeu^ n'est-elle pas égale dans toutes les parties; celle qui donne sur % quai n'a guère que quinze à vingt pieds.
La cour ou préau n'a que trente pieds de long sur dix-huit li^ large, et c'est dans cet espace étroit que l'on renferme quelquefois jusqu'à quatre ou cinq cents personnes; cette prison se trouva" d'ailleurs dominée de tous côtés par des bâtiments d'une hauteur
Les akcieknes prisons de paris i%i
considérable qui ne permettent pas à I*air d*y circuler, ni de la pufgèr
des miasmes ]uitrides qui s'exhalent nécessairement d'un aussi grand
nombre d'hommes réunis.
K «f Les cellules destinées aux malheoneiix qui n'ont aucune faculté,
^ sont plutôt des trous que des logements; celles qui sont sous les
marches de l'escalier ont six pieds carrés; on y place cinq personnes.
Ces antres, où Ton peut à peine se tenir debout, ne reçoivent de
jour que celui de la cour; l'odeur en est infecte; ils font horreur.
^Ê « Les chambres qu'on appelle communément la pistole sont
aussi trop petites j mais ce qu'il n'est pas possible de voir sans un
soulèvement général de tous les sens, ce sont les cachots souterrains.
Ces cachots sont au niveau de la rivière; la seule épaisseur des murs
les garantit de l'inondation, et toute l'année l'eau filtre à travers les
P voûtes. C'est là que sont pratiqués des réceptacles de cinq pieds de large sur six pieds de long, dans lesquels on ne peut entrer qu'en rampant et où l'on enferme jusqu'à cinq hommes, mûme en ^ été; l'air n*y pénètre que par une petite ouverture de trois pouces, Bpercée au-dessus de l'entrée. Lorsqu'on passe vis-à-vis, l'on est frappé comme d'un coup de feu. Les cachots n'ayant de sortie que dans les étroites galeries qui les environnent, ne reçoivent pas plus
Pde jour que ces souterrains où 1 on n aperçoit aucun soupirail. En général, tout le bAtîment est dans un état de délabrement et de vétusté qui menace d'une ruine prochaine. »
Il faut ajouter, pour être vrai, que cette prison renfermait des logis moins désagréables à habiter; elle rapportait au geôlier vingt milte livres par an, parce que la plupart des détenus étaient autorisés à avoir des chambres commodes et bien meublées et une nourriture de choix.
Rien n'était plus varié que la population de cette étrange maison
OÙ les régîmes les plus divers étaient appliqués aux différentes citégorics de détenus, venant un peu de tous les côtés; c'était une réduction de la Bastille. Si les détentions y étaient en général plus counes, elles étaient aussi arbitraires; le registre d'écrou adispaai, mais il existe aux Archives de la Préfecture de Police une collection d'ordres du roi, où on trouve indiqués les motifs d'un grand nombre de lettres de cachet relatives à cette prison.
Ces motifs consistaient pour la plupart dans des délits ou mieux de simples contraventions qui aujourd'hui relèvent des tribunaux mais aussi dans des taits qui de nos jours, malgré leur immoralité, échappent souvent à la répression légale; ainsi, à côté de gens ayant volé, prêté, comme un certain Macaire, de l'argent sur gage de mauvaise foi, ou simplement cassé des lanternes, rossé le guet, et fait du tapage; on voit par exemple, à la date du 25 avril 1720, une dame qui se mêlait de faire donner des emplois moyennant une rétribution, et un homme, dit le Chevalier à deux pouces, qui suivant les termes de l'ordre était connu pour faire contribuer les femmes de mauvaise vie. Toutes les juridictions, tous les pouvoirs envoyaient des hôtes plus ou moins distingués au For-l'Evêque ; les juges, a-t-on dit, y fiisaient écrouer des accusés ; les ministres des prisonniers d'Etat, les gentilshommes de la chambre des innocents, les créanciers leurs débiteurs et les grands seigneurs leurs ennemis.
