ET QU'ELLE FAIT ATTENDRE A ONE PORTE
Mais pourquoy pleure cette fdle Qui nous paroist assez gentille?
1 II y avait alors dans Paiis une multitude de passages publics, d'allées, de détours et d'escaliers, qui communiquaient d'une rue à l'autre, à travers les maisons, comme on i quelques-uns dans les rues voisines du Palais v Ces uni pèce de vol qui se reproduit encore tous les joui
1~ i LE TRACAS UE PARIS.
« Qu'as-tu mon entant, à pleurer?
Et pourquoy te désespérer ?
Quelqu'un t'a-t-il coupé la bourse?
Ce malheur n'a point de ressource ;
Il est coùtumier à Paris
Aux gens d'un eslrange païs - :
À voir ta mine peu matoise,
Je te crois une Champenoise?
— Vous l'avez deviné, Monsieur,
Mais non pas mon triste malheur :
Hier, quelque argent dans ma poche,
[cy j'arrivay par le Coche,
Et, dès qu'en ce quartier je fus
Avecque deux paquets cousus,
Où j'avois mis toutes nies hardes,
Je trouvay deux grandes pendardes,
Que je creus des femmes de bien
Qui me firent cet entrelien :
« lié! bonjour, fille de Champagne!
- Vous venez donc de la campagne?
» Mon enfant, qu'il y a longtemps
■ Que je connois tous vos parens!
» Comment se porte voslrc père?
En quel estât est vostre mère?
» Vous ne me recounoissez pas ?
» — Non, luy repondois-je tout bas.
» — Las ! je le croy bien, disoit-elie. » Qu'elle est à présent grande et belle
Elle a crû d'un grand pied, depuis » Qu'en sou village je la vis.
» Ma pauvre enfant, que je suis aise !
1 C'est-à-dire : du pays étranger.
» Eucor faut-il que je te baise'.'
» J'ay pour toy trop de passion.
o Tu veux une condition?
» Je te feray faire fortune.
» J'en sçay depuis quatre jours une,
» Que le ciel sans doute par moy
» A, je pense, gardé pour toy :
> C'est une maison d'importance, 1 h riche thresorier de France,
» Où les pistoles à foison
'» Traisnent partout dans la maison.
» Si tu sçais faire la cuisine,
» A cause de ta bonne mine,
» Tu gagneras peut-estre plus
« De vingt et cinq ou trente escus,
» Sans les profits, et sans la gresse,
» Où tout le monde fait la presse ;
» Les cendres et les vieux souliers,
» Les vieux torchons et tabliers,
» Les restes de pain et de viande,
> Quelquefois encore friande,
o Que l'on revend fort bien et beau » Au balayeur, au porteur d'eau ; » Item, les restes de chandelle :
» On fait argent de tout, ma belle, » Et puis l'on tire un gros denier y> Encor de l'anse du pannier :
» Bien souvent, à la Boucherie, » On voit le boucher qui te prie » De venir acheter à luy; » Et c'est la coutume aujourd'hui » Que, pour avoir ta chaiandise, » 11 n'aura pas l'humeur si grise,
» Qu'il ne te laisse à son eslau » Prendre quelque morceau de veau, » De mouton, de bœuf, que tu donnes, a Si tu veux, à quelques personnes » Qu'aux environs tu conuoistras,
Ou tes parens que tu verras. »
Ce fut là le subtil langage Que me tient cette femme d'âge, Qui m'offrit dans sa chambre un lit.
Parce qu'il estoit déjà nuit.
Je ne puis dire les caresses, Les amitiez et les tendresses Que la friponne me monstra, Depuis qu'elle me rencontra.
Le soir, nous lismes bonne chère, Qui pourtant ne luy cousta guère, Car tout fut pris à mes despens.
Il y vint encor d'autres gens, Et pour tous (le pourriez-vous croire?) C estoit moy qui payoit à boire, Car ils disoient le lendemain Qu'ils me le rcndroient pour certain.
Cependant, bel as! la maraude, Vient de me rendre bien penaude :
Sçachez, Monsieur, qu'au point du jour, A [très m'avoir fait bien la cour, Elle m'a dit : <■<- Ma bonne amie, » Prenez vos bardes, je vous prie ; » Yenez-vous-en avecque moy » Tout proche la Maison du Roy,
Qu'on appelle autrement le Louvre, » Où l'on meconnoist, où l'on m'ouvre.
» Je vous placeray, sans prier,
» Chez nostre riche Thresorier; » C'est dans ce grand logis qu'il loge, » Paix, écoutez : j'entends l'horloge, » C'est sept heures... 11 est bon là :
Sur cette pierre que voilà, » Auprès cette petite porte, » Attendez-moy, mais que je sorte.
» Je ne feray qu'aller sçavoir
Si Madame est dans le dortoir.
» Au pis d'aller, si je luy parle a Par le moyen de maistre Cliarle, » Son cocher, mon meilleur amy.
» Pour ne rien tenter à demy, » Comme je ne suis pas bien faite, » Que ma Juppé est toute défaite, o Et que la Yostre de couleur » Me feroit un peu plus d'honneur, » Uonnez-la-moy, prenez la mieune » Jusques à temps que je revienne?
