CHAPITRE V
LA RESPONSABILITÉ
>servaiJons dans les prisons. — Le type criminel. — L'êcoîe irnliennc d'anthropologie. — Criminel né-Atavisme. — Rcfutation parrobservaiion. — Ni ange, ni Mte. — Caractères de la responsabilité. — Marche progressive du crime. — Existence d'un mobile. — Crainte de se compromettre. — Habileté dans h préparation. — Trouble après le crime. — Besoin de s'étourdir. — Remords. — Sensibilité.
'ai montré quels étaient, sur la stirface immense de la I grande ville, au milieu de ses voies superbes, les mauvais chemins qui conduisent habituellement l'enfant à la Roquette, la femme à Saint-Lazare, l'homme k Mazas et à la place où se dresse l'échafaud-
Mais pourquoi suivent-ils ces chemins, quand tant d'autres con duisent au bien et au bonheur ? est-ce une force irrésistible qui les pousse, une destinée fatale qui les entraîne? leurs propres aveux, l'examen de leur vie, les réflexions que leur inspire parfois la solitude de la prison^ répondront mieux à cette question que toutes les sciences et tous les philosophes; les croyances qui font l'Iionncur de l'humanité n'ont rien à redouter de ces explorations dans le monde des criminels^ au contraire elles en sortent plus alTermics.
Des observations nombreuses ont été faites dans les prisons; c'est là que criminahstes et psychologistes ont été souvent prendre des sujets d'expérimeiiuiion et des éléments de comparaison ;
LA RESPONSABILITÉ
CCS reclierches, nécessairement rapides et exposées par !n force même des choses à être superficielles, peuvent porter à l'illusion et pré- ^L senter des causes d'erreurs contre lesquelles il faut tout d*abord ^M se prémunir.
^M C'est avant qu'il soit condamné, pendant la période de Tins- ^P truciion, que le criminel est surtout intéressant à étudier; sa personnalité est encore intacte, il se rattache à ses habitudes, au monde extérieur, par les communications qu'il entretient au dehors et par Tespoir de recouvrer bientôt sa liberté; ses idées n*ont pas eu Je temps de se modifier, sa physionomie n'est pas changée, il n'a pas pris cette expression, ces allures particulières que J* homme reçoit du milieu dans lequel Jl vit, de la profession qu'il exerce, et, jusqu'au costume, il est tel qu'il était au monientde Son arrestation.
Au contraire, lorsqu'il passe à l'état de condamné et que son ^niprisomicment devient définitif, il perd son individualité, le *"égirae prolongé de la prison imprime un certain cachet d'uniforxzkiité, de telle sorte qu'on serait tenté, à première vue, de dire que tous les criminels sont conformés de la même façon.
C'est à notre avis une illusion des yeux ; cette similitude factice i:>rovient de causes cxiéricures et passagères; en projetant sur l'eau ijne lumière colorée on peut, suivant sa fantaisie, la fliire passer par 'toutes les nuances du prisme, sans que pour cela sa couleur natux-clle soit changée, de même tous ces détenus, sous les sombres pro- ^K«ctions de la prison tirent Tuniformité de leur aspect non pas d'un } ^type originaire, mais de l'action extérieure à laquelle ils se trouent momentanément soumis; regardez-les attentivement; sous ces visages façonnés par le même régime, sous ces vêtements de bure, sous ces crânes rasés, sous ces visages pâlis, se retrouve, prête à se
manifester dès que la nature ne sera plus comprimée, l'infinfe variété des sentiments humains.
Certains anthropologistes parmi les plus fameux, très frappés par CCS ressemblances apparentes qui semblent faire des habiLints d'une prison les membres d'une seule famille, ont voulu en conclure que les criminels d'habitude constituaient un type prédestiné au crime et caractérisé par l'existence de certains stigmates, asymétrie du visage, largeur des orbites, mâchoires volumineuses, absence de barbe, etc.
Ces théories, admises par les uns avec une sage réserv-e, exagérées par les autres avec une intolérance systématique, devaient aboutir fatalement à la négation de la responsabilité.
Le mot crime, dit-on, devrait lui-même disparaître de la langue; le mot coupable pèche contre le principe scieniitique, il faut remplacer cette expression par celle de : prouvé dangereux ; car le fait d'assassiner, de voler, de profaner n'étant que le résultat de la structure et l'accomplissement d'une fonction : le triomphe de la vertu sera consommé par la suppression de Itt responsabilité; on continuera bien encore à ôier la vie à son semblable, mais comme cela ne s'appellera plus assassinat et vol, la mor.-ile n'aura plus à en souffrir; et tout en prenant des précautions, c'est ainsi que se nommeront les peines, contre l'auteur de ces 4aions, on devra lui conserver son estime tout entière.
Si ces doctrines sont inquiétantes au point de vue moral, elles pourraient ne pas avoir un grand danger pour la sécurité sociale; les anthropologistes, en effet, ne sont pas tendres pour celui que sa conformation physique classe dans la catégorie du criminel-né; ils prétendent même protéger la société avec plus d'efficacité que ne le foiu les lois, qui basées sur le vrai principe de la responsabilité, atté-
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iiuentîa peine toutes les fois que le libre arbitre leur paraît affaibli ; comme ils ne voient dans |la peine que le côté utilitaire, ils considèrent qu'il faut frapper l'accusé déterminé au crime par la tare héréditaire et constitutionnelle bien plus durement que celui qui a cédé à l'impulsion de circonstances extraordinaires ou à la complicité du milieu; le premier étant poussé par des causes fatales est incapable d'y résister, il constitue ainsi un danger permanent e^ irrémédiable, tandis qu'il y a plus de chances pour que le second ne commette plus de nouveaux crimes.