Les acteurs récalcitrants n'étaient pas les habitants les moins curieux de cette maison, qui devait rendre plus facile que de nos jours la direction d'un théâtre; ceux qui y étaient enfermés sortaient en général le soir pour leur service, et le geôlier avait injonction de les remettre au commissaire du guet les jours de représentation; la cour et la ville venaient souvent en égayer le séjour, et lorsque M"* Clairon y fut conduite pendant cinq jours, en 1765, à
propos d'une cabale des comédiens français contre un de leurs camarades, elle raconte dans ses Mémoires qu'elle reçut dans la prison tous les hommages qui pouvaient la flatter.
Le 2 décembre 1751, à propos de la mauvaise qualité du pain, les détenus se révoltèrent; on fut obligé de tirer sur eux et deux femmes furent tuées; Barbier, en rapportant cet événement, fait connaître quh cette époque il y avait dans la prison un grand nombre de détenus pour dettes, mais très peu de criminels.
Cette prison, complètement disparue aujourd'hui, est une de celles dont la déclaration de 1780 avait ordonné la fermeture.
La Force et la Petite Force. — La prison de la Force fut ouverte en 1782.
Lorsque le roi eut décidé, sur la proposition de son ministre, Necker, de séparer les criminels et les individus simplement arrêtés pour dettes, et de faire évacuer les prisons devenues des séjours inhabitables, il fallut trouver un emplacement pour la nouvelle prison; après d'assez longues hésitations, le choix se fixa sur des constructions importantes, rue Pavée-Saint-Anloine, que le gouvernement avait achetées en 1754, pour y établir FÉcoIc militaire, et qui étaient restées inoccupées par suite de l'abandon de ce projet.
C'était un ancien édi6ce remontant en panie au troisième sièclcj et connu sous le nom d'hôtel Saint-Fol; il avait appartenu à Charles, roi de Naples et de Sicile, frère de saint Louis, et dans la suite aux ducs de la Force, dont le nom semblait le prédestiner ;\ devenir une prison.
On trouve dans ïe texte même de la déclaration de 1780, l'exposé des motifs et des considérations qui déterminèrent le souve-
min h convertir en prison, l'ancienne demeure de Tun des plus il lusires seigneurs de France.
«< Entin aprt's beaucoup d'examens et diverses recherches, nous avons, porte l'édit, fait clioix dé riiotel de la Force; sa position, son étendue, ses distributions et la modicité des fonds demandes pour le mettre en état de remplir nos vues, tout nous a décennlné à en faire l'acquisition.
« Nous y ferons prtîparer des habitations et des infirmeries particulières, ainsi que des préaux séparés pour les hommes, pour les femmes, pour les différents genres de prisonniers, et la totalité du terrain étant dix fois plus considérable que celui du For-I'Évcque et du petit Châtelet réunis, on a pu ménager à ces diverses distribua lions un espace suffisant.
« Cependant avant d'adopter le plan que nous annexons à la présente déclaration, nous avons recherché sur tous les moyens de sûreté et de salubrité, les suffr.ij^^es les plus éclairés... et nous aurons soin qu'on s'occupe à l'avance, d'un règlement sur la police intérieure de cette prison, afin de prévenir avec soin l'oisiveté, la débauche, l'abus des pouvoirs subalternes. »
La prison ne devait d*abord servir qu'à l*incarcération des débiteurs insolvables, disséminés jusque- li à la Conciergerie, aux grand et petit Clûielet, au ForTÉvêque; mais bientôt on lui donna une destination plus étendue; on la divisa en cinq sections; la première destinée i ceux qui n'avaient pas payé les mois de nourrice de leur enfant, la seconde aux débiteurs civils, la troisième^ aux prisonniers de police, la quatrième aux femmes, la cinquième au dépôt de mendicité.
