‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 3)Chapitre 48 sur 120 · LES EMBARRAS DEVANT LE PALAIS · texte numérisé non relu

LES EMBARRAS DEVANT LE PALAIS

Allons-nous-en, sortons bien viste

De cet espouvantable giste?

Nous irons tout droit dans la cour,

Nous tournerons tout à Tentour,

Auprès d'un vieux marchand de brosses,

Afin d'esviter les carrosses,

Car voicy l'heure de midy,

Et c'est aujourd'huy Samedy :

Nous trouverons cinq cens charrettes,

Des tuinbereaux, et des brouettes.

J'appréhende fort l'embaras...

Allons viste, car tu verras.

Qu'il nous sera presque impossible

De sortir de la presse horrible

Que nous rencontrerons là bas.

Allons, suy-moy donc pas à pas?

Morbleu! voilà quelqu'un qui crie!

Tout cela n'est pas raillerie; J'entends qu'on dit : « Je suis blessé ! Ha ! mon Dieu I j'ay le bras cassé ! » ' iXoisetics.

VATA^ BURLESQUE. Ii7

Voyons quo c'est, je t'en supplie?

Sans doute, c'e^t quelque folie; Peut-estre quelqu'un s'est battu !

Allons donc le sçavoir, veux-tu? Malle-peste, c'est un jiauvre-homme, Qui crie au meurtre, qu'on l'assomme.

Voy-tu comme il saigne des dents?

Passons viste, entrons là-dedans, J'entends un sabat diabolique.

Fourons-nous dans cette boutique :

Ce marchand le souffrira bien.

« Monsieur, nous ne gasterons rien ; Souffrez-nous un demy quart d'heure Nous n'osons passer, ou je meure !

— Là, là, Messieurs, entrez, entrez!

Vous vous estes bien rencontrez.

Car voilà le bruit qui s'augmente, Et tout le monde est en attente :

Personne ne sçauroit passer; On est contraint de rebrousser, Du costé de la grande Horloge*.

En voyez-vous un qui desloge.

Et qui court en diable et demy, Pour gagner saint Barthélémy-? »

Tout de bon voicy grand' bagarre:

* C'est la tour carrée, dite de l'Horloge, qui fait le coin du Palais vis-à-vis le pont au Change ; l'horloge peinte, qui existait sur la l'ace orientale de cette tour, a été rétablie de nos jolirs dans son ancien état.

- Saint-Barthé'emy, l'ancienne pai-oisse de nos rois qui habitèrent le Palais, avant la construction de la Sainte-Chapelle, avait été reconstruit plusieurs fois. CeUe église fut démolie en grande partie, à la lin du dix-huitième siècle. On y établit, sous la Fiépublique, le théâtre de la Cité et le bal du Prado. On y voit encore deux galeries voûtées qui se croisent à angle droit et qui paraissent appartenir à l'ancienne nef de l'église. (A. B.)

Nous allons voir du tint;im;irre; îSous verrons des chapeaux perdus.

Des nez cassez, des bras rompus. Mais voicy bien la mallebosse * !

Car voicy venir un carosse; Nous allons voir jouer beau jeu.

Patientons, voyons un peu, S'il pourra passer à son aise, Parmy tous ces porteurs de chaise.

Mais voila bien pis, a ce coin :

Un grand chariot plein de foin.

Auprès de la Savaterie-, Vient augmenter la diablerie.

Je vois desja qu'un Savetier Veut aller gourmer le Cliartier, Car il accroche, avec sa rôtie, Un tombereau remply de boue, Et, s'il avance encore un pas.

Je voy le tombereau la bas.

Ha, ba, le voila qui renverse.' Voy-tu voy-tu, comme il se berce?

Ha ! Dieu, le voila respandu ; Sur mon ame ! tout est perdu.

H va donner de la pratique A tous ces courtaux de boutique.

Malle-peste, quel margoiiillis,

Quel desordre, quel patroïullis^!

Une boutique renversée !

De la marchandise cassée !

- Malencontre, mésaventure.

* C'est la rue Sainl-Éioi, qui avait porté le nom de la Savulerie ou Ciiraterie depuis le treizième siècle, et qui conservait ce nom dans le peuple; elle élait encore habitée par des savetiers et des cordonniers.

5 Les mots mtirgouHUs el pal roni II ifi sont rc&lês dans le langagetrivial; le premier, avec le sens de mélange embrouillé, et le second, avec le sens de Iripotage.

On tient le boiieur au collet.

Qui se gourme contre un valet. « Allez "chercher le Commissaire?

Dit un gros vieux Âpotiquaire.