La société pourrait de la sorte être plus en sûreté, et assurément ce ne seraient pas les partisans de l'atavisme qui, par un manque de logique, perpétueraient la race des criminels, en autorisant ces mariages que l'Etat favorise à la Nouvelle-Calédonie pour charmer les loisirs des assassins graciés.
Mais combien la société ne serait-elle pas atteinte, dans ce qui fait sa dignité et sa force, par un système qui, en persuadant à l'homme qu'il est l'esclave de sa nature physique, supprimerait chez lui les efforts de l'éducation et toute idée de lutte contre ses instincts; mais alors, dans ce nouveau monde sans principe et sans fin que le naturalisme prétend faire îi l'humanité» il n'y a plus ni bien ni mal; il n'y a plus que des névrosés subissant la loi inexorable de leur tempérament; le crime n'est plus qu'un accident physique; en même temps, la vertu, le talent, l'amour, la charité ne sont plus que les manifestations inconscientes de notre organisme et des mouvements moléculaires, il faut alors supprimer d'un seul coup le mépris et l'estime, le châtiment et la récompense. La conclusion est fatale ; si on hésite à la formuler avec cette netteté, elle n'en est pas moins au fond de la doctrine ; Lombroso, après son étude sur l'homme criminel, devait écrire son livre sur l'homme degénie, et je ne
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m'étonne pas de Tentendre dire : « Il n'est pas jusqu'au génie, h seule des puissances liuniaines devant laquelle il soit permis de plier, sans honte, le génie qui n'ait été rangé à côté du crime parmi les formes tératologiques de la pensée, parmi les variétés de la folie. B
Sans doute les hommes de génie aussi bien que les criminels ne vivent pas toujours comme le commun des mortels, et leur imagination est sans cesse en travail ; est-ce à dire qu'ils soient entrai nés par une force fatale les uns en bas, les autres en haut.
Dans une introduction au livre de Lombroso, M. le professeur Richet, cherchant à en atténuer les conséquences excessives, dit avec beaucoup de raison : « Pourquoi ne pas admettre chez tout homme adonné aux œuvres de l'esprit deux forces psychologiques diftéreutes, d'une part, la force créatrice, c'est-à-direrimpulsion première, d'autre part, la force critique ou autrement dit la réflexion, m De Maistre ne disait pas autre chose, lorsqu'il définissait l'homme « un composé de deux êtres distincts, l'un gouverné, l'autre gouvernant ».
Voilà la vérité; ces deux forces je les rencontre aussi chez le criminel; à côté de la force impulsive, plus ou moins grande selon la nature, l'éducation le milieu, j'aperçois presque toujours la force raisonnante, capable de neutraliser la première.
Les déformations physiques auxquelles ou prétend reconnaître b prédestination au crime, ne se rencontrent-elles pas également chez les hommes les plus vertueux. « Les caractères observés par Lombroso, disait M. Manouvrier au Congrès de Paris de 1889, sont nombreux, mais ces mêmes caractères ont été si souvent constatés chez des hommes honnêtes et même vertueux, qu'on peut dire que ce ne sont pas des caractères anatomiques disiinctits»; du reste, en admettant que certains caractères correspondent à une tendance
LA RESPONSABILITÉ a\a crime, que certaines organisaûons soient plus que d'autres entraînées par leurs instincts, il faudrait encore prouver que cet état physique exerce sur le criminel une contrainte irrésistible, empêche sa volonté de s« manifester, et il serait iuiëiessan: à litre Je contre-
mi^
Cour du Dépôt. — SAime ChapoUe. (D'après nature.)
expérience, de faire le compte de ceux qui, ayant les mêmes tares, n'ent sont pas moins restés d'honnêtes gens.
D'ailleurs^ que de fois ne prend-on pas rcfTet pour la cause ; si on étudiait Thomme bien avant qu'il soie devenu criminel, on serait frappé des changements que le crime et ses conséquences apportent même dans sa personnalité physique. Il commence à sç
modifier pendant l'instruction, il pâlit, les tissus se gonflent, U nutrition ne se fait plus, le sang s'altère, les traits se déforment, et, si vous le voyez plus tard dans une maison centrale après quelques mois de séjour, vous pourrez passer près de lui sans le reconnaître; rien ne donne plus à Thomme le type criminel, dans la plus large acception du mot, que le séjour des prisons ; le milieu dans lequel il vit, la servitude qu'il subit, produisent une dépression dans tout son être ; soumis à une contrainte perpétuelle, il se replie sur lui-même, s'étiole comme la plante qu'on enferme dans une cave, et bientôt il devient cet être nouveau, parfaitement décrit par un homme qui longtemps détenu lui-même, a pu l'observer à l'aise ; il est cauteleux, fourbe et menteur, toute son intelligence s'applique à détendre les filets du juge d'instruction; il se montre défiant, inquiet, sans cesse ballotté entre la crainte et l'espérance, i! se fait flatteur et rampant afin d'obtenir quelques faveurs, il se crée toutes sortes de petits métiers pour rendre sa misère moins âpre et moins dure ; l'homme qui traçait ce portrait disait avec raison ; « La justice humaine ne fi-oisse jamais impunément les besoins les plus impérieux de la créature qu'elle retranche de la société; faut-il s'étonner que la prolongation de ce régime fasse plier les plus solides et imprime sur tous ces fronts les stigmates d'une commune dégradation. »
De même, qui n'a été témoin des heureux changements que le retour au bien, à la vie régulière, opèrent dans la physionomie, dans la santé, dans la personnalité physique. Le curateur des jeunes détenus de Saint-Pétersbourg, M. RoukavichnikofF, racontait au Congrès de Rome qu'il photographiait les jeunes détenus à leur entrée et à leur sortie, et qu'il remarquait dans le rapprochement des deux portraits, une amélioration, sinon constante du
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moins fréquente de h physionomie. « Ce n'est pas seulement parce qu'ils sont propres, lavés, peignés, bien portants, disait-il, que leur aspect est meilleur; mais leurs traits ont chez la plupart perdu ce qu'ils avaient de menaçant, de hagard, de farouche, pour prendre une expression qui nous paraît plus douce, plus reposée, plus normale, plus honnête, et ramélioration de la physio--' nomie nous a semblé correspondre souvent, sinon toujours, à lamé* lioratloD de la conduite. Les changements en mieux sont parallèles» pu popr mieux dire proportionnels, car plus les changements moraux amenés par l'éducation et les bons traiieijients sont sensibles, plus est visible l'adoucissement de la physionomie. »
En lisant les livres de Lombroso, avec l'attention que méritent ces œuvres remarquables à plus d'un titre, j'ai fini par y trouver cette phrase consolante : « Des saints ont commencé par être des écervelés ou des criminels ; » les coupables sont donc autre chose que des êtres inférieurs voués au crime par la volonté de la nature, puisque parla puissance du repentir, ils peuvent devenir des modèles de sainteté; le crime n'est donc plus une fatalité atavique et une inguérissable déformation, puisqu'il se rencontre des hommes qui, par h force de leur volonté, parviennent à s'élever du fond de l'abîme à la plus haute perfection.