On y adjoignit vers la même époque, l'hôtel de Briennc, qui sous le nom de petite ForcC} fut destiné, comme Saint-Éloi, et'
LES ANCIENNES PRISONS DE PARIS 8y
Saint-Martin à servir de prison principalement aux filles de débauche, qui se désignaient alors sous le nom de femmes du monde, aux femmes arrêtées en état de vagabondage,, pour
Havoir commis des petits délits ou voulu simplement se jeter à la
^rivière.
Le roi avait voulu faire la Force plus douce pour les criminels de droit commun, que les anciennes geôles; la Révolution en fit pour
^ées victimes une des prisons les plus dures et une sorte d'abattoir où fut dépecée M"' de Lamballe.
H* Les écrits de quelques-uns des détenus de cette époque ^ donnent one idée de ce que devait être la vie dans cette prison.
K" a J'arrivai à sept heures du soir à la Force, dit l'on d'eux, on
^^omraença par me faire aller à la souricière; c'est un cachot obscur «t incommode où l'on dépose les prisonniers jusqu'à leur compar ruiion devant le concierge; on est li livré à ses tristes réflexions, \m baquet au milieu, un pot et de la paille aux deux coins, voilà tout le mobilier. Un malheureux que j'y trouvai me donna une artie de sa litière,,, au bout de quelques heures on m'apporta du pain... j'observai que j'avais des ressources, que je payerais honnêtement l'humanité de ceux qui pourraient me procurer un lit et quelques aliments... on me conduisit escorté de deux chiens monstrueux, je fléchis la tête sous dix portes de fer... on me signala et je fus placé dans le département de la police, le chien de garde vint me flairer, dès lors je fus sous sa responsabilité et vainement j'aur rais cherché à fuir. Je l'ai vu ramener par le poignet et sans lui I^Ciire de mal, un prisonnier qui s'était caché et qui s'était un moment soustrait à sa vigilance.
« La chambre neuve me fut offerte, mais quelle fut ma surprise en voyant ce dégoûtant local. C'était cependant le raoius affreux.
Quatre murmilles bien noires sur lesquelles l'ennui et la douleur gravèrent de sévères maximes, où l'ineptie barbouilla de dégoûtantes images. Une fenêtre grillée et barrée, huit grabats, un baquet pouvant recevoir tous les besoins de la nuit et une chaise pour le repos du jour. »
Après que le sang le plus pur eut coulé à flots dans cette maison pendant les massacres de septembre, et que dans son greffe se fut dressé le tribunal de mort présidé par Maillard, elle redevint une prison ordinaire; l'enchevêtrement de ses bâtiments formait une sorte de labyrinthe divisé par huit préaux réservés aux différentes catégories de prisonniers.
Le premier, dit Vit-au-Lait, parce que dans le principe il servait de promenoir aux personnes arrêtées pour n'avoir pas soldé des mois de nourrice, était planté d'arbustes et de Beurs.
Le second, ia Dette, occupait le centre de ta prison et était réservé aux détenus, aux prisonniers politiques, on y trouvait deux chauffoirs, Fun pour les pîstoîiers, l'autre pour les pailleux.
Le troisième, la Fosse-aux-Lions, recevait une population autrement redoutable; c'était là qu'on entassait les forçats, les réclusionnaires libérés, les prévenus des crimes les plus graves. Pierre Joigneaux, qui s'y connaissait, disait que c'était le lieu le plus sinistre que l'imagination puisse concevoir-
Le quatrième, Sainte-Madeleine, avait une galerie qui servait d'abri aux prisonniers quand le temps était mauvais.
Le cinquième, cour des Mômes, servait tout à la iois, à des heures différentes de promenade pour les prisonniers au secret et pour les enfants.
Le sixième, cour des Poules, était réservée aux employés et aux volailles du directeur; quelquefois un prévenu particulièrement
favorisé ou iloni on ne redoutait pas l'évasion, obtenait Tàutorisarisation de s'y promener. Cétait là que Bcninger allait prendre l'air.
