DE L EDITEUR. IX
il auroit pu cire sauvé, parce que plusieurs de ses juges, et principalement les jeunes, lesquels ont d'ordinaire assez de penchant à l'indulgence quand il s'agit d'ouvrages où il paroît de l'esprit, représentoient en sa faveur que toutes ces pièces prises avec lui, quelque condamnables qu'elles lussen dans le fond, n'étant que de vieille date, pouvoicnt être pardonnées à une jeunesse imprudente que le feu de l'inuigination avoil emportée, sans savoir bien ce qu'elle fuisoit. Mais tous ces beaux discours ne purent trouver grâce auprès des vieux barbons; et comme Le Petit étoit d'une naissance trop obscure, et que ses parents mômes, aussi dénués que lui de tout crédit et support, n'avoient pas l'assurance de se présenter pour tâcher d'obtenir sa grâce, il fut abandonné à son mauvais destin, et périt de la manière que j'ai l'ait voir.
a Je passe aux ouvrages de sa façon qui étoient infiniment mieux entendus que ses premiers, et dont j'ai fait espérer qu'on auroit du plaisir à en être un peu instruit. Je n'en puis alléguer que deux ou trois morceaux qui se trouvent encore parmi mes vieux papiers : ce sont principalement deux sonnets, dont le dernier, et qui est à mon avis le plus passable, étoit une de ces pièces mendiées pour servir d'éloges au-devant des ouvrages qui se publioienl si légèrement tous les jours; l'autre une peinture fort naïve d'un poëte crotté, où il se trouve des traits de pinceau assez vifs de ces sortes de gens ; et enfin deux strophes tirées de deux poèmes de mille vers chacun, qu'il a voit composés à l'honneur des deux sortes d'auteurs qui se distinguent le plus dans l'art de bien écrire, savoir pour les orateurs et les poètes, dont il avoit choisi cent sujets, pour chacun genre, dans le cours du siècle. Chacun de ces auteurs ainsi triés avoit sa strophe de dix vers, ce qui en faisoit mille en tout pour chacun des deux poèmes, dont il appeloit l'un la Milliade oratoire, l'autre la Milliade poétique. De toutes ces strophes, ma mémoire n'en a conservé que deux, et je prie le lecteur de m'excuser, si ce pauvre homme m'ayant, par privilège et prévcnlion d'amitié, fait la petite faveur de me donner rang parmi les cent orateurs qu'il avoit choisis pour remplir son
AVERTlSStMEM
pliiUj j'ai la lacililé (faule de mieux) de produire ici la siroplic qui me regardoit. L'autre étoit pour un sujet de bien plus grande distinction, savoir ce faaieux M. de Gombaud. A issi, comniuncerai-je par lui. Voici donc son
Tes inimitables sonnets, Fils d'une belle renommée, Vont à la cour, vont à l'année, Vont uux cercles, aux cabinets ; La louange que l'on leur donne Dans la bouche de chacun sonne, Et de tous côtés retentit :
Gombaud, ta muse sans seconde Peut bien en avoir de Petit, Puisqu'elle en a de tout le monde.
c( l'our ce qui est de mon dixain, il étoit tel, et je prie encore une fois le lecteur de me pardonner l'étalage que j'en lais ici.
Ou verra de ta plume illustre Quantité d'ouvrages galants.
Si tu cultives les talents Dont ton art rehausse le luslrc; Ton style est fin et délicat, Tu ne sons point ton avocat, Et, sans flatter ton écriture, En faveur de notre amitié, Si tu n'es tout à fait Voiture, Uou, du moins tu l'es à moitié.
« Le sonnet du Poêle croKé étoit tel :
Quand vous verrez un homme, aveique gravité. En chapeau de clahaud, promener sa savate. Et le col étranglé d'une sale cravate.
Marcher arrogarament dessus la chrétienté;
Barbu comme un sauvage et jusqu'au en crotté; D'un haut-de-chausse noir sans ccinluie et sans patte, Et de quelques lambeaux d'une vieille buratlc En tous temps constamment couvrir sa nudité;
DE L Elu TEL n. XI
Envisager chacun d'un œil hagaid et louche,
Et mâchant dans les dents quelque terme farouche,
Se ronger jusqu'au sang la corne de ses doigts;
Quand, dis-je, avec ces traits vous trouverez un homme,
Dites assurément : C'est un poëte françois !
Si quelqu'un vous dément, je Tirai dire à Rome '. »
Ce passage des Mémoires de Jean Rou vient suppléer au silence de l'histoire liltéraia'e sur le compte de Claude Le Petit ; il nous apprend <]uels furent les fâcheux antécédents du poêle, qui semblait avoir le pressentiment de sa destinée. Jean Rou ne nous dit rien de l'anecdote du Singe, mais ce qu'il dit du procès de Claude Le Petit, dénoncé par son libraire (Loyson ou Pepingué , ne dément pas cette anecdote, puisqu'il attribue la terrible condaiimation de cet athée libertin, à des poésies obscènes et impies trouvées dans ses papiers. On a prétendu qu'au nombre de ces poésies était un poëme intitulé le Bord., des Muses-, lequel fut réimprimé au siècle dernier dans le fameux recueil de pièces libres que le duc d'Aiguillon fit tirer à douze exemplaires sous le titre du Cosmopolite; il s'agirait plutôt du Bord., céleste, suivant une autre opinion, mais ce poëme, dont les manuscrits furent assez répandus à cette époque, avait pour auteur Tabbé dEslelan, et non Claude Le Petit, d'après le témoignage de Tallemant des Réaux.
Il serait plus probable, comme le dit Lefebvre de Saint- Marc, que ce fut un poëme contre la sainte Vierge, qui fit condamner le malheureux poëte, coupable d'ailleurs d'un assassinat commis dans le couvent des Augustins. Cet assassinat était peut-être la principale cause des poursuites et de la sentence, qui s'exécuta en 1605. Peu de temps après celte catastrophe, plus tragique encore que celle de Théophile, un ami de Claude Le Petit, un poëte comme lui, eut pourtant
* .Nous ne croyons pas nécessaire de rapporter le second sonnet que Le Petit avait compOïé en l'honneur de l'auteur anonyme d'un poëme 5ur la ville de Ponl-l'Évêque, d'autant plus que le poëme no parait pas avoir été imprimé.
* Voyez la notice sur Théophile, dans l'édition que M. Alleaume a donnée des œuvres de ce poëte (Paris, Januet, lSo6, in-i"2).