On peut discuter les croyances, nier les dogmes, écarter les affiimations métaphysiques, mais il fiiut s'incliner devant le fait, quand il est certain et sérieusement observé; aussi après avoir étudié de près les différents symptômes par lesquels se manifeste dans une conscience jusque-là honnête, Tapparition de la criminalité et les circonstances qui se prêtent à son développement, on peut affirmer que le crime est un fait d'ordre purement moral.
Pascal, sans prétendre donner urne définition absolue de l'homme
s'est contenté de résumer les différents éléments qui constituent sa nature, par cette phrase célùbre : « Ni ange, ni béte ; » la vie n'est autre chose que la lutte perpétuelle de ces deux natures parallèles; quand l'équilibre est rompu entre elles, la vie se désorganise, et si c'est la bestialité qui l'emporte sur l'esprit, l'homme se jette dans les excès qui le conduisent fatalement au crime, surtout lorsque sa condition sociale ne lui permet pas de satisfaire ses besoins, sans prendre le bien ou la vie des autres.
Les observateurs matérialistes ne voient qu^un côté de la nature humaine ; la bête qu'ils aiment à fliire la plus grosse possible, leur cache la figure de l'ange; les organes sont tout pour eux, l'âme cch:tppe à leurs instruments; ils la relèguent sans plus de façon dans le domaine des hypothèses, et traitent volontiers d'ignorants, ceux qui prétendent encore lui fiiire une part dans les actions humaines; mais si par sa nature même, l'esprit ne peut être mesuré, pesé, disséqué, analysé, est-ce que les actes de la vie morale, par les mobiles qui les inspirent, par renchaînement les rattachant les uns les autres, ne sont pas des témoins vivants et tangibles qui viennent proclamer notre volonté et notre libre arbitre.
Observez bien !e criminel par une recherche approfondie de ses antécédents, remoniez avec lui jusqu'à sa première faute, appliquezvous à découvrir le petit fait, l'incident, le besoin, l'intérêt, la passion, que sais-je encore, par lesquels s*est faite à sa conscience une fêlure d'abord insensible, puis s'agrandissant chaque jour au point de la rendre désormais incapable de contenir quoi que ce soit d^ bon et de généreux; suivez la trame de cette perversion dont les fils se resserrent de plus en plus, vous comprendrez i merveille comment cet homme par sa manière de vivre, p.ir ses capitulations successives, s'est mis lui-même dans une sorte d'engrenage où il a iiui par
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Ut
passer tout entier, alors vous n'aurez pas besoin, pour expliquer une chose aussi logique, de prendre un instrument de précision et de mesurer la dimension de ses orbites.
Je sais bien que les partisans des causes physiques objecteront ciuç s'il a succombé à certains entraînements occasionnels, c'est c|a*il était mal conformé, et qu'un homme mieux doué au point «ie vue anatcmique eût résisté victorieusement; c'est là une affirmation dont la preuve serait à faire, et pour ma pnrt je reste con- "V aîncu, jusqu'à nouvel ordre, que si on donnait des rentes à l'homme présentant les caractères auxquels l'anthropologie prétend reconnaître le voleur instinctif, il ne se sentirait plus la moindre impulsion vers le crime et respecterait le bien d'autrui, malgré les dimensions anormales de sa charpente osseuse.
Les organes eux-mêmes se perfectionnent par une bonne direction et des exercices bien entendus; i plus forte raison l'esprit estil plus puissant sur lui-même ; il se fortifie et s'affaiblit à son gré, se laisse asservir ou s'émancipe, s'élève ou s'abaisse, se perfectionne ou s'amoindrit, selon l'orientation qu'il se donne à lui-même.