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Galerie sous le petit Chàtclct, (Musée Caruavalet.)
s'asseoir au soleil, et chansonnait cette moralité de plus d'un proccs politique :
Malgrii ce raur qui me diisole
Malgré ces barreaux si serrés
L'arc est tendu, la Hèche vote,
Mon bon roi, vous mêle paierez.
Le septitme cour, Sainte- Anne, était réservée aux vieillards et aux vieux vagabonds.
Le huitième, Sainte-Marie-rEgyptienne, la plus désagréable de toutes, espèce de boyau encaissé dans de hauts murs noirs, où le soleil n'arrivait qu'en rechignant, servait à des prisonniers que l'on voulait isoler.
fo
Pendant soixante-huii ans, ceiie prison, déjà vieille dés le jour où elle fut ouverte, vit passer dans ses diflférentes divisions des hommes de toutes les conditions; le crime et la politique y amenèrent des personnagcscélèl)res,desconspîrateurs,des écrivains, des voleursetdes assassins, et sur ses registres d'écrou on rencontre à la fois les noms de Papavoine et de Béranger, de Lacenaire et de Paul-Louis Courrier.
Ce fut le 19 mars 1850 qu'elle fut fermée; les sept cents détenus qu*elle contenait firent leur déménagement dans la nuit et vinrent prendre possession de la nouvelle prison de Mazas où leur nombre devait bientôt doubler*
BrcÊTRE. — Dans un de ses sermons Bossuet s'écrie : « Sortez un peu hors de la ville et voyez cette nouvelle ville qu'on a bâtie pour les pauvres, l'asile de tous les misérables, la banque du ciel, le moyen commun assuré à tous d'assurer ses biens et de les multiplier par une céleste usure. Rien n*est égal à cette ville, non, ni cette superbe Babylone, ni des villes si renommées que les conquérants ont bâties; là on tâche d'ôter delà pauvreté toute la malédiction qu'apporte la fainéantise, de faire des pauvres selon l'Evangile; les enfants sont élevés, les ménages recueillis, les ignorants instruits. »
L'orateur célébrait ainsi la fondation de l'Hôpital Général, comprenant] tous les établissements désignés par l'édit du mois d'avril 1656 pour renfermement des pauvres mendiants; ces établissements étaient la Salpètrière où déjà Louis XIII avait autorisé saint Vincent de Paul à loger un grand nombre de pauvres, la grande et la petite Pitié, et Bicétre : l'administration en était confiée à la magistrature, et à la municipalité.
La Salpctrière avait un quartier pour les folles et les femmes débauchées.
Bicêtre,dontle nom vient d'un personnage anglais. Winchester (Vincester), qui au xvi* siècle possédait un château sur son emplacement, fut construit par Louis XIII pour les soldats blessés; il devint tout à la fois une prison, une maison de force le théâtre de tous les vices, de toutes les misères, de tous les crimes. Si saint Vincent de Paul qui avait contribué à sa fondation pour le soulagement des pauvres y était revenu plus tard, il aurait irémi en voyant toutes les souflfrances accumulées dans son immense enceinte. ^^ Je ne crois pas que dans aucune prison le séjour ait été plus ^norrible, la misère, la folie, y vivaient à côté du vice et du crime; la science médicale qui voudrait aujourd'hui voir des malades chez tous les criminels, voyait au contraire des coupables chez la plupart des aliénés, et l'on infligeait souvent à l'un le traitement qui convenait à l'autre. Je sais bien qu'en revanche, l'on retenait en captivité des gens qui aujourd'hui sont trop facilement relâchés et font de leur liberté le plus dangereux usage;
Cette prison était, a-t-on dit, le repaire de tous les vices, l'hôpital où l'on soignait les maladies les plus affligeantes, c'était l'égout de Paris. Mercier, dans ses Tableaux de Paris, l'appelle « ulcère terrible, large, profond, sanieux, qu'on ne saurait envisager qu'en détournant les regards et qui empoisonne l'air à quatre cents toises ».
