‹ Paris qui souffre. Les prisons de Paris et les prisonniersChapitre 5 sur 32 · TOO · texte numérisé non relu

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LES PRfSONS DE PARIS

classé les archives; les études qu'ils ont publiées, avec Inconscience et rimpnrtiiilité de véritables historiens, rétablissent l.i vérité des faits, et l'un d'eux a pu dire en forme de conclusion : « Nous doutons qu'il y ait un peuple au monde qui puisse se vanter d'avoir eu une priso!i, puisque prison il y a, d^un caractère aussi distingué et aussi élégant. »

Les huit cachots légendaires n'étaient plus occupés depuis quinze ans, et le jour où le peuple pénétra dans la Bastille, il s'y trouvait sept personnes : quatre faussaires, dont la place était au Châtelet, deux aliénés, dont la place était h Charenton et un jeune dissipé, le comte de Solage, pour l'entretien duquel sa famille, qui avait obtenu de le faire enfermer pour lui éviter une condamnation judiciaire, payiait une pension de 2800 livres.

C'est une erreur historique que de rattacher k la prise de la Bastille, la destruction des abus de l'ancienne législation; la Bastille, entant que symbole de Farbitraire, est tombée le jour où, au fameux lit de justice du 8 mars 1788, M. de Limoignon requit au nom du roi, l'éditsur la revision des lois criminelles; le jour où Malesherbcs supprima en fait les lettres de cachet et fit mettre en liberté ceux qui étaient arbitrairement détenus; voiK\ les dates pacifiques qui méritent d'être conservées dans la mémoire des peuples, et dont le souvenir doit nous exciter à de nouveaux efforts vers la légalité; peut-être en regardant de bien près certaines de nos lois, à com mencer par le fameux article 10 du Code d'instruction criminelle qui confond, au grand dommage de la liberté individuelle, et de l'inviolabilité du domicile, les pouvoirs de l'administration et ceux delà justice, trouverions-nous encore plus d'une Bastille à renverser; celles qui ne sont faites ni de pierre, ni de plâtre, sont souvent les plus durables.

LES ANCIENNES PRISONS DE PARIS loi

Le Temple. — La captivité de Louis XVI a donné au Temple une éternelle célébrité; la grande tour de la vieille forteresse, où les Templiers furent enchaînés, et devenue l'apanage du jeune duc d'Angoulême, grand prieur de France, était seule restée debout dans le vaste enclos où le droit d'asile s'était maintenu au profit des débiteurs insolvables, et il semblait qu'aucun prisonnier ne viendrait plus Thabiter, lorsque la Convention lui donna le plus illustre des prisonniers.

Sous le Directoire, le Consulat et le premier Empire, dans ces temps troublés par de perpétuelles conspirations, elle devint une prison d'État; on l'appelait le Petit Coblentz, le régime en était

d'ailleurs très doux, mais il suffisait d'un ordre de Réal ou de Fou-

cher, pour vous détenir indéfiniment, par mesure de sûreté,

générale. . '

Elle fut fermée en 1808 et démolie en 181 1; les prisonniers

d'État furent envoyés dans la forteresse de Vincennes, où, en 1784,'

Mirabeau, enfermé pour ses fredaines, à la demande de son pèrç»

écrivit son livre sur les prisons d'État et les lettres de cachet; les

fossés de cette citadelle albient voir s'accomplir dans l'ombre, la

lugubre tragédie du 20 mars 1804; elle ne sauva pas l'Empire, et

en considérant ses désastres futurs, on se rappelle le mot que l'on

prête à l'un des soldats du peloton d'exécution, qui avait tiré en

l'air : « J'ai peur, si je tire sur lui, que Dieu me renvoie la'

balle. »

La Révolution de 1830 y enferma les ministres de Charles Xl

pour les protéger contre les fureurs de la populace, et au coup d'État

de 185 1, des représentants y furent consignés pendant quelques

jours; ils eurent, dit Victor Hugo dans son histoire du 2 décembre,'

les appartements de M. de Moutpensier, rouverts exprès pour eux,

un (flner excellent et en ooinmon, des bougies, du fini et les sourires du gouverneur.

Depuis, les cellnles de Vincenncs sont restées vides, mais elles existent encore. »

Les étapes du crime. — Perversité progressive. — Les antécédents. — Gêné* ration du crime- — Causes personnelles, domestiques et sociales. — Destruction de 1j famille. — Corruption et exploitation de la femme. — Crime et débauche. — Les garnis. — Les brasseries. — Les course».

ous avons vn qu'IÎ y avait eu des prisons dans tous les temps, sous tous les régimes ; les sociétés se transforment, les idées changent, les prisons restent; parfois le peuple se plaît à les démolir, mais oo les reconstruit le lendemain avec des murs plus solides et plus épais; les révolutions confisquent les couvents pour y loger des criminels, Saint-Lazare et Sainte-Pélagie deviennent des prisons comme Clairvaux et tant d'autres lieux illustres dont on fait des Bastilles. Les prisons ne deviendraient inutiles que si le mal disparaissait de cette terre, et sans tomber dans un pessimisme exagéré, il ne semble pas que nous touchions à cet âge d'or, quelques-uns pensent même que nous nous en éloignons.

B Le crime ne recule pas devant la civilisation ; les découvertes de la science et le développement de la richesse ne lui font pas peur, il y trouve au contraire de nouvelles forces; c*est qu'il n'est pas comme voudrait le croire notre orgueil de gens civilisés, une sau-

vagerie primitive et bestiale, il est un des éléments de l'humanîté, il ne disparaîtra qu'avec elle ; il procède de ses passions, qui, selon qu'elles sont bien ou mal dirigées, font sa grandeur ou sa bassesse. Loin de les éteindre, la civilisation leur fournit des aliments nou' veaux, et redouble leur ardeur.

C'est dans les grandes villes que la civilisation s'élève à la plus haute température ; surchauffant les esprits, et les tenant dans un état permanent d'cbullition très propre à la germination des instincts criminels. S*il est intéressant de voir comment on vit dans les prisons et d'en considérer de près les mœurs et les habitudes, il faut commencer par en examiner les abords et explorer les chemins qui] y conduisent.

