‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 3)Chapitre 87 sur 120 · LA RIVIERE DES GOBELINS · texte numérisé non relu

LA RIVIERE DES GOBELINS

Hem, ce canal de rivière,

Oue tu vois passer par derrière,

l\"ost qu'un ruisseau, mais fort malin,

Qui prend son nom de Gohelin '*;

Ses eaux sont de telle nature, .

Qu'elles servent à la teinture.

Et tout le monde, en vérité,

En connoist assez la bonté.

Mais quand ce ruisseau se déborde.

Il n'a point de miséricorde,

Il bouleverse les maisons,

Il renverse murs et cloisons,

înnonde toute la campagne,

laquelle on enlevait en l'air le patient, qu'on laissait retomltor à terre un certain nomlu'e <le fois, et tellement qu'on lui liri'-;u"t .-cuvent les os.

' Cette église, dont la fondation remonte au neuvième on dixième siècle, fut reconstruite et agrandie en 1586; quoique Colletel la qualilie de mnçinipque, elle est assez laide ou du moins très-insigniflante.

- Fr. CoUetet nou> apprend qu'il demeurait sur la paroi-^c Saint-ilédard, laquelle n'était pas très-étendue; mais il ne nnu> fait pas connaître la rue où était sa maison. Le voi-inage de- tavernes l'avait sans doute attiré dans ce quartier.

'• Voy. ci-dessus, dans Parifi ridicideAei strophes cxvm et c;\i\. avec les notes.

* Farfadet, lutin malicieux, e>pril follet. On peut supposer que les gaz lumineux qui s'exhalaient la nuit des marécages de l;i Bièvre avaient fait croire à la présence des qobeUnH dan- cel endroit-là.

Mine rocher, cave, montagne; Ensevelit, dedans son corps, Des vivans, dont il fait des morts :

Ainsi qu'on a vu, ces années, Des maisons toutes ruinées, Et tant de gens qui sont péris, Qui furent veus de tout Piiris *.

LA MAISON DU ROY POOR LES TAPISSERIES ET MAM'FAr.TDP.ES ^.

Mais laissons, cette triste veuë.

Regarde, au bout de cette rue.

Cette grande porte que tu vois.

Qui s'ouvre et ferme tant de fois.

Et dessus laquelle on admire Les armes du Roy nostre Sire?

C'est où lojre monsieur Lebrun ^.

* Voy. sur les désastres causés par Ips déliordements de la Bièvre, le savant ouvrage de M. Maurice Champion : Les Inondalions en Friince depuis le six ème siècle jusqu'à nos jours (183S, in-8). Fr. Colletet veut parler sans doute ici de la terrible inondation qui eut lieu en 1663.

* « L'édit de Louis XIV pour l'établissement de la manufacture delà Couronne, dit M. A. L. lacordaire dans son intéressante ISotice historique sur la manufacture des Gobelins, ne parut qu'en 16ej7; il reproduit en partie celui de Henri IV (nov. 1607). » liais la manufacture royale était déjà constituée en 1C6!2, puisque Colhert acquit, au nom du roi, le 6 juin 1662, l'hôtel des Gobelins, avec toutes ses dépendances sur les bords de la Bièvre.

^ L'illustre Lebrun, premier peintre du roi. nommé, en 1663, directeur de la manufacture des meubles de la Couronne, habitait dès cette époque une maison attenant à l'hôtel des Gobelins, laquelle fut acquise, avec cet hôtel, au nom du roi, en 166'2. Voy. la Notice historique de M. A. L. Lacordaire. L'abbé de 3Iarolles, dans sa description de Paris en vers, consacre ce-* deux quatrain- à célébrer la direction de Lebrun :

L'IIostel des Gobelins, pour les manufactures, Est conduit par les soins de' ce peinlre fameux.

Cet esprit qui n'est pas commun, Ce peintre illustre, ce grand homme Que toute la France renomme.