Plusieurs auteurs s'appuyant sur ce vers de Molière dans ['Etourdi :
« D va nous fairç encore quelque nouveau Bissêtre. > ont dit que Bicêtre était à cause des souffrances qu'on y subissait, })monyme de malheur ; c'est une erreur, il s'agit ici d'une corrupr • don de Bissexte, l'année bissextile étant réputée malheureuse.
Howard parle des cachots de Bicétre, effiroyables, enfouis
au-dessous du sol, à la profondeur de treize pieds, larges de neuf, avec des chaînes dans le mur, ne recevant l'air que par un luyaii de pierre. « Sur environ quatre mille qui sont dans l'enceinte de ses murs, dit-il, il n'en est pas la moitié qui soient prisonniers, le plus grand nombre sont des pauvres; quelques-uns de ces criminels sont dans de petites chambres d*environ huit pieds en carré éclairées par des fenêtres hautes dont plusieurs n'ont pas de verre mais sont garnies d'un treillis de fer; dans deux grandes chambres appelées la Force, sont réunis plus de deux cents prisonniers; un si •^rand nombre rassemblés ensemble et dans une profonde oisiveté,* doit produire une grande corruption de mœurs parmi eux; aussi plusieurs, au moment où la loi décidait de leur sort, ont-ils attribué leurs crimes aux exemples vicieux qu'ils y avaient vus et aux leçons détestables qu'ils y avaient reçues. »
Depuis 1775, on avait cependant établi dans cette maison des ateliers de polissage de glaces, de boutons, de cordonnerie et de fabrique de bas ; une panie du salaire était réservée aux détenus ; avec le travail, la religion s'efforçait aussi, par des prêtres dévoués, d'adoucir le sort de ces malheureux, des cérémonies fort touchantes étaient souvent célébrées dans la chapelle.
En 1789, une commission avait été chargée par l'Assemblée nationale de visiter les prisons et dans un mémoire célèbre, Mirabeau, l'un des délégués, dénonça avec toute la violence de sa plume les abus dont il prétendait avoir été le témoin.
Comme si tout devait être horrible dans cène prison, les massacres de septembre y présentèrent un caractère inouï de férocité; avec une rage de cannibales les massacreurs portèrent indistinctement leurs coups au milieu de cette foule de vieillards, d'enfants, d'infirmes, d'idiots, d'épileptiques, de vagabonds et de criminels.
Le carnage fut plus long, plus terrible qu'ailleurs, dit M. Thiers, dans son « Histoire de la Révolution », il y avait là quelques milliers de prisonniers enfermés pour toute espèce de vices, ils voulurent se défendre, on employa le cinon pour les réduire. »
En 1802, le préfet de police Frochol disait encore : « Par suite d^un long usage et de remploi auquel cette maison était destinée, une tradition presque antique a imprimé au nom de Bicêtre le sceau de la flétrissure. »
Les malades et les criminels restèrent longtemps encore sous le même toit; ce fut dans l'hôpital que Pinel, inaugurant im nouveau traitement des maladies mentales, substitua la douceur à la violence; dans la prison les abus durèrent longtemps encore, les détenus qui n'étaient pas à la pistole, dit Tauteur de l'Histoire des prisons sous le règne de Bonaparte, habitaient non plus les cachots que Louis XVI avait fait fermer, mais un rez-de-chaussée malsain et reposaient sur la paille humide ; c'était une espèce de capharnaûm où étaient des prisonniers d'État, ûqs détenus correctionnels, des réclusionnaires et des forçats; jamais ils n'approchaient du feu; leur nourriture était un pain d'une livre et de l'eau tiède qu'on appelle bouillon à la Rumfort, ou, selon d'autres, pitance d'oisifs.