Sans doute les difficultés ne sont pas semblables pour tous, de même qu'il y a des océans où le vent souffle plus fort qu'ailleurs ; c'est le devoir de la justice d'en tenir un certain compte quand elle apprécie les responsabilités ; il y a des conditions qui exposent à plus de tentations, et des natures plus ou moins bien douées; les uns font le bien sans s'en apercevoir et pour ainsi dire sans mérite, les autres ont besoin de lutter et ne triomphent que par d'é-' nergiques efforts; j'en pourrais trouver plus d'un exemple parmi cetix qui, ayant passé par les prisons, sont parvenus avec l'aide bienfaisant des sociétés de patronage à se faire une vie nouvelle ilï mériter leur réhabilitation; d'un autre côté le nombre n'est-
il pas plus grand encore de ceux qui, ayant les mains pleines de . tous les biens de ce monde les ont misérablement gaspillés ; les uns par leur repentir courageux, les autres par leur criminelle dissipation, attestent que l'homme est Tartisan de sa propre destinée. ^M
Si le crime n'était qu'une sécrétion malsaine d*un cerveau ma^ bâti, le résultat soit d'un désordre physiologique, soit d'une dégénérescence de la race, ou la résurrection d'une sauvagerie primij tive, il se manifesterait dans des conditions tout autres que cell^ où nous le voyons se produire habituellement.
S'il fallait en croire Técole italienne le criminel d'habitude, car le criminel par passion ou d'occasion forme une classe à part, ne serait qu'un instinctif; ses caractères propres seraient l'absence héréditaire de sens moral, l'imprévoyance des conséquences de ses actions, l'insensibilité physique et morale. « Voué au crime dit Enrico Ferri, par sa constitution héréditaire, organique et psj chique, il est imprévoyant, incapable de pitié, incapable de remorc dénué de toute conscience morale. »
Ce n'est pas sous ces traits qu'il s'est d'ordinaire révélé à nii yeux; dans la plupart des cas on retrouve chez lui les mêmes U cultes, les mêmes aptitudes que chez les autres hommes, avec cette différence qu'au lieu de les appliquer au bien, il les tourne vers mal; le crime n'a pas fait tout d*un coup irruption dans sa vie, s'y est introduit lentement, par une succession de défaillances^ s'enchaînant les unes aux autres ; sa conscience n'a pas été muette dès le premier jour, c'est à la longue que ses avertissements on^J cessé de se faire entendre dans le tumulte des passions et des înto^^ rets. M Comment en suis-je arrivé là? » écrivait un condamné, « progressivement, par degrés ; ce qui est arrivé pour l'humanité s*est reproduit chez moi ; tout a dépendu d'un petit commence-
:te
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ment qui semblait d'abord de nulle importance. Un premier mensonge, un premier acte d'intempérance, une première lecture d'un mauvais livre, un premier regard jeté sur un objet de convoitise, telle a été l'origine de ma vie souillée et criuùnelle. »
Si vous parcourez les longues galeries des prisons et si vous entrez dans chacune des cellules pour interroger sur leur vie les malheureux qui les habitent, les réponses que vous recevrez vous feront certainement apparaître le crime sous l'aspect très simple que je viens d'indiquer; vous ne vous trouverez en présence d'aucun phénomène mystérieux, vous ne vous frapperez pas le front en vous disant : comment donc se f;ut-il que cet homme ait tué ou ait volé ; votre raison ne sera pas déconcertée ; votre cœur sera quelquefois ému, mais vous n'aurez pas besoin d'aller chercher l'explication du crime dans des hypothèses scientifiques, tellement elle sortira claire et lumineuse de la vie môme du coupable.
Tout au plus irez-vous }usqu lï dire, par suite des conditions dans lesquelles tel homme était placé, ou de la mauvaise direction donnée à sa vie : le crime s'imposait à lui comme une nécessité; vous auriez tort de tenir ce langage, car, dans toutes les situations, les lois de la morale sont les mômes, mais je vous approuverais fort et je rendrais hominai^e à votre droiture si, comparant votre situation sociale à celle de votre sujet, songeant aux différences qui existent entre vous dont la vie s'écoule dans le repos et dans le respect parfois égoïste de la propriété et lui qui a vécu dans la souffrance, dans la lutte, dans la perpétuelle envie de biens dont il était privé, TOUS vous sentiez pris d'une certaine pitié. « Il faut bien le reconnaître, a écrit M. Maxime Ducamp, la misère physique de ^cux qui entrent eu prison est égale, sinon supérieuie à leur mi-
nel, c'est qu*il obéit a un mobile qui pour être coupable n'en est pas moins raisonnable.
Demandez aux deux jeunes assassins de la veuve Gillet à quel intérêt ils ont sacrifié la vie de cette femme, l'un d'eux va vous répondre : « Mon rêve c'était d'avoir une place de préparateur au muséum, j'allais au laboratoire de M. Ger\'ais et je préparais ma licence ; je sentais bien que ma position empirait tous les jours, mais j'éuis découragé et je ne pouvais plus réagir. J'allais chez les agents de change acheter et revendre et je ne payais pas les différences. Je n'ai jamais désiré les journaux, c'était une situation scientifique que je voulais avoir, et quand mon ami m'avait proposé le crime, ce qui m'avait séduit, c'était l'idée que je pourrais me procurer des instruments de travail et un laboratoire; ma première emplette eût été d'acheter un microscope, je me sentais aussi attiré vers la vie publique, on m'a dit souvent que je parlais facilement, ce que je voulais, c'était me faire éreinter un peu par les conservateurs afin de me lancer. »
Tous deux avaient besoin d'argent et étaient à bout d'expédients, la misère noire étaità leurs trousses; « ne trouvant aucun contrepoids dans leurs principes, elle exerçait sur eux son action dissolvante », a dit un témoin; lis avaient eu un instant l'idée de se tuer, l'un s'était même procuré du poison, mais après une réflexion, ils pensèrent qu'il valait mieux supprimer une vieille femme, que de quitter la vie en pleine jeunesse.
