XII AVERTISSEMENT
Barbu comme un sauvage et jusqu'au eu crotté, D'un haut-de-chausse noir sans ceinture et sans patte, Et de quelques lambeaux d'une vieille buratte En tous temps constamment couvrir sa nudité ;
Envisager chacun d'un œil hagard et louche,
Et mâchant dans les dents quelque terme farouche,
Se ronger jusqu'au sang la corne de ses doigts ;
Quand, dis-je, avec ces traits vous trouverez un homme,
Dites assurément : C'est un poë'te françois!
81 quelqu'un vous dément, je Tirai dire à Borne , . »
Ce passage des Mémoires de Jean Rou vient suppléer au silence de l'histoire littéraire sur le compte de Claude Le Petit; il nous apprend quels furent les fâcheux antécédents du poète, qui semblait avoir le pressentiment de sa destinée. Jean Rou ne nous dit rien de l'anecdote du Singe, mais ce qu'il dit du procès de Claude Le Petit, dénoncé par son libraire (Loyson ou Pepingué), ne dément pas cette anecdote, puisqu'il attribue la terrible condamnation de cet athée libertin à des poésies obscènes et impies trouvées dans ses papiers. On a prétendu qu'au nombre de ces poésies était un poëme intitulé le Bord., des Muses 2 , lequel fut réimprimé au siècle dernier dans le fameux recueil de pièces libres que le duc d'Aiguillon fit tirer à douze exemplaires sous le titre du Cosmopolite; il s'agirait plutôt du Bord., céleste, suivant une autre opinion; mais ce poëme, dont les manuscrits furent
: assez répandus à cette époque, avait pour auteur l'abbé dEstelan, et non Claude Le Petit, d'après le témoi-
5 g nage de Tallemanl des Réaux.
Il serait plus probable, comme le dit Lefebvre de
1 Nous ne croyons pas nécessaire de rapporter le second sonnet que Le Petit avait composé en l'honneur de l'auteur anonyme d'un poëme sur la ville de Pont-1'Evêque, d'autant plus que le poëme ne paraît pas avoir été imprimé.
2 Voyez la notice sur Théophile, dans l'édition que M. Alleaume a donnée des œuvres de ce poëte. (Paris, Jannet, 1856, in-12.)
de l'éditeur xih
Saint-Marc, que ce fut un poëme contre la sainte 1 Vierge, qui fit condamner le malheureux poëte, coupable d'ailleurs d'un assassinat commis dans le couvent des Augustins. Cet assassinat était peut-être la principale cause des poursuites et de la sentence, qui s'exécuta en 1665. Peu de temps après cette catastrophe, plus tragique encore que celle de Théophile, un ami de Claude Le Petit, un poëte comme lui, eut pourtant le courage de prendre ouvertement la défense du défunt, et de réhabiliter sa mémoire.
Ce fut en publiant un ouvrage posthume de l'auteur de Parts ridicule, ouvrage bien différent de ce dernier poëme, que Du Pelletier osa soutenir que son ami, en dépit des productions déshonnétes de sa jeunesse, avait été un assez bon chrétien ou plutôt un philosophe déiste. On ne s'attendait guère à voir Claude Le Petit traduire en vers les plus belles pensées de saint Augustin (Paris, J. B. Loyson, 1666, in-12). Dans la Lettre en forme de préface, qui figure en tête de ce volume, on a de la peine, en etfet, à reconnaître l'élève de Théophile et l'émule de Des Barreaux. Cette préface, le croirait-on, est adressée à l'abbé de S***, moine de Saint- Victor.
a Monsieur, lui dit Du Pelletier, la foiblesse humaine ne juge des choses que selon les apparences, parce qu'elle n'a des yeux que pour en voir les dehors, et tout ce qu'il y a de secret se dérobe à la vue. Si l'on considère le genre de mort du traducteur de cet ouvrage, on aura peine à le défendre, et ceux qui ont eu part à quelques-uns de ses secrets passeront pour coupables ; mais je connois la solidité de vostre jugement, et je sçay que la fumée de son bûcher ne vous' a point offusqué les yeux... Si je ne sçavois fort bien que vous ne jugerez point à la façon du vulgaire, je n'aurois garde de vous assurer que ce coupable m'a quelquefois permis de lire au fond de son cœur. Les belles allées du jardin de Saint-Victor, où l'on peut