La restauration s'empressa démettre un terme à ces abus et dès le 19 novembre 1814,1e «Journ.!! des Débats* insérait la note suivante : « Les substituts du procureur général près la cour royale de Paris visitent en ce moment toutes les maisons de détention afin de connaitre les motifs de l'arrestation de chaque individu; à Bicêtre on a reconnu un grand nombre de personnes qui ne paraissaient détenues qu*en vertu d'ordres arbitraires délivrés le plus souvent par des blanc-seings. >
'-"''- Depuis, jusqu'à l'ouverlure de la grande Roquette, Bicêtre devint h priscm des condamnés à mort attendant le jour de Texé- "cùtioli, et des forçats qui y subissaient l'opération du ferrement et en partaient, hideusement accouplés les uns aux autres par la chaîne et le boulet, pour les bagnes de Brest, Rochefort et Toulon.
En 1836, Bicêtre vit disparaître ses derniers prisonniers et nefucplus ■ qu'un hospice; il paraît qu'on s*habitue ^ tout, car, s'il faut en croire " Joigneaux, les prisonniers regrettèrent « leur vieux Bicêtre, leurgeôle déguenillée planant comme un hibou sur la vailée de la Bièvre ».
*■-* f'- La Bastille. — Cet ancien chiteau-fort dont la première pierre •fut posée en 1 170 par Hugues Àubriot, prévôt des marchands, qui y •fut lui-inême enlermé, était bien par ses grosses tours et l'épaisseur de ses murs le type de la prison Êiit pour frapper les imagitiatlous; elle fut plus fatale aux puissants qu'aux faibles, et la Révo- -lutiûD fut ingrate en la détruisant, car sous Louis XI et Richelieu, elle eut sa part dans l'œuvre de nivellement imprudemment pour* suivie par ia royauté.
Depuis longtemps, malgré l'effroi mystérieux qu'inspirait sa masse sombre, elle était devenue une des prisons les plus douces de Paris, on n'y souffrait guère que de la privation de la libené, «e ■^ui assurément était déjà trop, a J'ai cent fois pensé, disait Rousseau ànn magistrat, que je ne me trouverais point mal à la Bastille^ ^l'étant tenu d'viutre chose que de rester là. »
Au-dessus du cadran de Fhorloge on avait placé deux figures enchaînées par le cou, les mains et les pieds; M. de Breteuil, les .ayant remarquées, donna l'ordre de les enlever sur l'heure, ne vouiant.pas laisser à la vue du peuple des emblèmes si ccuatraires à la vérité»
C'est cependant à la Bastille qiïe l'esprit de parti a fait la plus mauvaise réputation et pendant longtemps ses pierres et ses clefs ptus ou moins authentiques furent Tobiet-d^an culte prudhommesque; 'mais un jour est arrivé oii on a cessé de faire l'histoire avec des légendes, des écrivains consciencieux se sont mis à regarder le fond des choses, ils ont tait descendre de leur piédestal les idoles populaires, ils ont porté la main sur les fétiches de la Révolution, et ils nous ont montré avec les documents les plus authentiques que la Bastille du moyen âge avait disparu depuis longtemps pour faire place à une prison où, ainsi que l'attestent tous les livres de compte qui ont été retrouvés, on était traité d'une façon fûrt humaine; sa cantine, souvent digne d'un gourmet, était infiniment plus succulente que celle de la Santé ou de Sainte-Pélagie.
On s'était imaginé que les prisonniers étaient soumis à d'horribles traitements et que les cachots étouffaient le bruit de leurs gémissements; peut-être la police elle-même n'étaiî-elle pas fâchée de laisser se répandre cette salutaire erreur, non seulement dans le peuple, mais même chez les gens de qualité.
M""* Staël raconte à ce sujet une plaisante aventure qui lui arriva quand elle fut mise à la Bastille sous la Régence, à l'occasion de la conspiration dans laquelle M^' la duchesse du Maine sp trouva compromise; elle s'imagina, sur des histoires effrayantes que l'abbé de Chalilieu lui avait faites, qu'elle allait être sbumiseà la question, et dé);ï elle se disait : « on souffre des opérations affreuses pour sauver sa vie, que fait la douleur ? elle arrache des cris et ne peut vous forcer d'articuler des paroles ; » malgré tout elle avait une peur horrible; enfin elle se décide à questionner le gouverneur, il ne lui répond pas, son silence confirme ses craintes, quand elle s'aperçoit qu'il est sourd; dlc fut la première à rire de sa vaine
frayeur et depuis, elle appela la Bastille sa paisible demeure.