Dans la prison on est en présence du fait accompli ; le mal est] consommé, et souvent il est irréparable ', on peut empêcher un homme de tomber, mnis il est bien difficile de !e relever une fois qu*il est ;\ terre. C'est en s'y prenant iWavance qu'on peut combattre le mal ; ce sont les chemins des prisons qu'il importe de barrer, c'est là qu'il convient d'accumuler les obstacles, d'organiser la résistance, si Ton veut se ménager quelques chances de succès*

Ce sont les petits dcEiuts qui engendrent les vices et les petits] délits qui mènent aux grands crimes; sauf de très rares exceptions,, tous les criminels ont des antécédents; dans le langage juridique, les antécédents ce sont les condamnations; môme dans ce sens, l'exactitude de mon assertion ne peut être contestée; il est bien peu de criminels qui n*aient fait un séjour plus ou moins long dans les prisons ou qui n'aient eu ce qu'on appelle des démêlés avec la justice; souvent il leur arrive de s'en tirer avec avantage; on trouve toujours dans leur passé un certain nombre d'ordonnances de nonlieu, et comme il est peu vraisemblable que la fatalité s'acharne par-

considérés comme les précurseurs en quelque sorte du crime final, la règle que j'ai posée ne comporte plus d'exception, et l'œil de l'observateur découvre facilement dans la vie de l'individu le point où le mal a pris naissance pour se répandre dans l'organisme tout entier. Les condamnations encourues ne sont pas les seules manifestations de cette progression; des faits qui demeurent impunis, et que le texte de la loi n'atteint pas, en sont également les symptômes ; il n'y a que les attentats inspirés par ce qu'on pourrait appeler les passions nobles qui puissent, et encore assez rarement, se concilier avec une honnêteté habituelle, un passé irréprochable; ce sont des actions spontanées, qui éclatent parfois comme l'onge entre deux rayons de soleil, tandis que les autres crimes ne se produisent qu'à la suite de profondes et lentes perturbations au milieu desquelles l'état de la conscience va toujours en empirant.

Je considérerais comme un phénomène, à abandonner 'au médecin aïiénîste, l'homme qui du jour au lendemain, après avoir mené jusque-là une vie irréprochable, se livrerait au vol à l'assassinat, à des actions infâmes, ou plutôt je resterais convaincu qu'avec plus d'habileté et d'hypocrisie que les autres, il serait parvenu à dissimuler certains côtés de sa vie; combien n'y a-t-il pas de ces existences en partie double, où il se dépense pour cacher le vice sous des apparences trompeuses, plus d'efforts, plus de volonté, plus d'intelligence qu'il n'en faudrait pour faire tout simplement le bien ; mais le mal n'en poursuit pas moins ses ravages, il accomplit à rintérieur son œuvre de destruction, et le jour où il éclate au dehors, comme une chaudière chauffée à blanc, il étonne, il stupéfie, il apparaît semblable à une monstruosité, mais il s'explique tout naturellement aux yeux de celui qui pénètre dans les dessous, et découvre la filière par laquelle l'homme, marchant de faute en faute.

^habituant au mal, cherchant des satisfaciions nouvelles, augmenmt chaque jour la dose de ses jouissances malsaines, finit par arri- ;r insensiblement à commettre des actions criminelles.

Dans la plupart des affaires, il n'est pas nécessaire de se livrer une recherche aussi approfondie ; les condamnations antérieures sont là pour attester ce développement progressif de la criminalité. L Parmi tous ces criminels dont le nom a acquis une notoriété qui permet de les citer, sans manquer aux devoirs de la discrétion professionnelle, je n'en connais guère qui, malgré leur jeunesse, n'aient déjà été les hôtes des prisons ou tout au moins mérité de Tètre; d'abord la faute avait été légère et superficielle, puis elle a fait place à des actes plus graves et plus réfléchis, lesquels à leur tour, ont donné naissance au crime.

I A dix-sept ans, Marchandon, le domestique assassin, débute en commettant un vol dans le château de ses maîtres; les preuves font défaut, l'impunité ne fait que l'enhardir ; les dix-sept jours de prévention qu'il a subis ne l'ont pas corrigé, et, à peine est-il sorti de prison, qu'il vole dans une autre maison, cette fois il est condamné à trois mois de prison et plus tard à treize mois pour un autre vol encore plus important.

f Les quatre jeunes gens, dont l'aîné avait vingt ans, qui se présentent en plein jour chez M""' Ballerich, se précipitent sur elle au moment où elle ouvre la porte, l'étranglent et la frappent de coups couteau, avaient tous été condamnés, et le fils de la victime, commissaire de police à Paris, leur disait avec raison en les montrant du doigt :

« Vous êtes tous des misérables ! je ne sais pas ce que je ferais si le respect de la justice ne me retenait pas, mais votre heure riendra, soyez-en sûrs; toi, tu es un petit grediti, je te connais

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bien, jei'ai déjA envoyé au dépôt, car tu as pris part une fois à un«" agression nocturne; toi, tu es un gouapeur du quartier; et toi, je t*ai vu dans quelque mauvais endroit. »• Mais jï quoi bon des citations, alors qu'il s'agit d'une loi générale dont la démonstration se trouve dans tous les dossiers.

Quanta ceux dont le casier judiciaire^ jusque-là intact, semblerait contredire l'idée d'une perversité progressive, on lesvoitcommeles autres s'acheniinant plus ou moins rapidement vers l'apogée du mal; ils commencent par être des libertins, des paresseux, des égoîstcsj des esprits forts; ils perdent le respect de toutes choses, s'affranchissent de toute contrainte, repoussent toutes les croyances gcnantes, et se laissent aller au gré de leurs passions.

Voici deux criminels d*une trentaine d'années, Blin et Beglien, dont l'abbé Moreau a beaucoup parlé dans son livre sur la Roquette, l'un est Français et l'autre Belge; il y a quelques années, un dimanche pendant que les magasins du Palais-Royal sont fermés ils s'introduisent dans k boutique d'un bijoutier, étranglent la domestique et se sauvent, les mains pleines de bijoux, qu'ils vont vendre h Bruxelles; ils n'avaient pas jusqu'alors de tare judiciaire, mais leur vie n'avait été qu'un enchaînement de mauvaises actions; l'un, mis en faillite dans les conditions les moins honorables, avait dû fuir son pays, s'était fait renvoyer de toutes ses places à la suite d'actes d'indélicatesse; l'autre était un paresseux, un menteur, un débauché, ayant trahi tous ses devoirs, ruiné ses parents, abandonné sa femme; il était mûr pour toutes les besognes mauvaises.

L'exemple des deux jeunes assassins Lebiez et Barré n'est pas moins frappant ; ils n'ont pas d'antécédents judiciaires, mais ils mènent une vie de désordre et ont abandonné tous les principes qui auraient pu les soutenir.