Menez ce coquin en prison :

Il faut qu il nous fasse raison. »

Cependant mes porteurs de chaise, Qui ne sont pas fort à leur aise, Qui ne sçavent où reposer.

Et ne peuvent se soulager.

Pour trop crier et dire gare, Commencent un autre bagarre :

Ils heurtent les uns en passant, Ils poussent d'autres en marchant, Mais, après avoir bien poussé, Un laquais, se voyant pressé.

Et n'aymant pas fort ces caresses, Lasche' un coup de pied dans les fesses D'un des porteurs, qui, tout surpris.

Sans bien rappeller ses esprits.

Tout d'un coup lasche sa bricoUe Et foit faire une caracoUe A cette chaise, qu'il portoit.

Sans songer qu'il la renversoit, Et plantoit son Monsieur par terre.

Tombé contre un gros tas de pierre, Tout au milieu d'un grand bourbier.

Devant la maison d'un Barbier.

La chaise estoit toute fendue ; Pour la vitre, elle estoit rompue.

Et le Monsieur s'estoit blessé Du verre qui s'estoit cassé, Et faisoit tant soit peu paroistre Le bout du nez par la fenestre.

Honteux de se voir, comme un veau,

Couché tout plat dans un ruisseau, :

Sa perruque estoit barbouillée, Toute sale et toute mouillée.

Enfin, jamais Enfariné' Ne s'estoit veu plus estonné:

Quand il consideroit ses bottes, Il les voyoit pleines de crottes ; Il avoit perdu son chapeau; Il avoit traisné son manteau.

Par un des bouts, dedans la fange, Et, dans cette posture estrange.

Monsieur le Courtisan sortit.

Ainsi qu'un pourceau de son hct, Et fut contrainct, le diable emporte!

De se sauver dans une porte.

Dix fois plus viste qu'un magot.

Sans oser jamais dire un mot, Afin d'esviter la çrierie, Le sabat, et la raillerie De tout le monde qui sortoit, Afin de sçavoir nue c'estoit.

Mais, sur cecy, survient un coche.

Lequel, voulant passer, s'acroche A deux ou trois grands chariots.

Pleins de cotrets et de fagots.

Là se commence un préambule :

Le Cocher veut que Ton recule ; Un Chartier dit qu'il ne peut pas Reculer seulement un pas; Sur cela, le Cocher s'obstine.

Et jure, en refrognant sa mine, Que, par la mort, il passera,

' L'Enfariné, c'est le Giles de l'ancien théâtre italien ; le tot di l'ancien théâtre français.

Que le Cliartier reculera,

Et que, s'il fait trop le bravache,

Il îuy frotera la moustache.

Mon Chartier, un peu glorieux,

Luy donne d'un fouet sur les yeux.

Le Cocher, dispos et fantasque.

Descend, et, sautant comme un basque,

Se jette sur son marroquin *,

Et le traite comme un coquin;

D'autre costé, le Chartier frappe.

Et fait en sorte qu'il attrape

Le Cocher en certain endroit.

Qu'on n'ose dire tout à droit.

Lors, le Cocher hurle et déteste -

Et jure, par la malle-peste.

Par la mort, qu'il Testranglera,

Ou du moins qu'il le quitera ^.

Enfin, c'est un bruit dans la rue.

C'est un vacarme, une cohuë :

Tous les marchands font un grand bruit;

On voit tout le monde qui fuit ;

Et mesme un vendeur de Gazettes,

S'est trouvé pris dans des charettes,

Qui l'ont pressé jusqu'à tel point,

Qu'elles ont rompu son pourpoint,

Deschiré toute sa chemise.

Et fait tomber sa n;iarchandise ^.

Un pauvre petit marmiton,

' C'est-à-dire : son cuir, sa peau.

- Maudit.

^ C'est-à-dire : qu'il le payera en m^me monnaie.

* .Nous voyons ici que les gazettes se vendaient dans les rues, comme les journaux se vendent aujourd'hui. Il n'y avait alors que la Gaze' te, créée par Tliéophraste Renaudot en 1631, laquelle paraissait tous les cinq jours par huit pages in-i, la Gazelle burlesque, en vei-s, de Loret, formant toutes les semaines quatre ou huit pages in-folio, et la Gazette burlesque, de Scarron.

122 PARIS BUr.LESQUE.

Portant un gigot de mouton, A si fort receu sur la joue, Qu'on Ta boulversé dans la boue; Il estoit fait comme un lutin Et comme un petit diablotin.

Et ce pauvre Marchand d'esguille.

Qui se tient proche la Coquille *, A veu tomber son estably , Et tout son ouvrage remply D'eau, de vilenie, et de crotte; Mesme il a perdu sa calotte ; Encor, de peur d'estre batu, Il a fallu qu il se soit teu.

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