La Bastille était un lieu où on internait les gens au nom de la raison d'btat, sans donner à cela une couleur de justice; c'était franchement un acte politique dans lequel la justice n'avait rien h voir, et la chose ne choquait pas à une époque où le roi avait la plénitude de souveraineté.
Le régime de cette prison changea avec les temps et les mœurs; il s\idoucic avec eux, et ses rigueurs disparurent quand elles ne furent plus nécessaires; si le monarque, investi d'un pouvoir en quelque sorte paternel et divin, estimait qu'il était de son devoir de séquestrer momentanément ceux qui par leurs complots, leurs eiltrepriseS coiUre l'État, leurs outrages aux mœurs, leurs attaques contre la religion, étaient une cause de trouble dans la famille, dans la société, il réduisait k leçon à la simple privation de la liberté.
Laporte, dans ses Mémoires, rapporte comment à la Bastille ou passait son temps k étudier les mathématiques, à dresser des chiens au manège, à composer des livres ou à apprendre à dessiner; Linguet lui-même est obligé de reconnaître que la cuisine n'y était pas mauvaise, et Marmontel raconte dans ses Mémoires que le premier repas que deux geôliers vinrent lui servir, se composait « d'un excellent potage, d'une tranche de bœuf succulent, d'une cuisse de chapon bouilli, ruisselant de graisse et fondant, d'un petit plat d'artichauts faits en marinade, d'un plat d'épinards, d'une très belle poire de crassane, de raisin firais, d'une bouteille de vieux Bourgogne et du meilleur café de Moka ».
Un des hommes qui a le plus contribué à ameuter l'opinion contre la Bastille, l'avocat Linguet, était un assez triste personnage; il avait, dans ses écrits, vanté k bonheur -ics peuples courbés sous
le bâton des janissaires ou le sabre des mameluks; puis le jour où le gouvernement lui fit sentir les désagréments de l'arbitraire en l'envoyant réfléchir pendant vingt mois à la Bastille» il écrivit, pour se venger, des mémoires trop pleins d'emphase et de déclamation, pour qu'on puisse leur reconnaître la valeur d'un document historique, et prendre à la lettre les accusations qu'ils contiennent; il se plaint qu'on lui ait enlevé son argent de peur qu'il ne s*cn serve pour corrompre ses gardiens, ses ciseaux et couteaux, de peur qu'il ne se coupe la gorge ou qu'il n'assassine ses geôliers, il se plaint qu'il ne puisse se faire raser sans une permission du gouver^ neur, et qu'on ne lui donne pour se chauffer que six bûches par jour, il se lamente qu'on lui ait fait attendre la permission d'avoir une pelle et une pincette de fer, d'acheter une théière, un fauteuil solide pour remplacer un vieux fauteuil de canne, de la faïence au lieu de la vaisselle d'étain de la maison, et enfin qu'on ait fait quelques difficultés à lui donner une boîte de mathématique avec des compas.
Je ne crois pas que, même aujourd'hui, les détenus politiques de Sainte-Pélagie puissent obtenir les mêmes faveurs, et à coup sûr, elles seraient absolument refusées aux détenus des prisons ordinaires. Linguei n'en disait pas moins : « J'ai demandé mille fois, verbalement et par écrit, une procédure ou la mort, et alors le bain deSenèque ou le poignard de Thraséas m'auraient paru une faveur. »
Ses vœux furent exaucés d'une autre façon qu'il ne pensait; les erreurs qu'il avait contribué h répandre, les haines auxquelles il avait fourni un aliment, les passions qu'il avait servies, finirent par triompher; la Bastille d'où il était bientôt ;»orii, (ut rtnven.éc ; mais une prison, autrement terrible, s'ouvrit pom lui, la 'IVnvur alla le prendre dans sa campagne où il ii'ét4it lait une douce
retraite, et l'envoya à la Force où il demanda vainement des juges, et lorsque la charrette vint le chercher pour le conduire à l'échafaud, il pensa sans doute, comme beaucoup d'autres qui eurent le même sort, qu'il eût mieux valu que la Bastille n'eût jamais été démolie.