LES Cf^EMINS DE LA PRISON

Cest Barré lui-même qui, dans l'un de ses interrogatoires, analyse très bien l'état moral de son complice. « II ne respectait rien, dît-il, il se moquait de mes scrupules; j'en avais alors; le bien comme le mal lui étaient indifférents, il maudissait sa famille, il parlait de sa mère dans les termes les plus injurieux, il ne croyait ni h. Dieu, ni à rien. Lorsqu'un prêtre passait, il avait envie de l'insulter; il avait dit, bien avant le crime, qu'il allait fonder un journal pour crosser la religion; ses principes politiques me répugnaient; le pillage, le massacre, les idées de la Commune, voilà ce qu'il approuvait. »

Et à cette question qui lui est posée : « Le crime que vous avez commis n'a pas été un événement subît et provoqué par des circonstances accidentelles, il a été le dénouement logique d'une suite de mauvaises actions et de la perversion lente de votre conscience. » Il répond : « C'est vrai, j'ai été entraîné progressivement . »>

Quant à Lebies, une personne qui t'avait beaucoup connu le dépeignait ainsi : « I! m'a paru que son éducation morale avait été fort négligée au lycée ; dépourvu des principes qui guident et qui soutiennent dans les difficultés de la vie, il supportait son dénument avec une sorte de fatalisme cl un sourire amer; il faisait sa lecture habituelle des journaux les plus avancés, et semblait ne considérer la vie que comme un temps de jouissance que les audacieux et les habiles, dont il se plaisait à citer l'exeraple, aiment toujours à se procurer un peu plus tôt ou un peu plus tard. »

Le jour où le jeune garçon marchand de vin Foulloy surpr€o4 son patron dans sa cave et lui brise le crâne à coups de bou^ teille, pour le voler, il n'a paru devant aucun tribunal; mais VïvHr truction établit, qu'avant de venir à Paris, il a commis dan? im fermes où il travaillait plusieurs petits vols pour lesquels au JV it^

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LES PRISONS OE PARlâ

pas poursuivi. Les gens de son pays qu'on entend, aisenf : « Il est fin, il a des vices; il était extrêmement malin pour se défendre, il était intelligent, il savait très bien arranger son affaire, lorsqu'il avait fait quelque chose il s'en tirait très adroitement. »

« Plusieurs fois, dit l'un d'eux, je lui ai prédit qu'il finirait au bagne... Les jeunes gens de son âge le fuyaient, il aimait \ lire de mauvais livres; il se faisait envoyer de Paris les « Brigands célèbres » et manifestait toujours le désir de posséder de l'argent. »>

Citerais-je maintenant un homme de cinquante ans, père de dixsept enfants, séducteur de sa propre fille et que la cour d'assises condamna il y a quelques années pour infinticide et avortement ; aucune condamnation ne figurait à son c.isicr judiciaire, mais sa vie n'avait été qu'une longue suite de mauvaises actions ; il avait commence par être un joueur, un homme de plaisir ; puis ses affaires ayant nécessairement mal tourné, il avait cherché des distractions dans les vices les plus honteux. C'était un homme d'une remarquable intelligence et d'une indomptable énergie, la débauche l'avait perdu et en avait fait un farouche sectaire. A des témoins qui lui rappelaient que pendant la Commune il se faisait remarquer par sa violence, voulant faire sauter Paris, criant dans les rues : « Tant qu'on aura des curés on sera toujours perdu, » il répondait en relevant la tête : « J'ai été le premier à ouvrir le feu, et je me suis battu le dernier. »

Le mépris de soi-même, le désordre de la \ic conduisent bientôt à la haine de tout ce qui est honnête et régulier; l'enquête parlementaire sur finsurrection du i8 mars n'a-t-elle pas constaté que la garde nationale de Paris comptait de 3s à 40,000 repris de justice et que 14 p. 100 des hommes pris les armes il la main, étaient des récidivistes.

LES CHEMINS DE LA PRISON Ut

Je pourrais multiplier ces exemples h l'infini; ne niîontrent-ils pas que le mal n'envahit point d'un seul coup la conscience humaine ; il rencontre des résistances, il procède à la façon de ces assiégeants qui font des travaux d'approche, et livrent des combats successifs avant de donner le dernier assaut.

C'est déjà quelque chose au point de vue pénal que d'avoir démontré que le crime au lieu d'être une production spontanée, dérive des habitudes mauvaises, se développant petit à petit, lorsque l'éducation et reffort personnel ne viennent pas les réprimer ; mais comment ces habitudes deviennent-elles dominantes, par quelle TOie arrivent-elles à s'emparer de notre vie et à y établir leur fatal empire ? il suffit de regarder autour de soi pour trouver la réponse à cette question qui ne m'a jamais paru très compliquée.

Dans tout ceci, les hommes sont les uniques auteurs du mal;

il n'est pas nécessaire de faire intervenir des forces inconscientes,

des impulsions fatales, des régressions ataviques, pour expliquer

que certaines gens préfèrent le vice à la vertu, et aiment mieux

s'engager dans les nombreux et quelquefois agréables chemins qui

'Mènent à la prison, au lieu de suivre ce qu'on appelle les arides

Sentiers de la vertu.

Si j'emploie le mot homme au pluriel, c'est qu'il ne serait pas l'esté, tout en donnant à l'individu la première place dans l'ordre ^^s responsabilités, delà faire peser tout entière sur lui, et de ne F>ils en réserver une certaine part à ceux qui Font précédé dans la "^'i* ou qu'il y rencontre ; en un mot il faut considérer le passé **taquel il sort et le milieu dans lequel il vit; Fhomme n*est ï*as une unité tombant du ciel sur un monde désert ; il tient aux ^^nérations antérieures par les liens du sang, et, en même temps, *l sent h chaque instant peser sur lui l'action de la société; la fit-

mille, le milieu social, sont des éléments dont il faut incontestable ment tenir compte pour apprécier ce qui peut diminuer^ sans jamais la faire disparaître louTefoîs, la faute de l'individu.

Les hommes sont responsables du mai, non seulement parce qu'ils le commettent eux-mêmes, mais parce que souvent ils l'entretiennent, le développent et le perpétuent, soit par la mauvaise éducation qu'ils donnent à leurs enfants, soit par les mauvaises lois qu'ils donnent à leur pays,

Dans un autre chapitre, je rechercherai quels sont les mobiles les plus ordinaires des crimes, et je montrerai que tous engagent la responsabilité personnelleet sociale; mais avant je veux voir comment se contractent, chez la plupart des délinquants, ces habitudes mauvaises qut^ usant peu à peu la conscience, la laissent sans force le jour où l'intérêt et la passion viennent la solliciter.

Une des causes principales de la démoralisation, c*est la désorganisation de la famille; c'est surtout dans les classes inférieures, moins retenues que les autres par un certain souci du décorum et des conventions sociales, que le mal exerce ses ravages; sans doute cette affection instinctive, et de vulgaire qualité qui procède uniquement des liens du sang, ne peut être tout à fait méconnue, et a survécu dans bien des coeurs fermés ;\ d'autres sentiments; mais ce n'est pas là ce qui constitue la famille; les tendresses stériles, souvent aveugles, ne peuvent suppléer ;V l'autorité, au respect; les pércs ont trouvé qu'il était plus commode de se faire les camarades de leurs enfmts, que de rester leurs mentors, et plus facile de pratiquer la tolérance que de donner des exemples; cette manière nouvelle de comprendre les devoirs de la paternité, produit partout de déplorables résultats, mais principalement dans les ménnges pauvres où les contacts sont plus intimes, et où rien ne voile, aux yeux des

LES CHEMINS DE LA PRISON im

cnWints, les désordres des parents; le respect s'en va bien vite, nous sommes loin du temps biblique où, sur les trois fils de Noë, il s'en trouva deux pour jeter sur lui leurs manteaux.