» Laissez-moy prendre vos paquets, » Sans perdre de temps en caquets,
Car si Madame me demande, » Si vous estes et belle et grande, » Si vous avez de bous babils, » Sçavoir un noir et l'autre gris, » De beau linge et de belles manches » Pour les lestes et les dimanches, » Abu de la suivre en tout lieu , » En visite, ou pour prier Dieu, » Je luy feray voir sans remise » Comme vous estes fort bien mise :
i Et, suivant cela, vous verrez » Ou'aussi-tost vous la servirez. «
Moy, dans mou cœur estant bien aise, (AU! mon Dieu, que j'estois niaise!) J'ay fait, Monsieur, tout bonnement Selon son beau commandement :
J'ay dépouillé, pour cette duppe1, Ma première et seconde Juppé; J'ay mis mes bardes dans ses mains, Pour près de cent francs que je plains Depuis trois beures je furonne3, Mais je ne trouve icy personne ; J'ay beau chercher et beau crier, Je n'apprens rien du Thresorier :
Cbacun se rit de ma bestise; L'un m'assure que je suis prise, Et que telles gens, tous les jours, l'ont à tous de semblables tours; Que cette porte en belle veuë .N'aboutit que dans une rue, Et que je n'ay pas de raison De l'appeler une maison, Puisque jamais ce n'en fut une, Mais bien une porte commune, Oui renferme un détour entier, Pour traverser l'autre quartier.
Cependant, bêlas ! que feray-jeï Et de quel costé tourneray-je?
Ce qui fait mon plus grand soucy, Je ne connois personne icy, Et voilà la plus grande perte
1 Dupe est ici dans l'acceptioD de dupeuse. Dupe était Synonyme de huppe; au figuré, vilain oiseau. - Que je regrette.
■ Furoi est corrompu en fourgonner^
qu'on dit encore familièrement.
LE TRACAS DE PARIS, f>79
Que j'ay au monde encor soufferte.
On nie l'avoit dit au pays,
Qu'on estoit méchant à Paris:
Mais, à part moy, je disois: Yoii
Et je ne le voulois pas croire,
Car d'autres gens de grand renom
M'assuroient qu'il y l'aisoit bon,
Et que le peuple estoit honneste
Depuis les pieds jusqu'à la teste ;
Mais, à présent, je connois bien,
En vérité, qu'il n'en est rien.
Quoy'.l'on laisseroit dans votr' ville
Pleurer tout le jour une fille,
Sans que pas un se vint offrir
Seulement de la secourir !
Il vaut mieux que je m'en retourne,
Sans que plus longtemps je m'enfourne
Dans ce lieu si plein de danger.
J'auray, de nostre Messager,
Dans son Coche une bonne place,
Et s'il me fera bien la grâce
De me nourrir jusqu'au pays,
Parce qu'il sçait bien qui je suis.
— Ayant un si bel avantage,
Ma fille, vous serez bien sage
Viste de vous en retourner,
Sans à Paris trop séjourner,
C'est une ville de despense,
On n'y fait pas ce que l'on pense,
Et les perdrix, en ce temps sec,
N'y tombent pas dedans le bec.
1 Vraiment ! oui-da !
Il seroit à craindre, estant belle, Que quelque fine maquerelle, Pour mieux vous faire trébucher, Ne vint encor vous débaucher.
Croycz-moy, tirez vos guenilles1?
La sotte chose que des filles !
La garde n'en vaut rien, ma iby.
Encore une fois, croyez-moy, N'attirez point, dans cette place, A.utour de vous la populace :
Pour la pitié que j'ay de vous, Prenez de moy ces trente sous, Et cherchez vostre hostellerie.
C'est à faire que l'on en rie.
Vous n'estes pas seule à Paris Qui n'ait pas esté de Sainct-Pris2. »
Hé bien, toy qui perds la parole, Celte rencontre est-elle drosle?
As-tu rien veu jusqu'à présent, Qui soit encore plus plaisant ?
Telles sont icy les finesses Des voleurs, les tours de souplesses, Qui tous les jours sur le Pont-Neuf Attrappent quelque esprit tout neuf, Ou quelque fille de village, Qu'ils commissent dans le visage, Et dont ils font une putain,
1 On dit encore dans le même sens: tirez vos guêtres, au lieu de: tirez vos grègues; parce que, pour courir, on devait alors tirer ses chausses et les empêcher de tomber sur les talons.
2 On disait proverbialement d'une personne volée, qu'elle était de Saint-Prix ou qu'elle se vouait à Saint-Pris.
LE TRACAS DF. PARIS. 28i
Après avoir pris son butin.
Si tu ne l'avois oûy dire,
Tu croirois des contes à rire
Tous les discours et les projets
Qu'on te feroit sur ce? sujets :
Cependant, d'une façon gaye,
Tu vois que la chose est bien vraye,
Puisqu'ensemblc nous l'avons veu,
Sans qu'aucun de nous l'ait préveu.
Mais j'entends un bruit effroyable.
Et tout ensemble pitoyable :
Ce sont des chevaux et des voix ;
Tournons ce coin... Ah ! j'apperçois
D'où vient ce plaisant tintamarre.