La légende de la Bastille a vécu chez les gens sérieux, et je crois que les efforts faits pour la faire revivre par le décor, n'auront servi qu'à la détruire plus complètement encore ; d'habiles entrepreneurs ont pensé qu'il y aurait profit pour eux à offrir aux visiteurs de l'exposition de 1889, la reconstitution de la célèbre forteresse et de son quartier ; on y voit la résurrection de toutes les vieilles histoires de cachots où on subissait une mort lente, des chaînes sous le poids desquelles on succombait, des ossements des personnes mortes de faim ; mais on se garde bien de vous dire, car l'effet serait manqué, que ces squelettes provenaient tout simplement du cabinet d'anatomie du médecin de la maison; on y voit un prisonnier s'éch^ipper, avec une échelle de corde, larder de coups de couteau le sold.it qui le poursuit, et le jeter du haut d'un toit ; la foule paraît goûter ce spectacle édifiant; autrefois on se contentait de rosser le commissaire, aujourd'hui on le tue; enfin chaquesoir des hommes et des femmes débraillés, vêms de carmagnoles, coiffés de bonnets rouges, prennent le donjon d'assaut et fusillent les pauvres Suisses, dont le grand lion blessé, taillé dans le rocher de Lucerne par le puissant ciseau de Thorwaldsen, rappelle encore l'héroïque fidélité ; il ne manque à cette reconstitution que la tête de Delaunay, on se contente de le montrer enchaîné, l'autorisation n'ayant pas été accordée de représenter jusqu'à ce degré d'exactitude, le simulacre d'une émeute triomphante. On n'y voit pas non plus, malgré la recherche de la couleur locale, cette jeune fille que les
t£S ANCIENNES PftlSÔÏ^S DE PARlâ ^
émeutiers avaient attachée sur une paillasse à laquelle ils mirent le feu, ils criaient, Tayant prise pour la fille du gouverneur : Qu'il rende la place, sinoa qu'il voie expirer sa filie dans les flammes.
Mais autour de tous ces souvenirs sanglants, on a entassé tant de divertissements, que l'impression se résume dans le mot de Bailly ; les gens qui voulaient donner une fête sur les ruines de la prison, lui demandaient quelle inscription il convenait de mettre, il leur dit : mettez : « Ici l'on danse. »
Lorsque ce spectacle politique fut ouvert avec un certain fracas, un reporter curieux raconta que pour s'instruire, il avait été frapper à la porte de M. Victorien Sardou, et que celui-ci, dont il publia la conversation, dans le journal « Le Gauloise, lui aurait dit : « Comparez, je vous prie la captivité de la Bastille i celle des criminels modernes condamnés à la réclusion et qui attendent à Mazas l'instruction d'un procès dans la solitude d'une cellule, et vous verrez si la vieille forteresse mérite sa réputation de férocité, pour moi j'aimerais mieux trois années de séjour dans h Bastille d'autrefois, la vraie, pas celle qu'on vous montre, que trois mois d'emprisonnement à Mazas. »
Je sais par expérience que les reporters ont beaucoup d'Imagination, et qu^on est souvent fort surpris des choses qu'ils vous font dire, mais ici l'opinion me semble assez juste pour qu'on puisse sans invraisemblance, la prêter à un homme d'autant d'esprit.
Il eût d'ailleurs été d'accord .avec les érudîts qui connaissent le mieux la Bastille: M. Bégis qui possède et a publié sur son histoire les plus précieux documents, M. Ravaisson, et M. Funck Brentano, de la bibliothèque de l'Arsenal, qui eu ont si savamment