IDans combien de familles le fils de l'ouvrier ne voit-il pas sans cesse le père rentrer à la maison dans Tétat le plus honteux ; il ne s*erx émeut plus, tellement le spectacle lui semble ordinaire; il entend ïs grossiers propos, il est le témoin de ses violences et de sori abjection; faut-il s'^étonner ensuite que le chef de famille perde lou te autorité morale.

C'est par milliers que se comptent dans Paris les familles, si

on

peut les appeler ainsi, où l'autorité paternelle s'est frappée

*"e— même de déchéance; dans ces foyers pestilentiels se développent les instincts mauvais, la farouche envie de ce qui est en ©as contre ce qui est en haut, Fesprit de révolte, les haines anti- ^^<^iales, le mépris de toute loi, de toute règle, de toute morale, les appétits féroces, les ambitions avides, et c'est de là, qu'à une époque *^*-* On a renversé ce qui pouvait fortifier la moralité aux prises avec ^ «iiisère, partent chaque jour pour les luttes de l'existence, ces ^?ions qui vont grossir l'armée du crime, et remplir jusqu'aux *^U:ibles nos prisons devenues trop étroites.

L'action salutaire de la famille est détruite, ou plutôt c'est la ^*^îlle qui disparaît elle-même; elle est battue en brèche de tous ^s côtés, le mari.ige n'est plus cette chose sacrée sur laquelle tous ^^ peuples se plaisaient à appeler la bénédiction de Dieu; le '^^arîage civil lui-même, que Jules Simon appelle si bien le mariage ^^ prose, finira par disparaître. Les unions libres se multiplient ** Utie façon effrayante; les divorces, simplifiés par la loi du i8 avril ^^S^^ ont presque doublé en une année, et, symptôme bien grave, ^st sur la classe ouvrière que porte surtout cette augmentation.

On peut déjà faire cette triste constatation que des parents relativement honnêtes, dans des situations aisées, acceptent comme une chose naturelle le concubinage de leurs enfants; ils traitent Tamant de leur fille ou la maîtresse de leur fils, absolument comme si les liens d'une alliance régulière les attachaient les uns aux autres; ils leur donnent les mêmes titres, les admettent à leur table, et les aident au besoin à se mettre en ménage. Les enfants naturels entrent de plain-pied dans la famille. » Mes chers amis, disait encore Jules Simon^ apprenez à être moins coulants sur le chapitre du mariage, si vous tenez à sauver la vieille morale de uos pères. »

Dernièrement, un jeune homme inculpé d'assassinat me déclarait : « J*avais seize ans, lorsque j'ai eu ma première maîtresse ; nous nous sommes mis en ménage, sa mère lui a donné des meu blés, et ma mère m'a donné de la vaisselle et bien des affaires. »

Que de fois n'ai-je pas vu des mères, dont les fils étaient ei prison, me prier de mettre sur le permis de communiquer le nom de leur maîtresse ; elles attribuaient à de la mauvaise volonté ou à une excessive sévérité, un refus dont je cherchais en vain à leur expliquer le motif ; les directeurs de prison sont obligés de veiller de très près pour déjouer les ruses que les détenus emploient pour recevoir les visites, les lettres et les secours de certaines femmes, et ce sont les parents eux-mêmes qui favorisent les communications secrètes entre les amants que le juge d'instruction a séparés.

Une petite fille venait avec sa mère voir son frère qui allait bientôt payer de sa tête un épouvantable assassinat j elle fut surprise au moment où il lui remettait une lettre ; ;i la première lecture, cette lettre semblait bien innocente : « Ma chère petite sœur chérie, disait-il, je suis bien content de toi, et j'ose espérer que tu continueras ; cela ne sera rien du tout, ne te fais pas de

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peine pour ton petit frère, pour la vie. » Tout autre qu'un directeur de prison se fût laissé prendre à ces protestations de tendresse fraternelle, mais cette autre phrase fut pour lui un trait de lumière : « Maintenant, Didine, je te dirai que je suis sans un sou, et conséquemrnent tu dois penser que je ne m'amuse pas beaucoup ; je crois que tu vas remédier à cela, et tu enverras un peu d'argent à petit frère, à seule fin qu'il puisse se procurer quelques douceurs. »

Est-il besoin de dire que petit frère était le souteneur, et la sœur une prostituée à laquelle était destiné le message confié aux mains ^'unc enfant, sous les yeux de sa mère.

A la destruction de la dignité paternelle qui ne peut subsister su milieu de ce dévergondage, il faut ajouter la déchéance de la femme ; c'est certainement !à une des causes de l'accroissement de la criminalité ; de très bonne heure, la jeune fille pauvre, à laquelle il faudrait de bons exemples, une bonne éducation pour la défendre contre les mille dangersqui l'entourent, se pervertit tout naturellement par les exemples qu'elle a sous les yeux, dans son propre logis. M. Maxime Ducamp a dit très justement : « Les filles du peuple 5ont perdues par le peuple, dans les vastes maisons à logements multiples qu'elles habitent, dans les ateliers qu'elles fréquentent, dans les bals interlopes où on les entraîne, dans les cabarets où on les conduit; elles n'ont que de très mauvais exemples sous les yeux. » Le foyer domestique, où il faut que la jeune fille traite comme une sœur la maîtresse de son frère, ne la défend plus, et, elle-métne, entraînée par les encour.igements qui lui sont donnés, devient incapable de le protéger à son tour; elle y introduit au contraire de nouveaux ferments de décomposition.

C'est en général de ces tristes intérieurs que sorterr, corrompus

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avant l'âge, ces jeunes malfaiteurs dont la perversité se manifeste sous les formes les plus variées; la corruption de la sœur marche de pair avec celle du frère ; on les trouve réunies, et elles semblent se compléter l'une par l'autre.

Lorsque la femme n'est plus en état de remplir son rôle, d*excr- Cer autour d'elle une influence salutaire, elle devient un danger; aussi il ne faut pas s'étonner si le nombre des délits et des crimes s'accroît en même temps que la débauche se développe.