« Si je volais, dit un autre qui devait bientôt devenir un assassin, c'était pour avoir de l'argent dans ma poche, pour boire un coup comme les autres, on ne peut pas toujours être à charge à sa famille. »
Entendez encore ce jeune homme qui, venant de commettre un
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SSinat, écrit avant d'être arrêté : « Il ne faut accuser personne, c'est moi qui ai tué la pauvre femme pour la voler, je croyais trouver beaucoup d'argent, mais je me suis trompé. »
Trois autres, presque des enfants, rêvaient aussi la richesse, ils s'étaient dit : « Cherchons une vieille qui ait le sac, et nous nous retirerons en province »>, et ils s'en vont assassiner une femme qu'ils croyaient riche.
A côté des sollicitations de l'intérêt, on constate le plus souvent, au lieu de l'instinct brutal cherchant le mal pour le mal, l'effort du criminel pour atteindre son but par les moyens les plus simples ci les moins compromettants; sans doute le voleur quand il entre dans une maison, sait qu'il pourra se trouver dans la nécessité de tuer, et à tout événement il se munit d'une arme» mais il aimerait bien mieux ne pas avoir à en faire usage; et une fois le crime commis, on le voit s'apitoyer lui-même sur sa victime, il dit en en parlant : « la pauvre, la malheureuse, l'infortunée ».
Ecoutez Marchandon racontant l'assassinat de M"* Cornet; il avait espéré qu'il ne serait qu'un voleur, et la force des choses fait de lui un assassin. « J'étais caché, dit-il, dans la chambre; une fois que ma maîtresse fut couchée, j'ai commencé à voler dans les deux meubles, malheureusement elle s'est réveillée. Elle a sauté à bns de son lit; elle est venue à la porte qu'elle tira sur moi; elle se trouva effrayée et la porte, Iflchée par moi, la fit tomber; elle se mit à crier très fort, je me vis perdu. J'avais dans ma poche ce terrible couteau qui m'a servi «i frapper ia pauvre femme; je ne s.iis pas comment j'en suis venu à ce triste résultat, car je n'avais pas Tintenùon de lui faire le moindre mal. »
Je retrouve les mêmes observations psychiques chez les quatre assassins de M'"* Ballcricli ; \U aLu.iieiu très NÎiiw-civ.îîcin prcfcrc ne
r^ LES PRISONS DE PARIS
pns la tuer s'ils avaient pu la voler sans cela, o II était entendu, dit Fun d'eux, qu'on ne lui ferait pas de mal, je ne voulais pas de cela, je lui ai simplement attaché les jambes pendant que Gamahut la tenait par la bouche, je lui disais : surtout ne l'étrangle pas, mais nti lieu de faire la chose gentiment, il y a été comme un abruti. »
L'assassin du Palais-Royal, qui s'évanouissait à la vue du sang, aurait aussi trouvé plus simple de dévaliser la boutique, sans avoir à étrangler la domestique. « Mais aussi, pourquoi se mit-elle ù crier, n'était-ce pas sa faute. » Il avait dit à son complice : « Ne faites pas de mal à Césarine, ce serait dommage. » Et pendant le meurtre il dut s'asseoir et essuyer son front, sur lequel perlaient des gouttes de sueur.
C'est ainsi encore que s'est accompli l'assassinat d'Auteuil; es voleurs espéraient un peu que la maison était vide et que personne ne les dérangerait.
« Après avoir fracturé la fenêtre, dit l'un d'eux, nous nous sommes trouvés dans le salon, puis ayant ouvert une porte, nous avons butté contre un lit ; au premier abord, on aurait cru ne voir personne dedans, mais ayant soulevé le drap pour m'en assurer, j'ai senti un homme qui était tout blotti en dessous; il devait être à moitié mort de peur, alors nous avons été prévenir les autres, Cathelain et moi nous voulions bisser r.T,ffaire, mais Sellier et Allorto dirent qu'ils avaient besoin d'argent et qu'il leur en fallait; donc nous revînmes tous quatre vers le lit, Allorto releva les draps et prenant l'homme à la gorge, lui demanda où se trouvait l'argent; Sellier lui avait mis le revolver sous le nez en disant : « Pas un mot ou tu es mort. » Cathelain ne cessait de répéter : « Bâillonnezk| mais ne lui faites pas de mal. » Mais le malheureux essaya de se
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dégager, alors Sellier s'écria : <« Il faut en finir » et lui donna deux ou trois coups de couteau. Je vous jure sur la tête de mes parents que nous aurions bien préféré que l'homme ne fût pas dans le lit. » £t un autre des assassins ajoute : « Il y a eu un instant de pause avant de savoir ce qu'on allait faire, j'aurais voulu m'en aller, et quand l'homme a crié, j'étais plus mort que vif, j'ai même dit : M Laissez-le tranquille. »
Ce qui prouve encore que le criminel obéit à autre chose qu'à une impulsion fatale, c'est qu'il commence presque toujours par repousser l'idée mauvaise; il cherche ensuite toutes sortes de prétextes spécieux pour se iustifier à ses propres yeux.
J'en ai rencontré un très grand nombre qui analysaient fort bien cette lutte intérieure entre leur conscience et leurs appétits ; on se représentait leurs hésitations, on entendait les arguments par lesquels ils cherchaient k se convaincre, sinon de la légitimité de leur action, au moins de sa nécessité.
