XII AVERTISSEMENT
le courage de prendre ouverlement la défense du dcfunl, et de réhabiliter sa mémoire.
Ce fut en publiant un ouvrage posthume de l'auteur de Paris ridicule, ouvrage bien différent de ce dernier poëme, que Du Pelletier osa soutenir que son ami, en dépit des productions déshonnêtes de sa jeunesse, avait été un assez bon chrétien ou plutôt un philosophe déiste. On ne s'attendait guère à voir Claude Le Petit IrajJuire en vers les plus belles pensées de saint Augustin (Paris, J. B. Loyson, 1666, in-12;. Dans la Lettre en forme de préface, qui figure en tête de ce volume, on a de la peine, en effet, à reconnaître l'élève de Théophile et l'émule de Des Barreaux. Celte préface, le croirait-on, est adressée à l'abbé de S'**, moine de Saint-Victor.
« Monsieur, lui dit Du Pelletier, la foiblesse humaine ne juge des choses que selon les apparences, parce qu'elle n'a des yeux que pour en voir les dehors, et tout ce qu'il y a de secret se dérobe à la vue. Si l'on considère le genre de mort du traducteur de cet ouvrage, on aura peine à le défendre, et ceux qui ont eu part à quelques-uns de ses secrets passeront pour coupables ; mais je connois la solidité de vostre jugement, et je sçay que la fumée de son biicher ne vous a point offusqué les yeux... Si je ne sçavois fort bien que vous ne jugerez point à la façon du vulgaire, jo n'aurois garde de vous assurer que ce coupable m'a quelquefois permis de lire au fond de son cœur. Les belles allées du jardin de Saint- Victor, où l'on peut voir les traces d'un grand nombre d'excellents personnages, ont souvent esté les tesmoins de quelques pieux entretiens que nous y avons eus ensemble : c'est là qu'il m'a fait connoistre que parmi les emportemens et la licence d'une jeunesse mal conduite, il se trouve certains momeus oîi la Grâce combat avec le libertinage dans le cœur inquiet du pécheur, et qu'elle n'est pas toujours victorieuse. Ces vers, qu'il m'avoit confiés et que je vous donne, parleront mieux que moi de cette vérité; ils vous diront que ses pensées n'ont pas toujours été criminelles. Au reste, monsieur, ce trépas funeste dont je ne puis parler sans quelque atteinte de douleur, et sans I.ii^scr choir de; larmes
DE L EDITEUR. XllI
sur le papier, nous doit tenir lieu de leçon salutaire, en nousavertissant de ce que dit le grand saint Augustin, que nostre conscience ne doit pas estre sans crainte et nostre pye sans inquiétude, puisque l'avenir nous est inconnu... Je vois bien qu'il faut plustost chercher du feu dans le sanctuaire pour nous enflammer de l'amour divin, que des lumières pour l'esprit dans l'école de Platon ou dans le superbe lycée des philosophes. Le feu qui brusle dans la teste ne descend pas jusqu'au cœur, » etc..
Ces révélations, faites par un ami de Claude Le Petit, ne prouvent pas cependant que ce poëte fougueux et téméraire eut en lui l'étoffe d'un père de l'Eglise : nous croyons plutôt que l'incorrigible auteur de Paris ridicule, tout imbu qu'il était de la philosophie de Platon et d'Épicure. ne balançait pas à mettre sa plume à la solde d'un libraire ou de tout autre patron qui voulait payer sa prose et ses vers : Le récit de Jean Rou ne laisse pas de doute à cet égard.
Le Paris ridicule, comme l'auteur le disait lui-même, était «unepièce du lemp-^ de ses anciennes folies; » on peut donc supposer avec certitude qu'elle avait été écrite vers l'année 1655 ou 1656; on y remarque plusieurs particularités qui équivalent à des dates certaines. Ce poëme satirique, plein de traits audacieux qui n'épargnaient ni le gouvernement, ni la religion, ni le roi ni ses ministres, ni Dieu ni diable, selon l'expression du poëte, présentait un caractère dangereux de rébellion contre tout ce qui devait être respecté à l'époque où il fut composé : on comprend que l'autorité civile et religieuse se soit émue de la publication d'un pareil pamphlet, qu'on avait laissé courir manuscrit, sans essayer de l'arrêter. Mais aujourd'hui le Paris ridicule n'est plus pour nous qu'une pièce historique, très-précieuse et très-originale, qui reproduit avec beaucoup de vérité (en faisant la part de l'hyperbole la physionomie physique et morale de Paris avant 1660.11 y a dans ce poëme, entaché de négligences el d'incorrections, une verve, une énergie, une couleur, qu'on ne trouve que chez les poètes de l'école de Saint-Amant. C'est Saint-Amant que Claude Le Petit ^ -voulu imiter, en opposant son Paris ridicule à la Fiome
XIV AVEKIISSEMEM
.ridicule de son maitre : même Ion semi-sérieux et semicomique, n)ème rhytlmie dans les strophes de Imil vers chacune, même slylc terme et pittoresque, mêmes intentions hostiles à l'égard de tous les dépositaires du pouvoir civil ou ecclésiastique. Mais Claude Le Petit est allé bien plus loin que Saint-Amant, et l'on doit même supposer que les passages les plus hardis de son ouvrage furent supprimés ou adoucis dans les impressions qui ont été faites depuis sa mort.