C'était encore un freîn que la présence, au logis, à la table de famille, où, en sortant de râtelier, on se réunit pour prendre le repas du soir, d'une jeune fille que le mal n'avait pas encore touchée ; les pieuses images, devant lesquelles on s'agenouillait jadis, pour se felevcr plus fort, avaient peut-être disparu; mais elle, vierge vivante, était encore comme un dernier symbole de pureté. On se taisait devant elle, chacun mettait ses soins à ne pas la f;ùre rougir par quelque p.irole imprudente; le père au besoin aurait imposé silence, le fils oubliait le grossier langage des rues, il se sentait devenir meilleur, et apprenait à cette école familiale, le respect des femmes honnêtes et le mépris des autres.

Sans doute il y a encore un grand nombre de ménages où se conservent, malgré les difficultés de la vie et les épreuves de la misère, une grande noblesse de sentiments et une admirable pureté^ de mœurs ; je les salue en passant ces foyers restés intacts au milieu de la corruption générale; ce ne sont pas ceux-là qui alimentent les prisons ; mais sous le même toit, sur le même carré, combien y en a-t-il où Ton trouve à côté du frère voleur ou assassin, la sœur prostituée.

Dernièrement le hasard envoyait siéger parmi les jurés de la Seine un homme de beaucoup d'esprit; dans une certaine affaire

'assassinat, M. Francisque Snrcey se trouvait être du jury; toutes les misères sociales se déroulèrent devant lui, il vit de près l'abaissement du sens moral dans la classe ouvrière, la prostitution acceptée comme un travail ordinaire, des ménages réputés honnêtes frayant avec des femmes de mauvaise vie. Faisant part de ses impressions, avec la sincérité de l'observateur consciencieux, il écrivait en sortant de Taudience : « La victime était une fille soumise... nous avons vu défiler les témoins, qui appartenaient tous à la classe ouvrière, j'ai été surpris de la parfaite indifférence avec laquelle ils ont parlé les uns et les autres du triste métier que cette femme avait choisi, ils avaient l'air de croire que c'était là une profession comme une autre et qu'on n'était point Wâmable si on Tcxerçait honnêtement; ce que je ne pouvais comprendre, c*étail l'inconsciente ficilité de tout ce monde ù admettre comme un métier régulier, p.is plus déshonorant que les autres, celui de fille soumise; il semblait résulter des dépositions que tous vivaient avec cette prostituée sur un pied d'estime réciproque et de douce intimité. »

Ce que M. Sarcey a vu en passant, les juges d'instruction le voient tous les jours et ne s'en étonnent plus. Le désordre des mœurs dans ce qu'il a de plus abject, s'introduisant, au sein même des familles, est certainement une des sources les plus abondantes des crimes ; un jeune homme a grandi au milieu des plus déplorables complaisances, il a vu ses parents fermer les yeux sur le libertinage de leurs filles, s'ils n'aîlaient pas jusqu'à Fcncouragcr; il a vu ses sœurs, exercer sous une sorte de patronage officiel, un métici plus lucratif que celui de l'atelier, il a appris qu'à être leur pro-, tecteuron peut vivre largement sans rien faire; alors, à son tout se sentant les bras assez vigoureux pour remplir ce vil métier, il a cherché une femme non pour l'aimer mais pour l'exploiter,

non pour k faire vivre, mais en vivre lui-même; c'est ainsi qu'il se crée entre ces jeunes gens et ces jeunes filles, dépravés par les mauvais exemples ou les criminelles complaisances des parents, une sorte d'asociation où chacun apporte sa part de corruption j la femme qui a moins de goût pour les actions violentes se contentera de trafiquer d'c41e-mème, mais l'homme va plus loin, et le jour où l'argent lui manquera, où le métier de sa compague ne lui rapportera plus assez, il deviendra un voleur.

Le libertinage a toujours été chez les hommes de toutes les conditions le plus puissant des dissolvants; dans les classes élevées il dessèche le cœur, il développe Tégoïsme, il détruit la foi pour la remplacer par un scepticisme commode, et combien en est-il parmi ces viveurs qui cherchent h se persuader qu'ils sont de grands philosophes quand ils sont tout simplement de grands jouisseurs, qui ne veulent pas qu'on trouble leur quiétude par la perspective d'une autre vie. Chez le peuple le désordre des mœurs avilit plus encore peut-être, parce qu'il s'y mêle presque toujours une pensée de spéculation et qu'il procure le moyen de vivre sans travailler.

La plupart des jeunes criminels que j'ai vus étaient tous de cette catégorie, et en admettant même que quelques-uns aient su se créer des ressources personnelles, tous sans paraître même se douter de leur abjection ou en la dissimulant sous certains dehors, trouvaient commode de vivre avec ces filles que la police marque d'un sceau d'infamie.

L'assassin de Marie Aguettant auquel sa maîtresse faisait honte de vivre avec son argent, dont il connaissait la provenance, lui répondait I « Chez moi c'est raffiné. «

, -Citerais-je encore l'exemple de Kaps, trois lois meurtrier à 4iie-neuf ans, auquel on reprocliait.de spéculer sur l'infamie d'une

femme qu'il prétendait aimer, il répondait avec une sorte de naïveté : «Je vous assure que je ne lui donnais que de bons conseils et qu'elle faisait son métier très honnêtement. »

Le sens moral disparaît tellement dans ces ignobles alliances que l'homme et la femme ne sentent même plus la honte de leur condition, ils arrivent à se persuader qu'ils font une chose toute naturelle et presque méritoire ; ils se prouvent leur affection en s*entr' aidant par le vice et par le crime; c'était la thèse que me développait, avec une désolante bonne foi, un des psychologues de cette espèce, enfermé à Mazas pour avoir assassiné la fille avec laquelle il était associé.

a Une jeune fille, m'écrivait-il, fait la rencontre d'un individu qui sait lui plaire, elle s'y attache, et celui-ci, voyant l'amour de sa maîtresse, cherche à spéculer sur elle-même; bien souvent la femme refuse, nuis son amant, connaissant l'attachement qu'elle a pour lui, la menace de la quitter ou de se livrer à dçs choses déshonnétes. Alors, pour ne pas que son amant subisse une condamnation ou l'abatidonne pour vivre avec une autre, elle se livre à la prostitution, elle n'ignore pas que ce qu'elle fait est mal, mais du moins celui qu'elle aime n'appartiendra pas à une autre ou ne risquera pas d'avoir maille à partir avec la justice... Quant il lui, lorsqu'il la voit arrêtée par la police des mœurs et pour les choses qu'il lui a conseillées, il ne veut pas la laisser sans argent, il cherche à s'en procurer par tous les moyens possibles, il n'hésite pas à risquer la prison pour venir en aide à sa maîtresse; beaucoup de gens qui méprisent les souteneurs ne feraient peut-être pas ce que font ceux-ci pour venir en aide à leurs maîtresses, risquer de perdre le plus grand bien que l'homme possède sur la terre, la liberté. Ainsi donc, monsieur, ajoutait-il en forme de conclusioni vous

