‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècleChapitre 119 sur 256 · LES ENTRETIENS DU SOIR ET LES AVENTURES · texte numérisé non relu

LES ENTRETIENS DU SOIR ET LES AVENTURES

AMOUREUSES QUI s'y PASSENT.

En vérité, ce clair de lune Contribue à nostre fortune.

Voilà l'heure que le Bourgeois.

Et le Plumet à belle voix, Meine Bourgeoise ou Damoiselle, A la promenade assez belle,

1 C'est-à-dire : ne fais pas le compte de la consommation

Et triomphe, en habit tout neuf,

Sur les vastes quais du Pont-Neuf.

Quoy qu'il soit entre dix et onze,

Donnons vers le Cheval de Bronze :

Tu verras là raille beautez,

Et leurs amans à leurs costez

Oui parlent de leurs amourettes,

Et se comptent mille fleurettes.

En voilà dans leurs passions,

Qui font cent protestations ;

Marchons derrière ces folastres,

De ces deux filles idolâtres ;

Ecoutons leurs sots entretiens,

Et peut-estre en riras-tu bien.

Celuy-là dit à cette brune,

Que sa beauté n'est pas commune;

Qu'il brusle pour elle d'amour;

Qu'elle est, la nuit, qu'elle est, le jour.

L'unique objet dont sa pensée

Est agréablement blessée ;

Qu'il s'en va courir au cercueil,

S'il n'est veu d'elle de bon œil ;

Que, pour célébrer ses louanges,

Il faudroil la bouche des Anges,

Mais qu'il n'ose espérer l'honneur

De toucher tant soit peu son cœur ;

Qu'au reste il est amant fidèle ;

Qu'après luy, faut tirer l'échelle,

Et qu'il veut que cette beauté,

Esprouve sa fidélité :

« Nanon, dit-il, ma seule joye.

Où voulez-vous que je m'employe ?

Faut-il, pour vous, par monts, par vaux,

Entreprendre quelques travaux ?

Faut-il endurer des supplices, Ou franchir quelques précipices ?

Commandez-moy, si vous m'aimez; C'est vous seule qui me charmez ; Tout ce que je vois dans les Dames N'égale point vos moindres fiâmes, Et partout où vous n'estes pas.

Je n'y rencontre aucuns appas. »

L'autre, qui va pressant la Monde, Luy dit : « Vous estes sans seconde ! Mon Dieu ! que je serois heureux, D'avoir un peu de ces cheveux, De ces belles et riches chaisnes, Qui font mes plaisirs et mes peines !

Quand auray-je l'honneur, chez vous.

D'embrasser vos charmans genoux ?

Je n'ose espérer cette grâce ; Vous n'estes peut-estre que glace, Pendant que je suis plein de feux, Et que pour vous je fais des vaux !

Au moins, bel objet de ma braise, Fermettez-moy que je vous baise Ou que je touche ces deux mains Qui donnent des lois aux humains : 0 que mon sort est déplorable Que je m'estime misérable De ne pouvoir rien obtenir Pour en garder le souvenir !

Ah ! ne seroit-ce point peut-estre Que quelqu'autre en seroit le maistre?

Je connois bien, pour mon malheur.

Qu'un rival possède ce cœur :

Mais quoi qu'il fasse, ma cruelle, Il ne sera pas plus fidèle Que je le suis depuis quatre ans, Comme premier de vos amans. »

Amy, telles sont les paroles, Et tous les entretiens frivoles, Que ces esclaves de l'amour Tiennent icy de jour en jour, Cependant que ces dédaigneuses Semblent n'estre pas amoureuses, Car elles mettent en cent lieux Leur cœur dont elles font leurs dieux.

l'afféterie et le luxe de la bourgeoise commune.

Mais considère un peu ces autres, Qui ne sont pas meilleurs apostres, Qui portent la brette au costé Avec un air de vanité?

Ceux-là reçoivent des caresses De leurs coquettes de maistresses, Qui marcbent en cbasteau branlant, Et crèvent de rire en parlant :

Diroit-on que ces floùettes Ont des testes de girouettes ?

Tu vois qu'elles font à dessein Une boutique de leur sein, Afin de donner dans la vue, Et faire voir leur col de grue?

Ne regarde pas leur tetin,

Mais considère leur patin Qui d'un demy-pied les esleve ' ?

En Vérité, cela me grève ; Cette contrainte me déplaist :

Que ne se tient-on comme on est ?

Àuroient-elles moins de mérites, Pour paroistre à nos yeux petites '!

Je ne puis souffrir ces rubans :

Et ces boutiques de galans -, Qu'elles portent dessus leur juppes, Car c'est ce qui fait tant de duppes.

l'ourquoy ces passements nouveaux, Qui ressemblent à des réseaux, Ces boutons à queue, et guipures.