C'est dans ce lieu que les beaux arts, Triomphent dessous nostre Mars :

Icy les charmantes peintures, Là les magnifiques sculptures lit les cabinets * précieux, Dont la beauté ravit les yeux ; Les superbes tapisseries, Et cent autres galanteries Paroissent avec tant d'éclat, Que mesme nostre Potentat Ne passe guère de semaine, Que toute sa cour il n'y meine.

Enfin, voicy les Gobelins,

Oîi régnent les excellens vins

Et les bières délicieuses^

Pour les beuveurs et les beuveuses ^,

Car il est des femmes aussi,

Qui viennent s'égayer icy.

Regarde que de lieux à boire,

Lebrun, dont tous les traits du pinceau sont heureux, El qui prescrit la loy dans les belles peintures.

Pour tous ses grands talens le Roy l'affectionne : De ce lieu merveilleux il est le conducteur, U en est l'économe et le seul directeur, Digne d'esire cheii de l'auj^uste Couronne.

* On appelait cabinets les meubles à tiroirs et à comparlimenli que nous avons nommés secrétaires ; ils étaient souvent en marqueterie, ornés de peintures et de sculptures du plus grand prix.

* Il y avait, je crois, sous louis XIV, dans ce quartier, des brasseries en renom et des jardins de guinguettes, d'oii l'on jouissait d'une vue délicieuse. Les environs des Gobelins étaient alors, pour ainsi dire, le quartier des Porcherons de la rive gauche de la Seine. (A. B.>

Et comme icy chacun fait gloire De s'enyvrer gaillardomont, Et de se saouler noblement !

Icy sont petits corps-de-garde, Pour y rire avec la gaillarde; Là sont les petits lieux d'honneur.

Où va tout le Bourgeois beuveur.

Les cabarets d'où l'on ne bouge, C'est celuy de la Rose Rouge, Du Lion d'or, du Mouton blanc, Du Dauphin, où le vin est franc, Du Juste, où Flamans et Flamandes, Allemans avec Allemandes, Et plusieurs autres estrangers.

S'embarquent sans aucuns dangers :

Icy l'on trouve toutes choses.

Et tout y flaire comme roses, Les andouilles, les cervelas, Les poulets et les chapons gras, Les grillades et les saucisses, Dont le palais craint les épices, Car, mettant le palais en feu.

On nesçauroit boire pour peu.

Mais, sans raisonner davantage, Pour terminer nostre voyage, Allons, amy, nous reposer Dans ce cabaret et causer :

Je n'en puis plus de lassitude.

Et suis mesme en inquiétude De te voir aussi las que moy.

Nous avons bien marché, ma foy, Et.l'on causera, dans le monde.

De nostre course vagabonde.

Quand nous nous serons divertis, Quand d'icy nous serons sortis, Toiïs deux nous irons, dans la couche,

LE TRACAS DE PAKiS.

Fermer et les yeux et la bouche ;

Et si je vois à mon réveil

Qu'il lasse encore beau soleil,

Le beau temps me fera peut-estre

Une seconde fois renaistre

Le désir de te faire voir

Cent choses que tu dois sçavuir.

Et puis tu vois que nostre course

N'a point intéressé la bourse :

J'ay commencé de payer tout,

Et je veux aller jusqu'au bout,

Car ainsi qu'un amy doit knve,

Alors qu'il a le nécessaire.

vSi demain nous courons le joui',

Tu pourras payer à ton tour.

Cependant bernons, je te prie ;

Ce vin me redonne la vie,

Et depuis que j'en ay goûté,

Je suis en meilleure santé.

Cependant, afin de mieux boire

Et de mieux branler la mâchoire,

iMoy-mesme je m'en vais là bas

Faire choix de quelques bons plats :

Je sçay comme Ton s'accommode,

Et quelle est d'icy la méthode :

Quand le marché d'abord est fait,

On n'a plus l'esprit inquiet,

Et l'on ne craint plus à sa honte,

Que trop haut un écot se monte.

Boy donc, cependant quejMray,

Et bientost je retourneray.

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