LES PRISONS Dïï PARIS

voyez qu'il y a encore du sentiment et que si 'rintèrêt se m quelquefois bien souvent, il y a mnlgré ceh un certain amour, car si pervers que soit l'homme, il a toujours besoiu de porter son affection sur quelqu'un, »

Je ne sais pas ce que devient l'amour dans ces abominables unions; ces dépravés croient quelquefois s'aimer, au besoin même ils se jettent du vitriol au visage, mais il est facile de savoir ce que devient leur conscience; elle arrive bientôt h ne plus s'émouvoir de rien ; l'habitude qu'ils prennent de mener une vie facile avec de l'argent provenant d'une source impure, les amène à ne reculer devant aucun moyen pour s'en p curer davantage ; comme cet assassin qui pour se JLStilîi d'avoir étranglé un ami pour lui prendre son porte-monnaie, me répondait : « C'est que ma maîtresse ne m'en donnait plus », i| organisent des vols, ils complotent des meurtres le jour où femme avec laquelle ils vivent ne gagne plus assez d'argent po satisfaire leur soif de jouissance de plus en plus ardente.

L'économie et le vice sont deux choses qui, en général, ne peuvent s'accorder; celui qui gagne de l'argent par des moyens lents et honorables, en connaît la valeur et n\iime pas à le prodiguer; il n'en est pas de même assurément des hommes dont je parle, ta dis que la femme travaille pour eux, ils se croisent les bras passent des Journées entières dans la fainéantise; ils attendent tra^H quillement que îa malheureuse leur apporte son tribut, et auS^l sitôt ils le gaspillent plutôt qu'ils ne le dépensent; ils prennent ainsi des habitudes de prodigalité auxquelles le travail, mCme le mieux rétribué, ne saurait donner satisfaction, et ils sont amenés par une pente toute naturelle à commettre des crimes. On ne peut s'imaginer avec quelle rapidité des sommes qui paraîtraient

Il '1

et }

« Ah monsieur ! vous ne connaissez donc pas la Villette, en huit jours j'aurnis tout mangé avec des camarades. »

Non seulement cette manière de vivre développe outre mesure les appétits, mais elle leur donne plus de puissance pour les satisfaire.

J'ai lu dans des traités d'anthropologie que le criminel n'avait pas de courage ; si on parle de la lâcheté morale qui rend incapable d'un effort vers le bien, je serai absolument de cet avis, mais, au point de vue physique, l'existence de ces misérables développe au contraire leurs forces et leur audace, parce qu'elle les condamne à une lutte permanente soit entre eux, soit avec la police; il faut les entendre raconter leur vie pour comprendre quel singulier mélange elle offre de jouissances désordonnées et de dures privations, de paresse et d'activité, d'indolence et d'énergie, de repos et de danger; à voir leur démarche lente et fatiguée, on les croirait incapables d'une action vigoureuse, mais qu'ils aient à défendre leurs maîtresses contre un passant, à la disputer à quelque rival, à l'arracher aux mains des agents, ils apporteront dans ces combats, souvent terribles, je ne veux pas dire une bravoure, de crainte de profaner le mot, mais une indomptable énergie. Aussi parmi ces malfaiteurs, le courage et la force physique sont tenus en grand honneur ; ils se laisseront sans protester traiter d'assassins, de voleurs et de bandits ; mais le reproche de lâcheté est celui qui leur est le plus sensible; on aperçoit chez eux, comme un sentiment de fierté, quand ils entendent un témoin raconter leurs' exploits et attester la puissance de leurs poignets; c'est à la fortifier qu'ils appliquent tous lcur> soins, ils se livrent, dans les lieux où ils se réunissent, k des exercices méthodiques pour développer leurs muscles et leur agiUté et ils mettent leur amour-propre à établir leur supériorité sur leurs camarades.

à mériter un sobriquet qui soit comme un brevet de force; est ainsi que les surnoms de la Terreur, le I.ion, la Panthère, ['Hercule, Bras-de-Fer, sont extrêmement répandus parmi eux; c*cst un hommage rendu par la brute à la force matérielle ; maij^ quand l'esprit se dégrade en même temps que le corps se fortifie, la bestialité a bientôt le dessus; Thomme devient féroce, h vie desautres ne compte plus pour lui ; le sinistre manchot qui poignardait le gardien de la villa d'Auteuil, tout en l'étreignant avec son moignon garni d'un crochet de fer, était un de ces dieux de la force brutale qu'on adore sur les boulevards de la Villctte. ^K Je viens de montrer que Tune des principales causes de la crimi- ^^ftalî lé parisienne, c'est la désorganisation de la famille; assurément ' ce Tait n'est pas indépendant de la volonté des hommes, et sans entrer' dans le détail des problèmes que cette triste situation soulève, personne ne contestera que le mal pourrait être combattu, si les parents avaient, avec le respect d'eux-mêmes, le sentiment de leur I de-voir, et si la société s'occupait davantage d'assurer à la femme ^B cnoyen de vivre honnêtement.

^H J'ai montré surtout que de cette dépravation de la jeune fille,

' «ail n^e cette profession de souteneur, qui mène aux chemins-

les plu5 directs de la. prison; il y en a beaucoup d'autres; lors-

^•^^ dans les classés pauvres le jeune homme a F heure use chance

Nûe -vivre dans une honnête famille et de ne pas être perdu par n^c triple des siens, dès qu'il est dehors il rencontre le mal par- ^<^Ut; il lui vient de tout ce qui l'entoure, de ce qu'il voit, de ce ^^ il entend, des lieux où il habite, de ceux où il va chercher de» ^*"actions, de ceux où il travaille.

Jç n'ai pas la prétention d'exposer ici toutes les occasions qui *^iieût le provoquer et éveiller ses mauvais ■ ît^stincts, j'aurais à

LES PRISONS DE PARiS

le tableau de

fac

à signaler ces doctri

mœurs

qui, quelquefois tombées de très haut", pénètrent dans 1^^ bas-fonds, y répandent le mépris de toute règle, de toute morales rendent les appétits plus exigeants, les haines plus féroces, les pas-t sious plus violentes; je montrerais la rue, dans le centre même <3ea|

Paris, sous l'œil à demi fermé de la police, envahie par une foule tellement immonde, qu'une honnête femme doit se détourner si elle veut éviter de révoltants spectacles.

Je dénoncerais encore comme une cause de corruption ces éta* lages de livres, dont le titre à lui seul affiche des prétentions d'obscénité, et qu'on ne poursuit pas parce qu'il y en aurait trop à poursuivre ; ces réclames malpropres qui souillent les murs; ces exhibitions de gravures, de photographies dignes de servir d'enseigne aux mauvais lieux.