Un nommé Albert qui, en 1877, assassina de complicité avec
sa maîtresse, une vieille dame qui tenait à Vanvcs, l'hermitage de U
Tour Malakoff, exposait d'une façon s.iisissante dans un mémoire,'
les raisonnements spécieux de sa maîtresse pour calmer ses scrupules*
et l'exciter au crime. « Elle commença, disait-il, par énumérer à mes»
yeux l'or, les bijoux, les valeurs qui sont entre les mains de Lk
vieille femme qu'il faut assassiner, et dont elle ne fait aucun usage;
je résistai, mais le lendemain, Philoméne commença de nouveau
ses premiers essais, me remontrant que l'on tuait bien pendant la
guerre, ce qui n'était pas un péché, donc qu'on ne devait pas craindre
de tuer cette vieille gueuse; je lui remontrais que cette Bonne
, 'vieille ne nous avait fait aucun mal et que j'ignorais pourquoi on la
tuerait; ce fut alors qu'elle me reprocha ma faiblesse, médisant qua
ISO
si elle était assez forte, elle aurait vite fait celte abominable action; je repoussais d'abord toutes ses propositions. »>
C'est ainsi encore que Lebiez excitant Barré à assassiner la vieill laitière, lui disait : « Une avare quia de l'argent et qui est comm( une ourse, accroupie dans sa chaise, sous un porche, à vendre du lait pour accumuler ses économies; n'est-ce pas honteux de voir cette femme qui a de l'argent, qui le dit à tout le monde, et qui au lieu d'en jouir, vit malheureuse, de privations de toutes sortes, accumulant ses rentes pour acheter de nouvelles obligations, cela me faisait mal au cœur, nous ne pouvions nous empêcher de faîre^ un rapprochement entre notre sort et celui de cette femme. » ™
«< Si j'ai volé du monde, disait Marchandon, je n'ai volé que des gens riches, ie n'ai jamais volé de pauvres diables. » ^
Qpe de fois depuis Lacenaire, les criminels n'ont-ils pas cherché à se justifier en comparant le meurtre à la guerre, l'assassin qui sacrifie une vie au conquérant qui les immole par milliers; tantôt c'est un voleur venant dire, je ne suis qu'un révolté, auquel les moyens qu'il est obligé d'employer dans la lutte, donnent l'apparence d'un scélérat, tandis que son cœur est rempli de nobles pensécsj et lorsque le juge demande au farouche Campi, ce meurtrier et ce bandit vulgaire, pour quel motif il a tué M. Ducrot de Sixt et sa sœur, qu'il ne connaissait que par leur réputation de charité, il répond : M Est-ce que les peuples ne s'exterminent pas sur les champs de bataille, et ne s'en font-ils pas gloire ? » ^Ê
Il n'est donc pas exact de dire que le criminel n'a pas à étouffer les révoltes de sa conscience; îl cliercheau contraire des sophîsmcs pour s'absoudre lu'-mème ; que d'exemples je pourrais également citer d'individus qui avaient le soin de boire de l'eau-de-vie avant de commettre le crime pour ne pas se l.tisser attendrir.
RESPONSABlLlTïi
Les positivistes prétendent encore trouver une preuve de l'îrresponsabilité des criminels dans leur prétendue imprévoyance à préparer et i cacher leur crime; voilà «me assertion que Texpérience vient également démentir ; les criminels de profession, les voleurs, Jcs assassins, tous ceux que Lombroso appelle les instinctifs, déploient souvent, autant d'habileté pour organiser leurs criminelles expédiions, que de ruses pour échapper aux recherches; c'est pour cela que tant de crimes, même parmi les plus retentissants, restent impunis; saas doute le hasard prend quelquefois la peine de les déjouer; un jour entre autres, le souvenir m'en est toujours resté, une petite l^otte d'échalotes, liée d'une certaine façon, et tombée de la poche «Un incendiaire, dénonce un vieux paysan, qui depuis plusieurs années, avait brûlé la moitié du village, et n'avait jamais été soupçonné. Une cartouche perdue par un braconnier, fait décou- ^■r en lui le meurtrier d'un garde-chasse; une carte de visite, au '^^lieu de cent autres, met sur les traces de l'auteur d'un triple isinat ; une enveloppe de lettre, oubliée par mégarde, conduit à *^chafaud un homme auquel personne n'avait songé; un assassin P'^'^r s'être présenté devant le juge comme témoin avec un menton trop fj^^ ^^. fr^js^ sç trahit lui-même ; un fragment d'adresse, *-*'-> blié au fond d'une malle, tait découvrir bien loin le nom d'un "^^^-^leur et fournit la preuve de la culpabilité d'un meurtrier, qui se ^*"*^3'ait sûr de l'impunité; et que d'autres on pourrait citer
^i les ruses des coupables ne réussissent pas toujours, elles n'en
^^stentpas moins leur intelligence, leur sang-froid; tantôt c'est un
^"**-ssin qui prend soin de laisser sur le lieu du crime, de façon à at-
^^f tout de suite les regards du magistrat, une lettre fabriquée ou
^^ CDbjets sur lesquels il aura h l'avance écrit un nom de fantaisie;
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LHS PinSO>^S DE PARTS
c'en est un qui pour ilissiinuler un meurtre, simule un incendie; un autre a la précaution Je se teindre la barbe et fait ainsi courir la police après un homme hrati^ taudis que c'est un blond qu'il faudrait arrêter ; ce sont des garçons de recettes, des caissiers, des commis qui s'éiant appropriés l'argent qui leur éiait confié, cherchent h détourner les soupçons ; ils organisent un simulacre d'aggression, dont ils se font les victimes, ils voiit jusqu'à se blesser eux-mêmes; j'en citerai un qui avait poussé la ruse jusqu'à se fiîce relever par la police tout couvert de sang; sa sacoche éveriirèe et vide des soixante iiiilîe francs qu'elle contenait semblait avoir été abandonnée par ses agresseurs ; ses mains cMiciii tailladées de coups de couteau, et ses vêtements déchirés, il commença par inspirer une grande pitié, son récit paraissait sincère, et jainaison n'aurait su qu'il s'était volé lui-même, si urie perquisition faite dans Ui chambre de sa maîtresse n'avait fait découvrir dés liasses de billets de banque cachés au milieu d'une pelote de laine,
Parlerai-je aussi de ces faussaires dont l'habUelé cause tant d'embarras aux banques d'Etat ; de ces escrocs de génie qui exploitent b crédulité humaine par tant d'ingénieuses combinaisons ;■ de ces hommes qui réalisent avec autant de malice que de sang-froi4 les pitis prodigieuses évasions; de ces voleurs cosmopolites qui ont éiev^ le vol à la hauteur d'une industrie ; ils ont leurs agents, leurs émissaires ; ils se transportent partout où une boime occasion a été signalée; et lorsqu'ils ont remporté de l'autre côté du détroit les titres volés chez un agent de change ou les diamants soustraits' chez un bijoutier, ils font, par leurs hommes d^afîaire, habiles rançonneurs, proposer à leurs victimes d'entrer en arrangement moyennant finance, absolument comme s'il s'agissait d'une transaction commerciale. Il me parait diifici^lc de trouver chez c;;s malfliiieurs cette impré-
LA RHS-PONSAniî.îT!!
