LE HAUT STYLE DES SECRETAIRES DE SAINGT INNOCENT
Ma foy, je le \oy, c'est luy-mesme;
Je le connois à son teint blesme.
Suy-moy, nous rirons aujourd'huy.
Je voy qu'un homme, auprès de luy,
S'en va parler de quelque affaire
A cet illustre Secrétaire.
Avançons, oyons leurs discours?
Ce drôle icy parle d'amours ;
11 veut escrire à sa maistresse.
Faut escouter avec finesse ;
Approchons-nous de ce tombeau *,
Regardons dans cet escriteau -,
Et nous ferons semblant de lire.
Mais donne-toy garde de rire :
Faut escouter avec loisir,
Si tu veux avoir du plaisir.
Tien, le Secrétaire commence
De desployer son éloquence ;
Escoute plustost l'amoureux :
« Monsieur, je suis tres-malheureux ;
J'ayme une jeune Diimoiselle,
Mais je ne suis point connu d'elle.
Elle se nomme Louïson,
Et je sçay fort bien sa maison.
Il faut que vous preniez la peine
De m'escrire une lettre, pleine
De beaux discours, où vous marquiez
^ Sous les Charniers, les tombeaux étaient en partie masqués par les échoppes d'écrivains publics, de marchands d'estampes, de lingères, et de marchandes de modes : il était donc assez difficile de lire les épitaphes, qui faisaient un si singulier contraste avec les marchandises qu'on y étalait.
- Épiiaphe, inscription.
PARIS BURLESQUE. iV
Par des vers, où vous expliquiez Le jour que j'eus sa connoissance, Et qu'il n'est point dedans la France D'homme plus amoureux que inoy; r)ue je luy veux donner ma foy ; Après, vous luy direz encore Que dans mon ame je Tadore, Que ses beaux yeux me font mourir.
Vous sçavez fort bien discourir :
Vous ferez, s'il vous plaist, le reste, Et comme enfin je luy proteste, Que je veux vivre désormais Son serviteur 5 tout jamais ; Et puis, sur le dessus d"icelle, Il faut mettre : A ^lademoiselle, Mademoiselle Loiiïson, Demeurante chez Alizon, Justement au cinquiesme estage, Prés du Cabaret de la Cage, Dans une chambre à deux châssis, Proche Saint-Pierre des Assis ^.
— Hé bien, hé bien, laisse-moy faire, Dit cet illustre Secrétaire.
Quand il est question de rimer, Je sçay fort bien m'en escrimer, Je dépite - homme de la ville, Qui me puisse esgaler en style.
« Laissez-moy faire, j'ay compris!
Voyez, cependant que j'escris,
' La petite église de Saint-Pierre-des-Arsis, rue de la Vieille- Draperie, derrière celle de Saint-Bartliélemy dan-> la Cité, fut loudée en 9-26, lors de l'épidémie des Ardents qui désolait la ville de Paris. Reconstruite en 14-24, modernisée en 1711, supprimée à l'époque de la Piévolution, elle tomba en 1800, pour faire place à une nouvelle rue.
- Je délie.
Parmy ce grand nombre (Vimages :
Vous y verrez de be;mx visages,
Et puis je vous adverliray ;
Ajjrès cela, je vous liray
La lettre, quand je Tauray faite :
Je Tescriray tout d'une traitte I »
Parbleu ! faut que nous sçachions tout :
Faut entendre jusques au bout.
Cependant lis cet Epitaphe ;
Tu verras un bel ortographe,
A la fin de son compliment,
Je t'appelleray doucement.
Pcht! il a fait son escriture.
Vien-en entendre la lecture?
Despesche-toy donc d'avancer?
Le voila qui va commencer.
lettre du haut style, ou l extravagance d'amour.
« Quand le Ciel , par sa destinée,
'( Eut formé celle matinée
« Oii vous lançastes vos regards,
« Pointus et perçans comme dards,
<( Que dans cette belle rencontre
(( Que je puis nommer bonne encontre,
» Vous allumastes, de vos yeux
'( Plus clairs que le Soleil des Cieux,
« L'intérieur de mon microcosme S
« Près la Fontaine de Saint-Cosme - :
' Au moyen âge, on avait appelé le corps humain un microcosme ou petit monde, parce qu'on croyait que chacune de srs parties correspondait avec une des planètes céle?ti'S.