Voici déjà longtemps que le cri d'alarme est poussé par les voix les plus autorisées ; à chaque grande affaire criminelle, on signale le péril, puis bientôt l'attention est distraite par un incident nouveau. « Que font donc nos législateurs en face de ce débordement de vices, d'infaiiiies et de turpitudes, écrivait en 1886, un de nos plus vigoureux publicistes; quand donc s'occuperont-ils de porter le fer et le feu dans ces plaies socialesj attendent-ils avant d'arriver que la gangrène s'y soit mise î

J'ai dénoncé dans une autre étude, l'influence néfaste de toutes ces choses sur les jeunes imaginations, et cela m'a valu l'honneur de certaines injures ; je veux me borner à indiquer ici quelques causes peut-ëtre encore plus directes des progrès de la criminalité.

Je signalerai notamment la mauvaise tenue des garnis ; le jeune ouvrier de Paris quitte de bonne heure sa famille, il aime Tindé-

pendance, et dès qu'il peut se suffire à lui-même, il prend un logement séparé ; il va le chercher dans ces hôtels garnis qui pullulent dans certains quaniers ; pour dix franos par mois, il peut avoir une chambre sale, remplie de vermine et mal meublée; on ne lui demande ni ce qu'il fait, ni d'où il vient; il suffit qu'il paie et qu'il écrive sur un bulletin, soit son nom, s'il lui convient de le donner, soit le premier nom qui lui passe par l'esprit ; ses parents le laissent absolument libre, car chez le pauvre comme chez le bourgeois, on pratique volontiers cette sotte maxime qu'il faut que jeunesse se passe; quant A ses patrons, ils ne s'occupent aucunement de sa manière de vivre, le travail étant organisé d'une façon lellemeni anti-sociale, que l'ouvrief est absolument abandonné à lui-même, et que le maître, en général, ne se croit tenu à aucun devoir de patronage. Or, les garnis sont tout ce qu'il y a de plus dangereux au monde ; ce sont les abris de tous les vices, de toutes les infamies, de véritables repaires de bandits; il paraît qu'il existe un service de surveillance de ces maisons, je ne me suis jamais rendu compte de son utilité; je n'ai pas à dire tout ce qui se passe dans ces bouges, on le devine aisément, et si le lecteur m'accusait d'exagération nlors que je me tiens par respect pour lui au-dessous de la vérité, il n'aurait qu'à parcourir la ligne des boulevards extérieurs dans les quartiers les plus populeux, la Vitletie, Belleville, Méniimontant, Vaugirard, et il verrait quel est, à partir de l'heure où la nuit tombe, le principal profit de ces maisons que l'on décore du nom d'hôtels meublés ; c'est là que l'ouvrier achève son éducation^ déjà si bien commencée dans sa famille. Il n'a qu'à écouter derrière la fragile cloison de sa chambre, pour savoir com- Iment il faut s'y prendre pour vivre grassement sans se fatiguer; c'est là que se contractent ces liaisons, ou plutôt ces associations

ia6 LES PRISOKS DE l>ARÎS

né&stes, où Thomme devient nuavais bien moins par Timpulsùz de sa propre nature que par k contact du vice ; tous les ciinùnci l'aticsteni, et font remonter aux mauvaises fréquentations la C2u<< pretmire de leurs fiiutes.

Ecoutez par exemple Gamahut, il l'explique lui-même d20su% . termes;

(t Je me mis à Crèc^uenter cette maudite maison qu'on appelle le Château-Rouge, jour maudit où je mis les pieds pour la pT^ mière fois dans cet antre où Ton ne respire que les vices de touu hçon, j'allais ]h me chauffer, me trouvant dans un dénûmenr coe^ plet, et c'est là que je 6s connaissance de cette bande de repris de justice qui m'entraînèrent avec eux. La misère et la fréquentation des mauvaises sociétés m'ont abaissé à m'avilir au rang des criminels. »

« Vous me demandez, dit un assassin de vingt ans, au juge qui l'interroge, comment, ayant des parents hornètes, j*ai pu mal faire: ce sont les mauvaises fréquentations. »

Une autre répond à la même question : « Il y a un proverbe qui dit : dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es ; si je n'avais |us été loger en garni, si je ne m'étais pas trouvé forcément avec fe gens qui les fréquentent, je pourrais encore marcher la tête haute, mon père, .lujourd'hui déshonoré par moi, n'aurait pas à subir les conséquences du crime que j'ai commis. »

M Vous voulez savoir ce qui m'a perdu, déclare un autre, je crois que c'est la débauche, je suis faible de caractère, je me laissa facilement entraîner. '*

Voici un jeune homme de seixe ans qui a commis un vol, ses parents sont très honnêtes, il dit avec une sorte d'orgueil au juge : « Il n'y a pas longtemps que mon père était du jury de la

Seine; »» ce n'est pas ia misère qui l'a emraîné ; on lui demande com-

iï:ient il se fait qu'il soit devenu un voleur: « J*ai eu, répondit-il de

rxaauvaises fréquentations à Montmartre, je ne rentrais jamais avant

t-x ne ou deux heures du matin, tous les jours je fréquentais les bras-

^^ries de femmes, et depuis ce temps je n*ai été qu'en dimi-

x~* uant »; il ne s'arrêta pas sur la pente où il se sentait lui-même

^5. lisser ; trois ans après, il commettait un assassinat et était con-

«iamné à mort.

A côté de ces garnis qui ne sont que des maisons tic débauche «rJandestkie, je place comme une des causes principales de la coription parisienne, les cafés-concerts de bas étage et les brasseries tenues par des femmes; la chanson ordurière concourt avec l'absinthe frel«ée à salir l'imagination et à altérer la santé; si ces tristes lieux, pleins d'une atmosphère de vice, n'avaient d'autre inconvénient que de développer chez leurs habitués cette manie de 'X/ersificalion dont la cour d'assises donne chaque jour de si ridicules échantillons, le mal ne serait peut-être pas bien grand, mais ce qui X'end ces endroits autrement redoutables, c'est que l'action combinée «]e ralcoolisme ec de la débauche entraine à des dépenses excessives.

Il ne me convient en aucune façon de faire le tableau de ces repaires, abominables foyers de corruption, et d'en décrire les pratiques honteuses; il me suffit de rappeler que !e métier patenté et toléré des femmes de service dans ces établissements, consiste à employer tous les artifices possibles pour dépouiller le client; plus elles le font boire, plus elles l'abrutissent, plus elles le font dépenser et plus elles méritent la confiance du patron; c'est le vol patenté, avec cette circonstance aggravante qu'il s'accomplit à l'aide de la dcbauche; tandis que sous la main de ces Hcbés du ruisseau, les

ou-

» il

es;

11 va.

verres se remplissent, la note à payer grossit démesurément snns qu*on s'en aperçoive; et comme le malheureux jeune homme, ouvrier, petit employé, commis de magasin, qui fréquente ces lie n'a pas la bourse assez bien garnie pour payer les sommes relati ment énormes qu'il aura, presque sans le savoir, été amené k. dissiper en quelques minutes, il se sert de l'argent des autres; le voiii\ perdu ; il a cessé d'appartenir au monde lioniiéte et il va s'enfoncer dansle vice jusqu'au jour où un agent de la sûreté me fin à ses exploits.