Tîî
voyance d.ius la pcôpariiii.on qu'on représente comme Tun des caractères du type criminel.
Maintenant si nous considérons IMiomme, non plus dans les actes préparatoires de son action criminelle, mais dans ceux qui la suivent, nous arriverons encore à des constatations qui proclameront son libre arbitre ; au lieu de l'imprévoyance des conséquences, de l'insensibilité morale, exclusive du remords, nous trouvons chez le criminel le désir d'échapper au châtiment et quelquefois le repentir.
Lorsque le crinie iest accomplij le premier sentiment qui domine ea lui, c'est le besoin de s'étourdîr; la conscience n'est donc pas encore celle que dans leur argot les malfaiteurs appellent « la muette,» qu'ils font tant d'efforts pour étouffer sa voix ; ils cherchent tout i la fois de violentes diversions pour chasser les souvenirs qui les poursuivent et des confidents pour ne pas être seuls à porter le fardeau qui les accable ; c'est chez eux un tel besoin que pour le satisfaire» ils sacrifient leur propre sécurité et commettent des imprudences qui les livrent à la justice; le grand romancier russe qui, dans les bagnes de la Sibérie a étudié l'existence des criminels, et dont on a si bien dit que ses cauchemars efeoyables sont traversés par des lueurs subites de tendresse et de pitié, a écrit une page toute de vérité, et que j'ai relue mainte et mainte fois dans le Uvre de la vie humaine, lorsqu'il nous montre le meurtrier venant faire à la prostituée l'aveu de son crime. « Ils étaient assis côte à côte, tristes et abattus comme deux naufragés jetés par la terapôte sur un rivage désert, il s'était rendu chez elle et avait cédé à un besoin irrésistible d'épancher son chagrin, et envoyant que la femme ne le repoussait pas, il se sentait moins malheureux qu'avant ; il se jette à ses pieds et comme elle s'en étonne, il lui répond ce n'est pas devant toi que je me suis postemé, mais devant toute la souffrance humaine, »
Il eîit mieux valu dire qu'il se prosternait devant une îgnonrïim semblable à la sienne, devant une créature que la malédiction sociale avait frappée, et qui, se sentant également infâme, ne le regarde pas avec horreur, et le considère comme un frère dans la gr; famille des misérables et des réprouvés.
Qui peut dire ce qui se passe au fond d'une conscience ; lorsque l'auteur du crime de la rue Montaigne arriva dès le lendemain à Marseille, d'où î! comptait s'embarquer pour l'Egypte, les souvenirs de sa jeunesse revinrent à son esprit, il pensa à sa vieille mère, qui plus tard, pour obtenir sa gr^ce, devait écrire une lettre touchante; c'était un dimanche, ilentradanslacathédraleàThcuredela messe, iln*)' resta qu'un instant; un éclair de repentir avait-il réveillé sa conscience ? l'idée de se jeter aux pieds d'un prêtre, de lui confesser son abominable forfait, avant de se soumettre à l'expiation, avait peut-être traversé son esprit ; mais l'horreur de son crime l'épouvanta; il se crut indigne de pardon, comme je l'ai entendu dire à plusieurs; il quitta l'église pour une maison de débauche; il n'y a que les hommes d'une énergie exceptionnelle qui soient capables de porter seuls le poids d'un crime, ceux qui ne se confessent pas à Dieu se confessent au diable. C'est pour cela que les femmes sont dépositaires de tant de secrets et que plus d'un criminel s'est repenti de leur avoir témoigné trop de confiance. Le trouble de la conscience se manifeste en outre par le besoin de trouver l'oubli passager dans de grossières distractions, au risque de se perdre.