* Cette fontaine était située dans la rue des Cordelicrs, près de l'église Saint-Cosme.
PARIS BURLESQUE, li9
« En cet endroit, vos doux attraits
« Percèrent mon cœur de cent traits :
« Et dans cette heureuse entreveuë,
fl Sans jamais vous avoir connue,
« Je sentis tous mes intestins
« Se remuer comme lutins,
« Ou comme pois en Ja marmitte,
« Ou comme carpe demy-fritle ;
•< Vous fistes bruit dans mes boyaux,
« Comme si j'eus mangé naveaux;
« Vous boulversates mes entrailles,
« Plus fort que celles des volailles,
« Quand on les veut accommoder,
« Pour les farcir ou les larder ;
« Mon cœur sauta comme une pie,
« A ma langue vint la pipie,
« Et mes sens surpris si très-fort,
« Que j'en pensay devenir mort.
« Mais maintenant je me ravise, « Et vous escris, belle Louise, « Afin de vous faire sçavoir, « Que je désire fort vous voir, « Pour vous entretenir à Taise « Du feu, des charbons, de la braise, « Dont mon esprit est allumé, « Et mon jugement consommé.
« Mais peut-estre que vostre mère, « Pour estre d'humeur trop severe, « Ne voudroit vous laisser sortir, « Dont j'aurois très-grand repentir.
« Je vous escris donc cette lettre, « Dedans laquelle je veux mettre, « Sans me servir de fiction.
« Où me porte ma passion « Et je prens cette hardiesse,
fôO PARIS BURLESQUE.
(( De VOUS nommer, chère Maistresse,
« L'objet des beaux maux que je sens,
(( Plus grand que ceux des Innocens,
« Puis qu'ils souffroient dans leur enfance,
<( Et moy dans mon adolescence,
« Jour h jour, petit a petit,
« Je vois finir mon appétit,
« Et la viande ne m'est plus bonne,
'( Quand je songe à vostre personne;
« Je passe les nuicts sans dormir,
« A soupirer, et à gémir ;
« Quand je songe à vostre visage,
(( Je ne mange plus de potage,
« Et les metz plus délicieux
« Sont à mon goust très-ennuyeux ;
« Mes genoux tremblent de foiblesse,
« Et mes yeux pleurent de tristesse.
« Vous auriez très-grande pitié,
« Si vous scaviez mon amitié :
« En voyant mon visage blesme,
« Vous connoistriez le mal extresme,
« Que vous avez fait à mon corps,
« Et par dedans, et par dehors.
« Mais il n'importe! a la bonne heure,
« Je suis content, quoy que je pleure,
« Quand vos beaux yeux je me remets,
« Et vostre amour je me promets.
« Recevez donc, belle meschante, « Qui les cœurs des mortels enchante, « Le don que je vous fais de moy, « Pour me soumettre à vostre loy :
« Mes volontez seront les vostres, « Et jamais je n'en auray d'autres ; « .Je feray ce que vous direz; « Jiray par tout où vous irez,
PARIS BURLESQUE. i3I
« Et n'auiay d'inclinations « Qu'à suivre vos affections, « Belle, j'attends vostre responce.
« Je loge auprès Monsieur le Nonce « Tout vis-'a-vis des Mathurins, « A l'enseigne des Trois Tarins', « Sur le dessus de vostre lettre, « Belle Louise, il faudra mettre, « De peur d'intercept:ition, « S'il vous plaist, cette inscription : « A Monsieur, Monsieur la Ramée, « Volontaire suivant Varmêe, « Depuis les sièges de Clerac, « De Nerac, et de Bergerac -.»
Hé bien? Que dis-tu de ce stile?
Cet homme n'est-il pas habile?
Ne fait-il pas de fort beaux vers, Bien crochus et bien de travers?
Allons-nous-en vers cette tente.
Joignons un peu celte servante.
Qui parle à cet autre Esc riva in.
Et tient un papier en sa main.