Je signalerai encore, parmi les causes toutes modernes de la min«lité, "ces agences qui mettent le jeu à la portée de tout monde; la femme et le champ de courses, voilà les principales sources des crimes et des délits qui se commettent i Paris; c'est U que tant de jeunes gens trouvent le moyen de se procurer de l'argent tout eu menant une vîe oisive ; aujourd'hui quand un malfaiteur n'est pas un souteneur, il est associé à quelque bookmaker, il est souvent tous les deux à la fois; les cotes sur les chevaux tie se font plus seulement dans les clubs, où les courses sontsuiv par quelques-uns à un point de vue sérieux, mais chez marchand de vin. Les sportsmen coudoient les repris justice, et les grandes voitures, qui nous assourdissent nous écrasent les jours de courses, pourraient aussi bien déposer la plupart de leurs clients à la porte de Mazas que sur les pelouses de Longchamps et de Saint-Ouen ; la loterie, malgré ses dangereux attraits faisait moins de mal, elle n'entretenait pas tous ces métiers interlopes qui s'exercent sur le turf et gravitent autour des agences; quand on demande à un individu, sur lequel on trouve une somme d'argent dont la provenance est suspecte, d'ûLi elle lui vienti il répond tranquillement qu'il l'a ga.

gnée en pariant, et toutes les fois qu'un patron vient se plaindre au commissaire de police que son employé ait filé avec la recette, la première question qu'on lui fait est celle-ci : Va-t-il aux courses ? Il est certain qu'il existe à Paris un nombre considérable d'individus qui se dispensent de tout travail, grhce aux gains qu'ils font sur les hippodromes; ils ne deviennent assassins et voleurs que le jour où la chance cesse de les favoriser : c'est ce qu'ils appellent l.i fatalité.

Les quatre jeunes scélérats qui, au mois de mars 1889, égorgèrent le jardinier de M. Chabaud étaient des habitués de la pelouse d'Auteu il; c'est en y venant qu'ils préparèrent le crime; ils connaissaient à fond, le langage du sport, Hs en lisaient régu-> lièrement les bulletins.

w Lorsque j'avais un peu d'argent, dit l'un d'eux, j'allais aux courses, j'en avais entendu parler par des gens au café, je gagnais quelquefois, j'écoutais ce que disaient les parieurs sur le champ et je lisais les pronostics des Journaux. »

Un autre ajoute : « Je ne travaillais plus, je gagnais un peu d'argent en suivant les courses et je pariais, a

Les bookmakers font d'énormes bénéfices; le pari mutuel, reconnu presque officiellement, râfîe journellement les économies des petites gens ; « c'est un symptôme grave de l'état de nos mœurs, » disait avec raison le journal que le peuple lit chaque matin^ et il ajoutait : « lorsque fut établi le pari mutuel j'avais prédit qu'un jour viendrait où l'Etat serait dans une situation difficile ; il est complice d'une funeste passion », Ce mal ne nous est pas particulier, et les Anglais qui nous l'ont communiqué commencent à s'en inquiéter, à ce point qu'ils i accusent de saper sûrement et rapidement les instincts honnêtes de la nation.

IJO

En môme temps que la débauche et le jeu, sous les formes que je viens d'indiquer, conduisent rapidement à la pire des abjections, les jeunes gens qui, à l'époque actuelle, forment à eux seuls le plus gros de Tarmée du crime, ils développent chez eux des besoins qu'aucun travail honnête ne peut plus apaiser. L'argent ne coûte guère quand on n'a pas la peine de le gagner, on le dépense avec une espèce de furie, sans penser au lendemain, ou plutôt en se disant que la ch.ince de la veille reviendra; en une nuit, dans les cabarets borgnes, dans les maisons mal famées, des sommes énormes sont englouties; il n'est pas de prodigue qui dépense plus follement son argent que ne le font ces* rôdeurs de barrière, après avoir touché le montant de leur pari ou reçu le honteux tribut de leur maîtresse.

Cette exploration rapide des chemins qui mènent tout naturellement au crime suffit déjà à montrer que ces malfaiteurs que nous allons retrouver dans les prisons ne sont pas des impulsifs ; ce sont des dépravés; ce n'est pas une iiméité fatale qui les a entraînés malgré eux vers le crime, c'est la corruption contre laquelle ils n'ont pas su ou n'ont pas voulu réagir; si l'on veut trouver une excuse i leurs abominables méfaits, ce n'est pas dans la conformation de leur personne physique qu'il faut aller la chercher, mais dans les influences extérieures ; sans doute le crime est, avant tout, un acte individuel, impliquant une responsabilité personnelle, mais à côté du crime iudividuel il y a souvent le crime domesrique et le crime social.

Le crime domestique, c'est le mauvais exemple donné par le père, son ivrognerie, sa brutalité ; c'est l'union libre remplaçant le mariage ; c'est le divorce affaiblissant ce qui reste du lien conjugal; c'est rencouragemciit donné par les parents aux vices

LES CHEMINS DE LA PRISON îji

qni rapportent, c'est Texploitation de l'enfant, et la jeune fille exerçant son infime métier sous les yeux de ses frères, au foyer même de la famille.

Le crime social c*est la négation de l'idée religieuse sans laquelle un peuple ne saurait avoir de moralité; c'est la licence tenant la place de la vraie liberté; c'est l'imprévoyance et l'injustice de la loi; c'est l'autorité paternelle désarmée; c'est la femme sans défense contre la séduction et l'enfant sans protection contre l'abandon.

Une société a les criminels qu'elle mérite. S'il en est ainsi «otre société doit avoir de bien grands torts, car jamais les crimes n'ont été plus nombreux ni plus atroces. Le milieu social qui se confond avec le milieu familial est l'un des éléments principaux de la criminalité, et, comme l'a dit avec raison au congrès de Rome un de ceux qui connaît le mieux ces questions : « Le facteur externe ou milieu social tend à prendre de plus en plus une véritable prépondérance. » Faisons donc tous nos efforts pour le rendre moins défectueux, ne craignons pas de parler le langage de la vérité, de l'opposer aux sophismes et aux illusions; cela vaudra mieux que le fatalisme immobilisant auquel conduisent les théories matérialistes*

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