Voici un homme qui vient d'égorger trois femmes, il sait la nouvelle de son crime s'est répandue partout, que la justice recherche le coupable, la prudence la plus vulgaire lut commande de ne passe montrer, de tenir cachés les bijoux qu'il a volés;
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LA RESPONSABII.ITI:
fk vision du meurtre l'obsède et parle plus haut que ses intérêts; : en quelque sorte son secret h celles avecicsquelles il vachercher à s'ctourdir ; deux jeunes gens ont tué une femme, ils ont passi leur journée à disperser ses membres, un autre a égorgé sa tienfaitrice, quelques heures après il sont dans les brasseries du quartier, où ils se font remarquer par leur agitation ; cet autre, passant du drame de la réalité au drame de b Action, après avoir tué un vieillard, s'en va au théâtre de Belleville voir jouer les Viveurs de Paris; CQ voici un plus âgé : il a étranglé son camarade pour le voler; alors il est pris d'un terrible besoin de débauche, pendant deux jours et lieux nuits, on le voit courir les bouges du quartier des Halles ; ^çomme le sommeil, que le coupable appelle en vain, l'ivresse elle-
>êmc semble vouloir le fuir ; celui-ci vient d'assassiner sur une grande route. son camarade endormi dans sa voiture; le crime est i peine commis^ qu'il est dans les cabarets; il se fait servir, disent les témoins, un copieux repas, il régale tout le monde et paie des musiciens qui lui disent leurs chansons.
Comment expliquer ces débauches, ces prodigalités compro-
•ettantes, sinon par le trouble de la conscience ; il fait passer avant tout l'impérieux besoin d'étouffer la pensée, de supprimer le souvenir par des sensaàons violentes, c'est là le grand auxiliaire du juge; pendant que ses agents s'agitent dans tous les sens, battent les buissons, s'engagent sur de fausses pistes, le coupable devient de plus en plus la proie de l'inquiétude et de l'obsession, il se sent pris d'une sorte de vertige, il commet, pour chasser le fantôme qui le suit comme son ombre, des maladresses qu'éviterait un enfant ; et, ^"éissant à une sorte de fascination, il se charge de fournir luiniêaiç les preuves de sa culpabilké ; le )uge qui ne se trouble P^^» observe, guette et prête une oreille attentive, entendra près-
que toujours sonner l'heure marquée par la justice de Dieu.
Puisque lorsque le coupable est arrêté, et que le moment de rendre compte est venu, loin de répondre comme un homme qui aurait été le jouet d'une impulsion fatale, il cherche à se justifier ; ri nie, il discute les témoins, il invoque des alibis, et s'il est coh« traint d'avouer il rejette la faute sur ses complices, il les accable de reproches, il leur impute la première idée du crime et l'odieux des circonstances aggravantes. , ,. , ^
Que de fois n'ai-je pas assisté à des scènes dramatiques^ ou apparaît si nettement, même chez les criminels les plus endurcis, le sentir ment de la responsabilité. Lorsque Lebiez apprend que Barré, arrêté quelques heures avant lui, a fait des aveux, l'a désigné coùime son complice, il manifeste une violente colère et s'écrie» en s'arrachani les cheveux de rage et de désespoir : « Un garçon que je n'aurais pas dû connaître; si je suis perdu, c'est sa faute! je n*aurais jamais dû chercher à le sortir de sa position, lui mon camarade de collège, lui mon ami t et il m'accuse, quel avenir il me fait... je ne suis pas coupable, non, non, il l'a fait seul, mais c'est horrible de se voir traiter ainsi... Ah Barré t c'est toi qui as fait cela, j'ai toujours été trop bon, j'ai passé partout où il a voulu, moi je suis comme cela ; j'ai trop de cœur, demandez h mes amis, ie né savais rien leur refuser, je me privais pour leur prêter de l'argent... Bèie, imbécile que je suis ; voilà la vie, on est trop bon, on feit le bien, et on en est récompensé comme cela... Ah Barré, le malheureux ! vous me demandez si j'accepte ses déclarations, que voulez-vous que je vous dise... Eh bien oui! oui! je suis coupable, mais ne me demandez pas comment j'.ii fait, est-ce que je me le rappelle; ceU me dégoûte, quelle saleté, dire qu'il m'a amené là, sans lui je ne l'aur^iis jamais fait. »
LA nESPONSABILITft .157
Ecoutez encore ce dialogue entre ces deux amants qui ont cornerais ensemble un assassinat :
^p « — Avoue donc, malheureuse, que c'est toi qui m'as poussé au cri me.
— Non, tu es seul coupable, suppôt de l'enfer; infâme, tu es 1 vjs coupable que moi, je veux que ta tête tombe, menteur, va ! il t*3f aura pas de cLâtimcnt assez grand pour toi.
— Dis tout ce que tu voudras, la vérité c'est que tous les deux, t^ous avons assassiné pour voler, c'est pour donner des bijoux à ««tie angélique, à ce petit ange que vous voyez là, que j'ai fait L W coup. »
^B Voici, dans le même ordre d'idées, les récriminations qu'échangèrent dans leur confrontation les assassins d'Autcuii, Allorto et j Sellier.
^ « — C'est toi, qui as frappé. Sale menteur, tu sais bien que je n'ai
H pas frappé.
^L ^^ Cest toi, farceur.
^M — C'est complètement faux ; c'est toi, c*est toi, je n'ai fait que ^B le bâillonner, je t'ai même dit : « Il est tout vert, ce le frappe pas, ^H faisons-le chanter. »
^H — Je te dis que c'est toi. »>
^1 Puis à la sortie des audiences, si souvent pleines de p.ission, de ^H haine, de colère, lorsque la porte de la prison se referme sur le cri- ^P miuel, il se prend à gémir et h pleurer ; c'est le remords qui entre malgré l'épaisseur des murs; sans douic il ne tiendrait peut-être pas contre de nouvelles tentations, tellement la vie antérieure de cet homme a usé les ressorts de sa volonté, mais au moment où ce sentiment se manifeste pour la première tois, il ne manque pas de sincérité; la voix de la conscience se fait entendre