Qui perdent tant de créatures, Et ces mouclioirs de cent escus, Qui font tant de maris cocus '.' Il est honteux dans nostre France De voir une telle bombance !

Il semble que l'on fait mépris Et des Arrests et des Esdits3; C'est à la Cour, quoy qu'on en die,

1 Le meilleur commentaire de tout ce passage se trouve dans les estampes d'Abraham Bosse, qui donnent une idée si exacte des modes et des mœurs de son temps. Voy. le Catalogue raisonné de l'œuvre de ce maître, par M. Georges Duplessis, dans la Revue universelle des Arts, -1857-59.

2 On nommait ainsi les rosettes ou nœuds de rubans.

3 La plupart des rois de France, depuis Charlemagne, renouvelaient tour à tour les lois somptuaires qui avaient pour but de mettre un frein nécessaire au luxe des habits; mais ces lois n'étaient jamais observées et tombaient bientôt en désuétude. Louis XIV avait essayé inutilement de les remettre en vigueur. Voy. le Recueil curieux de pièces originales, rares ou inédites, en prose ou en vers, sur le Costume et les réoolu-

'■ lu mode en France [Paris, 1851, in-8° .

Qu'appartient cette braverie.

Pourquoy faut-il que le Bourgeois Viole les ordres de nos rois ?

On ne distingue plus nos dames, D'avecque le commun des femmes :

Dès qu'une personne d'honneur Prend quelque Juppé de couleur, Ou dès qu'elle change de mode, Enfin, dès qu'elle s'accommode Dedans un estât éclattant, Une Bourgeoise en fait autant ; Elle s'ornera de panaches, Et s'appliquera des moustaches *, Des postiches, des faux cheveux, Des tours, des tresses et des nœuds, Des coëffes demy-blanche ou jaune, Où les toiles entrent par aune ; De ces beaux taffetas rayez, Oui parfois ne sont pas payez, Car souvent tant de braverie '2 Cache beaucoup de gueuserie.

Tu festonnes de mes discours ?

.le voy ces choses tous les jours, Et je sçay comme on se gouverne Parmy ce monde que je berne.

Regarde un peu derrière toy :

Ne croirois-tu pas, comme moy, One cette femme, avec son lustre, Eust espouse de quelque illustre ?

i Voyez le Discours particulier contre les filles et les femmes découvrant leur sein et portant des moustaches, par P. Juver-

nay (Paris, 1640, in-8).

- Coquetterie, luxe de toilette.

C'est la femme d'un paticier l ;

Cette autre l'est d'un espicier ;

Celle qui passe est boulangère;

Sa compagne est une mercière

Qui tient sa boutique au Palais :

Leurs maris sont-ils pas niais,

Et de leurs femmes bien esclaves,

De souffrir qu'elles soient si braves?

Comment faudra-t-il babiller

Une femme de Conseiller?

Et comment une Présidente?

Puis qu'une moindre Mercadante -,

Ou la femme d'un Procureur,

A plus que ces femmes d'honneur.

Fy, fy, mon cher Amy, j'enrage,

Quand je voy ce mauvais ménage.

Les familles pleines de bien

Ne doivent pas s'espargner rien :

Il faut que la belle despense

Soit pour les femmes de naissance ;

Le Bourgeois à proportion,

Et selon sa condition,

Car enfin il est ridicule

(Jamais rien je ne dissimule)

Qu'une fille qu'on mariera,

Qui fille de marchand sera,

Et parfois marchand sans négoces,

Voudra que le jour de ses noces

Son pauvre père, sans pouvoir 3,

1 II y a peut-être une allusion ici à la célèbre Marie Jlignot, qui, veuve d'un pâtissier de Paris, avait épousé, on 1633, le maréchal de l'Hospital.

- Marchande; mercadante, en italien.

3 Sans fortune.

L'habille d'un riche habit noir,

Ou cle moire, ou de ferandine *,

Et désirera, la badine,

Toute excuse et raison à part,

D'avoir la Juppé de brocart,

« Hé quoy? dira-t-elle épleurée :

Madame telle, mariée,

Qui plus cle bien que moi n'a pas,

A bien pris de plus hauts estats !

Que diroit-on de moy, mon père ? »

Là dessus, et parents et mère,

Tirent de luy, bon gré, mal gré,

De quoy s'habiller à son gré,

Et le mary, tout fol encore,

Qui nouveau marié l'adore,

Souffre ce grand vol qu'elle prend,

Dont à loisir il se repent.

Mais c'est assez sur ce chapitre :

Cherchons, pour faire un nouveau titre ;

Traversons dans ce grand quartier,

Où sont mille gens de mestier.

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