Ce poëme, vraiment remarquable et célèbre à tant de litres, fut imprimé pour la première fois en ltJ68, à Amsterdam, par Daniel Elzevier, qui était eu relation journalière de correspondance littéraire avec les écrivains français. Celte édition, dont les exemplaires sont fort rares, a pour titre : Im Chronique scandaleuse ou Paris ridicule, de C. Le Pelii. Cologne, P. de la Place, 1668, petit in-12 de 47 pages. On doit présumer que bien peu d'exemplaires de ce petit hvre pénétrèrent en France, et s'y vendirent sous le manteau. Leur rareté les fit rechercher davantage, et les copies manuscrites du poëme, plus ou moins tronquées, continuèrent à se multiplier. L'n imprimeur de Paris, lequel n'eut garde de se noTuner, osa faire une nouvelle édition du Paris ridicule avec des retranchemenls ; celte édition, de format in-12, porte la date de 1672, et ne présente aucun nom de libraire, aucune indication de lieu d'impression : l'auteur est nommé Petit, sur le titre. Les exemplaires de celte première édition française sont presque aussi rares que ceux de l'édition hollandaise.
Nous ne connaissons pas d'autre édition séparée de ce poëme, pendant le dix-septième siècle, mais on le trouve à la fm d'un recueil satirique intitulé : Le tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux Hiclielieu et Mazarin et de Colbert, etc. Cologne, P. Marteau. 1693, pet. in-8. Il y a aussi une réimpression du Paris ridicule, tellement différente des autres, tellement changée et modifiée, que nous ne nous bornerons pas à la citer; elle est intitulée : La Chronique critique et scandaleuse de Paris et de son oppresseur, avec réloge des Jésuites, traduit de l'espagnol en fran-
DE L EDIltL'h. \V
çais itour l'iuilité du public. Carthagèhe, par Ignace loijalu (sic), imprimeur de Ja Sainte Inquisition, à l'enseigne de la Madona, 1702, in-12 de iô pages, y compris le litre, niai< le feuillet qui devait contenir la préface manque, et fait une lacune dans la pagination. Cette édition comprend lo^ strophes, parmi lesquelles on en compte plus de 40 qui napparliennent pas à Claude Le Petit, et qui ont été faites par un réfugie protestant, après la révocation de l'édit de >'antes; quant au texte de l'auteur original, il a été partout remanié, rajeuni et adouci ; on en a retranché les strophes que l'éditeur jugeait impies ou licencieuses. Au reste, le Lut de cette réimpression est suftisamment indiqué dans 2,1 strophes nouvelles (XVI à XXVIII; qui ne sont qu'un débordement d'invectives mal rimées contre Louis XIV, à propos de la place des Victoires,
où l'on éri^e en imniurtcl Un roy qui dclniit les autels El les temples du Dieu de gloire.
Le poëme de Claude Le Petit reparut en 170Ô dans un recueil imprimé à Iiouen sous la rubrique de Paris, et intitulé : Home, Paris et Madrid ridicules, avec des remarques historiques, cl un recueil de poésies choisies, par M. de B... (Blainville) en tlspagne [Paris, chez- Pierre le Grand, 1713, in-12 . M. de Blainville, auteur de Madrid ridicule, avait fait réimprimer, d'après un exemplaire k exactement corrigé, y le Paris ridicule, qui manquait totalement (on le conçoit bien], dans la librairie, et qui passait alors pour le chef-d'œuvre d'un poëte auquel les connaisseurs accordaient beaucoup d'esprit et de verve. On peut attribuer à l'éditeur lui-même les corrections qui ont affaibli en divers endroits le style de Claude Le Petit, sans parler de la suppression radicale d'une vingtaine de strophes que la première édition de 1608 avait admises. Quant aux remarques, quelques-unes sont intéressantes, d'autres erronées ou inutiles. Nous les avons pourtant conservées, la plupart, avec les variantes que présente cette édition corrigée.